Une non fiction
‘C’est un cadeau de Noël inestimable.’ - pensais-je l’ayant réceptionné. Mon amie, domiciliée hors de France, m’a offert un abonnement à Sto..tel, localisé dans sa langue. Le cadeau est annoté d’un défi :
lire ou écouter au moins un livre de son auteure préféré. Je ne suis pas contre, je n’ai rien lu de cette écrivaine. Mais, tout juste quand j’ai réussi à activer la version voulue de l’application, prête à relever le challenge, l’écrivaine en question quitte la vie terrestre. Je n’apprécie pas cette situation, répétitive hélas dans ma réalité : à peine ai-je découvert un écrivain, un philosophe - il s’en va. Ça me donne l’impression d’arriver trop tard. Cette fois-ci encore, je ne l’aurais pas connue de son vivant. Mais que faire ?
Le fait que des événements en l’honneur de la défunte sont organisés dans son pays, et que mon amie m’en envoie des coupures de presse soulage ma déception. Je les épluche patiemment. Elles me permettent de me familiariser avec la personne et son aura, tout au début de ma lecture. D’un hasard à un autre : parmi les artistes assurant le décor d’une des veillées, je trouve un nom que je connais - celui de ma première prof de cette langue, jadis étrangère. Est-ce quelqu’un de sa famille ? Son petit enfant peut être ? Je me souviens de cette enseignante avec une sympathie enjouée. Quelle femme ouverte d’esprit et directe qu’elle était. Elle faisait preuve d’imagination, de patience et d’une discipline impeccable dans son enseignement. Ses cours en ressortaient clairs et captivants. Elle a su nous démontrer la logique et la cohésion de sa langue si difficile. Elle nous partageait des histoires de son pays et des anecdotes de sa vie d’expatriée sous contrat, précieux pour le CV, mais en réalité relativement précaire. Découvrir sa langue à travers son attitude était une expérience qui m’a emmené vers ce constat libérateur - on retrouve le caractère du pays dans sa façon d’être ou alors on l’adopte.
Quelques années après son départ, je lui ai rendue visite et, à la même occasion, j’ai rencontré sa fille, écolière à l’époque. Dans le fil de ma mémoire, je retrouve l’information que sa fille - A.S. - est devenue journaliste. Je tape son nom dans la barre de recherche de Sto…tel et je le retrouve agrémenté de quelques titres. La flexibilité de l’application permet d’écouter plusieurs œuvres en parallèle et m’invite ainsi à découvrir le style de celle que j’ai connu enfant. Un titre choisi au hasard, je commence l’écoute.
Au début, je fais attention à la langue et à la façon de parler de l’auteure, car c’est elle qui lit son récit.
Sa voix est franche, elle débite les mots assez rapidement. Je constate que je me souviens de sa manière d’articuler, même si sa voix a changé, mûri. Rapidement, je me rends compte que son œuvre est une non fiction. Certes, A.S. est journaliste. Le sujet de sa chronique est engagé : elle écrit sur les soins et les lieux de vie pour personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer. Un thème d’une constante actualité. L’auteure rapporte sur sa visite dans une institution modèle quelque part aux Pays-Bas.
Tout d’un coup le ton de son récit change : elle fait référence à la situation de santé de sa grand-mère. Elle décrit des symptômes bien connus dans le processus de vieillissement, des petits événements réveillant l’inquiétude de la famille. Puis, elle mentionne sa mère et la préoccupation de celle-ci vis à vis de la santé de la doyenne, leurs échanges à ce propos. Est-ce que c’est le ton de la voix de la narratrice - sa gravité, sa teinte émotionnelle qui ramènent un souvenir lointain ? Pendant le séjour à l’étranger de la mère c’était la grand-mère qui s’occupait d’A.S. Je pèse combien ces deux devaient être proches. Deux années de contrat avec huit mois d’absence à chaque fois, quelques jours de vacances à Noël et à Pâques ; ça en fait un grand nombre de jours sans maman. La journaliste le mentionne elle-même : ‘Celle qui s’occupait de moi quand j’étais enfant est devenue elle-même comme une enfant.’
