11. France, Février 2005
J'ai eu besoin de faire une pause dans mes études de Médecine. Besoin de poser les deux oeillères et de m'ouvrir à autre chose.
Besoin n'est pas le mot parfaitement juste : cela s'est imposé à moi, et d'une certaine manière je n'ai pas eu le choix. Il y a parfois des idées, des impressions et des intuitions qui s'expriment en moi et qui sonnent profondément vraies, résonnant à l'intérieur même de mes tripes. C'est ce que j'appelle ma petite voix intérieure. Elles prennent alors de l'ampleur et s'imposent à moi, bien que je ne le souhaite pas toujours, car elles peuvent foutre en l'air ce que j'étais en train de construire, ébranler tous mes projets et nombre de mes convictions concernant le chemin que j'essaie tant bien que mal de tracer.
Il se produit alors comme un schisme à l'intérieur de moi-même, un tiraillement qui prend progressivement la forme d'un abîme, entre un appel à lâcher tout ce que j'étais en train d'entreprendre pour aller vers un ailleurs, que je n'identifie pas encore vraiment comme tel, et une forme de résistance protectrice qui cherche à préserver l'existant, m'accrochant aux justifications des orientations antérieurement prises, souhaitant me prémunir d'un inconnu encore bien trop incertain et angoissant. Cela s'appelle la résistance au changement, si caractéristique du fonctionnement de la psyché humaine.
Mais le malaise est là et s'installe. Mon sommeil se perturbe de plus en plus. C'est comme si tout mon corps et mon être exprimaient ce que ma tête se refuse jusque là à entendre. Mais qu'est-ce exactement ? Vient un jour le moment où j'entre enfin en conciliabule avec moi-même, où je rassemble tout mon courage et décide d'assumer ce qui parle et s'impose à moi, afin de le poser en actes et tenter de retrouver une certaine forme de cohérence intérieure, essentielle pour ma survie psychique.
J'ai donc interrompu mes études médicales. Pour un an initialement, le temps d'explorer autre chose. Dans l'objectif de me recentrer sur le fondement de mon choix d'orientation initial : travailler avec l'humain.
Je me suis alors lancé dans des études de Psychologie, et rapidement je me suis orienté vers la Psychologie Interculturelle. D'emblée ça m'a intimement parlé, dans les tripes. Cela s'imposait à moi comme une évidence. Après un an de Licence 3 de psychologie générale, ayant bénéficié d'une équivalence, je descends à Toulouse explorer plus spécifiquement cette question de l'interculturalité.
Etudiants en Master 1, nous sommes une quarantaine de jeunes gens, majoritairement des filles, à être regroupés dans cet algeco pour suivre l'enseignement du professeur de psychologie interculturelle, Fabrice Peloux. Finalement, il est plus louable d'avoir cours dans des algecos, espaces certes précaires et condensés, mais bien chauffés, bien mieux que les salles de cours habituelles si désuètes et délabrées dans lesquelles nous préférons garder notre manteau le temps du cours pour ne pas avoir trop froid.
Fabrice Peloux fait partie de ces gens charismatiques qui, bien qu'extrêmement sûrs d'eux au risque de paraître orgueilleux ou prétentieux, impressionnent indubitablement par leur éloquence, l'étendue du champ de leurs connaissances, et leur habileté à jongler d'un concept à un autre, d'une référence à une autre. Ils ont cette faculté à provoquer une expérience extrêmement jouissive et gratifiante, de l'ordre de la révélation, comme une impression de voir de multiples portes s'ouvrir en même temps dans notre esprit, lorsqu'ils posent les bases d'un concept ou d'une réflexion.
Avec sa barbe blanche, son embonpoint, son éternelle chemise blanche qu'il porte sous un costume clair, sa voix grave et assurée teintée d'un bon accent toulousain, Peloux a de ces airs de patriarche que l'on écoute attentivement afin de ne pas en louper une miette. Aujourd'hui, il a décidé de nous expliquer les concepts de dissonance cognitive et de cohérence interne.
