Le syndrome VPC
Contexte :
Le jeu créatif du lundi #Panodyssey et #PanodysseySpark visant à créer un texte autour de la phrase proposée par Gabriel Dax : "Le temps s’arrêta une fraction de seconde, non pas parce que l’horloge était brisée, mais parce que quelqu’un avait oublié de tourner la page du jour."
Avertissement : j'ai testé le polar, style dont je possède mal les codes. Merci pour votre sollicitude à propos de ce récit qui m'a apporté beaucoup de plaisir, j'espère qu'il en sera de même pour vous.
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Le Syndrome VPC.
Stan Kirk gara sa voiture de service au plus près des rubalises, trente minutes après l’appel radio. Il salua le planton d’un hochement de tête et se glissa sous la bande de plastique jaune portant l’avertissement « Do not cross ».
Il y avait du monde sur la scène de crime, beaucoup trop de monde !
— Élargissez le périmètre, bon dieu, et virez-moi ces journaleux !
Le ton de sa voix, l’acier de son regard ne laissaient aucun doute sur la nécessité de répondre à son ordre dans la seconde.
La scientifique était sur place et le légiste était à l’œuvre. Kirk s’approcha.
— ‘Soir Doc, qu’est-ce qu’on a ?
— Ce n'est pas beau à voir inspecteur !
— Comme à chaque fois, Doc ! S’y fera-t-on un jour ?
— Je ne sais pas, inspecteur, mais là, ça sort de l’entendement !
Le médecin décrivit rapidement ses premières constatations. La liste des sévices fit tourner la tête de Kirk, au même rythme que les gyrophares qui déchiraient le jour naissant.
La jeune femme, entièrement nue, gisait au fond d’un container à ordures à demi rempli, puant la chair avariée et les détritus en décomposition. L’assassin lui avait entaillé le haut du dos et lui avait extrait les os des omoplates alors qu’elle était toujours vivante. Ensuite, il l’avait violée sans ménagement, des traces de pénétration brutale, vaginale et anale étaient visibles, la pauvre était littéralement déchirée. Enfin, il l’avait énucléée avant de lui trancher la gorge. La pauvre avait vécu un véritable enfer.
— Heure de la mort ?
— Difficile à dire, entre 22 heures et 2 heures du matin. Il fait froid, je ne pourrai être plus précis qu'après l’autopsie.
— Des fluides ?
— Il lui a empli la bouche et les orifices avec les déchets de viandes pourries de la poubelle, c’est le container de la boucherie, là !
Il indiqua la vitrine au coin de la ruelle.
— Et ça ? Qu’est-ce que c’est ?
— Des plumes, il y en avait beaucoup, mais on dirait qu’elles « fondent » comme de la neige et dès que l’on s’en saisit, elles se désagrègent.
— Prélevez ce que vous pouvez au plus vite.
— C’est fait, inspecteur, je connais mon boulot.
— ‘S’cusez, Doc, j’suis à cran quand je vois des saloperies pareilles.
Kirk savait déjà que ce genre d’affaire se terminerait sans doute dans une impasse. Pas de témoins, pas de traces, pas d’identité connue de la victime… Ouais ! Ça, c’était le seul espoir d’avancer : savoir qui elle était. Il s’apprêtait à reprendre sa voiture.
— Inspecteur, venez voir !
Le légiste arborait un léger sourire satisfait alors qu’il tenait dans sa main celle de la jeune femme dont il venait d’écarter les doigts. Elle y avait conservé une petite plaque de métal nominative : Judy Angel, Stagiaire. Au dos, sous l'épingle, une marque, Dark Communication.
Il avait une piste à suivre.

Dark Communication. Le nom ne laissait pas imaginer qu’il s’agissait d'une agence de pub et de com. Kirk s’était attendu à une boite d’informatique ou de jeux vidéo. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il devait se générer un max de fric dans ce truc. Le building n’était pas le plus monumental du coin, huit étages seulement, mais il ne laissait personne indifférent et il accrochait immédiatement le regard.
