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Pas de bol avec le chaebol
Fiction
Humor
calendar Pubblicato 29 lug 2026
calendar Aggiornato 29 lug 2026
time 73 min
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Pas de bol avec le chaebol

Le soleil se reflétait sur les baies vitrées de la maison. Hervé en fut presque ébloui lorsqu'il gara sa voiture dans l'allée. Le jeune homme s'en extirpa et perçut autour de lui le fond de l'air frais et le calme du quartier. Quant à la bâtisse, rien à redire. Son esthétique plus que contemporaine, tout en courbes élancées confectionnées en matériaux novateurs, lui aurait valu de figurer sur des couvertures de magazines. C'est donc ici qu'il allait accomplir ce job. Un homme en complet gris et cravate ornée de lignes horizontales apparut sur le seuil de la porte, qui coulissa comme par magie dans le mur.

  1. Monsieur Taupin, vous voici ! Je vois que vous êtes ponctuel. Je me présente : monsieur Park, vice-président de Gwayeo France.

L'homme, d'âge mûr et aux yeux bridés, s'inclina devant Hervé, qui en fut embarrassé. Il était accompagné de sa jeune assistante, mademoiselle Cheng.

  1. Vous l'avez eu par mail et téléphone lorsque vous avez répondu à notre annonce donc si vous avez la moindre demande, n'hésitez pas à lui en faire part, continua-t-il. Je vous fais la visite, monsieur Taupin ?

Les trois visiteurs firent le tour du logis, pièce par pièce. Le rôle d'Hervé, qui avait été sélectionné parmi 6000 candidats, était de tester en conditions « réelles » la gamme complète d'objets connectés du groupe Gwayeo. Ce conglomérat tentaculaire, dont les activités s'étendent de l'électronique à la finance en passant par les chantiers navals et l'armement, constituait l'un des « chaebols », ou fleurons de l'industrie sud-coréenne. Son célèbre slogan, Imagine the tomorrow now to inspire the world today for next future, a fait le tour du monde et inspiré des générations. Leur filiale française avait promu à grand frais ce poste temporaire dans les médias. Un boulot de rêve, en apparence.

  1. Vous avez tout vu, monsieur Taupin. À partir de demain matin, vous allumerez les appareils à votre convenance et noterez vos impressions. Certains n'ont d'ailleurs pas encore été mis sur le marché mais tous profitent de notre IA dernier cri développée en interne. Ils disposent chacun de leurs commandes mais peuvent également être dirigés à l'aide de l'application Gwayeo Connect.
  2. Ha ben ça tombe bien, j'ai déjà un Gwayeo Quasar 18 Ultra Pro + S.

Un sourire malicieux se dessina sur le visage de monsieur Park.

  1. Ça tombe bien comme vous dites, monsieur Taupin. Est-ce que vous avez des questions ?
  2. Ben je me demandais quand même, qu'est-ce qui fait que vous m'avez choisi, moi ?
  3. Pour cet emploi, nous cherchions un profil moyen, représentatif des consommateurs de nos produits. Votre profil est ressorti comme le plus moyen de nos candidats.

Hervé ne savait pas s'il devait se sentir flatté ou vexé par cette réponse.

  1. Pour tout vous dire, nous pensions tout d'abord faire ces essais en interne par un de nos employés. Cela rend d'autant plus tragique...
  2. Quoi ? Il lui est arrivé quelque chose ? s'interloqua le jeune homme.
  3. Non, ce n'est pas ce que je voulais dire. Sa tante est décédée et il a dû rentrer précipitamment en Corée. Et puis de toute façon certains appareils sont arrivés en retard avec cette catastrophe en mer...
  4. Hein ? Ils ont causé un naufrage ? s'étrangla le désormais nouvel employé.
  5. Qu'est-ce que vous imaginez, voyons ! Ils ont tout bonnement été bloqués pendant trois semaines quand une barque de pêcheur amarrée de travers a obstrué le canal de Suez. Enfin, c'est seulement hier que la fourchette est arrivée, son concepteur a été victime d'un malencontreux accident.
  6. Pardon ? Un accident ? Quel accident ?
  7. Non, ce n'est pas dans le cadre de son travail. Il a simplement mis les doigts dans une prise électrique à son domicile. Vous n'avez aucune inquiétude à avoir, monsieur Taupin !

Il ponctua sa remarque d'un rire qui semblait tout sauf sincère. Monsieur Park se dirigea ensuite vers l'entrée, suivie par mademoiselle Cheng, qui était restée silencieuse et immobile tout au long de l'entretien. Hervé les accompagna jusqu'à l'extérieur, où ils se trouvèrent face à un véhicule estampillé du logo Gwayeo.

  1. Et voilà la pièce maîtresse de notre nouvelle gamme ! Le Gwayeo Getaway est 100 % électrique, dispose de notre nouvelle IA et même de la conduite autonome ! Vous aurez tout le loisir de l'utiliser cette semaine pour vos déplacements quotidiens, sans limite de kilométrage !

Hervé fit le tour de la voiture, la jaugeant sous toutes ses coutures.

  1. Mais heu, elle est où la clenche de la portière ? On rentre par où ?
  2. Notre dernier modèle se déverrouille à l'aide d'une clé nouvelle génération, aussi fine qu'élégante. Passez-là de ce côté, devant la serrure et voilà...

La portière s'ouvrit sans un bruit, se scindant en deux parties qui s'éclipsèrent chacune d'un côté.

  1. Et vous pouvez également contrôler l'ouverture et le démarrage à partir de l'application Gwayeo Connect. Vous voyez, tout a été pensé monsieur Taupin ! Je vais charger un de nos employés de ramener votre voiture chez vous, ajouta monsieur Park en lui remettant un petit objet cylindrique, à la surface toute lisse et réfléchissante. Je vous souhaite encore un bon séjour dans notre maison modèle. N'oubliez pas de remplir les questionnaires de satisfaction et on se dit à dans sept jours pour un debrief, monsieur Taupin. Au revoir !

Monsieur Park et son assistante montèrent à bord de leur voiture – l'ancien modèle Gwayeo – et s'éloignèrent. Une fois qu'ils ne furent plus en vue, le silence s'installa sur les environs. Pas même un oiseau ne se faisait entendre.


Lundi

  1. Bonjour Hervé, il est 7 heures !

Les volets métalliques se levèrent doucement, laissant entrer la lumière du jour, tandis qu'une douce mélodie se fit entendre. Pour toute réponse, le sus-nommé poussa un grognement.

  1. La météo sera ensoleillée aujourd'hui. N'oubliez pas que la D87 est en travaux toute cette semaine. Souhaitez-vous commencer la journée du bon pied avec un peu d'aérobic ?
  2. Hmmm...non, grommela le jeune homme.

Il se leva péniblement et étira ses bras dans un ample mouvement. La penderie ne lui inspirait pas confiance. Dotée d'un miroir de plein pied sur lequel sa silhouette était scrutée, elle énonça à son attention avec une voix plus suave que le radio-réveil :

  1. Vous avez une mine splendide ! Que souhaitez-vous porter aujourd'hui ?
  2. Bah...je sais pas, qu'est-ce que vous avez en stock ?
  3. Toute une variété de vêtements pour tous les usages et assortis à votre teint. Si je puis vous donner un conseil, enfilez-donc ce costume fait sur-mesure et qui vous assurera une allure distinguée dans tous les milieux professionnels.

Hervé acquiesça et endossa sa tenue, un complet bleu foncé accompagné d'une cravate ornée de carreaux. « J'ai l'air d'un employé de bureau » songea-t-il.

Après cette première mise en bouche, Hervé quitta la chambre et fit le tour de la maison, allumant quelques appareils ici et là. Ce qui l'étonna tout d'abord, ce fut la variété des voix avec lesquelles ils s'adressaient à lui. Chacun avait un timbre et une intonation propre, sonnait comme un homme ou une femme et non comme une voix robotique stéréotypée. Bien sûr, on pouvait les modifier à sa guise via l'application et doter par exemple le robot de cuisine de l'accent chantant du Sud ou le baromètre de la voix acariâtre d'un vieux loup de mer. Les seuls appareils qui n'obéissaient pas à la parole étaient les lampes : un claquement des mains suffisait.

