UE : le Léviathan ordolibéral
Le chef-d’œuvre du récit communautaire aura été de présenter la réduction systématique de l’être humain en marchandise fongible comme l’accomplissement suprême des droits civiques. Chapeau bas, il fallait oser. Derrière la rhétorique de la concorde entre les nations et de la coopération continentale se dissimule, en réalité, la transmutation de la πόλις (communauté politique souveraine) en un simple espace douanier régi par les préceptes de l’Ordoliberalismus (doctrine qui assigne à l’État la seule tâche de garantir le cadre juridique du bon fonctionnement de la concurrence marchande). Ce dénouement consomme la trahison radicale de l’élan fédéraliste originel : le projet tracé en 1941 dans le Manifeste de Ventotene (Pour une Europe libre et unie) par Altiero Spinelli, Ernesto Rossi et Eugenio Colorni ne rêvait nullement d’une technocratie mercantile, mais d’une refondation de la souveraineté européenne par l’exercice d’un authentique pouvoir constituantdémocratique et internationaliste. Dans le dessein fédéraliste mûri, le dépassement de l’État-nation ne coïncidait aucunement avec la liquidation de l’État social ni avec la subordination du travail, mais avec la création d’un solide foedus (alliance fédérale entre communautés souveraines) capable d’émanciper les masses du joug des totalitarismes, des monopoles industriels et de la belligérance chauvine, en fondant un ordre constitutionnel républicain ancré dans la souveraineté d’un véritable δῆμος (peuple politique délibérant).
À cette perspective de régénération démocratique et sociale a été historiquement substituée l’approche fonctionnaliste de Jean Monnet et Robert Schuman, fondée sur le dogme méthodologique de l’engrenage (intégration fonctionnelle incrémentale). En vertu de cette méthode graduelle et, disons-le, passablement sournoise, la construction européenne a sciemment fait l’économie du moment constituant explicite, confiant l’unification continentale à des enchaînements techniques de nature commerciale, monétaire et tarifaire — dans la présomption technocratique que l’unification des marchés engendrerait, par automatisme quasi biologique, l’intégration politique. L’appareil institutionnel niché entre Bruxelles et Francfort a ainsi opéré une césure d’époque : la subordination systématique de l’imperium (pouvoir souverain de commandement politique) à la logique du commercium (échange marchand), privant les peuples de la souveraineté décisionnelle au seul profit du capital financier. La promesse d’une κοινωνία πολιτική (communauté politique fondée sur le bien commun et la justice distributive) s’est ainsi trouvée renversée en une Wirtschaftsgemeinschaft(communauté économique contraignante) où le τέλος (fin éthico-politique suprême) a été purement et simplement remplacé par la protection dogmatique de la stabilité monétaire et de la libre circulation des capitaux.
Le cœur battant de cette monumentale cathédrale bureaucratique, c’est l’adoption de l’Euro et la codification dogmatique des critères budgétaires, érigés au rang d’intouchable Wirtschaftsverfassung(constitution économique). Avec la signature des traités fondateurs, la politique économique a subi un processus radical d’Entpolitisierung (dépolitisation), transformant le principe cardinal du droit romain Pacta sunt servanda (les pactes doivent être respectés) en alibi parfait pour neutraliser toute velléité démocratique et mettre le pouvoir législatif des États sous tutelle. La promesse solennelle était celle d’une convergence lumineuse entre les économies continentales ; le résultat pratique fut, lui, un chef-d’œuvre d’ingénierie asymétrique. L’abolition fulgurante des droits de douane à l’intérieur du Marché unique, menée selon la logique impitoyable de l’intégration négative, combinée au renoncement irrévocable aux leviers monétaires et de change nationaux, a ouvert grand les portes à une colonisation commerciale sans précédent : les pays à forte tradition manufacturière de l’Europe méridionale ont été rapidement rétrogradés au rang de dociles débouchés, taillés sur mesure pour absorber les excédents productifs et les surplus commerciaux des économies mercantilistes et hégémoniques du centre du continent.
À l’intérieur de cette camisole de force ordolibérale, la dépense publique anticyclique — cet outil élémentaire par lequel les États ont historiquement soutenu les investissements structurels, l’innovation industrielle et le plein emploi dans les moments de crise — a été formellement bannie comme une hérésie comptable incompatible avec les dogmes de Maastricht et les liturgies du Pacte de stabilité. Des populations entières ont ainsi été immolées sur l’autel d’une Marktkonforme Demokratie(démocratie conforme au marché), contraintes à des régimes perpétuels de dévaluation interne et d’austérité punitive qui ont méthodiquement pillé l’État social, mutilé les droits du travail et amené les hôpitaux au bord de l’effondrement fonctionnel. La monnaie unique s’est révélée, à tous égards, un redoutable φάρμακον (remède et poison à la fois), administré à doses massives à des économies hétérogènes — pour ensuite reprocher aux victimes de n’avoir pas su encaisser le traitement de choc.