Quatre lignes parallèles de béton noir lissé entraînaient les yeux vers le dernier étage, légèrement en surplomb du trottoir. À l’extrémité de ces voies fuyantes, quatre gargouilles mystérieuses, le visage agressif, les gueules ouvertes, prêtes à cracher tout le mal sur le monde. Paradoxalement, entre ces quatre autoroutes du mal se calaient trois zones vitrées en demi-cercles, semblant vouloir atténuer l’inclémence des formes rectilignes, adoucissant l’aspect général du bâtiment. Pas de vitrine, pas de panneau publicitaire, pas de marque criarde sur la façade, hormis l’incongruité de l’architecture, rien n’annonçait ce que l’immeuble abritait comme activité.

— Judy Angel fait-elle partie de votre personnel ?
La secrétaire en charge de l’accueil toisait cet homme au visage aussi fatigué que sa gabardine éteinte, une seconde peau sur son corps avachi. Elle se redressa brusquement, les mains tremblantes face à ces yeux d’acier et la plaque qui se balançait sous son nez.
— Je, euh… Il ne m’est pas permis de donner des informations à propos du personnel, je…
— Ok, je reviens avec un mandat et en attendant je vous emmène pour obstruction dans une enquête pour meurtre.
Le visage de la jeune femme se figea, glissant du pâle au cramoisi, le tremblement de ses lèvres accompagnait maintenant celui de ses mains qu’elle s’empressa de glisser sous le comptoir.
— Elle est stagiaire, elle avait expressément demandé que monsieur Rosnam soit son maître de stage.
— Quelle est la fonction de Monsieur Rosnam au sein de l’entreprise ?
— Il est depuis cette semaine l’adjoint particulier de Miss Nichols, la directrice des ressources humaines.
— Et avant ?
— …
— Mademoiselle, je vous ai posé une question !
— Il était stagiaire.
— De ?
— …
— De Robert Dark, le directeur de Dark Communication
Kirk se retourna vers la personne qui venait de répondre à sa question. Il avait en face de lui une femme d’une cinquantaine d’années juchée sur des talons hauts comme l’Empire State Building. Elle le surplombait d’une bonne dizaine de centimètres, serrée dans un ensemble jupe et tailleur strict puant le fric à des kilomètres, pensa-t-il. Ses cheveux blonds tirés en un chignon arrogant participaient à cet air condescendant qu’affichaient les parvenus de Manhattan.
— Et vous êtes ?
— Jacklyn Nichols, je suis la responsable du personnel.
— Vous passiez par hasard ?
— On va dire cela, oui !
Kirk n’aimait pas du tout le ton qu’employait cette greluche sur pilotis.
— Pourrais-je consulter son dossier ?
— Ce n’est pas dans nos habitudes, vous ne possédez pas de mandat.
— C’est une question de temps et c’est me faire perdre le mien ! Je reviendrai avec un mandat.
— Je vous charrie, inspecteur, suivez-moi dans mon bureau, je vais vous donner accès à tout ce que vous désirez.

La gamine de vingt-deux ans était entrée en service il y avait tout juste trois semaines. Statut : stagiaire. Responsable depuis une semaine : Jordan Rosnam. La nana de l’accueil n’avait pas menti.
— Rosnam n’était encore que stagiaire, une semaine avant qu’il ne soit promu et que vous lui jetiez une stagiaire à former ?
— Il a travaillé comme on lui demandait, lui. Il était mon stagiaire.
— Je croyais qu’il était stagiaire du Directeur.
— Un passage obligé, inspecteur, une sorte de formation accélérée, le passage par un développement personnalisé, une initiation exceptionnelle par Monsieur Dark lui-même.
— Et puis avec vous ?
— Il a toutes les qualités nécessaires pour me… satisfaire. Il est en conséquence devenu mon adjoint de direction.
Le sous-entendu était à peine voilé, la promotion canapé, ça fonctionnait dans les deux sens. Décidément, il sentait de moins en moins cette boite. Cette pétasse l’horripilait.
— Je voudrais lui parler.