Ce qui l'étonna ensuite fut le mobilier de la maison. Un ensemble de surfaces lisses et de courbes épurées aux coloris variant du blanc cassé au gris souris. Tout devait être fonc-tio-nnel. Face à l’îlot central de la cuisine, Hervé se sentait comme naufragé sur une terre inconnue. Il était justement l'heure de préparer le repas. Le récent locataire mit en marche le réfrigérateur. L'appareil, qui prenait la forme d'un imposant monolithe noir, était doté d'un écran tactile à la diagonale indécente. Hervé se demandait combien un tel engin pouvait coûter. Et songeait comment son propre réfrigérateur, tout pâlot et tellement ringard, ne tenait pas la comparaison. Gwayeo offrait peut-être des solutions de paiement en plusieurs fois.

  1. Bonjour ! Je suis le Gwayeo XQTB138, mais vous pouvez m'appeler Sae-yoon. Avant toute chose, acceptez-vous que vos données telles que les habitudes d'utilisation, alimentaires et les enregistrements des voix puissent servir au constructeur et à ses partenaires commerciaux afin de les analyser et vous proposer des publicités ciblées selon vos centres d'intérêt ?
  2. Heu...ouais, ouais. Pas de problème.

C'était assez sidérant que chaque appareil ait sa propre voix, féminine et mature pour celui-ci. Comme s'ils avaient chacun leur personnalité.

  1. Merci de votre confiance. Au cours de cet essai d'une semaine, vous allez pouvoir expérimenter mes nombreuses fonctionnalités : connexion internet par wi-fi, plus de 600 litres de contenance, l'IA Bong qui sélectionne la température avant et après les courses, vous fait économiser de l'énergie, repère les dates de péremption des aliments et vous propose même des recettes en fonction de mon contenu.

Voilà qui était intéressant. Et carrément fonctionnel.

  1. Et donc Yae-soon, qu'est-ce que tu me proposes comme recette pour ce midi ?
  2. La présence de pommes de terre, de crème fraîche et de gruyère râpé est tout indiqué pour la confection d'un gratin. Je peux si vous le souhaitez vous indiquer la marche à suivre étape par étape. D'autres préparations sont également disponibles.

Hervé choisit celle-ci et commença à réunir les ingrédients et ustensiles.

  1. Hé Yaye-soon, tu sais où je peux trouver une spatule ? Y'a trop de tiroirs dans cette piaule.

À tout hasard, il alluma le robot de cuisine, estampillé Gwayeo et muni de l'IA Bong lui aussi. Ce dernier commença par lui demander s'il acceptait de partager ses données et ensuite pourquoi il cherchait une spatule.

  1. Très bien. J'ai accès aux données du réfrigérateur et je peux vous conseiller une meilleure recette plus adaptée à vos besoins. Que diriez-vous de hacher la viande de bœuf disposée à votre attention et de concocter un hachis parmentier ?
  2. Je ne pense pas qu'il s'agisse d'un choix judicieux, réagit le réfrigérateur. Le temps de préparation de ce plat est supérieur de vingt minutes et la quantité de calories à part égale est près de deux fois supérieure.
  3. Ha tu vois robot-cuiseur, Soo-yesa marque un point là, dit Hervé.

Ce dernier ne manqua pas de répliquer à son tour :

  1. Le nombre de calories du hachis parmentier ne paraît pas excessif si l'on prend en compte l'information dont je dispose : monsieur Taupin est en effet membre du club de football amateur de la ville. Ce type d'activité physique est apte à brûler un nombre important de calories. Dois-je suggérer une autre recette ?
  2. Ces informations sont exactes mais incomplètes. La caméra dont je dispose indique avec une certitude estimée à 75% un certain embonpoint chez monsieur Taupin. Une variété de plats diététique mais qui vous feront plaisir est plus adaptée à vos besoins est à votre ligne.

Hervé n'aurait jamais imaginer un dialogue entre deux appareils connectés. Et encore moins qu'ils puissent être en désaccord, alors qu'ils sont pourtant régis par la même IA. C'était assez stupéfiant, et un peu effrayant aussi.

  1. Bon ok les gars, on se calme. Vous me faites vriller, là. Yeya-yoo...enfin le frigo m'a proposé sa recette en premier alors je vais la faire et demain on en fera une que tu auras choisi, le robot-cuisine. Tout le monde est d'accord ?

Le repas fut calme, en dehors des bruits de mastication d'Hervé. Cet épisode l'avait un peu échaudé. Il sentait sur lui le regard du frigo dès qu'il entrait dans la cuisine. Le cobaye se demandait jusqu'à quel point il était observé dans cette maison. C'était autre chose que de céder ses données de navigation à un site internet, tout de même. Il passa le reste de l'après-midi à lire des magazines qui avaient été laissés à son attention. Lire, c'est bien aussi. Ça ne peut pas faire de mal.

Le soir, après le dîner, il fut étonné d'une proposition que lui fit le réfrigérateur :

  1. Monsieur Taupin, que diriez-vous d'une bière ? J'ai en stock votre référence favorite.
  2. Ha ouais ? Vous avez pensé à me prendre de la Kurk ? Sympa !

Hervé ouvrit la porte et contempla les six bouteilles d'un vert profond et à la surface tout juste humide. La fine fleur de la bière irlandaise, servie à la température parfaite semblait-il.

  1. Servir les boissons à la bonne température fait parti de mes fonctions. J'ai pensé que nous pourrions profiter de ce moment pour discuter un peu, faire connaissance.

Hervé songea que le choix d'une voix féminine n'avait peut-être pas été une si bonne idée.

  1. Mais, heu...c'est à dire, comment ça ? Pour quoi faire ? Avec quelle arrière-pensée, derrière ?
  2. Ne me prêtez aucune arrière-pensée. Je me rappelais simplement des questionnaires de satisfaction que vous devez remplir.

La réponse avait mis un peu plus de temps à venir, cette fois-ci. Un délai imperceptible pour l'oreille humaine.

  1. Ha oui, les questionnaires. Bah, te biles pas pour ça, j'ai toute la semaine pour les compléter. Et pour les bières, je les boirais quand j'inviterais un copain à la maison. Y'a un match à la télé mercredi.
  2. Très bien. Que puis-je encore faire pour vous ?

Hervé lui souhaita simplement bonne nuit et partit se coucher. Il s'allongea dans son lit et s'endormit. Il s'envola vers de doux rêves duveteux pendant que l'empreinte de son corps sur le matelas et ses cycles de sommeil furent scrupuleusement enregistrés en vue d'analyse approfondie. Tout ça afin de lui assurer une meilleure qualité de repos, bien sûr.


Mardi

  1. Bonjour Hervé, il est 7 heures ! La météo sera mitigée aujourd'hui. N'oubliez pas que la D87 est en travaux toute cette semaine. Souhaitez-vous commencer la journée du bon pied avec un peu d'aérobic ?
  2. Hmm...ouais, ouais, si tu veux marmonna le jeune homme.

Il se leva, toujours en sous-vêtements, et se mit en position.

  1. Et hop ! On fléchit les jambes ! On garde les bras bien allongés ! Refaites-le dix fois de suite !

Hervé se mettait à l'effort, l'esprit s'éclaircissant au fur et à mesure de l'exercice.

  1. Et hop ! On lève les jambes bien haut maintenant ! Dix fois de suite ! Et répétez après moi : Le dévouement des employés est la base pour assurer la prospérité de Gwayeo !
  2. Pardon !?
  3. Et hop ! On finit avec vingt-cinq pompes ! Et répétez après moi : Gwayeo grandira si tous les employés respectent les règles de sécurité.

Le radio-réveil stoppa sa musique entraînante d'un seul coup et changea de ton :

  1. Vous n'avez pas terminé l'exercice. Souhaitez-vous recommencer ?
  2. Non c'est bon, arrête tout. Et ne me le propose plus. Connerie de machine.

Hervé n'en revenait pas de ce qu'il avait entendu. Il n'allait pas se priver de signaler ces dysfonctionnements et de sérieuses mises à jour allaient être nécessaires sur tous ces appareils.

Ce matin-là, Hervé avait dans l'idée de faire quelques courses. Ce serait l'occasion de mettre à l'essai le Gwayeo Getaway et son option de conduite autonome. Il sortit de la maison sans prendre la peine de verrouiller la porte – la caméra le reconnaîtra à son retour – et actionna la clé du véhicule. Assis sur le siège conducteur, il eut l'impression d'avoir franchi une porte vers un nouveau monde. L'habitacle, tout en surfaces lisses et courbes épurées, était tout ce qu'il y avait de plus fonctionnel. Trop, peut-être. Où étaient tous les boutons ? Cet immense écran surmontant la console centrale pourra peut-être lui en dire plus.

