Via Plebiscito, Catane.
La via Plebiscito, c’est un peu le chemin de croix. Un peu pour sa longueur (pas loin de 1 000 numéros), mais surtout pour tout ce qu’on peut y trouver. En voiture, vous devez passer votre temps à slalomer entre les autres automobilistes qui passent dans votre voie, les scooters qui se faufilent partout, les voitures garées comme elles le peuvent, les vélos électriques qui bourrent, les touristes perdus avec leurs valises, les livraisons, les trottinettes qui coupent la route, les piétons aventureux, les travaux, les écrans de fumée des barbecues qui nous font découvrir à la dernière minute les tables du restaurant arrimées presque au milieu de la chaussée… Hop, un coup de volant à gauche pour éviter de finir dans les chaises en plastique, tout en faisant attention au bus en face, alors qu’une moto en profite pour doubler par la droite pour finalement s’arrêter et saluer le tenancier oint de graisse de saucisse. La rue entière est bloquée par le deux-roues qui taille le bout de gras, ça commence à klaxonner, ça repart, ça s’arrête, ça repart, ça dure des plombes. Et vous n’avez pas tellement le choix : la via Plebiscito, c’est l’ancien rempart médiéval, donc elle fait le tour de la vieille ville. Un genre de périf’ interne adapté au passage de quelques calèches d’un ancien temps, très certainement pas à des milliers de voitures qui doivent transiter du sud au nord, de l’ouest à l’est.
À pied, c’est un poil mieux, et vous avez le temps d’admirer des échoppes d’un autre temps comme des barbiers des années 70 ou des vendeurs d’œufs, et quelques monuments, souvent encastrés entre deux restos et une pompe à essence. Le très beau couvent des capucins trône à mi-route, par exemple, blanc immaculé, entouré par des bâtiments en ruines et des montagnes d’ordures. En face dudit couvent, je reconnais un de mes voisins qui vend du poisson dans une cagette à même le sol. La via Plebiscito, c’est une terre de non-droit, une jungle et une dernière chance, où chacun tente de survivre à sa façon, avec les moyens du bord (de la route), souvent limités.
Si vous vous levez à l’aube, vous y croiserez sûrement des chevaux aussi. Ce ne sont pas des calèches à touristes, ce sont des chevaux avec un sulky derrière, avec généralement un gamin qui promène l’animal. Ces chevaux-là, le matin, ils vont aux courses clandestines, sur les voies rapides de la zone. Deux chevaux se retrouvent en trottinant, encadrés par une horde de types (souvent armés) en scooter qui font barrage aux voitures. Puis la course est lancée, les deux bourrins cavalent sur l’asphalte comme ils le peuvent, les paris fusent, l’argent tourne. Pas de contrôles de police : la cécité des forces de l’ordre trahit la complicité, ou alors c’est que le soleil se lève et qu’ils ne voient pas la route depuis le comptoir du café.
Souvent les chevaux tombent, la piste est faite pour les voitures, pas pour les sabots. La chute est irrémédiable, l’équidé n’a plus aucune valeur sportive, il est donc reconverti. Pourquoi pensez-vous qu’il y a tant de restaurants de viande de cheval à Catane ?
Il y avait un restaurant minuscule sur les hauts de la rue, en face de l’hôpital. Un lieu caricatural, déjà dans une rue qui revêt tous les traits du folklore méditerranéen que l’on veut offrir aux visiteurs de passage, histoire d’entretenir un peu le mythe de ces lieux qui continuent de faire rêver : il faut bien alimenter les podcasts et les pages Instagram des travel bloggers et leurs aventures de l’extrême, comme manger dans une rue de malfrats à la réputation terrifiante. Ce petit restaurant n’était jamais bien fréquenté, il faut dire qu’il n’était pas vraiment central, plutôt mal placé car toujours au milieu des voitures et du vent, une horreur pour manger dehors. Allez savoir pourquoi, mais finalement je m’étais affectionné à ce lieu, qui n’a rien, mais vraiment rien, de particulier, et encore moins de glamour. Les boulettes de cheval n’étaient pas chères, c’était au moins ça. Assis le long de la route à une table en plastique aussi crasseuse que poussiéreuse, je me souviens avoir consommé une assiette de viande rouge avec deux amis français venus en vacances, à grand renfort de bières fraîches pour supporter cette chaleur écrasante d’un juillet pesant. Un déjeuner un peu plus intime et nostalgique, de remémoration d’aventures tourangelles avec mes comparses venus de France. Il était sûr et certain que quelqu’un finirait bien par nous demander ce qu’on foutait là. À l’époque, il n’y avait pas autant de touristes, et très certainement pas dans ce genre d’établissement réservé à un public de quartier et qui donnerait une syncope à n’importe quel inspecteur sanitaire.