- Nous sommes tous mus par un besoin psychologique fondamental de cohérence interne, lance-t-il en préambule de son propos du jour. Cela veut dire que nous oeuvrons toujours dans le sens de conserver une certaine cohérence par rapport à ce que nous pensons, ce que nous disons, ce que nous faisons. Quand un fait nouveau se présente à nous, nous l'apprivoisons et le restructurons pour pouvoir l'intégrer parmi l'ensemble de nos croyances et connaissances, sans que cela ne vienne trop bousculer nos convictions. Nous ne prenons jamais des idées nouvelles telles quelles. Nous avons toujours besoin de les remanipuler et de les réinterpréter pour nous les approprier, et les intégrer dans notre propre système de représentations. Nous ne sommes donc jamais de simples produits de notre culture, mais des individus autonomes qui entretiennent chacun à leur niveau un rapport singulier et unique avec notre propre culture. La culture n'est donc pas quelque chose de figé et statique, mais une dynamique en perpétuelle reconstruction, fruit des interactions que ceux qui la définissent entretiennent avec elle.
Il arrive à certains moments que nous soyions confrontés à des choses qui vont vraiment à l'encontre de tout ce que nous croyons, poursuit-il. Cela génère alors une dissonance cognitive, c'est à dire que nous nous retrouvons confrontés à des idées, ou pire des valeurs, qui ne nous semblent pas compatibles entre elles. Cette incompatibilité ressentie n'est pas acceptable pour notre structure psychique, qui a un besoin existentiel de cohérence. Souvent, nous nous accommodons de ces incohérences, tant que nous ne les percevons pas, que nous n'élaborons pas à leur sujet. Mais lorsque nous prenons conscience de cette dissonance, cela génère un état de tension intérieur qui va nous pousser à agir, de manière à rétablir cette cohérence interne.
Nous avons alors à notre disposition plusieurs stratégies, poursuit-il en les détaillant : la première option est de rejeter la conception qui ne nous convient pas. Nous entrons alors dans l'ignorance, voire le dénigrement de cette nouvelle idée pour préserver la cohérence de notre structure psychique. Au niveau culturel, c'est le propre de l'ethnocentriste : celui qui cherche à maintenir intactes ses références et normes culturelles, en qualifiant de barbare tout ce qui n'en fait pas partie. Le terme barbare d'ailleurs, qui vient du temps des Grecs comme vous le savez, désignait les autres peuples n'appartenant pas à la civilisation hellénique.
La deuxième option est l'option relativiste. Il s'agit de renvoyer cette nouvelle conception à une vision totalement autre, à laquelle nous apportons une certaine considération, contrairement à l'ethnocentrisme. Mais que nous ne savons toujours pas faire nôtre, et que nous n'intégrons donc pas. Peuvent alors coexister en nous plusieurs représentations pour un même concept, que nous ne nous approprions pas parce que nous refusons de les confronter et de les juger, ce qui est le propre du relativisme culturel. Dans les deux cas, conclut Peloux, il n'y a pas de mise en relation : il y a échec de la rencontre.
La troisième option est le propre de l'interculturel dont je vais vous parler durant tout ce semestre. Il s'agit d'accepter la rencontre et la confrontation des idées que cela génère indubitablement. Il s'agit également, pour l'individu en situation d'interculturalité, d'être capable de questionner et de remodeler ses propres représentations face à l'altérité. Ceci de manière à lui permettre d'élargir son champ de compréhension d'un sujet donné, en s'appropriant ces nouvelles idées dans une acception plus large et englobante de la réalité.
Bien-sûr, cela ne va pas se faire sans une certaine tension, transitoire mais dérangeante, où peuvent émerger des antinomies, des paradoxes, des conflits de valeurs ou de loyauté par exemple. Mais c'est à ce prix que nous pouvons vraiment réduire la dissonance cognitive que génère irrémédiablement la nouveauté et l'altérité, dont nous acceptons de prendre conscience, et qui nous permet d'élargir le champ de notre pensée.