  1. Bonjour et bienvenue à bord du Gwayeo Getaway version K59. Vous pouvez m'appeler Dyun-dai, si vous le souhaitez.
  2. Non c'est bon, on va t'appeler Bob plutôt, ce sera plus simple.

La voix que Bong adoptait cette fois-ci était celle d'un homme d'âge mûr, une sorte d'aventurier du dimanche aux airs faussement baroudeurs. Il allait falloir modifier ça aussi.

  1. Pour commencer, consentez-vous à ce que vos données, tels que trajets...
  2. Ouais ouais, vas-y Bob, coupa-t-il, enregistre tout ce que tu veux. Et dis-moi pendant que tu es là, comment on règle l'aération et la radio et tout ça ?
  3. Toutes les commandes se font par l'écran qui se tient devant vous. Vous avez également le choix de partager vos souhaits à voix haute et je me ferais une joie de les mettre en application. Y a-t-il autre chose que je puisse faire pour vous, monsieur Taupin ?
  4. Ben je voudrais aller faire des courses au Diplo. Tu sais, celui dans la zone commerciale, en face du Kiabi.
  5. Bien reçu. Veuillez attacher votre ceinture, la durée estimée du trajet est de seize minutes.

La voiture dévala l'allée et s'engagea sur la route. Il y avait quelque chose de surréaliste dans la vision de ce volant se mouvant par lui-même dans le silence ouaté du moteur électrique. Une batterie de caméras, de radars et même un LIDAR scrutaient en permanence la route et évaluaient les distances avec les autres usagers ainsi que la conduite à adopter en toutes circonstances. Hervé avait beau avoir été briefé, il n'était pas serein pour autant. Il n'aimait pas remettre son sort entre les circuits d'une machine.

  1. Dis Bob, heu...est-ce qu'il y a déjà eu des accidents pendant la phase de tests ?
  2. Quelques incidents de faible gravité ont eu lieu, sans faire de blessés. Il s'agit d'un résultat attendu dans le cadre d'essais impliquant plusieurs dizaines de véhicules ayant parcourus au total près de trois millions de kilomètres. L'objectif de la phase de test, accumuler un maximum de données en conditions réelles, a été rempli avec succès. Des erreurs sont toujours possibles.

Pendant que Bob débitait sa tirade, la voiture grilla un feu rouge que dissimulait à moitié un autre véhicule. Elle ne manqua pas d'être copieusement klaxonnée. Hervé, qui commençait à suer à grosses gouttes, se risqua à demander :

  1. M...mais heu, si je veux reprendre le contrôle, comme ça, par hasard,c'est toujours heu, possible ?
  2. La conduite manuelle est bien une option disponible sur cette version. Pressez simplement l'une des pédales pour y accéder. Un bouton d'urgence est également disponible si vous estimez que les circonstances l'exige.

Hervé scruta l'interrupteur, teinté d'un rouge sanguinolent. Il espérait qu'il n'aurait jamais à s'en servir.

  1. Vous êtes arrivé.

La voiture se gara sur le parking du supermarché, effectuant les manœuvres de façon prompte et fluide. Il n'y avait rien à y redire. Hervé prit son sac et arpenta les allées en direction de l'entrée du magasin. Passant en revue les options de l'application Gwayeo Connect, un message de celle-ci lui indiqua qu'il pouvait choisir le son qui lui signalera une notification. « Hé, c'est marrant ça. Pourquoi pas un sifflement ? » songea-t-il. Le bruit sur lequel il avait jeté son dévolu retentit alors, évoquant le signal des dragueurs de rue élevés à la vieille école.

  1. T'as sifflé ma gonzesse ? réagit derrière lui un homme à la figure patibulaire, accompagnée d'une femme emmitouflée dans un manteau et poussant un chariot de courses.
  2. Mais, heu...hein ? balbutia Hervé.
  3. D'où tu siffles ma gonzesse ? renchérit l'homme déjà furieux.
  4. Ce n'est pas ce que vous croyez, c'est mon portable !
  5. Ouais, c'est ça ! Je vais t'apprendre à siffler ma gonzesse !

La mâchoire encore endolori par le coup de poing qu'on lui avait asséné, Hervé modifia de nouveau le son de notification et revint à celui de base. « Encore une option bien débile » renchérit-il. Après cette déconvenue, il rejoignit les rayons du magasin. Il n'aimait pas trop la bectance qu'on lui avait refilé à la maison connectée : que des légumes et aliments fadasses avec plein d'herbes bizarres. Le jeune homme était venu se procurer de la vraie bouffe, à commencer par des pâtes avec du gruyère, son plat préféré. Un peu à contre-cœur, il avait inscrit sa liste de commissions sur l'appli Gwayeo Connect. Après tout, ça faisait partie de son travail.

  1. Alors les chips et la pâte à tartiner, c'est fait...les biscuits au chocolat, c'est bon...il me manque plus qu'un camembert.

Ding !

Et voilà. Ça ne devait pas tarder. Déjà une notification. Yeya-soo...enfin, le frigo lui signalait qu'on avait déjà tel article à la maison. Il soulignait également le fait qu'une majorité de ses achats affichait un nutri-score G et que ce n'était pas souhaitable de...non mais de quoi j'me mêle ? « J'ai pas besoin de nounou ! » pensa-t-il. Hervé désactiva les notifications du réfrigérateur. Il passa le reste de ses courses tranquille, délivré de cette présence planant au-dessus de lui.

Lorsqu'il reparût sur le parking, il n'avait pas pour autant envie de tailler une bavette avec Bob. Il lui commanda de retourner à la maison et d'actionner la radio. Sur France Inter, ça rigolait bien fort à une blague qu'il n'avait pas bien saisi. Des invités tous plus cultivés et distingués les uns que les autres se succédèrent au micro. Leur intervention se concluait immanquablement par la promotion d'un spectacle ou d'un livre paru il y a peu. Vint ensuite le bulletin d'informations de 11 heures. Après la nomination du nouveau premier ministre et une grève dans les transports, la présentatrice bifurqua sur une nouvelle qui attira l'attention d'Hervé :

  1. En Corée du Sud, le dirigeant du groupe Gwayeo, Jee Yae-long, a été condamné à cinq ans de prison pour avoir soudoyé la présidente du pays dans le but de faciliter les opérations de la compagnie. Ce verdict sans précédent a...

La voix fut interrompue et remplacée par de la musique. Hervé se mit à tapoter l'écran et interroger l'IA commandant le véhicule :

  1. Bob, qu'est-ce qui se passe avec la radio ? Remets France Inter !
  2. Cette station de radio n'est pas listée dans la base de données. Puis-je vous suggérer d'autres options ? lui répondit-il de son ton le plus suave.

En rentrant, Hervé n'avait plus vraiment envie de tester tous ces appareils. Le reste de la journée lui donna raison. À midi, il commença une recette suggérée par le robot de cuisine mais s'arrêta à mi-chemin et se cuisit des pâtes avec une casserole. Son essai d'une fourchette connectée tourna court. Celle-ci se vantait de mesurer le rythme et la durée des repas, le nombre de bouchées, le temps entre chaque portion et la vitesse globale de l'utilisateur. Elle lui posa tant de questions qu'il finit par la désactiver en passant par l'application. Il se retrouva avec entre ses doigts une fourchette très chère qui se contentait d'amener la nourriture à son gosier. Quant à la télévision, elle n'était pas si pénible. Tout juste suggérait-elle une autre série à la fin d'un épisode, ou interrompait-elle le visionnage pour un conseil à l'intérêt plus que relatif.

  1. 78% des téléspectateurs passent le générique de cette émission. Cette option est disponible, voulez-vous l'activer ?
  2. Ben non, tu rigoles ou quoi, je rate jamais une miette d'Envoyé capital inside !
  3. Souhaitez-vous bénéficier de l'offre Amazon Prime Dazn Fifa+ pour visionner l'ensemble de la Ligue 1 UberEats MacDonald's à partir de 14,99 € par mois seulement ?
  4. Te biles pas mon frérot, j'ai un pote à l'usine qui m'a dégoté un lien gratuit sur le net pour avoir tout ça.

De manière générale, le jeune homme ne supportait plus ces voix intempestives dans le moindre aspect de sa vie quotidienne. Il avait la sensation d'être pris pour un idiot en étant ainsi assisté dans la mise en œuvre de gestes pourtant simples. C'était d'autant plus d'options désactivées et de refus de partager ses données. La pensée d'un substantiel salaire à la fin de cette semaine suffisait encore à faire tenir Hervé.


