LES FACETTES DU MONDE
"Des pas dans les aéroports, ta vie décolle,
Enchantée, tu quittes le sol."
Bout d'essai
Le monde du travail m'attend. Il est temps de trouver un poste. Je pars dans la vie active comme pour un voyage où l'on est maître de sa destination.
Je ne suis pas à la recherche d'un poste à long terme, j'ai plutôt envie de partir à la découverte de nouveaux horizons. Nous sommes fin juin et l'été s'annonce, l'idée de partir dans le sud me motive. Ainsi, je postule spontanément dans les maternités des lieux de villégiature de la Côte d'Azur. Un appel téléphonique et l'affaire est réglée. Une clinique privée recrute une sage-femme pour l’été. Un malentendu avec mon adresse et la responsable pense que j'habite à proximité. Cela ne pose pas de problème, j’arrive avec mes parents et Sidonie, la caravane pour maison, nous nous installons pour l'été dans un camping tranquille.
La clinique est flambant neuve, le déménagement dans ces nouveaux locaux vient d'avoir lieu, j’ai un beau et grand bureau moderne. Les médecins suivent leurs clientes à leur cabinet, puis ils font les accouchements à la clinique.
Le rythme de travail est des plus réguliers, deux jours de travail, deux jours de repos au mois de juillet puis deux nuits de travail, deux jours de repos en août. Les samedis et dimanches ne comptent pas.
Le travail est plaisant, avec du respect mutuel dans les relations et un anesthésiste disponible pour la maternité, ce qui est un véritable luxe.
Rapidement, je me sens à l'aise, mes compétences sont reconnues. Nos conditions de travail sont idéales, du matériel moderne, du personnel suffisant pour ne pas avoir à remplacer les absences. Je peux profiter de mes jours de repos sans trop de fatigue et profiter de mon séjour à la mer.
Les conditions confortables me permettent de faire un travail impeccable, du sur-mesure, l'anesthésiste pose aux clientes des péridurales en adaptant les dosages en fonction de l'évolution du travail, avec une précision de maître. Notre binôme est très efficace. Les médecins arrivent quand je les appelle et prennent la suite des opérations avec coopération, c'est parfait.
L'anesthésiste m'impressionne par ses compétences, il est d'une grande précision dans ses dosages. Pourtant, lors de confidences nocturnes, il me révèle ne pas faire le métier de ses rêves : il voulait être vétérinaire. L'imbécillité des sélections !
Heureusement, son échec fait mon bonheur, notre binôme effectue un travail d’orfèvre.
Ce fut malheureusement la seule fois où je fis du "sur-mesure" dans mon métier, mais ça je l’ignorais.
Le mois de juillet s’achève avec le départ de nos parents. Sidonie reste avec moi.
Au camping des rives, d'autres vacanciers travaillent pour l'été, des CRS en mission sur la Côte d'Azur, venus eux aussi avec famille et amis. Nous nous lions d'amitié et c’est la grande fête !
À profiter de la mer en journée et des belles soirées d’été. Nice et ses boîtes de nuit, Monaco, des virées en Italie, nous vivons de manière décalée ; un soir, nous mangeons si tard que la serveuse n'a plus d'ingrédients à mettre sur les pizzas. On rit tant, la carte aux vingt-cinq pizzas au choix, devient la carte à la seule pizza disponible. Au bout du compte celle-ci n'est composée que de tomate et de fromage, nous sommes hilares.
La vraie vie commence, cette expérience d’été est très gratifiante. La confiance acquise est précieuse. À la fin de mon contrat, ils me proposent un contrat à durée indéterminée. Je n’ai pas prévu de m’installer dans le sud et je reprends le chemin des montagnes.
Nous repartons avec les coordonnées de nos nouveaux amis dans nos carnets d'adresses ; David et Jonathan sont les principaux.
Mon second poste me permet de prendre mon envol. Je trouve un travail à une heure du domicile familial. Je prends donc mon premier appartement.
J’habite en face de la maternité, une maternité ancienne qui est vouée à déménager. Le travail n’a rien à voir avec mon poste précédent, l’hôpital est public. Nous sommes deux sages-femmes par garde et nous nous croisons juste au bureau entre les surveillances des six salles disponibles.
Le planning est changeant, mélange des jours et des nuits et nous devons suppléer les absences en décalant nos gardes et en les ajoutant au planning initial.
Nouvelle embauchée rime aussi avec zéro privilège, ceux-ci s’acquièrent avec les années. Si je veux accéder à une formation ou si j'ai quelque ambition, je dois attendre un certain nombre d’années.
