Episode 9 : Emancipation et blocages
Assise à un bureau, je ne suis pas handicapée ; je pars à armes (presque) égales.
Les contraintes physiques ont réduit mes choix. On me refusa même de candidater au concours de professeur des écoles : « Pour découper et pour le sport. » Les déplacements lointains étaient à éviter (exit le journalisme, le monde de l’édition et tout ce qui aurait nécessité Paris). Je gardais (et garde encore) une crainte de m’éloigner de mes proches, de celles et ceux qui peuvent répondre présents en cas de petite galère. Un reste de peurs d’enfant. Un blocage.
Les études d’Histoire et les premières années de travail ont été un vecteur d’émancipation. Un affranchissement social : j’étais la première de ma famille proche à poursuivre des études supérieures. Une émancipation physique et intellectuelle. Les blocages psychologiques restaient pourtant, et restent encore très forts. Marcher en public, monter sur une estrade son des freins, inexplicables aux yeux des autres. Paradoxe, je suis devenue enseignante. Mais je m’habituais aux regards des élèves sur mon bras (il se plie involontairement quand je suis stressée, émue ou gênée). Et j'avais un poste adapté.

Photo de Pere Romero Alonso sur Pexels, éditée en NB avec Snapseed.
Curieux blocages alors que « j’ai l’air » à l’aise. Mon refus d’être dans le staff de l’Amicale du collège n’était pas un désintérêt ni seulement la fatigue. Non. La raison, impensable pour mes collègues, était les déplacements, un micro à la main lors d’une fête de fin d’année, devant une cinquantaine de personnes. J’ai caché mes blocages, rationnellement ridicules.
Lorsque j’étais étudiante, les exposés étaient une torture. Je sentais tous les regards braqués sur mon bras. Quinze ans plus tard, une ancienne étudiante de ma fac me dit se rappeler encore mon exposé de Géographie physique. Je lui en demandais la raison, persuadée que mon stress ou sa compassion devant un quelconque aspect de mon handicap expliquait la persistance du souvenir. Quand je t’ai écoutée, me répondit-elle, je me suis dit : si c’est ça qu’il faut faire, je ne vais jamais y arriver !
Je compris alors ceci. Le handicap peut rendre égocentré. Aveuglée par l'auto-dévalorisation, j’en oubliais les blocages des autres. Aussi peu rationnels, mais bel et bien présents.
Depuis, j’ai mûri, mais je suis toujours plus à mon aise lorsque je suis cachée derrière mon bureau.
Notice de transparence : Texte rédigé sans IA, corrigé avec le logiciel Antidote. L'autrice et seule propriétaire de ce texte est Line Marsan. Première publication sur Panodyssey le 22/04/26 à 11h25.
Crédit photo : Pere Romero Alonso sur Pexels.
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Commento (2)
E C Wallas 1 ora fa
La tendance est souvent de presque toujours choisir la compassion face à ce genre de situation, face à des personnes en situation de handicap.
J’ai côtoyé une personne en situation de handicap pendant des années durant mes études et grâce à lui j’ai appris que la compassion est souvent mal placée, et qu’il est parfois plus salvateur pour ces personnes qui ont des troubles d’être traitées… « normalement ».
Ça a été une leçon de vie, et sans aller jusqu’à dire que je pousserai tout autant une personne en fauteuil roulante dans une piscine au même titre qu’un bipède debout, je sais que mon regard ne pèse plus sur eux la plupart du temps, et rien que pour ça je lui en suis grandement reconnaissant.
Sans aucune arrière pensée évidemment dans l’usage de mes mots.
E C Wallas 2 ore fa
Le passage sur l’ancienne étudiante est une claque je trouve. Il vient là comme un évidence qu’on ne voyait pas nous même.
Merci pour ce partage que je reçois intimement.
Line Marsan 1 ora fa
L'étudiante en question était la fille d'un prof de la fac. Elle a dû s'y reprendre à plusieurs fois pour les concours d'enseignement. Elle avait un blocage tout à fait compréhensible.