Face à la désolation économique et au déclin industriel, le discours européiste prétend consoler le citoyen appauvri à coups de menus fétiches bureaucratiques — au premier rang desquels le droit d’agiter fièrement à l’étranger la Carte européenne d’assurance maladie. Une farce d’ampleur historique : le résident de l’Europe méditerranéenne se voit solennellement autorisé à se faire soigner gratuitement pendant ses vacances dans les pays du centre financier européen, précisément au moment où, chez lui, les urgences ferment pour cause de coupes budgétaires, où le personnel soignant s’expatrie et où les délais d’attente pour un examen diagnostique dépassent l’espérance de vie moyenne. Voilà l’expression la plus achevée de l’ὕβρις (démesure) technocratique : détruire les fondations matérielles du bien-être public, pour ensuite distribuer des passeports sanitaires à des citoyens qui, étranglés par les règles budgétaires et privés d’emploi, ne peuvent désormais s’offrir des vacances à l’étranger que dans les dépliants promotionnels des services de presse bruxellois.
C’est dans ce contexte macroéconomique que se joue la mystification de la fameuse « libre circulation des travailleurs ». Loin d’exprimer une authentique solidarité internationaliste, ce mécanisme institutionnalise le déracinement social et la fuite des cerveaux. Les États de la périphérie investissent des ressources publiques considérables dans l’éducation et la formation des nouvelles générations, pour les voir ensuite contraintes d’émigrer vers les pôles financiers de l’Europe centrale, faute de débouchés sur leur propre marché du travail. On assiste ainsi à la constitution d’une vaste armée industrielle de réserve, destinée à comprimer les salaires réels par un féroce dumping social entre les classes travailleuses des différents États membres. Les fameuses normes minimales communautaires en matière de travail ont fonctionné comme un plafond infranchissable, servant de levier à la précarisation contractuelle et à la déstructuration progressive des statuts protecteurs du travail.
La fiction de la démocratie supranationale achève de blinder l’appareil technobureaucratique. Le Parlement européen se présente comme une anomalie institutionnelle privée de véritable initiative législative, solidement tenue en lisière par la Commission européenne : un organe exécutif non élu, structurellement perméable aux pressions de dizaines de milliers de lobbyistes accrédités. Ce déficit démocratique se reflète dans la gestion opaque des grandes urgences, lorsque des contrats multimilliardaires conclus avec des multinationales pharmaceutiques ont été tenus secrets, soustraits à tout contrôle citoyen. De même, l’architecture de l’union bancaire et le mécanisme du bail-in ne protègent pas les épargnants, mais empêchent l’État d’intervenir pour sauvegarder l’économie réelle, confiant à la Banque centrale européenne la protection exclusive des grands groupes de crédit et de la spéculation financière. Même le récent Green Deal et les contraintes liées au NextGenerationEU vont dans le même sens : faire porter le coût de la transition sur les classes populaires par de nouveaux impôts et une dévaluation forcée du patrimoine immobilier, tout en subordonnant les fonds — qui ne sont, au fond, que le partiel retour de ressources déjà versées par les contribuables nationaux — à l’acceptation obligatoire de privatisations et de réformes libérales.
Ce n’est qu’à l’intérieur de cet horizon de dépossession politique que l’on comprend la fonction idéologique des prétendus avantages accordés à l’individu. Au moment où le civis (citoyen investi de souveraineté politique) est dégradé en simple homo oeconomicus (individu rationnel exclusivement orienté vers la maximisation de l’utilité matérielle), l’Union européenne compense la perte de droits substantiels par l’octroi de microscopiques protections marchandes : le remboursement du vol low-cost annulé, le droit de rétractation sous quatorze jours, le théâtre bureaucratique poussif des consentements aux cookies du RGPD — qui laisse pourtant intact le pouvoir extractif des multinationales du numérique —, et, pour finir, le triomphe solennel de la standardisation du câble de recharge universel ou de la suppression des frais d’itinérance téléphonique. Ces menus artifices normatifs font tout bonnement office de panem et circenses moderne, dans une déclinaison technobureaucratique grotesque : des concessions d’une portée matérielle dérisoire, brandies solennellement par les bureaux de Bruxelles comme s’il s’agissait des sommets ultimes de la civilisation occidentale. On assiste ainsi au triomphe d’un raffiné simulacrum, où la suppression des frais de connexion à l’étranger, la standardisation des connecteurs numériques ou le remboursement automatique en cas de retard aérien sont élevés au rang de substituts de la citoyenneté active. À l’ancien citoyen est retirée la faculté de délibérer sur les destinées économiques de sa propre nation, en échange de la consolation puérile d’une protection contractuelle de bazar — achevant de transformer le membre conscient du δῆμος en un ἰδιώτης atomisé (individu privé indifférent à la vie publique), dont l’aspiration politique suprême se résume à l’exercice du droit de rétractation sous quatorze jours.
