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U.S.W.S
U.S.W.S : L'utopie blanche.
Fiction
Horror
calendar Pubblicato 17 ott 2026
calendar Aggiornato 17 ott 2026
time 59 min
Jackie H verified
Jackie H 1 giorno fa

Entre ICE et les camps de concentration pour l'inspiration...

Très efficace.

L'imagination de l'être humain pour faire le mal...

Parfois on prend pour le bien ce qui est mal...

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18+
Image / Image co-created with AI
Text / Human creation

U.S.W.S : L'utopie blanche.

Avertissement préalable.


Merci à toutes et tous d’accorder un peu de votre temps pour découvrir cette nouvelle.


Je dois bien l’avouer, lorsque le sujet m’est passé par la tête, je l’ai, d’un premier abord, traité comme je le fais habituellement. Me documenter, me documenter et documenter encore les idées qui surgissent. Remplir des pages et des pages PDF au moyen des résultats de mes recherches afin de coller au plus près de la réalité ou d’une réalité alternative et plausible.

Plus j'avançais, plus la gravité du sujet me sautait aux yeux. Surtout, plus la manière dont j’allais aborder les thèmes, les situations, les scènes dessinait en moi une écriture nerveuse, impliquée, blessante à certains égards.


Ce serait une dystopie, mais je devais absolument aborder mon sujet, mes personnages, avec la froideur d’un historien qui prépare sa thèse sans vouloir y intégrer son avis sur les faits. Uniquement relater des faits et laisser le lecteur se forger sa propre réflexion sur la question.


Je ne vous cache pas que je suis totalement sorti de ma zone de confort. Autant dans la manière de dérouler l’histoire (vingt-trois petits chapitres parfois très courts et hypernerveux) que dans la rédaction des aperçus de scènes violentes ou de sexe que je n’ai pas du tout l’habitude de décrire en détail. Je préfère suggérer, esquisser ces moments dans mes récits.


Enfin, j’ai désiré une dystopie plus immersive et j’y ai intégré des « nappes musicales » à certains moments clés du récit afin de poser un son (parfois des paroles de la chanson collant au moment décrit) sur une scène bien particulière. J’avais expliqué mon rapport à la musique et à l’écriture dans ce billet : https://go.harold-cath.be/son. À vous de les utiliser pour approfondir l’immersion ou pas et poursuivre votre lecture sans en tenir compte.


Ceci enfin, pour vous avertir, chères lectrices, chers lecteurs, que le contenu de cette dystopie est réservé à un public adulte et averti. Certaines scènes sont psychologiquement violentes et/ou perturbantes. Vous voilà prévenus.


J’ai éprouvé parfois une certaine douleur à écrire ce texte, ne soyez pas étonnés si vous ressentez un certain malaise à le lire.


Merci en tout cas d’être présent.


Harold.

__________

À Teresa.


Ma douce Teresa,

Je me souviens de notre vie d’avant, tendre, en adéquation avec nos idées politiques, nos envies et le point central de notre épanouissement, Charlotte. Ensuite, notre famille qui se construisait progressivement, au rythme des échelons que je gravissais au sein du système.

Tu te souviens de notre première fois ? De notre rencontre ? Nous étions assis, côte à côte, lors d’un de ces fameux meetings à propos de Taylor-Moore. Rappelle-toi lorsqu’ils haranguaient les foules, qu’ils transmettaient les idées de la nouvelle constitution, qu’ils nous expliquaient avec des mots simples l’évidence de notre prédestination.

Souviens-toi, nous n’étions plus enthousiastes, nous étions fous, épris de cette nouvelle liberté qu’ils nous offraient, de ce pays de cocagne, loin de tous ces colorés, ces sous-hommes. Nous avions été emportés comme le reste de la foule.

Je me rappelle lorsque tu as agrippé ma main au moment de la lecture de ces passages tellement novateurs, innovants et importants de notre constitution :


« Article I, section 2, clause 2 (Citoyenneté)

Citoyenneté : est reconnu citoyen pure souche (C.P.S.) de

l’Union, toute personne résidant dans l’Union constituée des

anciens États ayant adopté la séparation unilatérale face à l’État

fédéral américain. Ce citoyen devra pouvoir prouver la pureté de

sa qualité de Strate Blanche Pure tant par la généalogie de

sa souche familiale que par l’acceptation et la validation génétique

de l’examen d’État... »


Nous avons crié, nous nous sommes serrés l’un contre l’autre, nous nous sommes embrassés. Nous ne nous sommes plus quittés et Charlotte est née un an plus tard.

J’ai toujours voulu servir l’Union, je suis entré dans les forces de l’ordre et ma promotion, mon incorporation dans l’escadron d’intervention de la GSTP en était l’aboutissement.

L’Union était saine, nous avions éliminé tous les colorés, tous les sous-hommes : les hommes aux mines, les femmes aux fermes de travail et les enfants expulsés vers les orphelinats hors Union, dans les anciens USA. Nous vivions dans un monde de rêve.

Cependant ce système n’avait pas prévu la détermination de la nature, il n’avait pas calculé que sur un nombre X de générations, le fait de vivre entre nous, d’avoir éliminé les différences, d’avoir pourchassé la pureté, cet eugénisme salutaire allait se retourner contre nous, contre moi, contre Charlotte.

Je sais que tu ne recevras jamais cette lettre. Je sais que je ne retrouverai jamais là où Charlotte a été envoyée. Je sais que notre vie ensemble est terminée, mais, même si j’écris dans le vide intersidéral de ma douleur, j’ai besoin de croire que tu me liras peut-être un jour.

J’ai espoir que tu connaîtras enfin mes actions, que tu apprendras que j’ai tout tenté pour te sortir de là. J'ai fouillé tous les orphelinats, tout le long de la frontière de l’Union à la recherche de notre petite Charlotte. Je ne lâcherai jamais prise, jamais.

Je t’aime ma chérie,

Je t’aime pour l’éternité.


Caleb


__________


Prologue.


One State, One People, One Strain (Un État, Un Peuple, Une Souche).


Caleb gardait à l’esprit la devise de l’U.S.W.S. ! Éliminer ces vermines pour préserver la pureté ethnique.

Le commando était arrivé sans un bruit sur le palier. Trois étages à toute vitesse et personne dans l’immeuble pour remarquer la présence des six hommes pourtant lourdement équipés.

Des spécialistes, surentraînés, dotés d’outils de dernière génération, de toute la technologie de pointe pour entreprendre ce genre de mission à haut risque.

Le verrou électronique de la porte d’entrée avait déjà été hacké avant même qu’ils n’entreprennent la montée des soixante marches jusqu’au domicile des suspects.