Une nuit, comme la plupart du temps avec beaucoup d'activité. Les patientes en travail se succèdent. Je viens de faire remonter dans le service deux nouvelles accouchées. Deux accouchements s'annoncent encore.
La première patiente d’origine asiatique, accouche en silence d'un petit garçon. La seconde, installée au fond du couloir, a un travail plus long mais tout à fait normal. Les allers retours se font entre la salle d’accouchement et le bureau pour la surveillance.
Sous perfusion et avec une péridurale en place, le travail a ralenti puis repris, la péridurale perd doucement de son efficacité mais l'accouchement est proche. La patiente ressent les contractions, son efficacité lors des poussées permet un accouchement dans de bonnes conditions.
La mère peut ainsi embrasser et caresser son enfant quelques minutes, puis l'auxiliaire de puériculture le prend pour les premiers soins.
La délivrance ne se fait pas, la patiente se met à saigner, les saignements deviennent continus. J'appelle le médecin et l'anesthésiste pour pratiquer une délivrance artificielle.
Le sang s’écoule de plus en plus abondamment, quel délai est-il convenable d’attendre ? Aucun ; je prends la décision de pratiquer celle-ci immédiatement.
J’explique le déroulement à la nouvelle mère en même temps que j'exécute la préparation.
Après avoir enfilé les gants stériles adaptés, ils remontent jusqu'à mes coudes, j'introduis ma main et mon avant-bras dans son ventre pour retirer manuellement le placenta. La manœuvre est douloureuse. Je m'applique à faire un mouvement propre et précis, je contrôle mon geste avec ma main extérieure pour sortir le placenta en galette. Je ne fais pas cette manœuvre de gaieté de cœur. La mère grimace, je mets enfin la totalité du placenta sur le plateau en métal.
Je masse l'utérus de la patiente pour que celui-ci reste bien contracté. La boule qu'il fait dans son ventre est maintenant ferme.
L'hémorragie a cessé, la patiente a le visage adouci, je m'excuse de ne pas avoir pu attendre.
Sur mon chariot, le placenta est complet.
Mon stress qui ne s’est pas exprimé jusqu’à présent me provoque des bourdonnements d’oreilles. Je surveille avec attention l’attitude de la patiente et sa perfusion.
L'anesthésiste arrive et repart aussitôt, c'est terminé nous n'avons plus besoin de lui. Travaillant sur l'ensemble des services de l'hôpital, il n'a pas pu arriver plus vite.
Je range encore le monitoring et le matériel dans la salle en veillant aux chiffres qui s'inscrivent sur le tensiomètre automatique. L'auxiliaire de puériculture approche avec le nouveau-né pour la mise au sein. La situation est sous contrôle, je peux rejoindre le bureau.
Je porte l'enregistrement dans le dossier, en passant la porte je sens mon corps engourdi et la fatigue s’abattre sur moi.
Au bout du couloir, dans la pénombre, marche à pas lents un médecin aux cheveux blancs que j’ai fait sortir de son lit. Il doit être trois heures du matin.
Je lui explique que je ne l'ai pas attendu vu la situation d'urgence, et que son intervention n'est plus nécessaire. J’attends sa réaction, un peu inquiète de l’avoir fait déplacer pour rien. Heureusement, il parait satisfait et repart tranquillement sans dire un mot.
Je ne suis pas prête à supporter la moindre remarque, son silence me convient, mon travail m'a épuisé.
J’échange quelques mots avec ma collègue qui a un transfert de nouveau-né à organiser, elle n'a pas le temps de m'écouter.
Je ressens la douleur de la tension dans mes cervicales en remplissant mes papiers, je fais tourner ma tête en mouvements circulaires pour me détendre. Les hormones du stress persistent jusqu'au matin.
En sortant de la maternité dans l'air frais, je pourrais griller une cigarette, mais je ne fume pas. Un bain chaud parfumé, c’est exactement ce qu’il me faut.
Je n'ai jamais pris autant de douches et de bains que pendant cette période de ma vie. Pour me laver, pour chasser les odeurs de sang et parfois nettoyer le liquide amniotique qui a coulé sur mon pantalon et mes chaussures, pour me délasser, me détendre. Parfois je double l'opération avant de me coucher et en me levant.
Au bout de quelques mois, je décide de changer de nouveau de travail, rien ne peut me retenir.