— Il est en réunion avec Monsieur Dark, je ne peux pas les interrompre en ce moment, Monsieur Dark accorde très rarement du temps à ses employés, pour Jordan, on va dire que c’est une chance, une promotion dans la promotion.
— Quand sera-t-il disponible ?
— Aucune idée, Monsieur Dark est seul juge du temps qui court et des choses à réaliser.
— Dark est maître du temps et des choses ?
Kirk n’avait pu retenir cette remarque acerbe ni sourire en constatant le sérieux, presque l’envolée religieuse des mots dans la bouche de cette femme devenue presque songeuse.
— Ne vous leurrez pas, inspecteur… ?
— Kirk, voici ma carte.
— Ne vous leurrez pas, inspecteur Kirk, monsieur Dark maîtrise bien des choses et il est muni de ressources infinies, à tous les niveaux de pouvoir.
La menace était à peine masquée.
— Quand Rosnam revient de sa petite virée, dites-lui de m’appeler. Pour Dark, je verrai par la suite si j’ai besoin de lui parler.
— Il ne vous accordera pas de rendez-vous !
Si elle n'avait pas su aussi bien maintenir sa contenance, il aurait pu croire en une forme d’hystérie lorsque la greluche avait prononcé ces paroles.
— Avec un mandat, on obtient tous les rendez-vous du monde, Miss Nichols !
Il la planta là sans remarquer que le visage de Jacklyn Nichols avait viré à la haine pure.

De retour au bureau, il avait épluché tout ce qu’il avait pu découvrir sur le net, et c’est fou tout ce qu’on pouvait trouver à l’aide de l’IA.
- Dark Communication est active depuis trois ans seulement, mais semble déjà bien implantée dans les milieux « haut de gamme ».
- Robert Dark, le directeur, lui, en revanche, néant, pas de réseaux sociaux, pas d’information, même pas une photographie, rien, nada.
- Jacklyn Nichols, un parcours, on ne peut plus simple, pas d’université, pas de hautes études. Originaire du Texas, une famille de propriétaires terriens, un ranch, pas ce qu’il y a de mirobolant en comparaison des grandes familles texanes. À se demander comment elle avait obtenu ce poste et sur quels critères. Dans les fichiers de la police, une arrestation lorsqu’elle était adolescente, une sorte de messe noire entre copines durant laquelle elles avaient tué un chat, bandes de tarées.
- Jordan Rosnam, l’énigme : réseaux sociaux chargés, un petit con arriviste. Une tête à claques sur les photos, un fêtard, adepte des théories du complot, skinhead dans son adolescence. L’intelligence d’un petit pois. Il entre chez Dark comme pigiste stagiaire, un mois plus tard, il est maître de stage de Judy ? Sur les photos, il est moche comme un pou. Soit il avait un piston gros comme un camion, soit la Nichols avait découvert en lui un dieu du sexe avec la tête de con.
- Judy Angel, inconnue au bataillon, pas de réseaux, pas de domicile, pas de permis de conduire, même pas une carte d’étudiante. Un fantôme administratif. Il allait devoir creuser avec l’enquête de voisinage, si du moins il trouvait où elle vivait.
Kirk était perplexe, jamais il ne s’était retrouvé face à un cas aussi opaque. Demain, il irait interroger Rosnam et demander poliment à rencontrer Dark avant de franchir le cap du mandat tout ce qu’il y a de plus officiel.

Message du légiste sur son téléphone : « Venez immédiatement à la morgue. Urgent ».
Kirk, l’esprit encore embué par le bourbon bon marché, se brossa les dents en vitesse, la douche, il verrait plus tard.
Kirk les prit en pleine gueule !
Il ne supportait plus ces odeurs de cadavres mêlées à celles des désinfectants et pourtant il devait quotidiennement se les farcir dans ce lieu qu'il exécrait. Le monde partait en couille et sa fonction à lui : ramasser les morceaux et tirer les choses au clair. Il avait du boulot jusqu’à la fin de ses jours.