La surprise serait totale.

Caleb était positionné en second à droite de la porte, Manurhin au poing.

L’écran virtuel intégré à la visière de son casque affichait maintenant le compte à rebours : cinq secondes avant de pénétrer dans le petit appartement dont ils connaissaient déjà tous la disposition précise de chaque pièce ainsi que la localisation exacte des trois personnes présentes.

L’intervention fut extrêmement rapide, le père fut violemment projeté face contre terre, les poignets serrés par des colsons en fibres de carbone. La mère, traînée dans la salle de bain, se débattait et beuglait dans un dialecte que Caleb ne comprenait pas. Le bébé fut immédiatement emporté dans un étui médical sécurisé par la femme des Services Gén-ethniques qui les avaient suivis dans la foulée. L’opération avait duré trente-cinq secondes.

Caleb était heureux de ne plus entendre gueuler la femme qui avait certainement été bâillonnée et droguée pour éviter la surenchère auprès des habitants de l’immeuble. L’homme n’avait pas réagi outre mesure, il savait probablement que cela ne ferait qu’aggraver la situation, il savait que tout était terminé, leur vie à tous les trois venait de basculer irrémédiablement. Ils avaient trompé le système, caché leurs origines ethniques, mais une dénonciation ou une vérification par les services techniques de généoraciage avait confirmé qu’ils ne correspondaient pas aux critères génétiques pour vivre aux U.S.W.S.

Ils allaient d’office subir une peine de travaux forcés de minimum vingt ans. Elle, en usine de production ou en ferme de culture intensive et lui serait envoyé aux mines de terres rares. Caleb savait qu’ils n’y survivraient pas plus de quatre ou cinq ans. L’enfant lui serait remis à une filière d’adoption hors des frontières.

Les six hommes se placèrent en cercle. Ils joignirent leurs mains droites gantées et poussèrent leur haka habituel : « Osssss Oooop Ossss ».

L’opération était un succès.



Teresa attendait Caleb avec impatience et une nervosité certaine. Elle était pourtant habituée à ses rotations, à son métier. La petite Charlotte l’occupait en général suffisamment pour qu’elle ne pense pas à ruminer. Ce soir, elle avait enfin accordé à Charlotte la fameuse soirée pyjama chez sa copine Debra. Teresa ne pouvait se résoudre à penser à autre chose qu’aux risques encourus par son chéri à chaque mission.

Caleb avait pris du galon, il avait accepté sa mutation de la police d’État à la G.S.T.P., la police du généoraciage. Agent de terrain, il était de toutes les missions d’arrestation. Elle savait que la tâche était complexe, physiquement, les hommes étaient surentraînés, mais également préparés psychologiquement face aux situations rencontrées.

Caleb ne lui racontait jamais rien, mais elle avait déjà assisté à des reportages ou des documentaires sur son unité. Elle avait constaté ainsi que certains rentraient grièvement blessés parfois, ou ne rentraient pas vivants.

Certes, le salaire de Caleb leur offrait maintenant une aisance bienvenue, néanmoins, à quel prix et dans quelles conditions pour lui ?



Le groupe s’était retrouvé dans les vestiaires après la douche de désinfection commune, obligatoire après avoir manipulé des colorés. Ils blaguaient, riaient, racontaient leurs petits et grands tracas. Jim se réjouissait de rentrer dans un appart sans nana, la tranquillité absolue : « Un verre de bourbon ne te fait jamais chier ! »

Joshua était toujours remonté à bloc après une opération. Il allait retrouver sa pouliche du moment et la démonter « qu’elle n’aurait pas le temps de dire ouf ! »

Caleb l’enviait un peu, ils attendaient leur nouvel appartement ; ils auraient enfin un espace parental éloigné de la chambre de Charlotte et peut-être un peu plus de liberté pour leurs ébats.

Jordan « le taiseux », comme à son habitude, souriait, mais ne participait pas aux trivialités de fin de service.

Le groupe se dirigea vers le portique de sécurité, nommé affectueusement « Sortie des Artistes ». Un dernier contrôle sanguin, une ponction capillaire par micro-succion et ils seraient libérés pour deux journées complètes, presque des vacances.



Les rues étaient très calmes. « Comme toujours », pensa-t-il. Caleb roulait à vitesse modérée, admirant toutes ces boutiques encore ouvertes après 20 h. Pas de dealers, pas de déchets sur les trottoirs, des couples, des petits vieux, parfois un jeune adolescent entrant dans une supérette, envoyé par ses parents pour un achat de dernière minute.

Il faisait bon vivre en U.S.W.S, même le soir, même la nuit. La police veillait, les lois étaient fermes, certes, mais tout cela concourait à une vie enfin apaisante. Les statistiques à propos de la criminalité étaient extrêmement encourageantes, à ce sujet, le reste du monde enviait l’Union depuis sa création. Caleb, lui, était là pour extirper les vermines qui auraient déjoué le système, éradiquer le cancer des sous-hommes, expulser leur engeance et les faire contribuer à la société sans plus la contaminer.

Il gara la voiture dans le patio et se prépara à l’assaut de Charlotte, qui allait réclamer tous les détails de sa journée de travail.



Jefferson 1.5 reçut les résultats d’analyse, tout était correct, pas de drogue, de stéroïdes, d’alcool détectés dans les prélèvements sanguins des agents de terrain. Les échantillons seraient tous envoyés à Jefferson 3.1 pour un dernier contrôle avant compilation dans les dossiers individuels des hommes et destruction du matériel génétique.



Charlotte et Debra, assises en tailleur, travaillaient une nouvelle série de gestes des mains qu’elles allaient utiliser à l’école pour se saluer. Plus la série était complexe, mieux c'était pour impressionner les copines. La gestuelle était presque parfaite, il fallait maintenant la synchroniser avec quelques onomatopées bien senties et elles seraient les reines de la classe.

La maman de Debra leur déposa quelques cookies et une petite carafe de jus de cranberries. Les gamines se levèrent du lit pour cette pause bienvenue. Cependant Charlotte ressentit beaucoup de mal à déplier les jambes. Elle grimaça, mais n’en montra rien à son amie.

Voilà quelques semaines qu’elle souffrait des articulations lorsqu’elle maintenait trop longtemps la même position. Elle n’avait rien dit à ses parents. Charlotte ne voulait pas les inquiéter et puis elle ne voulait pas être privée de sortie pour une articulation qui coince.

Debra dévora son premier cookie en un temps record avant d’avaler un grand verre de jus rouge et un peu acide. Elle laissa dégouliner un peu de liquide le long de son menton et fit face à Charlotte.