Il se tait quelques instants, fier du silence et de l'impression produit sur ses étudiants, dont je fais partie. « Ça va ? Vous me suivez jusque là ? » Et, sans attendre de réponse, mais se réjouissant d'avoir ainsi capté toute notre attention, il poursuit.
- Ceci est déjà vrai dans la vie de tous les jours, au gré des différentes rencontres que nous faisons, et des situations nouvelles auxquelles nous sommes confrontés. Il s'agit alors d'un équilibre à trouver entre préserver la cohérence de ce que nous croyions, et tendre vers une forme d'adaptation à la nouveauté, indispensable à notre survie.
Ceci est d'autant plus vrai en situation interculturelle, qui nous confronte souvent à des présupposés culturels parfois très éloignés des nôtres : comment je compose avec cette dissonance ? Comment est ce que je perçois l'autre dans sa différence ? Comment je considère cette différence ? Représente-t-il une menace pour moi et pour ma cohésion interne ? Ou représente-t-il au contraire une opportunité pour moi de prendre conscience de mes préjugés, de les remettre en question, et d'évoluer ?
Interrogez-vous, dit-il d'un air provocateur, chacun d'entre vous, comment vous réagissez dans ces moments là. Vous verrez, il y a toujours une certaine part de ces trois attitudes dans votre manière de réagir face à l'altérité. Mais comprenez bien aussi que si vous cherchez peut-être, en venant à ce cours, à dépasser votre ethnocentrisme, votre relativisme culturel dont vous êtes empreints, même s'il reconnaît la différence de l'autre, n'est en aucun cas une rencontre non plus.
On va prendre un exemple. Par exemple, notre manière de concevoir le fonctionnement de l'être humain. Notre médecine occidentale moderne repose avant tout sur une conception très mécaniste et matérialiste du corps humain : un ensemble de processus de plus en plus complexes physiques, biochimiques, cellulaires, tissulaires puis organiques, qui permettent de déterminer un fonctionnement dans un état d'équilibre, que nous appelons la santé aujourd'hui.
Ainsi, une dérégulation de ces mécanismes, un blocage dans ces rouages, à chacun de ces niveaux, peut générer la maladie. La vie psychique d'un individu est conditionnée également par ces mêmes processus physiques et ce même substrat biologique qui la sous tendent, et de ce fait nous pouvons parvenir à la réguler en jouant sur les mécanismes qui se passent dans le cerveau, par le biais des hormones, des neurotransmetteurs ou autres. C'est le rôle de nos médicaments. Tout ça vous connaissez, en tout cas vous y êtes, de par votre appartenance, familiers.
Mais alors, nous questionne-t-il, que faire de la conception énergétique de la médecine traditionnelle chinoise par exemple, basée sur la notion de Qi et de sa circulation à travers les différents méridiens, qui ne trouve pourtant aucun substrat anatomique dans notre vision matérialiste du corps ? Et que penser des organes également dans cette école de pensée, qui ne correspondent pas vraiment aux organes tels que nous les définissons, tant dans leur délimitation physique que dans leurs attributs et leurs fonctions ?
Que penser sinon de la notion d'esprits ou de djinns, que nous pouvons rencontrer dans des sociétés animistes ou dans l'Islam, qui sont à la base de nombreuses pratiques thérapeutiques, fondées sur l'idée que la maladie est la résultante d'esprits courroucés ? Et sans aller voir trop loin ailleurs : que dire des magnétiseurs ou des rebouteux, de ceux qui enlèvent le feu, que nous rencontrons un peu partout sous nos contrées ?