Il longea le couloir froid, mortel, il sourit tout de même à cette pensée. L’éclairage cru des néons, celui au bout du couloir toujours pas remplacé, semblant à chaque fois lui faire un clin d’œil clignotant. Il pénétra dans le bureau du légiste.
— Des infos urgentes à me communiquer, Doc ?
— Bonjour inspecteur. Je ne dirais pas réellement cela.
— Que se passe-t-il ?
— Venez, je vais vous montrer.
Il pénétra dans la salle de dissection, glaciale. Une odeur d’ammoniac semblait jouer à cache-cache avec celle, caractéristique de la viande avariée. Le légiste s’arrêta devant le mur de frigo, ouvrit une porte notée Angel J. et extirpa le tiroir coulissant de son cocon glacé.
Kirk resta pétrifié, le temps s’arrêta une fraction de seconde, non pas parce que l’horloge était brisée, mais parce que quelqu’un avait oublié de tourner la page du jour : il n’y avait pas de corps dans le caisson, un liquide visqueux, blanchâtre, tapissait le tiroir. Il en émanait un étrange parfum de rose, totalement incongru dans ce décor voué aux relents de décomposition.
— Où est le corps ?
— Devant vous, inspecteur !
— Comment ?
— Il a fondu.
— Dissout à l’acide ?
— Non, il s’est totalement autodissout. J’ai immédiatement analysé ce liquide, c’est indéfinissable, je vais dire, euh, enfin, cela ressemble à du colostrum, du lait maternel, mais avec une texture de liquide lymphatique. Je n’y ai relevé aucun ADN, aucun marqueur connu… J'ignore ce que c’est.
— Vous avez pris des photos durant l’autopsie ?
— Vous savez que le corps d’un gamin nous a été « livré » hier. Il s’agissait du fils du sénateur Stud. Ordre de la hiérarchie, il passait avant tout le reste. J’ai trouvé ceci ce matin quand j’ai voulu commencer l’autopsie.
— Shit, shit et shit !
Kirk était en rage, pas de corps, pas d’adresse, aucun référentiel sur cette gamine, il se retrouvait avec une affaire vide comme un trou noir et un badge devenu la seule pièce du dossier.

— Monsieur Rosnam, je dois lui parler !
— Il est occupé, il ne peut…
— J’ai un mandat, également pour fouiller son bureau !
Kirk balançait le bout de papier sous le nez de la secrétaire de l'accueil, pas celle du jour précédent, elles devaient être interchangeables à souhait. La jeune femme dévisagea avec appréhension les deux policiers en uniforme qui accompagnaient l’inspecteur.
Elle prit le téléphone et appela Jacklyn Nichols.
— Vous pouvez prendre l’ascenseur de gauche, cinquième étage, vous êtes attendu.
Les trois hommes s’engouffrèrent dans l’ascenseur, un de ces anciens modèles pour lequel il fallait encore tirer manuellement une grille lorsque les portes s’étaient refermées. Un cube hors du temps : moquette rouge impeccable, parois marquetées de bois précieux au vernis impeccable, le tout agrémenté de moulures en bronze brillant, de style art nouveau. La machinerie gémit sous le poids des trois policiers et la montée dura une éternité.
La porte s’ouvrit sur une Miss Nichols, plus femme fatale que jamais. Kirk surprit les regards avides qu’elle déclencha auprès des deux plantons. Pourtant, il s’abstint de faire une remarque, pas question de lui offrir l’avantage et la possibilité de marquer des points.
— Inspecteur…Kirk, je crois, heureuse de vous revoir.
— Miss Nichols. Je suis venu interroger votre adjoint.
— Si je peux vous aider, je peux tout à fait…
— Son bureau, s’il vous plait ?
Il savourait intérieurement, des flammes brillaient dans les yeux de la donzelle qu’il venait de moucher.
— Suivez-moi !
Ils parcoururent un long couloir, recouvert d’une épaisse moquette noire et or. Pas un son, pas un souffle, même les bruits de la rue ne parvenaient pas à traverser les parois de l’immeuble. Une personne aurait pu crier toute une nuit, que cela serait passé totalement inaperçu, pensa-t-il pour lui-même. Ils s’arrêtèrent devant une porte monumentale en bois d’ébène massif, une porte noire comme l’enfer, garnie de poignées et de gonds dorés, un rappel de la moquette sans doute.