­­— Son sang n’était pas à mon goût, je veux goûter le tien…

— Je n’ai pas peur des vampires, je suis plus forte qu’eux !

Elles s’esclaffèrent toutes les deux en se jetant sur le second cookie. Debra y croqua à pleines dents en regardant son amie avec le plaisir de la gourmandise dans les yeux. Sa bouche resta grande ouverte, un frisson de terreur lui parcourant l’échine alors qu’elle découvrait le regard de Charlotte.

— Quoi ? Qu’est-ce que t’as ?

— Tes yeux !

— Quoi, mes yeux ?

— Tu as des yeux de vampire !





Teresa était épuisée, mais elle en voulait encore. Caleb était déchaîné ce soir, sans doute parce que Charlotte était absente. La soirée avait débuté, après la surprise de la soirée pyjama de Charlotte, par un petit dîner aux chandelles. Une bonne bouteille de Rombauer Vineyards Merlot 2019, une folie. Teresa s’était permis cet écart pour ce soir particulier.

Parce que maintenant, ils pouvaient enfin se permettre de temps en temps une petite folie et parce qu’enfin le nouvel appartement était à deux doigts de devenir réalité.

Elle venait de le chevaucher en amazone, prenant le dessus sur son partenaire. Elle avait profité de la position pour prendre tout son temps et jouir de ce contact particulier lui permettant d’inverser cette assommante position du missionnaire qu’elle exécrait.

Caleb prenait beaucoup de plaisir à regarder sa compagne s’affairer et prendre les rênes, le dominant de toute sa superbe stature. Elle avait gardé une silhouette sportive, gainée, des tablettes de chocolat se devinant encore sous cette peau qui prenait lentement de l’âge. Il aimait la voir s’approprier le contrôle de cette position de domination alors qu’il maintenait de ses mains les genoux largement écartés afin qu’elle puisse s’exécuter. Il savait qu’ensuite, lorsqu’elle aurait joui, elle le laisserait prendre son plaisir à sa façon.

Caleb sentait enfin cette congestion des sens le quitter, cette tension accumulée durant les longues heures de garde et d’intervention. Cependant, il devait, pour se libérer complètement, lâcher la décharge ultime, l’orgasme de ce corps meurtri et fatigué. Il devait jouir en elle, et pas n’importe comment. Violemment, il la dégagea de sa position dès qu’il comprit que son orgasme à elle glissait déjà sur la pente douce du bonheur, du plaisir accompli. Il la bloqua à plat ventre sur les draps froissés et humides de sueur. Il la chevaucha rapidement, les cuisses entourant ses fesses rebondies dans un râle d’excitation ultime.

Teresa sourit tout en se préparant à la douleur qui allait la mordre avec le délice infini qu’elle appréciait tant quand ils pouvaient donner libre cours à leurs fantasmes.

Caleb empoigna son sexe tendu et guida le gland vers l’anus de sa compagne, il adorait ce moment où elle allait gémir de douleur et de plaisir sans jamais dire non, criant « Encore » et « Encore ».

Il s’introduisit sans difficulté dans cet orifice qu’il avait longuement préparé à cet effet durant leurs ébats.

Teresa ferma les yeux, susurra un « Je t’aime » avant de serrer les dents en gémissant.

Le visiophone se mit à sonner alors que Caleb allait jouir. Le nom des parents de Debra était affiché en rouge. Ce n’était pas normal. Teresa se redressa, se dégageant de l’étreinte de Caleb qui se déchargea lamentablement sur les draps.

Elle se couvrit et décrocha.



Lorsque Teresa et Caleb étaient entrés dans la chambre de Debra, ils avaient découvert Charlotte, sanglotant la tête enfoncée dans l’oreiller. Il fallut plusieurs minutes pour qu’elle se calme et qu’elle accepte de montrer son visage.

Debra leur avait en partie expliqué ce qui s’était passé, puis ils étaient restés seuls avec Charlotte afin de la calmer et de comprendre.

Leur fille se redressa lentement, le visage bouffi par les larmes et l’énervement. Elle les fixa droit dans les yeux. Le choc fut sans précédent : les iris de Charlotte présentaient un cercle cuivré qui lui conférait un regard mystérieux, effrayant.

— Qu’est-ce qu’il m’arrive, maman ?

Teresa ne savait que répondre, elle fit au plus simple.

— Tu as mal aux yeux ?

— Non.

— Tu vois toujours clairement ?

— Oui. Qu’est-ce que j’ai ?

Teresa ne savait que répondre, Caleb, assis auprès de sa fille, restait silencieux. Ils iraient consulter un médecin dès demain matin, la petite ne semblait souffrir de rien. Inutile de se rendre dans un centre d’urgences médicales à cette heure. Il fallait rentrer à la maison, fini la soirée pyjama, finie la soirée de jambes en l’air avec Teresa… Il resterait décidément sur sa faim.

— On va rentrer à la maison, ma chérie. Demain, nous irons voir un médecin.

Ils prirent congé des Sutton, non sans les remercier une nouvelle fois pour les avoir immédiatement prévenus, et ils rentrèrent à la maison.



Ils avaient dû patienter un bon moment avant que la petite ne trouve le sommeil. Teresa s’était alors allongée près de Caleb et avait plongé rapidement dans une espèce de léthargie agitée.

Pour Caleb, impossible de dormir.

Il se résolut à prendre une douche afin de se défaire de cette odeur de sexe et de peur panique qui l’enveloppait comme une gangue dégueulasse. Il essuya la buée du petit miroir qui surplombait l’évier de la minuscule salle de bain.

Ses craintes, accompagnées d’un frisson d’angoisse, s’écrasèrent sur lui : des oiseaux de proie qui agrippaient leur repas pour le déchiqueter. Deux semaines, voilà deux semaines, il avait remarqué une petite tache brune apparue dans le coin de son œil, un tout petit point de rien du tout et en y prenant maintenant attention, il comprit que celui-ci avait manifestement pris en taille. Il leva le bras gauche, sa peau s’était légèrement pigmentée sous l’aisselle, mais la pilosité de Caleb masquait encore ce qui lui arrivait. Depuis le début de la semaine, un nouveau problème s’était présenté : en se lavant, il avait ressenti une légère douleur à l’oreille gauche, sans doute mal positionnée dans le casque. C’est ce qu’il s’était dit en prenant la douche avec les collègues.