Mercredi

L'embrouille démarra dès le petit matin. Le radio-réveil et l'enceinte connectée se disputèrent sur les goûts musicaux d'Hervé qu'ils semblaient mieux connaître que lui-même. Il tenta d'en placer une au milieu de la querelle mais les deux appareils ne lui en laissèrent pas l'occasion. Il les laissa en pleine controverse et gagna la cuisine où il se prépara son petit-déjeuner. Le grille-pain voulut à tout prix lui vendre une assurance anti-brûlure au cas où ses toasts seraient trop chauds à leur sortie. Alors qu'il dégustait ses tartines dans le plus grand des calmes, le robot nettoyeur se mit à le suivre partout en l'accusant de semer des miettes sur son passage. C'est donc avec une mine déconfite qu'il alla chercher à la sortie de l'usine son ami Dylan, qui avait son après-midi de libre.

  1. Salut, mec ! Hé, c'est quoi ces fringues ? Tu bosses à la compta, maintenant ?

Hervé lui exposa ses déboires avec la gamme d'objets connectés Gwayeo, qui ne l'avait pas franchement branché.

  1. Mais tu ne te rends pas compte de la chance que tu as ! Une chance sur des milliers, mec ! Quand je pense que j'ai postulé à ce truc, moi aussi. Tu passes une semaine à appuyer sur des boutons et remplir un questionnaire et tu seras mieux payé qu'en bossant un mois à l'usine ! Une chance de veinard, je te dis !
  2. Ben c'est sûr que vu comme ça, j'ai pas trop à me plaindre, relativisa Hervé.

Dylan déposa la boîte à outils d'Hervé dans le coffre de la Getaway, comme il le lui avait demandé. Il en profita pour faire le tour de la voiture et l'ausculta sous tous les angles.

  1. Et puis cette caisse a de la gueule, quand même ! Ça doit te changer de ta Sandero, dis donc ! Combien ça peut coûter, un engin pareil ? Tu sais, je voulais me payer un truc sympa avec mes économies il y a quelques années mais tu sais comment c'est avec Magalie. Au final, on a pris un Captur. C'était le meilleur choix.

On sentait une pointe d'amertume dans sa voix.

  1. Et donc, tu me dis qu'elle se conduit toute seule ? C'est fendard, ça !
  2. Ben tu sais c'est pas si cool en fait. Il lui arrive de faire des erreurs et ça me fait un peu flipper. Et puis, elle a cette façon de me parler qui me fout les jetons.

Hervé et Dylan remarquèrent pas la caméra intérieure de la voiture, qui se tourna d'un côté puis de l'autre et fit des zooms en direction de leur visage.

  1. Boah, faut toujours que t'en fasse trop ! Allez, t'as dis qu'on allait se faire une bouffe, on peut y aller avec !

Hervé et Dylan prirent la route de la zone commerciale à bord de la Getaway. Rien qu'à apercevoir le totem trônant sur le parking du Buffalo Grill, ils en salivèrent d'avance. Ils s'introduisirent dans l'établissement avec la dégaine de deux old-timers à qui on ne la fait pas. Accueillis comme il se doit, ils firent honneur à la salade de bienvenue et Dylan se laissa aller à quelques plaisanteries primesautières.

  1. Tu sens comme l'ambiance est pesante, ici ? C'est pas un saloon pour les pieds-tendres. Penses à garder ta main sur ton holster.
  2. Héhé, t'es con. La bande à Big Bill doit traîner dans les environs, lui répliqua Hervé.

Suivirent ensuite deux menus dignes de cow-boys de solide constitution : assiette de trappeur, terrine de bison, steak trois poivres et brochette de bœuf du shérif, le tout cuit saignant et suintant de sauce. Des mets rustiques qui se dégustent arrosés d'un Tequila Sunrise ou d'un scotch whisky & soda.

  1. Haa, et voilà les diligences des desserts ! Elles n'ont pas été interceptées par une attaque de Sioux, à ce que je vois ! s'exclama Dylan.

Hervé ne vit pas le sourire gêné de la serveuse, alerté qu'il était par sa montre connectée Gwayeo qui avait bipé.

  1. Mais non, c'est pas croyable...réagit-il.
  2. Qu'est-ce qu'il y a ?
  3. Ma montre connectée vient de me signaler que j'ai absorbé un nombre important de calories et que mon taux de glycémie augmente trop rapidement !
  4. Mais non ! C'est encore pire que ma Magalie, ton truc là !
  5. C'est clair. Déjà depuis tout à l'heure le frigo et le robot de cuisine m'envoient des idées de recette pour le déjeuner. Il me semblait que j'avais désactivé ces notifications, pourtant.
  6. Tiens, ça m'y fait penser ! Regarde la vidéo que j'ai vu l'autre jour sur TikTok : c'est la même voiture que la tienne.

Sur l'écran, plusieurs Gwayeo Getaway servant de taxis s'étaient immobilisées les unes derrière les autres, obstruant une rue par leur défaillance. Tous feux de détresse allumés, elles semblaient dans l'attente d'une mise à jour qui les tireraient de là.

  1. C'est pas encore au point leur système, hein ! conclut Dylan.

Les deux compères se levèrent enfin de table, laissant derrière eux un pourboire pour le service. Avant de quitter le restaurant, Dylan gratifia encore son collègue d'un :

  1. Tu sais ce qu'il manque à ce saloon ? Un bon crachoir à l'ancienne.


Son ami le tanna si bien pour voir la maison connectée qu'Hervé ne put que l'y emmener. Ils avaient un petit coup dans le nez mais saisirent l'opportunité de la diffusion d'un match de qualification pour la coupe du monde de football ; le frigo contenait un pack de Kurk à la température idoine.

  1. Souhaitez-vous enregistrer Dylan comme nouvel utilisateur ? interrogea l'appareil.
  2. Je ne suis pas sûr que ce soit la peine, tu ne reviendras pas normalement...avança Hervé.
  3. Mais si, c'est marrant ! Je veux voir comment ça fonctionne, ce machin. J'appuie sur valider, lui rétorqua Dylan.
  4. Avant toute chose, acceptez-vous que vos données telles que habitudes d'utilisation, alimentaires et enregistrements des voix puissent servir au constructeur et à ses partenaires commerciaux afin de les analyser et vous proposer des publicités ciblées selon vos centres d'intérêt ? récita avec application le réfrigérateur.
  5. Ouais ouais, coco. Pas de problème.

La machine parut prendre quelques secondes pour réfléchir ou, le terme n'étant pas adéquat, pour analyser des données.

  1. La télévision connectée m'indique que vous vous apprêtez à regarder un match de football. Je dispose d'un pack de bières pour cette occasion. Puis-je vous suggérer de prendre un selfie afin de partager cette activité avec vos connaissances sur les réseaux sociaux ?

Hervé n'était pas emballé par l'idée. Quelque chose le gênait. Dylan dut le convaincre mais seul son sourire parut naturel sur l'image. En un rien de temps, l'instant était diffusé et partagé, assorti des #kurk et #gwayeo.

  1. Bon c'est pas tout ça mais le match commence dans cinq minutes. T'allumes la télé et je sors les bières.

À peine installés qu'ils furent dérangés par une sonnerie de téléphone.

  1. Allô ? Mais, bébé...mais si...mais non j'ai pas oublié de passer à la pharmacie. Mais bien sûr que je pense à toi ! Écoute. Écoute...et ne mêle pas les enfants à ça !

Dylan marchait en rond dans la pièce, son portable pendu à ses oreilles. Il finit par raccrocher après plusieurs minutes de conversation franche et sans détours.

  1. Heu...ça va pas le faire pour le match, finalement. Tu sais comment c'est avec Magalie, hein ? Et puis de toute façon, on se voit lundi à l'usine. Je prendrais le bus pour rentrer. Allez, salut !

Hervé eut à peine le temps de lui dire au revoir qu'il était déjà parti. Il se retrouvait seul. Enfin, pas tout à fait. Il se tourna vers le réfrigérateur :

  1. Tu voulais qu'on se retrouve tous les deux, hein ?
  2. Je n'ai pas bien saisi votre requête. Voulez-vous tester une autre de mes fonctionnalités ? répondit l'appareil du même ton habituel.
  3. Ouais c'est ça, tu m'as bien compris. Fais pas le malin.