Derrière la parade rassurante de ce consumérisme sous perfusion se joue l’œuvre la plus radicale d’Entpolitisierung (dépolitisation) et l’ultime ἀλλοτρίωσις (aliénation) de la démocratie réelle. Tandis que les parlements nationaux sont réduits à de simples chambres d’enregistrement notarial, ligotées aux paramètres comptables des traités, l’architecture communautaire achève la métamorphose de tout le continent européen : non pas une confédération fraternelle de peuples libres et égaux, mais une immense zone économique spéciale façonnée selon les canons du plus inflexible Marktkonformismus (conformisme aux exigences du marché). Un Léviathan comptable où la protection de la finance et la libre circulation des capitaux constituent l’unique dogme intouchable, et où chaque résidu de droit social est progressivement sacrifié sur l’autel de la stabilité monétaire — laissant aux peuples la seule liberté de recharger leur smartphone avec la même prise électrique, au milieu des décombres de leur propre État social.
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GLOSSAIRE
- δῆμος (dêmos, peuple politique en tant que sujet souverain délibérant) : Concept fondateur de la politique grecque classique, désignant la collectivité des citoyens investie du pouvoir délibératif et de la faculté d’autodétermination au sein de la πόλις (pólis, communauté politique souveraine), irréductible à la simple somme atomistique de consommateurs ou d’agents économiques.
- ἀλλοτρίωσις (allotriōsis, aliénation / dépossession de soi) : Concept clé de la dialectique philosophique (de la tradition néoplatonicienne à sa réélaboration par Hegel et Marx) désignant le processus ontologique et social par lequel le sujet agissant perd le contrôle de son activité, de ses produits et de son essence politique, devenant hétérodirigé par des forces objectives et impersonnelles.
- Engrenage (intégration fonctionnaliste par débordement) : Modèle méthodologique élaboré par la théorie fonctionnaliste des relations internationales (David Mitrany, Jean Monnet), fondé sur le principe du spillover (débordement sectoriel) : l’intégration économique et technique circonscrite (charbon, acier, marchés) est utilisée pour forcer subrepticement des cessions de souveraineté politique, en éludant la délibération démocratique explicite.
- Entbettung (désencastrement) : Principe ontologico-social formulé par Karl Polanyi, décrivant la séparation artificielle des dynamiques économiques des liens communautaires et moraux de la pólis (πόλις, communauté politique souveraine), avec la dégradation du travail en marchandise fictive négociable.
- Entpolitisierung (dépolitisation) : Catégorie juridico-politique d’inspiration schmittienne désignant la neutralisation de la décision politique souveraine et du conflit social par leur conversion en automatismes techniques, procédures bureaucratiques et contraintes budgétaires impératives.
- φάρμακον (phármakon, remède et poison à la fois) : Catégorie herméneutique de la philosophie grecque classique (de Platon à Jacques Derrida) désignant une substance ou une mesure qui promet la guérison tout en dissimulant une charge structurelle d’intoxication systémique.
- Foedus (pacte, traité fondateur d’une fédération entre égaux) : Catégorie du droit public romain et de la philosophie politique moderne (de Johannes Althusius à Kant) désignant l’union pactisée originelle par laquelle des communautés politiques autonomes confèrent une partie de leur souveraineté à une structure commune, en préservant la liberté réciproque et la finalité éthico-politique du bien commun.
- Homo oeconomicus (individu rationnel maximisateur d’utilité) : Modèle anthropologique de la rationalité néoclassique réduisant le civis (citoyen investi de souveraineté politique) à un simple acteur de marché, dont l’horizon délibératif se limite à l’utilité individuelle et à l’échange marchand (commercium).
- ὕβρις (hýbris, démesure ou arrogance) : Notion de la tragédie et de l’éthique grecques antiques désignant le franchissement arrogant des limites naturelles et de la mesure, porteur inévitable de ruine et de catastrophe (némésis, νέμεσις, vengeance ou justice rétributive).
- ἰδιώτης (idiōtēs, individu privé indifférent à la vie publique) : Terme propre à l’ordre éthico-politique de la Grèce classique désignant l’individu replié dans la sphère purement particulariste de ses besoins matériels et domestiques, incapable de s’élever à la préoccupation du bien commun de la πόλις.