Cependant, là, il pouvait à peine la toucher et elle paraissait avoir perdu de sa souplesse. Il avait l’impression qu’elle se transformait en bois mort. Ajouté à cela maintenant les yeux de Charlotte, il se demandait s’ils n’avaient pas chopé un virus inconnu. Teresa était normale, elle ne se plaignait de rien, c’est cela qui lui permit de se calmer. Demain le médecin pour Charlotte et dans deux jours, de retour au bureau, il effectuerait des recherches sur les machines ultraperfectionnées de la G.S.T.P.



Le lendemain matin, Caleb s’était levé aux aurores. Sans bruit, il avait enfilé sa tenue de la GSTP, pas la tenue d’intervention ni la tenue officielle d’apparat. Il avait opté pour le long manteau de cuir noir, cintré, fermé jusqu’au cou et se terminant par un col raide, luisant, gravé d’une enluminure argentée : les lettres TRT entremêlées pour Technical Response Team, son bataillon d’intervention. La casquette militaire durcissait ses traits et le bruit sec de ses hautes bottes de cuir noir rappelait aux passants qu’ils vivaient en paix grâce à son unité d’élite.

Il n'avait pas pu attendre jusque lundi, il était parti à pied, ça lui permettrait de se vider l'esprit. Il était en congé pour deux journées et n’était pas censé se rendre dans les bureaux du groupe. Il avait prévu de prétexter des corrections urgentes à apporter à son rapport sur l’intervention du soir précédent.

Son entrée fut enregistrée par Jefferson 1.5 simultanément au prélèvement sanguin automatique. Il escalada quatre à quatre les marches qui devaient le mener au second étage, le siège administratif de son unité. À mi-chemin, il dut ralentir la cadence. Ses genoux étaient parfois douloureux ces temps derniers, trop d’exercices physiques peut-être.



Les supercalculateurs restaient en veille permanente, toujours prêts à agir le cas échéant. Il prit son poste habituel, ouvrit son rapport d’intervention du jour précédent, puis ouvrit une fenêtre en mode privé pour débuter ses recherches. Sur la base de la description de ses propres symptômes, il découvrit rapidement qu’il était atteint d’alcaptonurie, une maladie génétique rare affichant un lien avec des groupes de populations bien spécifiques. Elle avait été détectée à son point culminant de diffusion dans un groupe isolé de bergers des Carpates qui avaient vécu en autarcie dans des montagnes reculées. La forte probabilité de la consanguinité du groupe avait induit l’augmentation fulgurante de la détection de la maladie et de la déclaration des cas enregistrés.

Son cerveau moulinait à cent à l’heure, une maladie génétique ! Dès que le régime allait détecter la chose, ils étaient foutus, lui, mais également Charlotte et Teresa. Il avait filé sa merde génétique à sa fille et sa femme, qui n’avait rien à voir avec ça, allait payer le prix fort.

Caleb trouva bizarre de ne pas trouver d’information sur les yeux de Charlotte, mais il n’avait plus beaucoup de temps avant de devoir quitter les lieux. Il avait par ailleurs compris beaucoup de choses dont il avait caché l’existence à tous depuis l’enfance, ses urines très foncées, le cérumen presque noir qu’il extrayait de ses oreilles, en cachette, dans la salle de bain et qu’il trouvait tellement dégueulasse.

"Altération génétique, propre à des personnes à la peau blanche, liée à une consanguinité accrue" : en fait, ce qui lui arrivait était la faute du régime, de l’Union qui vivait en vase clos, qui avait expulsé tous les colorés, les personnes nées dans d’autres pays, les personnes qui n’étaient pas de « souche propre ». À force de vouloir laver plus blanc, toujours plus blanc, ils avaient usé le fil sanitaire de la population jusqu’à la corde. Le régime implosait de lui-même par sa politique « Un État, Un Peuple, Une Souche ».

Une chose était certaine, le régime ne reconnaîtrait jamais son erreur, ils étaient de toute façon fichus.

Il pensa à Charlotte.

Elle ne devait pas se rendre chez le médecin, si elle passait des analyses, tout serait éventé. Il fallait quitter l’Union au plus vite sans se retourner.

Trop de risques d’appeler Teresa depuis le poste de commandement de la GSTP. Il ferma tout et sortit en trombe. Une fois dehors, il forma le numéro de Teresa et entendit sa voix rieuse et pleine de vie : « Bonjour, je ne suis pas disponible pour le moment, rappelez plus tard, je déteste ma messagerie. »



L’accès aux soins était pratiquement gratuit pour les citoyens de l’Union, ils avaient un simple forfait à régler lors de l’admission dans l’institution médicale de leur choix. Teresa ne s’inquiétait donc pas des frais et si, par malheur, un traitement lourd devait s’avérer nécessaire, elle savait qu’elle pouvait compter sur l’aide des White Money Loan, des prêts à taux zéro réservés aux citoyens nécessitant des traitements rapides et coûteux. Elles ne patientèrent pas très longtemps avant d’être reçues par la pédiatre de garde.

Son attitude se modifia radicalement dès qu’elle ausculta Charlotte. Tout d’abord, en observant ses iris cerclés de cuivre, une particularité qui n’eut pas l’air de l’étonner, au contraire. Ensuite, elle exigea de Charlotte une série intense de mouvements et d’étirements qu’elle exécuta avec beaucoup de difficulté. La femme à la chevelure platine constata avec force hochements de tête et soupirs appuyés les grimaces de douleur de la gamine. Elle lui tendit un petit bocal de plastique avec un couvercle bleu.

— Nous devons effectuer une analyse d’urine, tu as une toilette de l’autre côté du couloir, et ne traine pas !

Teresa n’en croyait pas ses yeux et ses oreilles : elle n’avait jamais été reçue de cette manière ni pour des soins ni dans les services administratifs de l’Union. Elle allait déposer un rapport, c’était certain. Charlotte, penaude, entra dans le cabinet non sans avoir frappé à la porte. Elle déposa l’échantillon d’urine sur la desserte que lui avait indiquée la pédiatre.

— Une prise de sang de plus et tu pourras rentrer chez toi !

Charlotte se recroquevilla sur sa chaise, elle avait une peur bleue des piqûres.

— Excusez-moi, Docteur, serait-il possible d’effectuer une ponction capillaire ? Charlotte a…

— Non, c’est impossible.

Des larmes apparurent au bord des yeux de la petite, débordant le barrage des paupières pour se répandre en flux silencieux jusqu’à la commissure des lèvres.

— Oh, ne fais pas l’enfant, je vais juste te prendre deux tubes et, si tu ne pleures pas, je t’offrirai une sucette.

Cette femme était infâme, sans cœur, sans empathie pour l’enfant terrorisée en face d’elle. Teresa allait réagir lorsque la médecin empoigna le bras de Charlotte pour la mener vers la chaise de prélèvement. Le regard que lui jeta la femme fut sans appel et elle se contenta d’encourager sa fille du regard, un sourire contrit aux lèvres.