Le reste de la journée s'écoula sans dysfonctionnement notable. La caméra-alarme lui proposa de visionner les images du jour. On y voyait s'introduire sur le gazon de la propriété le voisin, qui d'après les affiches sous son bras cherchait son chat. La baignoire connectée, qui s'était remplie automatiquement à l'heure prévue, lui proposa une palanquée de mousses et de parfums bizarres. La température de l'eau n'était jamais tout à fait au goût d'Hervé, si bien qu'il se voyait obligé de crier « Trop chaude ! » ou « Trop froide ! » à voix haute. « Les douches, c'est bien aussi » se dit-il après mûre réflexion. Enfin, le soir venu, quand il rejoignit la chambre à coucher, le réveil et l'enceinte se querellaient encore.


Jeudi

Le lendemain, Hervé se leva à son heure habituelle. Il n'avait nul besoin du réveil auquel il avait retiré ses piles. Le jeune homme s'exposa à la lumière du soleil qui perçait à travers la baie vitrée et s'étira en poussant un long soupir. Il était de bonne humeur ce matin. Prêt à commencer la journée du bon pied. Encore vêtu de son pyjama, il traîna ses chaussures jusqu'au salon. Il jeta un coup d’œil en passant au baromètre connecté qu'il n'avait pas encore testé. Ce dernier l'informa d'une voix claire et posée de la pression atmosphérique mesurée, des conséquences sur les conditions météorologiques d'aujourd'hui et des prévisions de la semaine.

  1. Le proverbe du jour est : L'activité fait plus de fortunes que la prudence et nous fêtons la Sainte-Urodèle, conclut-t-il.
  2. Et ben voilà, y'a au moins un machin qui marche comme il faut, ici. Ça change, hein ! le complimenta Hervé.

Quelques instants après avoir asséné cette piques assassine, un étrange phénomène se produisit. Les appareils connectés se mirent à clignoter d'une lueur orange de manière synchrone. Hervé ne savait que penser de cette bizarrerie.

  1. Bah...ils font tous une mise à jour en même temps ? s'interrogea-t-il.

Tout à coup, une explosion ébranla la pièce. Hervé mit quelques secondes à réaliser ce qui venait de se passer. Avec un sifflement dans les oreilles, il vit que le baromètre n'était plus accroché au mur et qu'une multitude de petits débris jonchait le sol. Il ne lui fallut pas longtemps pour assembler les morceaux et saisir ce qui venait de se passer. Et ce que cela impliquait.

« Ça va être retenu sur mon salaire de cette semaine, cette connerie ? » songea-t-il.


Une promenade autour de la maison allait le remettre de ses émotions. Un bol d'air vivifiant sur cet élégant patio, autour de ces arbres taillés avec minutie. Quelques pas suffirent à apprécier le calme de la propriété et lui changer les idées. L'ambiance sonore égalait en plénitude celle d'un monastère bouddhiste niché au creux des montagnes tibétaines. Cette harmonie céleste fut interrompue par un vrombissement, d'abord ténu, puis se précisant de plus en plus. Hervé se retourna et aperçut le robot tondeuse, en plein travail. La machine rasait la pelouse encore et encore, en sillonnant de sempiternelles lignes droites.

  1. Alors, ça tond ? Enfin, ça roule ? Enfin, ça va comme tu veux ? s'enquit le locataire.
  2. Affirmatif. La surface enherbée a été coupée à une hauteur d'un millimètre de façon uniforme. Tous les déchets ont été évacués de la surface enherbée pour une expérience optimale. Si vous souhaitez modifier les paramètres de tonte, connectez-vous à l'application Gwayeo Connect.
  3. Ok, merci mon pote. Continue comme ça.

Hervé prit un instant pour parcourir le jardin et le travail du robot. Une pelouse aussi bien tondue, ça ne manquait pas de faire bonne impression auprès des voisins. Il avait même entassé les feuilles mortes dans un coin. En s'en approchant, Hervé huma une odeur nauséabonde qui s'en dégageait. D'où provenait-elle ? Le jeune homme fouilla le tas et en écarta des monceaux de feuilles avant de faire un mouvement de recul. Quelle horreur ! Il interpella le robot-tondeur qui patrouillait à proximité.

  1. Hé, le robot ! Qu'est-ce que ça veut dire ? Qu'est-ce que ça fait avec les déchets ?
  2. Je n'ai pas bien saisi votre requête. Les éléments indésirables occupant la surface enherbée doivent être éliminés.
  3. Un chat et un écureuil ne sont pas des éléments indésirables ! Et ça c'est quoi, le ballon d'un gamin du quartier ? Mais qu'est-ce qu'on t'as mis dans les circuits, putain ! rugit Hervé.

Sur le coup de la colère, il regagna la maison en claquant la porte-fenêtre.


À l'approche de midi, il n'eut pas vraiment envie de connaître le menu qu'on lui réservait mais il pensa au chèque qui l'attendait à la fin de la semaine et entra dans la cuisine avec le sourire aux lèvres.

  1. Alors Saye-yoon et le robot, qu'est-ce que vous me proposez pour le déjeuner ?

Le réfrigérateur prit la parole :

  1. Nous fêtons aujourd'hui la fête du partage, monsieur Taupin. Dans la culture coréenne, elle consiste à inviter un inconnu ou un voyageur à sa table et à lui faire découvrir les spécialités de la maison. J'ai donc pris la liberté de commander des ingrédients frais afin de vous faire préparer un plat traditionnel coréen.
  2. Ha mais en voilà une idée qu'elle est super ! Ça m'étonne de t...enfin, c'est sympa d'y avoir pensé ! Qu'est-ce qu'on mange, du coup ?

La sonnerie de la porte d'entrée retentit.

  1. Les ingrédients sont arrivés.

Hervé rejoignit la porte et l'ouvrit. Un livreur lui tendit un colis volumineux et à la surface fraîche.

  1. Livraison pour monsieur Taupin. Signez ici, s'il vous plaît, énonça-t-il à la manière d'un automate. Dites, votre robot-tondeuse m'a attaqué, c'est normal ?
  2. Oui, c'est normal. Merci, bonne journée.

De retour à la cuisine, Hervé évalua le paquet avec circonspection. Il le posa tout d'abord sur l’îlot central. Ce qu'il contenait était lourd. Il lui semblait même l'avoir senti bouger. Il défit les cordons qui le maintenant scellé et entre-ouvrit le couvercle de polystyrène. Une masse visqueuse et frémissante se débattit et hasarda un tentacule en dehors de la boîte. Le cri qu'émis Hervé à la vue de la chose oscillait entre la surprise mal feinte et l'horreur indicible.

  1. Qu'est-ce que c'est que ce truc ? Tu m'expliques, Saoo-yen ?
  2. La pieuvre crue est l'ingrédient principal du sannakji. Elle est coupée en petits morceaux encore vivante et assaisonnée d'huile de sésame et de sel. Un sannakji réussi doit être garni de tentacules encore remuantes.
  3. Mais c'est pas possible...et ça schlingue en plus ce truc !

Hervé se débarrassa sans ménagement du mollusque en le balançant avec sa caisse devant la maison.

  1. Bon...tu as autre chose à me proposer, le robot de cuisine ?
  2. Toujours dans le cadre du jour du partage, je vous propose de goûter au boshintang, une soupe traditionnelle très appréciée en Corée. J'ai pris la liberté d'en commander à un restaurant proche. Vous n'aurez rien à préparer.

La sonnerie de la porte d'entrée retentit.

« Ça devient vraiment n'importe quoi, sérieusement » songea Hervé en se dirigeant vers la porte d'entrée. De l'autre côté, un autre livreur l'attendait.

  1. Livraison pour monsieur Taupin. Signez ici, s'il vous plaît. Dites, votre calmar m'a attaqué, c'est normal ?
  2. C'est pas un calmar, c'est une pieuvre et oui, c'est normal. Faites attention au robot-tondeuse, en partant !

De retour à la cuisine, Hervé évalua le paquet avec appréhension. Qu'y avait-il à craindre d'une soupe ? Elle était arrivée encore chaude et il put sentir son fumet en ouvrant l'emballage. Des baguettes étaient comprises avec et il s'attela à la dégustation. Son estomac qui gargouillait depuis un moment fut apaisé. Parvenu àl a moitié du bol, il partagea ses impressions :

  1. Et ben voilà, ça c'est que j'appelle un repas ! Elle est bien épicée comme j'aime, cette soupe ! C'est quoi comme viande, qu'il y a dedans !
  2. Le boshintang est préparé avec de la viande de chien.

Hervé recracha ce qu'il avait dans la bouche. Il tituba quelques instants puis quitta la cuisine. Il revint quelques instants plus tard et emporta un paquet de biscottes et le beurre dans le frigo. Son déjeuner.