Notre voisin de table nous observait, il a donc fini par engager la conversation dans un italien aussi approximatif que le mien (je n’étais en Sicile que depuis quelques mois), mais nous nous comprenions : la magie d’une terre au cœur du mare nostrum, où tout le monde parle à l’aide d’une pantomime explicative bien utile.
Il riait beaucoup, ce monsieur qui voulait nous raconter sa vie. La cinquantaine, pas très grand, la peau tannée par le soleil et avec un ventre rond indiquant un régime alimentaire certainement basé sur les mêmes assiettes que les nôtres, mais tous les jours. Un bas de jogging et un marcel (qui fut) blanc complétaient le personnage. Il continuait de s’esclaffer avec un rire aigu à chaque phrase que nous échangions. L’exotisme, la possibilité de parler avec quelqu’un de nouveau, un peu de jeunesse… Je ne comprenais pas ce qui plaisait tant à ce monsieur, au point de vouloir à tout prix me parler tout le temps, jusqu’à ce que nous découvrions les raisons de son intérêt : sa fille était en France, pour étudier. Par nous, par moi, il imaginait très certainement sa chère progéniture à la terrasse d’un café parisien, parlant avec des amis français en marinière avec une baguette sous le bras, cliché oblige. Comme tout bon Sicilien de quartier, notre homme (dont je ne saurai jamais le nom) était d’une curiosité maladive. Il me posait mille questions sur la France, toutes aussi saugrenues les unes que les autres, dans un dialecte local toujours aussi épais:
— Ma ne aviti arancini in Francia?
Mais vous avez des arancinis en France ?
— No Signore, non esistono.
— Ahahaha, megghiu cca alluora!
Ahahaha, alors c’est mieux ici !
Durant cet interrogatoire forcé qui a duré presque une heure, j’ai dû déballer mon curriculum complet. J’ai expliqué que je me sentais extrêmement bien dans cette ville, que je voulais y rester encore et encore, mais que, dans deux mois, mon échange universitaire se terminerait et que je devrais partir… Mon Dieu que ce monsieur était bavard quand j’y repense, et curieux. Je lui avais ingénument expliqué où j’habitais, en plein dans le quartier de San Cristoforo. « On est voisins alors ! » m’avait-il dit, tout content. Mon angoisse de le recroiser et de rester bloqué dans les tranchées de ses discussions avait traversé mon épine dorsale, un peu.
Je me souviens que nous nous étions levés après le café. Il était encore tôt, nous pouvions aller faire un tour à la plage, je prenais donc congé auprès de mon nouvel ami d’un repas. À ce moment-là, il m’a attrapé par le bras, d’une manière amicale mais ferme, qui ne donnait en aucun cas envie de partir précipitamment. Le genre de contact qui est aussi gentil que solennel, et qui doit être pris pour ce qu’il est : un acte sérieux:
« Senti stu ristorante è mio, c’haiu macari dui macellerie d’abbanna. »
« Écoute, ça, c’est mon restaurant, j’ai aussi deux boucheries plus loin dans la rue. »
Sur le moment, je n’avais pas fait le rapprochement, je n’avais pas encore les connaissances locales pour savoir que ce monsieur, les courses clandestines et les chevaux qui vont avec, c’était son affaire. Les boucheries, que peut-on faire de plus symbolique comme commerce ? De l’alimentation en abondance, de la viande pour les hommes forts, et un taulier qui aiguise des couteaux capables de couper en deux n’importe quel mammifère.
« Si nu bravu carusu. Capisciu unni stai, buoi stari tranquillu, nudu c’avi a toccarti a tìa. »
« Tu es un bon garçon. Je vois où tu habites, sois tranquille, personne ne te posera de problèmes. »
Il ne m’est jamais rien arrivé à San Cristoforo, allez savoir si c’est la chance, les amitiés faites au fil du temps, ou l’action d’un monsieur au marcel sale qui m’avait promis une immunité de quartier.
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