— Vous obtiendrez les résultats de l’examen sur votre visiophone d’ici deux jours, Madame Davis. Le règlement de la visite s’effectue à l’accueil. Belle journée.

Elle avait prononcé cette phrase alors qu’un large sourire lui barrait le visage et l’appui forcé sur le « Belle journée » n’était pas pour rassurer Teresa. Cependant, elle était fière de sa petite fille, elle s’était arrêtée de pleurer, avait durci le regard, fixant la blondasse avec un sourire carnassier durant le prélèvement de sang. Elle avait bien dû lui offrir sa sucette.



Le passage de Caleb avait été consigné par Jefferson 1.5 et les deux prélèvements effectués à l’entrée (7 h 36) et à la sortie (10 h 52). Évaluation : suspect (sujet en période de repos). Analyse sanguine : anomalie (suite retour analyse bt221/5t de Jefferson 3.1)

Ouverture d’un dossier de vérification auprès de l’Inspection des Services GSTP.



Caleb s’était précipité à un distributeur de billets afin de retirer le maximum de liquide possible. Il aurait voulu passer à son agence bancaire habituelle, mais nous étions samedi et la succursale était fermée. Il ferait avec ce qu’il avait pu retirer. Direction la maison, le stress le prit à la gorge. Il rappela Teresa.

« Bonjour, je ne suis pas disponible pour le moment, rappelez plus tard, je déteste ma messagerie ».

« Putain, mais qu’est-ce qu’elle fout ? ».

Il fallait rentrer au plus vite, s’habiller en civil, remplir au plus vite une valise et trouver un Out State Bus en espérant qu’il n’y aurait pas de problème à la frontière. Il ne pouvait pas utiliser la voiture mise à disposition par la GSTP, ces véhicules étaient géolocalisés et ne pouvaient de toute façon pas quitter l’Union.

Il était à deux rues de l’appartement, serrant les poings, il espéra que les filles étaient à la maison.



Jefferson 3.1 envoya son rapport en urgence à la direction des services généraux de la GSTP. Un pédiatre de l’hôpital public Md1235 avait transféré une analyse à effectuer en urgence avec suspicion d’anomalie génétique et ethnique.

Le rapport relevait des symptômes typiques : douleurs articulaires, pertes d’équilibre, anneau de Kayser-Fleischer aux deux yeux. Maladie de Wilson à confirmer par l’analyse des échantillons envoyés en urgence.

Diagnostic confirmé et envoyé au service intervention.



Teresa avait félicité Charlotte pour son courage. Pour la réconforter et la récompenser, elle l’avait emmenée au centre commercial : aujourd’hui, elle pourrait choisir ce qu’elle voulait au Burger Union.

Charlotte n’en croyait pas ses oreilles, quand son père allait apprendre ça, il risquait d’être furax. Tant pis ! Il s’arrangerait avec maman.

Elles traversaient les portes coulissantes du mall lorsqu’une équipe d’intervention de la GSTP les sépara sans ménagement.



Caleb connaissait le système par cœur.

Depuis son plus jeune âge, il avait toujours désiré faire partie de ceux qui faisaient respecter la loi, qui maintenaient la nouvelle société, le nouveau rêve, une utopie imaginée dans l’autobiographie de ce vieux président mégalo et revanchard qui avait régné en maître absolu durant le premier quart de ce vingt et unième siècle. Il connaissait le livre fondateur pratiquement de mémoire tant il l’avait lu, relu et étudié.


« Thoughts of a Master.

How My Past Will Give Rise to the Ideal Society. »


Tous les préceptes énoncés dans son livre avaient été étudiés, modernisés, rendus plausibles, puis proposés à un référendum non officiel. Celui-ci avait emporté les suffrages d’un maximum de personnes habitant les anciens États qui formaient maintenant l’Union.

L’après-référendum avait précarisé la stabilité des États-Unis. La planète, ébranlée, reçut l’acte de sécession prononcé le 5 janvier 2035 comme un poing dans la gueule.

Trois jours plus tard, la nouvelle constitution de l’Union était rédigée sur les cendres de la constitution des États confédérés, adoptée le 11 mars 1861. Caleb était incollable sur le sujet. Cependant, à cet instant, toute sa réalité s’effondrait par pans entiers.

Il y avait cru dur comme fer à cette Union, à ce morceau de planète, utopiquement révolutionnaire, libertaire, supprimant les inégalités en expulsant les « colorés », les « hors souche », les handicapés porteurs de gènes à problèmes, les sous-hommes. Le régime élaguait le bois mort, seulement bon à brûler dans le poêle de ses convictions.

À force de resserrer les liens, de concentrer la population, de trier par la génétique afin d’obtenir un peuple pur, ils avaient oublié les lois de la consanguinité. Ils avaient sous-estimé l’existence des gènes récessifs, des sauts multigénérationnels d’allèles qui finiraient par resurgir un jour ou l’autre. Lui et sa famille en faisaient les frais. Il avait assimilé tout cela dans ses recherches rapides, il avait compris qu’il ne servirait à rien d’essayer de se défendre.

Il savait que le système ne reconnaîtrait jamais ce raisonnement, que le système allait les broyer pour faire taire leur voix. Il fallait retrouver Charlotte et Teresa et fuir le plus vite et le plus loin possible.



Teresa se retrouvait en perte de repères. Elle était enfermée dans une sorte de pièce exiguë, le noir total. Elle avait été débarrassée de ses vêtements, assise sur ce qu’elle imaginait être un tabouret de métal. Ses poignets étaient fermement enserrés d’un lien en fibre de carbone qui lui mangeait la peau jusqu’au sang. Elle ne comprenait pas pourquoi elle se retrouvait dans cette situation. Toutefois, elle savait que ses rêves de nouveau logement, d’ascension sociale, de vie heureuse étaient envolés. Elle ne sortirait jamais de cet enfer, elle ne reverrait jamais Charlotte et Caleb était peut-être déjà enfermé également. Leur vie heureuse se terminait maintenant.



Charlotte pleurait toutes les larmes de son corps. Elle avait été séparée de sa maman et, dans un premier temps, enfermée avec d’autres enfants, dont certains à la peau basanée. Cela l’avait rebutée puis elle avait compris que ses larmes étaient en tous points semblables à celles de ses nouveaux amis forcés.

Charlotte était une enfant intelligente, elle avait immédiatement appréhendé que ce qui se passait en ce moment était entièrement de sa faute, ses yeux, son passage à l’hôpital, cette femme qui l’avait jugée sur pied comme du bétail. Tout était sa faute.