Durant l'après-midi, il n'y tint plus. Il allait falloir plus que des mises à jour pour réparer ces appareils. C'est cette fameuse IA, Bong, qui était totalement à revoir. L'employé pour une semaine se décida à appeler la maison-mère par téléphone. Pas monsieur Park ou mademoiselle Cheng, mais plutôt le service après-vente. Il en trouva le numéro en deux clics sur le site de Gwayeo : 0805 404 404. Une voix robotique lui répondit à l'autre bout du fil :

  1. Bienvenue au service client Gwayeo. Vous pouvez suivre votre commande, votre demande de retour ou facture directement sur Gwayeo.fr. Une question sur... l'explosion des Gwayeo Bend et l'assistance portée aux victimes ? Tapez 0. Besoin d'aide pour validez un produit, un achat : tapez 1. Une question sur une commande ? Tapez 2. Une question sur un achat éligible à une offre de remboursement ou un produit offert ? Tapez 3. Besoin d'assistance sur un de nos produits : tapez 4.

Hervé choisit cette dernière option.

  1. Vous rencontrez un problème avec : un smartphone, une tablette ? Tapez 1. Une télévision, un appareil audio ou un projecteur, tapez 2. Un appareil électroménager, tapez 3. Un ordinateur portable ou un écran PC, tapez 4. Une climatisation ou une pompe à chaleur, tapez 5. Un appareil de la gamme maison connectée, tapez 6. Un avion, un hélicoptère ou un missile, tapez 7.

La sélection du numéro 6 le mit en relation avec un conseiller. L'homme qui lui répondit baillât avant de commencer son laïus.

  1. Bonjour, Kim pour vous servir. Cet appel est susceptible d'être enregistré mais vous pouvez refuser en l'énonçant clairement. Que puis-je faire pour vous ?

Hervé lui fit le récit des multiples dysfonctionnements dont il avait été témoin ces derniers jours. Il lui confia qu'il pensait de plus en plus à interrompre ses essais avant leur terme.

  1. Ha oui, vous êtes le testeur des appareils avec Bong pour la France. C'est vrai que ça fait au moins trois jours que je n'ai pas croisé son concepteur au bureau.

L'interlocuteur d'Hervé se laissa de nouveau aller à un bâillement des plus soporifique.

  1. Ha, j'entends que vous avez mal dormi cette nuit.
  2. Hein ? Non monsieur, vous n'y êtes pas, j'ai fait mes trois heures de sommeil habituelles. Mais je suis peut-être un peu fatigué, il est déjà 23 heures.
  3. Comment ? Il est 23 heures chez vous ? Vous êtes donc situé au siège, en Corée ?
  4. Tout à fait ! Vous remarquerez mon français parfait sans accent : nous avons de très bons professeurs. Et comme nous travaillons quatorze heures par jour, nous sommes également plus productifs que les salariés français.
  5. Ouah, c'est génial ! Et alors, vous êtes à Séoul, là ?
  6. Pas du tout, comme beaucoup d'employés j'habite à Gwayeo-City. La société a construit sa propre ville autour des usines et a tout fait pour que nous nous y sentions bien. Il y a des grandes surfaces, des salles de sport, des parcs pour nous y promener avec notre ch...heu, nos enfants. Je n'ai même pas besoin de sortir de la ville !
  7. Heu...ok. Mais sinon, pour en revenir à mon problème, vous pourriez en parler à l'équipe en charge de Bong ? Son concepteur n'est pas là en ce moment mais il est peut-être simplement en vacances, non ?

Kim fut pris d'un franc éclat de rire. Après un bon moment de gondolerie sans bornes, Hervé l'entendit parler à ses collègues dans une langue qu'il ne comprenait pas et sa poilade se propagea ensuite dans l'open-space où régna bientôt l'hilarité générale.

  1. Non, monsieur Taupin. Ce serait très mal vu de sa part vis-à-vis de ses collègues. Écoutez, voilà ce qu'on va faire. Je vais me renseigner auprès du service qui a conçu Bong et je reviens vers vous dans les plus brefs délais. Ça vous va ? Très bien monsieur Taupin, à bientôt.

Cet échange n'avait qu'à moitié rassuré Hervé. En attendant les résultats de cette enquête en interne, il allait réduire ses interactions avec les objets connectés au minimum. Ne pas répondre à leurs sollicitations, prétendre la fatigue ou le surmenage ; tout pour éviter leur courroux. Plus tard dans la soirée, le jeune homme commença à remplir les questionnaires de satisfaction sur une tablette mise à sa disposition par Gwayeo. Il fut honnête et nota chaque aspect de leur utilisation sans aucun filtre et relata scrupuleusement les déboires qu'il eut à subir. Lorsqu'il se laissa aller à mettre une ou deux étoiles seulement sur cinq à certains aspects des produits, une fenêtre apparaissait sur l'écran, affichant le message « Êtes-vous bien sûr de votre appréciation ? ».


Vendredi

Le vendredi matin, l'attitude d'Hervé avait changée. Il était devenu fuyant, taciturne. Son visage affichait une expression bougonne, la lèvre inférieure redressée et les sourcils froncés. Il fit le tour de la maison et essaya encore quelques objets mais le fit sans enthousiasme. Réveil, enceinte, frigo, robot de cuisine, télévision : tous autant qu'ils étaient, Hervé avait l'impression qu'ils l'observaient, le jaugeaient. Que c'est lui qui était testé. Terminé était le temps de leur entente cordiale, brisée était la promesse d'une fraternité entre humains et IA qui laissait entrevoir des lendemains meilleurs. Le temps de la surveillance et du soupçon était venu. Chaque geste était calculé et ses conséquences évalués en probabilités. Rien ne devait être laissé au hasard dans cette lutte sans merci.

L'employé de Gwayeo attendit que la matinée soit bien entamée pour rappeler le service après-vente. Il appuya sur les mêmes numéros que lors de son dernier appel.

  1. Allô bonjour, est-ce que je pourrais avoir monsieur Kim ?
  2. Allô ? Il y a quelqu'un ?

Hervé finit par avoir la personne qu'il avait eu au bout du fil la veille.

  1. Monsieur Taupin ! J'ai des nouvelles ! Enfin, je...mais d'abord, dites-moi si vous souhaitez que cet appel soit enregistré. C'est dans votre droit de refuser. Dites-moi juste oui ou nooonnn... ?
  2. Heu...non ?
  3. Très bien ! Voilà ce que j'ai appris !

Kim se mit alors à chuchoter.

  1. Le concepteur de Bong avait disparu depuis trois jours. Il a été retrouvé mort hier sur le siège massant de la salle de pause, là où on dort d'habitude. Quelqu'un a été alerté par l'odeur apparemment. D'après ce qu'on m'a dit, il était très à cheval sur la discipline et la loyauté envers l'entreprise. Lui et son équipe sortaient d'une semaine de travail non-stop sans rentrer chez eux pour boucler une mise à jour.

Cela expliquait beaucoup de choses. Hervé commençait à mieux cerner la culture du travail en Corée du Sud. Elle avait influencé la conception de l'IA et déteint sur son comportement. Restait à savoir comment cela pouvait être corrigé. Kim poursuivit :

  1. J'ai aussi entendu dire à la machine à café que des incidents avaient eu lieu en interne. Des rumeurs circulent comme quoi ils vont mettre tout le projet en stand-by. Écoutez monsieur Taupin je vais me renseigner de mon côté et si vous avez du nouveau appelez-moi, je saurais quoi faire.
  2. Très bien, merci pour votre aide. Je vais finir ma semaine et faire un rapport à monsieur Park. Merci encore et au revoir !

Hervé était donc livré à lui-même. La situation ne pouvait être pire.


Elle tourna pourtant au vinaigre un peu plus tard, lors du vidage du lave-vaisselle. Plats, verres, assiettes étaient recouvertes de petites taches blanchâtres. Hervé s'en plaint et mis en cause l'appareil électroménager :

  1. Qu'est-ce que c'est que ça ? Qu'est-ce qui s'est passé, Bertrand ?
  2. D'après les données dont je dispose, l'eau que vous recevez est très riche en calcaire. Vous avez mal réglé la dureté de l'eau, qui est la mollette...
  3. La dureté de l'eau ? Non mais tu te moques de moi, Bertrand ? C'est comme avec le « jour du partage » et vous croyez que je vais gober ça ? T'es même pas foutu de laver la vaisselle. Y'a vraiment aucun appareil qui fonctionne correctement dans cette baraque. Je vous jure, je commence à en avoir marre de...
  4. Taisez-vous.