Je trouve un poste plus près de chez mes parents. Au lieu de prendre un appartement, je réintègre la maison familiale.
Je pourrais m'installer pour travailler comme sage-femme à domicile, une consœur d'expérience est prête à s'associer avec moi. Elle a même négocié pour utiliser le plateau technique de l'hôpital le plus proche pour pratiquer en toute sécurité.
Malheureusement, la maternité est déjà sur la liste des services appelés à disparaître, je n'ai pas envie de mener de combat et m'investir dans un projet où nous ne sommes pas soutenues.
En me présentant dans la nouvelle clinique, je suis accueillie dans un salon, un silence serein règne, la discrétion des lieux bien fréquentés se ressent. La responsable vient me chercher.
Dans le couloir couvert de moquette, nos pas sont feutrés. Son bureau est orienté sur une prairie, cet endroit pourrait être un lieu de vacances.
L'établissement privé offre un cadre de travail agréable, matériel et personnel, rien ne manque. On a même le luxe de choisir son rythme de travail, les temps partiels sont accordés à tous. Des conditions idéales ou presque, ici j'utilise mes compétences de manière partielle, les médecins font les accouchements. Les déclenchements du travail sont plus fréquents, mais l’accompagnement des clientes est possible dans les meilleures conditions. Des salles d’accouchement spacieuses, des salles de bain avec baignoire, plusieurs possibilités de mode d'accouchement s'offrent aux clientes d'un autre milieu social.
Immersion
Ainsi, je m’établis dans ma vie professionnelle. Dans le même temps, la plupart de mes amis s’installent dans leur vie familiale. Cette année, je ferais deux mariages.
Un matin de mai, je reçois un faire-part fleuri qui exprime l'amour. Il m'annonce le mariage d'Adda au mois de juillet.
Juste après, j’en reçois un second, cette fois c'est Gabriel qui se marie. Le faire-part est plus classique, des oiseaux apportent des alliances. Ils se marient à quinze jours d'intervalle.
Trouver une tenue ne m'occupe pas trop longtemps, une jolie robe bleu marine aux fines fleurs blanches, un boléro et des chaussures bleu marine assorties feront parfaitement l'affaire.
Un cadeau de mariage ? Pas de souci, des listes de mariage nous attendent. Des listes tout à fait classiques, avec de la vaisselle. Je choisis un modeste pot en me demandant bien à quoi il servira pour Adda et je complète la participation à un service de table pour Gabriel.
Chacun organise un mariage traditionnel. Je les appelle pour leur confirmer ma présence.
Adda est pressée de me présenter son futur mari.
Quand j'arrive au milieu de la matinée, Adda nage dans le bonheur, elle rit souvent, elle est amoureuse. L'heureux élu n’est pas très beau, mais sympathique, ses yeux s’illuminent en regardant Adda et il fait des jeux de mots et d'esprit qui déclenchent les rires de son entourage.
De familles modestes et issues de la campagne, le mariage correspond au couple. Ils se marient à l'église. Le futur époux a des sœurs qui gèrent l'organisation. La famille d'Adda est en comité restreint, sa mère, son frère plus jeune, une cousine et trois amis, ils restent groupés. Je n'ai pas l'occasion de leur faire la conversation et Adda ne fait pas de présentations.
Le mariage est à la hauteur de leurs espérances, un couple heureux et amoureux s'unit à l'église. La robe blanche met en valeur la mariée avec un chapeau très bien choisi. Le marié a une classe que personne ne lui a jamais vue et cela fait rire les convives.
Les vœux sont échangés avec ferveur, un baiser maladroit a l'avantage de rendre l'instant émouvant. La météo favorable est de la partie, la séance photo s'éternise devant chacun des symboles fleuris de la commune.
Les mariés partent debout dans une traction décapotable, la mariée agite son bouquet pour nous saluer. Je crois qu'Adda n'a jamais eu et n'aura plus jamais un si bel accueil, avec la foule amassée en son honneur pour l'attendre à la salle des fêtes.
Elle est mariée et même si elle en a rêvé, elle n'a jamais cru que cela pouvait lui arriver.
Le repas est servi dans une salle décorée de manière champêtre, le traiteur du coin s'affaire avec son équipe pour nous rendre l'apéritif agréable. Le repas est festif, des jeux animent la fête entre les plats.
Malgré la bonne ambiance, je vois bien que les sœurs du marié n'apprécient pas autant que ça le choix de leur frère. Les parents assez âgés n'attendent pas le café pour quitter la fête.