Une plaque : Ressources humaines.
Elle ouvrit la porte, s’effaçant pour laisser entrer les trois hommes.
— Vous deux, patientez ici pour le moment, je vous appelle dès le début de la perquisition.
— Inspecteur, sera-t-il vraiment nécessaire d’en arriver jusque-là ?
— Ce sera à moi d’en juger, Miss Nichols.
Il pénétra dans un vaste espace, meublé de pièces rares, des antiquités qui vous crachaient leur valeur au visage. Sur la gauche, un salon Chesterfield permettait aux visiteurs de patienter avant d’être reçus, en vis-à-vis de la porte d’entrée, sa jumelle, arborant le nom de la miss. Sur la droite, un petit bureau de bois laqué, garni d’un ordinateur portable, d’une pile de dossiers rangés au cordeau et d'un type à l’allure de jeune premier.
Merde alors, Rosnam. Il avait failli ne pas le reconnaître, rien de commun avec ce qu’il avait trouvé sur les réseaux : costume trois pièces hors de prix, chemise de soie, cravate de marque, chaussures laquées, coupe de cheveux impeccable et une gueule d’ange. Un relooking complet.
— Monsieur Rosnam ?
— Lui-même, inspecteur Kirk, comment puis-je vous être utile ?
Kirk fut déstabilisé par l’aplomb du jeune homme, un phrasé parfait, du style et de l’élégance, un pur produit de Wall Street. Il s’offrit une seconde pour retrouver une contenance et se retourna vers la greluche.
— Merci Miss Nichols, vous pouvez nous laisser !
— C’est à dire que…
— À tout à l’heure, Miss Nichols !
Furieuse, elle se dirigea vers son bureau et ferma un peu trop sèchement la porte. Kirk sourit, il avait réussi à l’énerver à nouveau, ses idées avaient retrouvé leur place.
— Je vous en prie, inspecteur, installez-vous, un café ?
— Merci, je préfère rester debout. Que pouvez-vous me raconter à propos de Judy Angel ?
— Qui ?
— Ne jouez pas à ce petit jeu avec moi, Rosnam, sans quoi nous allons poursuivre cette conversation au poste.
— Je vous assure, inspecteur, je ne vois pas de qui vous voulez parler.
— Ne vous foutez pas de ma gueule, Rosnam, elle était votre stagiaire depuis la semaine dernière.
— Inspecteur, je suis en place depuis peu, je ne me sens pas encore capable d'encadrer des stagiaires, vous pouvez vérifier avec ma supérieure.
Il mentait, contredisant les propos que Nichols avait tenus la veille. Tout à l'heure, au poste, il allait lui jeter les dossiers du personnel à la gueule et on verrait s'il gardait son air de jeune premier !
— Quelles sont vos fonctions dans ce bureau ?
— Je m’occupe de l’agenda de Miss Nichols, que sa journée se passe au mieux et que je sois à sa disposition pour tout ce qu’elle pourrait exiger.
— Judy Angel faisait partie du personnel, je voudrais revoir son dossier.
— Inspecteur, il n’y a jamais eu de Judy Angel dans l’entreprise.
— Sortez-moi tous les registres du personnel depuis l’année passée, immédiatement.
— Mais, Inspecteur, …
— Tout de suite !

Kirk devenait dingue, il avait retourné tous les dossiers, pas de traces de la gamine. Il avait fouillé le bureau de Rosnam, qui patientait, assis dans le fauteuil visiteur, un sourire au coin des lèvres. Kirk enrageait.
— Tout va pour le mieux, inspecteur ?
La greluche, tout sourire, le toisait du haut de ses Louboutin.
— Vous avez falsifié les dossiers, vous ne vous en tirerez pas comme ça !
— Calmez-vous inspecteur, ce n’est pas bon pour le petit cœur que j’entends battre jusqu’ici !
