La 25ème heure
Il ne reste plus que quelques minutes et l'aiguille des secondes se fatigue sur le cadran. Sa course est bientôt terminée. Derrière moi, le verre de ma sœur tombe dans l'herbe mais je n'entends plus que le crépitement du sang dans mes oreilles. Plus rien n'a d'importance que le moment qui se tisse sur le voile de la réalité.
Nous attendions ce jour depuis aussi loin que nos souvenirs pouvaient nous ramener. Nos parents s'étaient écartés du monde avant notre naissance et nous y avaient préparé toute notre vie.
Sur l'estrade, mon père donne la performance d'une vie. Ses joues sont rouges et la veine sur sa tempe tellement gonflée qu'elle me semble irréelle. Dans l'audience, certains se concentrent sur l'expression de son visage pour modeler le leur, exprimant tantôt la reconnaissance, la peur ou la colère. D'autres ferment les yeux, les paumes vers le ciel et pleurant de joie. Je suis hypnotisée par ses mains qui fendent l'air et la vapeur qui s'échappe en nuages de sa bouche comme pour appuyer l'intensité de ses paroles.
A minuit, en ce 31 décembre 2023, l'espace et le temps se déformeront. De l'ultime courbure émergera le dernier ange et sa chute annoncera la fin de tout. Tous les livres s'accordaient sur cette issue. Du moins, ceux que je connaissais.
De toute ma vie, je n'avais jamais vu le Guide ainsi. Sa chemise est trempée de sueur et ses yeux exorbités. La bave s'accumule en écume sur les bords de ses lèvres et il crie à présent les dernières lignes de son discours, non plus adressées au bouillon de la masse en transe mais aux cieux immenses et froids. Il tombe à genoux les bras en l'air, le visage figé sur l'expression d'un mourant rendant son dernier souffle. Les autres l'imitent, se jettent sur le sol et se roulent sur le dos comme tordus dans une ultime extase, les doigts plantés dans la terre humide.
Cette pièce de théâtre est un peu trop convaincante, au point que même les plus grands acteurs n'atteignent pas un tel degré d'implication. Leurs yeux se révulsent tandis qu'ils s'attrapent le cou ou se griffent le torse avec les bris de verres cassés qu'ils trouvent au sol. Je ne peux plus bouger, incapable de m'arracher au spectacle du dernier acte qui se joue autour de moi. Nous sommes les seuls encore debout. Hamil, Kibouch, Bara'av, Mavett et moi.
Je parviens à lever les yeux vers mon père qui s'est relevé. Il arbore un grand sourire mais ses mains tremblent. Pendant une fraction de seconde, la lune rouge se reflète dans les verres de ses lunettes mais je sais que dans ses yeux se lit le même effroi qui m'habite.
Quand l'alarme retentit à minuit, il ne reste plus que notre père, mes quatre frères et moi. Le sol est jonché des corps inanimés du reste de notre famille et de la communauté. Le sifflement du microphone me fait sursauter et quand je relève le tête, les survivants ont le regard braqué sur moi.
« Temahh, mon enfant, tu te souviens des écrits. Bois ton vin, la cérémonie doit continuer. Ton sacrifice sauvera tes frères et marquera le début de la 25ème heure. »
Mais la 25ème heure avait déjà débutée, l'horloge ne s'était pas arrêtée et le ciel ne s'était pas ouvert en deux. Au loin, les sirènes retentissent. Je regarde le reste de ma famille courir vers la forêt pour s'y cacher. Quand les secours arrivent, je suis seule au milieu du carnage, le verre encore à la main.
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