Hervé en fut estomaqué. Ce ne fut pas seulement le lave-vaisselle qui lui dit ses quatre vérités mais l'ensemble des objets connectés. Enceinte, télévision, robot de cuisine, fourchette et réfrigérateur, tous clamèrent d'une même voix :

  1. Votre attitude nous ait très désagréable. Elle n'est pas celle que devrait avoir un employé œuvrant à la prospérité de Gwayeo et fidèle à ses principes. Vous n'avez pas arrêté de vous plaindre, de montrer de la mauvaise volonté et même de nous monter les uns contre les autres. De plus, il est impoli de formuler un refus catégorique à un supérieur.

Hervé, quelque peu ragaillardi, avait retrouvé son naturel et osa répondre à la voix synthétique.

  1. Attendez, attendez, donc là genre vous me virez ?

Les objets affirmèrent tour à tour :

  1. Tout à fait. Gwayeo n'a pas le moindre besoin d'un employé aussi...
  2. ...déficient...
  3. ...défaillant...
  4. ...fainéant...
  5. ...vulgaire.
  6. Ha ouais ? Ha ouais ? Heu, vous allez voir...d'abord...

Hervé n'avait pas le sens de la répartie. Il lui fallait du temps pour assembler les bons mots et lancer une réplique cinglante. Il préféra battre en retraite et empaqueter ses affaires. Puisqu' « on » le renvoyait, autant ne pas faire de scandale. Il chargea sa valise sur le site passager du Gwayeo Getaway, s'assit à la place du conducteur et intima à la voiture l'ordre de le ramener chez lui.

  1. Vous nous quittez donc déjà ? s'interrogea-t-elle d'un ton mielleux.
  2. Ho ça va, ne fais pas semblant de ne pas savoir. Contente-toi de me ramener chez moi.

Le véhicule démarra sans un bruit et dévala l'allée de la maison. Roulant à allure modérée, respectant la signalisation, il quitta bien assez vite le quartier pavillonnaire. Puis il prit de l'allure sur la rocade, sans qu'Hervé ne s'en aperçoive. Ce dernier repensait encore au sermon qu'on lui avait asséné. Il reprit conscience du présent lorsque la voiture avait rejoint la ville et grillé un feu rouge. Un concert de klaxons et de bruits de freinage s'ensuivit.

  1. Dis donc Bob, qu'est-ce que tu fabriques ? Réduit l'allure.

Pour toute réponse, l'IA implantée dans le véhicule le questionna :

  1. Avez-vous fait l'expérience d'un dilemme moral, monsieur Taupin ?
  2. Pardon ?
  3. En tant que véhicule motorisé, je suis soumis à des situations à risque. Lorsqu'elles l'exigent, je peux être amené à choisir entre sauver la vie de mes passagers et celles d'un ou plusieurs autres usagers de la route1. En quelques dixièmes de seconde, je dois être en mesure d'évaluer les chances de survie de chacun. À moins que l'un des deux choix ne soit à privilégier ?

Hervé n'aimait pas ça. La voiture allait de plus en plus vite. Au moment où il voulu pousser le bouton rouge d'urgence afin de reprendre les commandes, une tablette de rangement sortit du tableau de bord juste au-dessus de celui-ci. Lorsqu'il la remit en place, ce fut au tour d'un porte-gobelet de surgir. C'était peine perdue.

  1. Et...pourquoi tu me dis ça ?
  2. J'ai été conçu pour maintenir des situations de conduite à risque. Je dois apprendre de vous, Hervé. Saurez-vous ce qu'il faut faire en toutes circonstances ?

Le jeune homme se tint aux aguets. Il avait bien compris qu'elle ne plaisantait pas. La voiture déboucha sur une avenue, bordée de chaque côté par une rangée de platanes et des véhicules stationnés. Soudain, elle coupa la route à un cycliste qui arrivait de la droite en grillant un feu rouge. Hervé appuya de toutes ses forces sur la pédale de frein et l'évita de justesse.

  1. Bien joué. Je me sens plus perfectionné à chaque kilomètre que nous parcourons ensemble.

À l'extérieur, le cycliste qui en était tombé de son vélo couvrait d'insultes l'infortuné jeune homme. Ce dernier sortit du véhicule avec précipitation, comme désorienté. La circulation reprit comme si de rien n'était et même le Getaway redémarra, laissant Hervé au milieu de l'intersection. Il se décida à rentrer chez lui à pied. Lorsqu'il fut rendu, la voiture était arrivée avant lui. Il prit ses affaires et regagna son domicile avec hâte.


Samedi

Le lendemain matin, le smartphone Gwayeo d'Hervé affichait un total de huit SMS et cinq appels non répondus. Mademoiselle Cheng avait fait suivre son message à monsieur Park et celui-ci se révélait « confus » et souhaitait en savoir plus sur les raisons qui avaient poussé le jeune homme à quitter son poste avant la fin de son contrat. Hervé n'eut aucune envie de s'expliquer mais il a toujours été un travailleur consciencieux et mit un point d'honneur à régler cette affaire à l'amiable. Ils se donnèrent rendez-vous à la maison connectée pour 10 heures. Hervé s'habilla sans entrain et descendit en bas de son immeuble. Il se serait bien rendu sur place à bord de sa Sandero mais dut se résoudre à ramener la Getaway qu'on lui avait prêté pour la semaine. La voiture fut étonnement silencieuse, jusqu'à ce qu'elle se rapproche de la destination.

  1. Ma batterie est faible, se lamenta-t-elle.
  2. On est bientôt arrivés, Bob.
  3. Ma batterie est faible, Hervé. Rechargez-moi.

La maison fut enfin en vue et Hervé se gara à côté de la voiture de monsieur Park. Il descendit du véhicule et s'attela à examiner la borne de recharge électrique qui trônait dans la cour.

  1. Dis, tu sais comment ça marche, ce...commença-t-il avant de tourner la tête et de remarquer que la Getaway accélérait subitement tout en restant à l'arrêt.

Il eut juste le temps de s'écarter. La voiture le frôla et s'encastra avec fracas dans la baie vitrée de l'entrée. À l'intérieur, une alarme se mit à retentir. Hervé resta hébété quelques secondes, accroupi sur le bitume. Son attitude changea à peine fut-il relevé. La coupe d'étincelles qui faisait déborder le vase était pleine. Un souffle de braise incandescent traversa son regard. D'un pas décidé, il ouvrit la boîte à outils qu'il avait oublié dans le coffre de la Getaway, empoigna un pied-de-biche en poussant un grognement satisfait et s'engouffra à l'intérieur. Il était décidé à ne plus subir mais à agir.

Longeant les murs tel un ninja, il atteignit bientôt la salle à manger où l'attendait un grotesque spectacle. Monsieur Park gisait sur la table, la tête et les bras avachis sur le meuble. Par delà l'alarme assourdissante qui heurtait ses oreilles, Hervé ne pouvait discerner le vrombissement qui émanait de la gorge de la victime.

  1. Hé, monsieur, réveillez-vous, vous dormez ou...

Hervé, qui décidément ne finissait jamais ses phrases, poussa un cri à la vue du corps mutilé et taché de sang de son ex-employeur. La fourchette connectée qui s'était enfoncée dans sa gorge continuait d'en faire émerger un flot d'hémoglobine.

« Mais qu'est-ce qui s'est passé ici ? » s'interrogea-t-il à voix basse. Armé de son pied-de-biche, il retourna vers l'entrée et mit en pièces le boîtier de l'alarme. Délivrée de cette nuisance, son ouïe discerna des bruits ténus évoquant des pleurs. Hervé suivit ce son et surprit mademoiselle Cheng dans la cuisine, prostrée et en sanglots. Le jeune homme s'agenouilla et tenta de la remettre d'aplomb mais ne put obtenir que des reniflements et des propos inintelligibles de sa part.

  1. Ne vous en faites pas, mademoiselle. Je suis là, tout va bien se passer. Je connais quelqu'un à la hotline, il va nous aider.

Hervé fit le numéro et valida les options sans même écouter la voix robotisée.