Elle souriait, triomphante, allumant une cigarette Davidoff qu’elle enficha dans un fume-cigarette en or.
— Vous savez ce qu’il vous dit, mon cœur ? Que je vais vous emmener tous au poste, Dark compris.
Elle eut un mouvement de surprise, puis, retrouvant de sa superbe, elle souffla une longue volute de fumée bleue qui dessina un cercle semblable aux auréoles des anges de l’apocalypse.
— Inspecteur, où est le corps ? Pas de corps, pas de crime !
— Détrompez-vous, Nichols, on condamne pour meurtre sans corps depuis des décennies
— Encore faudrait-il prouver que cette personne, si du moins elle existe, a été membre de notre entreprise !
Elle était trop sûre d’elle, il allait lui faire ravaler ses paroles. Il sortit son portable, les photos du badge, recto verso.
— Je prouverai le corpus delicti avec ceci, Miss Nichols, ça, je l’ai. Et, tant qu’à faire, comment pouvez-vous savoir, affirmer qu’il n’y a pas de corps ?
Les images eurent l’effet d’un coup de poing, Nichols perdit de sa superbe avant de se reprendre.
— Je vous l’ai dit, inspecteur, Monsieur Dark possède un regard acéré sur tout ce qui se passe ici-bas !
— Je veux voir la réceptionniste qui s’occupait de l’accueil hier. Elle a affirmé que Judy Angel avait demandé à bosser avec lui, là !
— Elle ne s’est pas présentée à son poste ce matin
— Il me faut ses coordonnées.
— Je vous les prépare, inspecteur.
Le téléphone se mit à sonner dans le bureau de Nichols, elle se précipita pour décrocher.
— Mais, Monsieur… Bien, Monsieur… Tout de suite, Monsieur, je le fais monter… Inspecteur, Monsieur Dark vous attend, vous et Jordan.

Le huitième étage représentait une unique pièce, monumentale. L’ascenseur ouvrait directement sur cet espace immense, quatre mètres sous plafond au bas mot. Un colossal feu ouvert suspendu trônait en plein centre, trois bons mètres de diamètre, une espèce de coupole soutenue uniquement par un long tube-cheminée qui filait jusqu’aux solives barrant le plafond dans une régularité parfaite. Il ne s’agissait pas de feu artificiel, alimenté par une arrivée de gaz. De véritables bûches, énormes, se consumaient dans un ronronnement loin d’être apaisant. Paradoxalement, la pièce était fraîche, glaciale même, elle rappela à Kirk la température ambiante de la morgue. Pas de meubles comme dans les autres pièces des étages inférieurs, un simple fauteuil ancien, de bois massif semblable à un trône, faisait face au foyer.
Sur la droite, le surplomb de verre qu’avait remarqué Kirk en découvrant le bâtiment de l'extérieur laissait filtrer la lumière du jour au travers de vitres opacifiées. Sur la gauche, un portique à double vantail, majestueux, barrait la route vers un autre espace sur l’arrière de l’édifice. Il était surmonté d’une poutre de pierre noire supportant un énorme dragon ailé en bronze massif. Il semblait monter la garde et interdire le passage aux visiteurs non autorisés.
Il faisait sombre et Kirk dut patienter, que ses yeux s’habituent à cette clarté inhabituelle. Rosnam s’était immédiatement avancé, regard vers le sol, et s’était planté derrière le trône. C’est à ce moment seulement que Kirk remarqua la silhouette assise, révélée aléatoirement par la lueur des flammes.
— Voilà donc l’inspecteur Kirk ! Bien le bonjour.
La voix était grave, éraillée, posée et très sûre d’elle.
— Monsieur Dark, je suppose.
L’homme se leva lentement, il était petit, un mètre septante-cinq maximum, tout de noir vêtu, décontracté, un simple blazer posé sur un t-shirt sans marque, des jeans et des tennis noirs également. Il s’avança vers Kirk, main tendue.
— Appelez-moi Bob
— Pourquoi avez-vous décidé de me rencontrer ?