Ce n’était pas une raison pour la traiter comme cela !

Ils se retrouvaient là, tous ensemble, totalement nus, filles et garçons mélangés. Ils ne pouvaient que se cacher de leurs petites mains, sangloter, pleurer, crier pour certains, ce qui engendrait des épisodes de coups de la part de gardiens qui les calculaient avec dégoût, sourires salaces aux lèvres. Elle laissa ses pensées formuler des regrets à l’attention de ses parents. Par sa faute, leur vie avait été ruinée. Elle supposait qu’elle allait être jugée, qu’elle devrait passer devant un magistrat. Elle avait l’intention de se défendre, de les sauver eux, si elle ne pouvait pas se sauver elle-même.



Caleb avait jeté son manteau de cuir, sa cravate et sa casquette militaire dans une benne à ordures avant de se rapprocher de son appartement. Il était arrivé par l’arrière des bâtiments afin de jauger la situation.

Ça se présentait très mal, ses collègues de la seconde équipe étaient déjà en position dans des véhicules banalisés. Heureusement, il avait détruit son visiophone officiel et il n’était plus traçable, ils ignoraient que Caleb les observait.

La question primordiale : avaient-ils déjà emmené Teresa et Charlotte, ou bien étaient-elles toujours sur place, servant d'appât ? Il ne pouvait pas rentrer sans connaître la réponse, inutile de s’exposer si elles étaient déjà sous les verrous. Si c’était le cas, la situation devenait désespérée. Il lui serait pratiquement impossible de les sauver toutes les deux, il devrait faire un choix, soit Teresa, soit Charlotte. Il savait très bien où elles se retrouveraient en transit avant le transfert vers les fermes de travail pour son épouse et l’expulsion vers un orphelinat hors Union pour la petite. Caleb se résigna à s’éloigner de quelques blocs et à s’installer dans un bar dans lequel il pourrait suivre les informations en direct sur les chaînes officielles.

Il apprit très rapidement qu’une arrestation avait eu lieu dans le centre commercial de la ville : une mère et sa fille installées dans l’Union de manière frauduleuse, ayant contourné les règles de généoraciages. Leur situation avait été camouflée par le mari, Caleb Davis, ex-membre de la GSTP, activement recherché. Sa tête apparaissait en grand sur les écrans et il quitta l’établissement par la porte à l’arrière des toilettes.

Il avait fait son choix. Il allait sauver Teresa qui risquait tant de mauvais traitements — il en savait quelque chose — et ils retrouveraient plus tard la trace de Charlotte pour la sauver à son tour. Il devait maintenant s’organiser très rapidement, car il connaissait le sort réservé aux sous-femmes dans les geôles de la GSTP.





Teresa avait été emmenée devant « Le Conseil ». Elle n’avait jamais entendu parler de cette instance, même Caleb ne lui en avait jamais touché un mot. Le Conseil, le service des interrogatoires de la GSTP. Dans l’institution, on le dénommait par l’acronyme SS pour « Services Spéciaux ». Les membres des unités d’intervention en connaissaient l’existence et savaient qu’il valait mieux ne pas passer entre leurs mains, mais rien ne filtrait sur les méthodes des SS.

Nue, yeux bandés, bouche bâillonnée, Teresa tremblait autant de peur que de froid. Une voix éraillée, glaciale s’adressa à elle, une voix de femme.


— Alors ma petite dame, on a voulu jouer à la plus maligne avec le système ? Les résultats des analyses sont sans appel, toi et ta bâtarde, vous n’êtes que les résidus d’une souche de sous-hommes, une impureté que punit la loi !


Teresa fut violemment poussée d’un coup de botte et jetée à bas de son siège de métal. Des poignes de fer, deux personnes, lui sembla-t-elle, la ramassèrent, sectionnèrent ses liens pour tendre ses bras à la verticale. Chaque poignet fut enserré par une corde rêche qui lui brûla immédiatement la peau dès qu’elle fut soulevée de terre et suspendue comme un lapin prêt à être dépiauté. Le tissu qui l’étouffait fut arraché de sa bouche et le bandeau lui masquant la vue également.

Elle cligna des yeux, un spot dirigé vers son visage lui interdisait de reconnaître qui s’adressait à elle. Elle pensa à Charlotte.


— Où est ma fille ?

— Ta gueule ! Ici, tu la fermes tant que je ne te donne pas la parole.

— Qu’avez-vous fait à Charlotte ?


Pour toute réponse, elle reçut un coup de cravache de cuir sur les seins. Une morsure profonde, une douleur sans nom qui la fit hurler.


— Comment ton homme a-t-il fait pour déjouer les contrôles aussi longtemps ?

— Je, je ne sais pas de quoi vous parlez.


Second coup de cravache dans le bas des reins, elle hurla, les larmes coulant sur ses joues, emportant le peu de fard à cils qu’elle avait appliqué le matin.


— Ton mec aussi est un sous-homme, nous en avons la confirmation depuis ce matin. Comment avez-vous arnaqué les contrôles ?

— Je ne comprends pas, Madame, Caleb fait partie de la force d’intervention du GSTP, vérifiez, vous devez faire erreur.

— Je suis le GSTP, je sais tout cela, il a trouvé un moyen de tromper le système et je veux le connaître.

Les liens lui mordaient la chair, elle peinait à respirer, suspendue, bras écartés, la pointe des pieds à dix centimètres du sol à peine.

— Vous faites erreur, Madame, s’il vous plait, Caleb n’aurait jamais fait ça.


Deux ombres enserrèrent ses chevilles de la même corde râpeuse et tendirent les liens pour que Teresa soit suspendue en croix, jambes bien écartées.


— Mes deux amis vont se charger de te faire retrouver la mémoire. Ils vont y prendre beaucoup de plaisir, toi, certainement beaucoup moins.

— Non, non, attend…


Le bâillon gluant de salive avait retrouvé sa place. Elle entendit le bruit des ceinturons que l’on détachait, des pantalons qui glissaient sur les genoux. Un soldat au sexe énorme se campa devant elle, lui caressant le corps d’une main gantée de cuir.

Elle tenta de crier sans succès alors que ses larmes couraient sur son visage. Elle sentit le second se glisser derrière elle, tout proche, son sexe collé contre ses fesses. Il repositionna le foulard en place sur ses yeux. Teresa se mit à hurler comme elle pouvait au travers du linge souillé de sa propre salive.

Elle sentit les deux monstres se reculer et une main gantée lui arracher le bâillon sans ménagement. La femme. Elle n’avait pas encore pu la distinguer.