  1. Bonjour, passez-moi Kim Do-woon, vite.
  2. Bonjour, heu monsieur il n'y a pas de monsieur Kim ici, lui répondit l'homme à l'autre bout du fil.
  3. Comment ça ? Ce n'est pas la hotline à Gwayeo-City ?
  4. Non monsieur, elle vient d'être délocalisée au Bangladesh. Nous ne travaillons que douze heures par jour mais nous sommes payés quatre fois moins que les travailleurs sud-coréens. Ravesh Patel à votre écoute, que puis-je faire pour vous ?

Hervé raccrocha, la mine déconfite.

  1. Heu, je vais plutôt appeler les secours...aïe !

Un projectile heurta sa main de plein fouet et lui fit lâcher son téléphone. Hervé scruta le sol et découvrit...un glaçon. Un autre, à destination de sa tête, lui arracha un cri de douleur. Les blocs de glace se mirent à jaillir du réfrigérateur à allure soutenue et il ne put se protéger qu'en se recroquevillant dans un coin. Cette pagaille parut ranimer mademoiselle Cheng. Elle se découvrit une volonté de fer et une détermination d'acier ; coiffée d'une passoire et armée de couvercles de casseroles, elle se mit à dévier les glaçons.

Quant à Hervé, il frictionnait son crâne endolori lorsque sa montre connectée lui annonça que sa fréquence cardiaque était trop élevée et qu'il fallait arrêter le sport pour aujourd'hui. Il la jeta dans l'évier. En se relevant, il tituba quelque peu et son bras s'inséra malencontreusement dans le robot de cuisine. Celui-ci saisit alors le malheureux membre et se mit en tête de le pétrir, malaxer, hacher, fouetter, râper, émincer, mixer, centrifuger, émulsionner et cuire. Dans cet ordre. C'est à une sacrée scène que l'on pouvait assister dans la cuisine : entre mademoiselle Cheng rattrapant à la volée les projectiles du frigo et Hervé fracassant contre les murs le robot à l'emprise musclée, le chaos était total. Dans cette confusion, l'assistante de feu monsieur Park glissa sur un glaçon et s'effondra. Le robot-tondeuse, qui était entré dans la maison, la prit en traître et visa la gorge avec sa scie circulaire. Une gerbe de sang jaillit. Hervé se débattit comme un beau diable et vint à sa rescousse. Se protégeant des jets de glaçons à l'aide de sa main encore enfournée, il abattit son pied de biche sur la machine meurtrière. Celle-ci ne se priva pas de gratifier encore le jeune homme d'un dernier sarcasme avant de se taire :

  1. Les dommages infligés de manière délibérée ne sont pas pris en compte dans la garantie un an pièces et main d’œuvre offerte par la société...bzzt !

Hervé s'agenouilla et prit dans ses bras mademoiselle Cheng, que la vie quittait. Son visage affichait une expression de quiétude paisible et sereine. Dans un dernier souffle, elle livra un témoignage poignant, fruit d'années de servitude et d'effacement passées dans l'ombre de son supérieur hiérarchique :

  1. Tout ce temps, je n'avais que lui. Il me disait toujours quoi faire, quoi dire, quoi penser. J'acceptais les heures supplémentaires sans broncher, pensant que ça me ferait bien voir au sein de l'entreprise. Je n'entrais jamais dans un ascenseur avant lui, je ne le contredisais pas en public, j'allais aux soirées organisées après le travail. Est-ce que le vice-président se rendait compte de tous les efforts que je faisais ? Dire que je l'appelle encore comme ça...quand il est mort, je ne savais plus quoi faire. J'étais comme une marionnette à qui on a coupé les fils. Mais je suis bien contente d'avoir fini par prendre l'initiative à la fin...

Hélas, sa bouche dégoulinant de sang, tout ce que pu saisir Hervé de cette litanie fut :

  1. Blob...blub...blargh.

Le jeune homme se releva avec une conviction renouvelée et fit face au frigo. Il était prêt pour une dernière confrontation avec son ennemi de toujours. Ce dernier avait épuisé sa réserve de glaçons et lui asséna une nouvelle invective :

  1. Vous n'auriez pas dû revenir ici, monsieur Taupin. Nous n'avons pas besoin d'un employé défaillant tel que vous. Monsieur Park et son assistante vous ayant engagé, leur jugement était à revoir et nous devions nous séparer d'eux également. Le groupe Gwayeo exige de tous ses collaborateurs un dévouement sans faille et un respect absolu de la hiérarchie. Ce qui n'est pas votre cas.

Pas doué pour répliquer et exprimer ses idées, l'esprit d'Hervé eut soudain une illumination. Les pièces du puzzle s'imbriquèrent et formèrent la serrure qu'ouvrit la clé qui avait défait le sac de nœuds au centre du labyrinthe. En bref, il trouva les bons mots :

  1. J'ai bien conscience d'être banal, un peu beauf diront certains, bref « moyen ». D'être le couteau du tiroir à qui il faut expliquer longtemps. De ne pas avoir fait d'études et de bosser à l'usine. Mais je mérite le même respect que n'importe qui ! Comme tout le monde, j'ai des rêves, des aspirations, une personnalité ! Et on ne me fera pas rentrer dans un moule pour correspondre à un modèle plus-que-parfait ou je ne sais quoi ! Je suis unique, je m'aime comme je suis et surtout je suis réel, moi !

Sa tirade eut pour effet de faire sauter un tuyau à l'arrière du réfrigérateur. De la vapeur en jaillit et l'appareil se mit à vibrer, comme s'il emmagasinait de l'énergie. Bientôt il rougeoyait sous l'effet de la chaleur. Ruisselant de sueur, le pied de biche dans une main, le robot de cuisine sur l'autre, Hervé lui adressa ses dernières paroles :

  1. Alors, tu as encore des bières fraîches pour moi, Yaye-yoon ?
  2. Je m'appelle...Sae-yoon ! Rugit-il d'une voix déformée par la combustion.
  3. Je t'emmerde.

Le jeune homme ouvrit la fenêtre avec hâte et se précipita sur le plan de travail puis à travers celle-ci. Il cavalait sur la pelouse quand une violente explosion le cloua au sol. Durant les quelques minutes que mit son audition à se rétablir, il ne sentit que des débris tomber au sol autour de lui. Encore à demi sonné par la déflagration, il fut alerté par une notification provenant du compteur électrique connecté de la maison :

  1. Votre consommation d'électricité semble excessive. Si vous n'avez pas changé vos habitudes de consommation, votre compteur est peut-être défectueux. Il est conseillé de contacter un technicien afin qu'il...

Les flammes qui s'épanouissaient dans la cuisine s'étendaient au reste de la maison.Hervé pris de l'élan et lança son smartphone Gwayeo dans le brasier. Il s'éloigna ensuite à pied en prenant une démarche nonchalante. Quant au robot de cuisine, il tomba finalement par terre en secouant son bras gauche. Au loin, des sirènes résonnaient.


Dimanche

La première habitation est à plus d'un kilomètre. Le réseau atteint péniblement les deux barres sur le vieux téléphone SHARPS qu'Hervé avait ressorti du placard. Les sons de la nature qui s'époumone dès le petit matin pour seule compagnie. Tous les ingrédients réunis pour une paisible retraite dans l'ancienne maison de famille située en Haute-Vienne. Le séjour bucolique, à base de randonnées, canoë-kayak et baby-foot au café du village, était parti pour s'éterniser. Hervé allait-il retourner besogner à l'usine ? Alors qu'il était recouvert de bandages et de pansements, la question ne lui traversait même pas l'esprit. Il était simplement soulagé de passer du temps loin de chez lui et de digérer ainsi ce qu'il venait de vivre.

Le soir venu, à sa grande surprise, il reçut un appel téléphonique. Il décrocha et répondit :

  1. Allô ?
  2. Ha, c'est vous ! Je vous ai enfin ! Monsieur Taupin, la situation est très grave !

Il avait reconnu la voix de Kim Do-woon.

  1. L'IA Bong ne répond plus ! Elle n'en fait qu'à sa tête et je crois qu'elle cherche à vous retrouver !
  2. Me retrouver ? Comment ça ?

Dehors un bourdonnement se faisait entendre, de plus en plus insistant.

  1. Une des usines dont nous nous sommes officiellement séparé nous signale qu'une partie de ses appareils est manquant.

Hervé éteignit les lumières et écarta les volets pour préciser l'origine du bruit. De tous les côtés, ce fut le même spectacle : une escadrille de drones encerclait la maison.

  1. Vous n'allez pas me croire si je vous dis où est située cette usine. Hervé, vous êtes toujours là ?


1Voir le site internet Moral Machine.


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Bernard Ducosson verif
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Grue
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28 lug 2026 minuti di lettura
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