- Léviathan (Leviathan) : Catégorie théologico-politique et jusphilosophique issue de la tradition sapientiale biblique, refondée par le contractualisme moderne. Du terme hébreu לִוְיָתָן (liwyātān, créature enroulée / monstre marin primordial), figure vétérotestamentaire notamment attestée dans le Livre de Job (40-41) désignant la puissance créaturelle indomptable, soustraite à tout pacte humain et soumise au seul dominion de Dieu. Conceptualisé par Thomas Hobbes dans le Leviathan (1651) comme homo artificialis (homme artificiel) et Deus mortalis (dieu mortel), engendré par le pacte social d’autorisation et de cession de souveraineté afin de garantir la paix intérieure et la défense commune. Le Léviathan incarne l’unité de la personne civile souveraine qui dépasse le status naturalis (état de nature pré-étatique) dominé par le bellum omnium contra omnes (guerre de tous contre tous) et la peur de la mort violente, réunissant en lui, par une τέχνη (téchnē, art / technique rationnelle de construction politique), le monopole absolu de l’imperium (pouvoir souverain de commandement) et du glaive de la justice. Dans l’analyse jusphilosophique du XXe siècle (notamment chez Carl Schmitt, Der Leviathan in der Staatslehre des Thomas Hobbes, 1938), le concept dépasse la figure du souverain personnel pour désigner la machina machinarum (machine des machines) : l’appareil impersonnel, bureaucratique et technojuridique qui gouverne la société par des procédures et des automatismes normatifs, consommant le passage de la souveraineté politique classique à la régulation neutre de la technique administrative.
- Marktkonforme Demokratie (démocratie conforme au marché) : Formule forgée par la sociologie politique contemporaine pour désigner la subordination fonctionnelle de la délibération démocratique et des choix électoraux aux attentes et contraintes de compatibilité imposées par les marchés financiers.
- Marktkonformismus (conformisme aux exigences du marché) : Catégorie théorico-politique contemporaine désignant la subordination et l’adaptation forcée de toute institution juridique, démocratique et sociale aux exigences de reproduction et de valorisation du capital économique.
- Intégration négative (Negative Integration) : Construit juridico-économique décrivant l’abolition progressive des barrières douanières et réglementaires nationales, structurellement scindée et asymétrique par rapport à l’intégration positive (harmonisation supranationale des standards fiscaux, redistributifs et de protection sociale).
- Ordoliberalismus (ordolibéralisme) : Déclinaison allemande du libéralisme du XXe siècle (Walter Eucken, Franz Böhm) qui refuse le simple laissez-faire et fait de l’État et de son imperium (pouvoir de commandement politique suprême) un rempart juridique permanent au service de la concurrence pure et de la stabilité monétaire.
- Pacta sunt servanda (les pactes doivent être respectés) : Principe cardinal du droit civil et international romain, ici transfiguré en impératif dogmatique visant à blinder l’austérité et les contraintes budgétaires contre les besoins matériels de la population.
- Post-Démocratie (Post-Democracy) : Modèle théorique décrivant la trajectoire régressive des démocraties occidentales, où les rites électoraux formels demeurent intacts tandis que les centres réels de décision économique sont transférés à des technocraties non élues et à des lobbies (groupes de pression organisés).
- Pouvoir constituant : Principe de droit public formulé par Emmanuel-Joseph Sieyès, désignant la force originelle, démocratique et pré-juridique par laquelle un peuple fonde un nouvel ordre constitutionnel, se distinguant radicalement des pouvoirs simplement constitués ou dérivés.
- Simulacrum (simulacre, apparence trompeuse dépourvue de substance réelle) : Catégorie gnoséologique et ontologique (d’ascendance lucrétienne, réactualisée par la critique philosophique du XXe siècle) désignant une représentation fictive qui ne renvoie plus à aucune réalité originaire, mais fonctionne comme masque destiné à occulter la vacuité ou la suppression de la réalité elle-même.
- τέλος (télos, fin ultime, accomplissement téléologique intrinsèque) : Principe ontologique et téléologique aristotélicien désignant le but immanent en vue duquel une réalité ou une institution politique donnée vient à exister et opère.
- Wirtschaftsverfassung (constitution économique) : Concept fondateur élaboré par l’École de Fribourg dans les années 1930, désignant l’ordre normatif qui soustrait les lois fondamentales de la concurrence et du marché à l’arbitraire du législateur ordinaire et à la souveraineté parlementaire.
Bibliographie et appareil des sources
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- Supiot, Alain, La Gouvernance par les nombres. Cours au Collège de France (2012-2014), Paris : Éditions Fayard, 2015.
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