— Oui ? Je t’écoute ?


Teresa était terrorisée.


— Madame, je vous jure, je ne comprends pas pourquoi je suis ici…

— Parce que tu es une saloperie de sous-femme, ce n’est pas toi qui m’intéresses, quoi que…


Elle parcourut le corps de Teresa de ses doigts sans chaleur. Elle s’arrêta sur le mont de Vénus, insista à la naissance des lèvres, appuyant fermement sur le clitoris puis, sans ménagement, enfonça d’un coup sec son majeur toujours couvert de ce cuir sec et rugueux au fond de son orifice. Teresa hurla.


— Je veux ton mec et surtout savoir comment il s’y est pris.


Elle n’avait pas retiré son doigt et attendait la réponse.


— Madame, Madame, je… je ne sais pas de quoi vous parlez.


La femme retira son doigt et essuya le gant sur le visage rempli de larmes qui l’implorait avec sincérité. Le bâillon se retrouva à nouveau dans sa bouche. Teresa savait maintenant ce qui l’attendait cette fois.

Elle fut pénétrée simultanément, sans retenue, sans précautions par les deux officiers. Elle se sentit déchirée et perdit connaissance.





Charlotte Davis !

Son nom avait été beuglé comme un cri de colère, de dégoût. Elle s’avança, masquant son intimité comme elle pouvait.

— Là, sur la croix et ne bouge pas !

D’autres noms furent éructés les uns après les autres. Les jeunes devaient se tenir en file les uns derrière les autres. Lorsque l’appel fut terminé, les grilles s’ouvrirent sur un long couloir paraissant interminable. Ils reçurent l’ordre d’avancer en silence.

Charlotte aperçut à une trentaine de mètres, une porte ouverte sur une grande pièce sans fenêtres, à peine éclairée de quelques ampoules blafardes, pendouillant lamentablement au plafond. Elle semblait pire que le cachot qu’ils venaient tous de quitter, cette pièce exsudait l'horreur pure.

Arrivés devant la porte, les gardiens reprirent l'énoncé des noms, paraissant vérifier que personne ne manquait à l’appel. Dès qu’ils avaient répondu « présent », ils étaient bousculés sauvagement à l’intérieur de la pièce. Les derniers durent rentrer, forcés à coups de bottes tant la place manquait. Les enfants se retrouvèrent serrés comme des sardines lorsque la porte se referma d’un claquement sinistre. Toutes les lampes s’éteignirent et un sifflement inquiétant se fit entendre, simultanément aux premières quintes de toux. Charlotte ne comprit pas ce qui lui arrivait lorsqu’elle expirait dans un râle.



Les cuisines de la caserne.

Caleb avait déduit qu’il s’agissait du seul accès par lequel il avait encore une chance de pénétrer dans le bâtiment. Il s’y trouvait rarement un planton de garde et l’alerte à son sujet ne devait certainement pas avoir déjà été communiquée dans les échelons inférieurs.

Son histoire allait être masquée, rien ne filtrerait, le régime ne pouvait pas avouer officiellement son erreur : utiliser des brebis galeuses dans ses services d’élite. Quand bien même la gale avait été inoculée par l’absurdité du régime lui-même.


Il connaissait le bâtiment par cœur et surtout, il savait d’ores et déjà qu’il était inutile de fouiller dans les étages. S’il devait retrouver Teresa quelque part, ce serait dans les tréfonds de l’horreur, les quartiers des SS. Il n’avait que peu de temps avant que sa chérie ne soit transférée vers les unités de travail du nord de l’Union. Là, il n’aurait plus aucune chance de la retrouver : les condamnés étaient dépersonnifiés et ils n’existaient plus que par un numéro de série. Il se munit d’un petit couteau de cuisine et d’un second, plus imposant, qu’il glissa le long de sa cuisse, le manche coincé dans son ceinturon. Il avait conservé son arme de service cachée sous sa chemise, contre son dos.

Les cuisiniers le saluèrent avec respect lors de sa traversée du poste de rôtisserie. Il était rassuré, il avait vu juste. Il se rendit vers le hall du rez-de-chaussée. Passer le contrôle en haut des escaliers serait plus délicat. Décidément, la chance lui souriait : le garde était occupé à se rouler une cigarette en lui tournant le dos. Il n’émit aucun son lorsque Caleb lui masqua la bouche de la main gauche alors que la droite tranchait net la gorge du jeune homme jusqu’aux jugulaires. Il traîna le soldat de l’autre côté de la porte qu’il referma à clef et s’assura un peu de temps en la bloquant avec le corps exsangue.

Il rangea le couteau et empoigna la lame plus longue. Les choses sérieuses commençaient. En bas, un couloir en Y. À droite, les cellules, à gauche, la salle d’interrogatoire et une sortie secrète vers l’extérieur pour évacuer les « déchets », leur future porte de sortie. Il tendit l’oreille, fit quelques pas vers les cellules. Rien ne filtrait. Pas de bruits. Pas de gémissements. Il se résolut à se diriger vers la gauche. Il n’hésiterait pas une seconde à tuer quiconque se mettrait entre lui et son épouse.

La porte du local était entrouverte, mais aucun éclairage ne filtrait. Se pourrait-il que Teresa soit déjà en route pour les fermes de travail ? Il pénétra sans bruit, referma la porte en la verrouillant et actionna l’interrupteur. Il crut défaillir devant la vision d’horreur qui s’offrait à lui.





Teresa, inanimée, gisait au sol, les poignets et les chevilles rougis par des marques sanguinolentes. Il se précipita vers elle, les yeux remplis de larmes. Il s’agenouilla, la prit doucement dans ses bras en lui déposant la tête sur sa cuisse. Caleb pleurait à chaudes larmes en constatant le corps meurtri de son épouse. Le visage était tuméfié, l’œil droit fermé par un énorme hématome, les lèvres fendues par de multiples coups : deux dents traînaient au sol à côté d’elle. Son ventre et son dos étaient lardés de coups de cravache violacés dessinant un quadrillage immonde sur la peau. Ses seins bleuis d’avoir été pressés par des mains avides affichaient également des traces de morsures affreuses. Son sexe et son anus éliminaient du sang et de la semence déjà occupés à sécher sur ses cuisses. Elle avait subi un calvaire sans nom.

Il tenta de la réanimer, mais sans succès, la serrant contre lui comme s’il pouvait la réconforter, se balançant de gauche à droite sans pouvoir hurler sa douleur. Il n’allait pas pouvoir la transporter et sortir du bâtiment sans être immédiatement repérés. Caleb devait trouver une autre solution.