Je ne vois pas beaucoup Adda, occupée à répondre à toutes les questions de la famille de son époux. Elle est heureuse.
Je reste jusqu'à la fin des festivités, j’aide un peu à ranger. Adda s'assoit près de moi sur un banc en bois. Elle pose sa tête sur ma poitrine en m'entourant avec un bras, cela fait penser à un signe de remerciement mais j'ai plutôt l'impression qu'elle a besoin d'un câlin. Je la caresse dans le dos, on promet de se revoir.
Comme prévu, Gabriel se marie quinze jours plus tard, en tenue militaire, au bras d’une joyeuse excentrique. Le repas est très bon, la musique rythme la fête. Comme pour Adda, les mariages ne sont pas faits pour discuter avec les mariés trop occupés. Pour celui-ci nous sommes en famille avec mes parents et Sidonie qui sont aussi invités, les conversations sont cordiales entre invités et chacun participe aux animations. Nickie est très fière de Gabriel.
Au cours des mois qui suivent, je reçois des faire-part de naissance des quatre coins de France. Rose est au Havre, Olinda du côté de Strasbourg, Christelle près de Lyon, Sophia vers Marseille ; chacune vient d’avoir un bébé.
Quatre de mes collègues sages-femmes accouchent aussi à la suite. La mixité est parfaite, des perles roses et des perles bleues.
Les mariages se succèdent dans une sorte de désordre, sans logique si ce n'est celle de chaque couple de choisir son bon moment.
D'autres espèrent un enfant pour fonder une famille, cela ne marche pas, ce qui peut être simple devient très compliqué.
Parfois, les séparations sont aussi rapides que les rencontres. Chacun suit son chemin, certains sont bien chaotiques.
Ma vie professionnelle me fait partager des situations très différentes.
Ainsi dans la clinique où je travaille se trouve un centre de PMA : procréation médicalement assistée. Poursuivant ma vie professionnelle, deux parcours de sage-femme me marquent particulièrement.
La première travaille depuis longtemps au centre de PMA, quand je la croise, son ventre rebondi ne fait aucun doute sur son accouchement prochain. Pourtant personne n’en parle. Je finis par demander à une de mes collègues pourquoi cette grossesse reste sans réaction de personne. Elle m'informe que la future mère fait un déni de grossesse, là au milieu de la maternité.
Les professionnels expliquent cela comme le désir inconscient de vérifier sa capacité d’enfanter au milieu de toutes ses patientes traitées pour diverses infertilités et stérilités.
Tant de psychologie m'impressionne, devant le silence de groupe qui règne, je reste perplexe.
La seconde est en deuil quand j’intègre l’équipe. Elle a fait le choix de reprendre le travail. Lorsque je partage des gardes avec elle, rien ne transparaît de son histoire. Pourtant, le mois précédent, son mari s’est tué dans un accident de voiture. Elle est restée seule avec sa fille de dix ans et son fils de huit ans, porteur d’un handicap.
Trouvant les évènements de la vie tragique, personne ne sait comment réagir quand l’impensable se produit : sa fille ne survit pas à un accident de vélo, quinze jours après le décès de son père.
Que dire ? Que faire ? Alors elle reste parmi nous pour que la vie continue. Je me demande comment cette situation va se poursuivre.
Le silence est-il vraiment adapté ? Faire comme si de rien n'était, toutes ces émotions refoulées, dans ce milieu particulier, m’interroge.
Pour résister, chacun construit sa carapace, cela rend les gens durs. Cela n’influence-t-il pas leur façon de travailler ? La carapace peut-elle se briser ? Je ressens ces situations comme des bombes à retardement que le milieu du travail ignore.
Je me sens trop sensible, et pourtant ce "terriblement humain" face aux gens me semble tellement nécessaire.
À défaut de pouvoir résoudre les tristes destins et leurs conséquences, je me laisse toucher par les belles histoires.
Ainsi, une nouvelle vie se décide à grandir dans le cocon d’un jeune couple amoureux.
L’histoire commence bien, de deux ils deviennent trois. Puis les premiers examens décèlent des anomalies. Celles-ci sont confirmées par les contrôles échographiques et sanguins.
Et là s'impose, en quelques heures, la nécessité de devoir faire un choix. Garder ou interrompre cette vie. Choix impossible à faire et auquel personne n'est préparé, juste faire face à la réalité.
Ce matin-là, j'accueille le jeune couple originaire de Grèce. Ils entrent pour une interruption thérapeutique de grossesse à laquelle ils se sont résolus ensemble.