Au fur et à mesure qu’elle raconte les démarches qu’elle a entreprises avec sa mère pour la grand-mère, je me sens incluse dans l’intimité que d’autres lecteurs ne connaissent probablement pas. Quand A.S. rapporte qu’elle prend en charge sa mamie parce que sa mère est en voyage, j’ai en tête la voyageuse avec sa posture, sa manière de s’habiller. De même quand A.S. décrit les intérieurs chez sa mamie, parsemés de souvenirs et de photos ‘d’avant’, quand elle touche à l’histoire de la famille, mentionne les traits physiques des femmes de sa lignée, je sais de quoi elle parle. Je le vois. Je le sais parce que j’ai entendu des récits de la bouche de sa mère. Notamment, cet aveu livré avec une retenue boursouflée de tristesse et de revendication. Elle a dit de sa mère qu’elle était une réfugiée de guerre, une déportée de sa région natale quand, après un conflit militaire, les frontières du pays ont bougé. Ce fait historique tragique a marqué toute la nation. Mon enseignante a mentionné l’agression, les conditions extrêmes de la guerre, l’impossibilité d’une fin favorable, la perte d’une partie du territoire, l’exode et enfin le ressentiment durable des déportés. Avec cette leçon d’histoire j’ai enregistré son émotion, le drame familial, la blessure d’une vie. Choses qui ont visiblement troublées mon empathie et sont restées dans ma mémoire classées ‘important’. Ce soudain angle plus vaste de vision m’apparaît sous le signe du voyeurisme. J’entre en cachette dans les sous-entendus du récit. Ni vue ni connue. D’ailleurs l’auteure-même ne se doute pas de cette proximité non plus. Si elle la savait qu’aurait-elle ressenti ? Elle y a peut-être songé ? Elle s’est peut-être posée la question à savoir qui seront ses lecteurs ? Inconnus ? Connaissances ? Ou supposés inconnus, mais un brin intimes ? Nous devenons des voyeurs sans le vouloir. Nous observons et saisissons le sens des choses, nous brodons autour des faits, imaginons des suites non dites. Nous ressentons.
Écouter ma professeure de langue jadis était un exercice en soi. Elle venait d’une autre culture, d’un autre régime politique, parlait une langue d’une autre famille linguistique ayant une structure de penser différente. Recevoir ses remarques sur notre réalité, ou encore, la voir agir dans notre quotidien valait une leçon. La femme avait pour l’habitude de prendre sa douche le matin et s’étonnait quand parfois l’arrivée d’eau était coupée. Elle ne comprenait pas pourquoi nous avions besoin de kilos de sucre dans les courses mensuels - elle n’en consommait pas. Elle n’avait pas le temps de faire la queue devant les boucheries, alors elle diminuait sa consommation de viande. Elle essayait de glisser à travers les difficultés du moment de son contrat. Elle les savait passagères. Les différences entre nos cultures, au lieu de me donner des frissons ou de me fasciner, me propulsaient parfois dans une déprime. Non pas que mon enseignante soit glorificatrice de la politique de son pays ; elle nous débitait des lois démocratiques et purement humanistes comme tenues pour une démarche logique et ancrée. Quant à mon pays, y demander de tels efforts aurait été considéré comme une satire. Je ressens un mouvement sentimental semblable dans mon écoute de la chronique, Lorsque A.S. relate la séquence de transfert de sa mamie dans un EHPAD je ressens le même mouvement de déprime et de tristesse. C’est une tragédie pour l’auteure. Une question morale d’un immense poids. La proximité affective et les liens du sang tissent une toile qui ne laisse pas passer par ses mailles le fait prosaïque - le manque de disponibilité de la famille pour leur ainée. Au vu de la tradition de son pays, où les seniors vivent avec des plus jeunes et sont aidés par l’entourage le plus proche, abandonner la doyenne aux soins d’une institution semble un geste cruel. Mon contexte culturel aurait soufflé : ‘Force majeure’ en invitant le mandaté à rafraîchir sa conscience. Ce à quoi personne, au presque, n’aurait fait attention, apparait comme une faute gravissime pour A.S., car commise en connaissance de cause : ‘ton prochain comme toi-même’. C’est une situation-miroir qui est source de souffrance psychologique et morale. Un grandissement en direct.
Je voulais découvrir son style, je découvre son humanité. Pour la n-ième fois dans la littérature de ce pays, je me frotte à des questions graves traitées à partir d’un intérieur pur et lucide. Cette sensibilité n’a pas peur des questionnements qui tordent non seulement les méninges, mais aussi le cœur. Elle ne recule devant la tourmente et pointe le doigt vers soi-même, sans être nombriliste. Elle cherche l’entièreté.
C’est une non fiction à 100%.
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