Je vais me faire encore plus provocateur : qu'est ce que cette notion de placebo, derrière laquelle on range tout ce qu'on ne parvient pas à expliquer sous une approche mécaniste du corps ? Une sorte de suggestibilité de notre esprit, qui influencerait le fonctionnement de notre corps, qui serait capable d'induire des processus biochimiques et biologiques, et qui, selon les molécules ou les pathologies, pourrait représenter entre 30 et 70% de l'effet thérapeutique d'un médicament ou d'une intervention ? Mais qu'est-ce que cette suggestibilité, si tout n'est que matière ?
Ainsi, conclut-il, nous pouvons facilement rejeter ces pratiques alternatives comme étant un ramassis de croyances et de superstitions, qui ne seraient qu'illusions et qui ne fonctionnent que dans la tête de ceux qui y croient. Mais cela n'en explique certainement pas leurs résultats concrets. Nous pouvons, sinon, estimer que nous ne sommes pas en mesure de juger ces différentes pratiques de soin, et que les chinois aillent se faire soigner leur cancer en se faisant piquer des aiguilles, les africains en pratiquant des rituels collectifs, les indiens d'Amazonie en buvant des décoctions de plantes et nos campagnards en allant se faire apposer les mains ou tirer les cartes.
Mais si nous cherchons à intégrer ces différents usages, parce que nous estimons que nous pouvons en tirer un bénéfice potentiel pour notre propre santé, il nous faut alors faire un véritable travail de restructuration de nos croyances et de nos certitudes, duquel vont émerger de nouvelles notions, de nouvelles représentations et de nouvelles valeurs. Afin de faire coexister et si possible d'intégrer ces différents champs idéologiques à la représentation que nous nous faisons de notre propre fonctionnement et de notre santé.
Et c'est ce qui se passe actuellement ! Nous allons à la fois prendre des médicaments pour notre hypertension le matin, aller consulter dans la journée un acupuncteur pour des troubles digestifs ou du sommeil, prier Dieu de nous aider à recouvrir la santé, et nous faire lire les cartes ou notre thème astral le soir. Et bien, ce travail dans l'interaction et le dialogue entre des modèles culturels différents, c'est précisément ce qu'on appelle la rencontre interculturelle ou l'interculturation.
Elle nécessite plusieurs qualités : d'abord une capacité d'excentration de ses propres présupposés personnels et culturels ; ensuite une capacité à regarder l'autre et la différence de son point de vue et dans sa logique personnelle ; et enfin une capacité de souplesse et d'adaptation de notre propre structure psychique, afin d'être capable de la faire évoluer en confiance, tout en préservant notre équilibre et notre cohérence interne.
Bien. Je vois que l'heure tourne. Des questions ?
Je dois bien avouer que des questions, il y en a à foison au vu de la portée que toutes ces notions ouvrent dans ma tête ! Mais comme je suis régulièrement tourné en dérision par Peloux à chaque fois que je pose une question, moi le relativiste désigné du cours, par ce coq qui aime trop impressionner son parterre d'étudiantes et qui n'apprécie pas qu'on lui fasse ombrage, je préfère me taire et prendre le temps de digérer tous ces concepts. Je rassemble mes affaires dans mon sac, remets mon manteau et mon écharpe, et sors avec quelques camarades discuter de tout ça et d'autres choses, autour d'un bon café et d'un repas chaud.
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Ici, c'est que de l'IP : de l'Intelligence Personnelle.
Humaniste convaincu, quelles que soient les potentialités de l'IA, je crois qu'il est important de ne pas se laisser déposséder de ce que nous avons de plus précieux : notre conscience du monde, de nous mêmes, et notre capacité à penser par nous mêmes.
Tout ce que j'écris défends donc ce combat : explorer les potentialités de notre propre conscience.
Alors respectez- vous, respectez moi ! tout ce qui est écrit ici doit, en cas de reprise, respecter les droits d'auteur et me citer comme tel.
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Car ce qu'il y a de bien avec l'intelligence humaine, c'est que plus elle est partagée, plus elle aide à se faire grandir mutuellement !
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