Quand ils arrivent dans le service, l'émotion est palpable, leur décision n'est pas remise en question, mais toute la gravité de la situation s'exprime. Ces jeunes futurs parents, qui ne le seront bientôt plus, pleurent.
L'accompagnement par les mots n’apaise pas toujours, les mots ne sont pas assez riches de sens et sont très insuffisants à exprimer la douleur ressentie. Ils sont croyants et se raccrochent à leur foi. Accompagnés de leurs parents respectifs, ils sont entourés pendant les deux jours du déclenchement de l'accouchement.
La douleur vive et la nécessité d'accoucher par voie basse sont une épreuve, chaque heure supplémentaire prolonge le supplice.
Pourtant grâce à la présence et à l'écoute de leurs proches, ces parents se sont exprimés, ils ont verbalisé leur douleur et les larmes qui ne sont pas taboues se sont répandues sur leurs joues.
Me sentant bien impuissante, je remercie Dieu de cette aide providentielle ; la foi et la famille accompagnante sont déterminantes.
L'accouchement fait, ils peuvent voir leur bébé et lui dire au revoir. Ils vont vivre avec la perte de cet enfant, mais une nouvelle route est possible. Ils sont prêts à rentrer chez eux.
Je remercie les grands-parents pour l’accompagnement dont ils ont fait preuve. La peine partagée est moins lourde à porter.
Ainsi, la lourdeur des silences rend les situations fausses et pesantes, un fardeau pour longtemps, alors que les mots, les larmes, la douleur exprimée permettent de poursuivre et de tracer un nouveau chemin.
Certains parcours de vie sont ainsi des mises à l'épreuve, épuisantes et inattendues qui remettent en question les relations à soi, à l'autre ; sans soutien, le plus souvent, la relation de couple ne survit pas.
L'un de mes plus beaux souvenirs est l'accompagnement d'une famille dont les parents viennent d'adopter une petite fille.
Quelques mois plus tard, l’annonce d’une grossesse inattendue a de nouveau bousculé leur quotidien déjà transformé par l’adoption.
Après tous les traitements et les diagnostics, cette nouvelle est si surprenante que même les parents ne savent pas comment l’annoncer.
Leur parcours chaotique pour avoir un enfant s’était soldé par de multiples échecs. L’adoption avait été l'ultime recours. Pourtant, toutes les certitudes construites s’effondrent, les mystères de la nature, l’improbable s’est produit.
Des milliers de questions tournoient : pourquoi maintenant ? Comment, après tous ces efforts ? Est-ce le moment ?
Dans ce contexte de réflexions contradictoires nait une petite fille prématurée. La demoiselle arrive sans encombre à trente-deux semaines de grossesse, la maman souhaite allaiter.
À chacune de mes gardes, mes collègues me laissent prendre en charge cette patiente et son bébé. Il est nécessaire d'assister l’alimentation du nouveau-né par le gavage et aucune professionnelle n’est volontaire.
Je les suis donc au cours de leur hospitalisation.
Jour après jour, repas après repas, le sein maternel devient familier à l’enfant. Nous enclenchons favorablement l’allaitement maternel. Prenant du temps, faisant preuve de patience et de compréhension, la relation se développe, chacune se découvre, s’accepte, et s’adopte.
Le départ est programmé, la sortie est pour aujourd'hui.
Pendant le bain qui se passe avec douceur et attention, la maman exprime son appréhension vis à vis de sa fille aînée.
Elle a développé des liens affectifs si forts avec ce nouveau bébé, que cela lui créé de l'inquiétude pour ses futurs rapports avec sa première fille, la peur de ne pas être juste dans ses sentiments qui ne se maîtrisent pas.
En fin de matinée, le père et la fille aînée arrivent. Ils ont tous deux des mines réjouies, c’est le grand retour, ils sont prêts. La grande sœur est épanouie et la complicité avec son papa évidente. Au cours de l'hospitalisation de la maman, le père s'est beaucoup investi dans sa relation et la prise en charge de leur fille aînée.
Nous échangeons un regard complice avec la maman. Tout le monde peut être rassuré, chacun a déjà trouvé sa place.
Ils sont une famille où chacun a des ressources pour s’adapter à l’avenir, une histoire particulière mais riche de bonnes surprises.
Ainsi, le temps fait son œuvre, il suffit de partager, d'échanger et de se faire confiance.
De deux à quatre, la vie de famille se compose désormais, il faut s'accorder le temps nécessaire.
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