— Elle est un peu fatiguée, mais elle a pris son pied !


Une voix de femme venait de le faire sursauter. Il tourna la tête pour découvrir Martha Reed-Töller, flanquée de ses deux sbires, matraques télescopiques aux poings. Elle le regardait au travers de ses sempiternelles lunettes à verres miroirs. Martha Reed-Töller, la vierge de sang. Le surnom qui faisait trembler toute l’Union. Si elle débarquait quelque part pour remettre de l’ordre, il ne restait souvent que le chaos lorsqu’elle rentrait à la niche.

Caleb pleurait toujours, serrant Teresa encore plus fort, espérant peut-être la protéger de cette furie sans âme.


— Pourquoi elle ? Elle n’a rien fait, elle a toujours été fidèle à la constitution ?

— Elle a engendré une sous-femme. De deux choses l’une : elle est l’origine, les gènes souillés, masqués toutes ces années au régime, ou bien c’est toi… ou, qui sait, les deux ! Je veux juste savoir comment vous avez fait pour passer sous les radars toutes ces années.

— Elle était pure, je le suis aussi, Charlotte également, c’est votre foutu système qui a engendré tout ça !

— Foutaises !


Elle venait de gueuler comme un goret qu’on égorge.


— Bien sûr que si ! Nous avons rejeté tous les colorés, tous les impurs depuis des générations. Nous vivons entre nous, nous nous marions entre nous, nous baisons entre nous, la nature, elle reprend ses droits, aucun régime ne peut aller contre cette évidence. La consanguinité commence à faire apparaître des anomalies génétiques qui seront de plus en plus fréquentes. Si vous ne comprenez pas ça maintenant, dans quelques générations, vous n’aurez plus personne à torturer !

— Ta gueule avec tes propos subversifs. Jette ces couteaux devant toi et relève-toi, doucement. Cette pièce est insonorisée, tu auras le loisir de brailler autant qu’elle, personne ne t’entendra gémir.


Caleb jeta les deux armes blanches aux pieds de la vierge de sang qui souriait de sa dentition parfaitement immaculée.


— Je la félicite, elle n’a pas parlé, mais je ne pense pas qu’elle soit encore apte à grand-chose dans les fermes. Bah, on trouvera bien une activité à lui faire faire. Mais, toi, je crois que tu as beaucoup d’infos à me donner.


Les deux sbires firent mine de se déplacer, frappant de leur matraque le plat de leurs mains.

Caleb, le surentraîné, le soldat en capacité de prendre des décisions urgentes en un minimum de temps, ne consomma qu’une demi-seconde pour sortir l’arme cachée dans son dos et fit feu, trois fois d’affilée. Chaque front accueillit le projectile avec surprise avant de toucher durement le sol. L'espace insonorisé, elle n’aurait pas dû avancer cette pièce-là. Échec et mat.



Caleb venait de parcourir durant des jours ce qui lui sembla une éternité, ces sentiers montagneux des Appalaches qui l’avaient mené à la liberté, la vraie. Il commençait à redescendre, il avait à présent dépassé les frontières de l’Union. Il était en sécurité.



Un an plus tard, installé à Baltimore, il travaillait de nuit en qualité d’agent de maintenance pour une société qui entretenait des bureaux situés dans les tours majestueuses de la ville.

Tous les matins, après quelques heures de sommeil agité, sans jamais passer un jour, il écrivait une lettre à Teresa. Il rédigeait tous ces souvenirs, toutes ces intentions, ces projets qui se bousculaient dans sa tête : qu’il pensait à elle, qu’il finirait par venir la sortir de son enfer, qu’il continuait à chercher Charlotte.


Son cerveau, pour le protéger, pour occulter, pour ne pas souffrir outre mesure, l’empêchait d’accéder à certains souvenirs de cette affreuse journée. L’enlèvement de Charlotte, le corps désarticulé de Teresa et surtout ne pas se souvenir des raisons qui l’avaient incité à lui tirer une balle dans la tête pour abréger ses souffrances.


FIN.





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Sources, citations, co-authors Sources (éléments réels de la nouvelle) Alcaptonurie : GeneReviews (NBK1454) ; MedlinePlus Genetics ; Medscape (A1104184) ; Müller et al., Eur J Hum Genet, 1999 ; « Alkaptonuria in Slovakia », Mol Genet Metab, 2002 (isolat slovaque, colonisation valaque, région de Kysuce, 1 cas sur 19 000). Maladie de Wilson : AMBOSS ; « Diagnosis of Wilson’s disease » (Université de Hong Kong) ; Li J. et al., Transl Pediatr, 2021 ; Cureus, 12 juil. 2020 (atteinte articulaire chez l’enfant). Consanguinité : Fareed et Afzal, Annals of Human Biology, fév. 2017 ; Encyclopedia.com, « Inbreeding ». Prélèvement capillaire : AccessGUDID, dispositif Tasso+ (lancette et léger vide). Constitution : HISTORY.com (9 fév. 2010, mis à jour le 31 janv. 2025) ; Wikipedia, « Constitution of the Confederate States » (adoptée le 11 mars 1861 à Montgomery) ; Cornell LII, Constitution Annotated (Art. I, section 2, clause 2). Haka : Te Ara (glossaire) ; allblacks.com/the-haka. Marques : Wikipedia, « Manurhin MR 73 » ; Shooting Illustrated, test du MR-73 ; Wiktionnaire, « colson » (marque Legrand, 1978) ; Humble Grape et The Corkscrew (Rombauer Merlot 2019). Géographie : WorldAtlas, « Appalachian Mountains States » ; Visit Maryland, « Topography » ; Wikipedia, « List of tallest buildings in Baltimore ». Eléments fictifs : colsons en fibres de carbone, douleur d’oreille dans l’alcaptonurie, U.S.W.S., G.S.T.P., Jefferson, White Money Loan, Burger Union, « Thoughts of a Master ».
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Ceci étant posé, pas touche aux textes, aux idées, aux images, tout cela ne t'appartient pas, le droit d'auteur est une réalité dont tu dois tenir compte.
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Viens, je ne mords pas ;-)

Commento (1)

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Jackie H verif

Jackie H 1 giorno fa

Entre ICE et les camps de concentration pour l'inspiration...

Très efficace.

L'imagination de l'être humain pour faire le mal...

Parfois on prend pour le bien ce qui est mal...

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Harold Cath verif

Harold Cath 1 giorno fa

C'est exactement le paradoxe que j'ai voulu mettre en avant, en parallèle avec la montée des extrêmes, de leurs discours de merde, tant à gauche qu'à droite et l'aveuglement marqué avant les differentes échéances électorales.

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