— J’aime les personnes déterminées, votre détermination transpire des murs de cette bâtisse jusqu’ici, j’ai décidé de vous faciliter la tâche. Posez-moi vos questions.
Kirk comprenait mal le but de la démarche, il devait la jouer serré, ce type était un manipulateur, ça dégoulinait du miel de ses paroles.
— Pourriez-vous m’en dire plus sur le mode de sélection de votre personnel et la manière avec laquelle vous jugez bon d’accorder des promotions, parfois très rapides, à commencer par celle de monsieur Rosnam ici présent ?
— Ah, vous êtes direct, j’aime les gens qui entrent dans le vif du sujet sans préambule.
J’aime modeler mon personnel, trouver les perles rares là où personne ne les remarque, j’aime les redessiner à mon image et leur offrir ce à quoi ils n’imaginaient même pas être destinés. Jordan est l’une de ces personnes avec ce que j’appelle le syndrome VPC.
— Le syndrome VPC ?
— Oui, le syndrome du vilain petit canard. Personne ne voit en eux la beauté de ce noir intense que je magnifie pour les transformer en cygnes majestueux.
Ce gars est complètement barge, c’est une boite de tarés, Kirk en était profondément convaincu.
— Jordan a compris ce qu’il devait abandonner derrière lui pour avancer, il a su éliminer les obstacles sur sa route afin de parvenir à s’ouvrir à mon univers.
— Judy Angel était un obstacle ?
— Judy Angel cherchait à affadir le potentiel de Jordan, à lui faire quitter la formation, à lui faire accepter sa condition de VPC pour mieux y stagner à vie.
— Vous avouez qu’elle était membre du personnel, contrairement à ce qu'affirment lui là et à votre DRH.
— Avouer ? Vous me faites un procès, inspecteur ? Mes collaborateurs vous auraient-ils menti ?
Il se retourne vers Rosnam.
— C'est médiocre de "mal" mentir, c’est tout un art de mentir, Jordan.
Le jeune homme était blême, le regard toujours rivé au sol, silencieux.
— Elle est entrée chez nous, a demandé lors de son entretien d’embauche à travailler pour Jordan. Je l’ai reçue pour finaliser son contrat, pour sa formation en développement personnel. Elle ne convenait pas aux objectifs de la firme, trop pure, trop crédule, trop parfaite, l’impossibilité de lui faire adopter le « gabarit Dark » était flagrante. Je n’ai pas signé son contrat et lui ai demandé de vider les lieux. C’est la raison pour laquelle elle n’apparaît pas dans les registres d’entrée-sortie. Qu’elle ait gardé son badge en souvenir est une chose, que cela prouve quoi que ce soit en est une autre.
— Votre collaboratrice de l’accueil m’a expliqué que mademoiselle Angel avait travaillé une semaine avec Rosnam.
— Elle s’est trompée, sans doute, une petite nouvelle également. De plus, elle manque à l’appel ce matin. Encore quelqu’un sur qui je ne peux pas compter.
Il gardait un calme impressionnant alors que Kirk commençait à être déboussolé par la simple personnalité de Dark. De ce regard noir comme la nuit, des pupilles énormes sans presque trace d’iris. Des yeux qui vous scrutent, vous analysent, vous dévorent de l’intérieur. Il se sentait nu devant la superbe de cet homme.
— Alors qui ment maintenant, vous, Rosnam, Nichols ? Vous semblez offrir une formation professionnelle de mensonge à votre petit protégé, monsieur Dark !
— Voyons inspecteur, dans ce monde, depuis l’éternité des temps, tout n’est qu’une question de balance, de poids et de contrepoids entre le bien et le mal, entre les bons et les méchants, entre le ciel et l’enfer, entre le sel et le sucre, entre les qualités nécessaires pour faire partie d’une entreprise ou d’une autre. Tout est blanc ou noir. Chacun son camp. Mademoiselle Angel ne faisait pas partie du nôtre, nous l’avons éliminée. Ne vous leurrez pas : je parle de son contrat d’emploi. J’en ai connu beaucoup qui ont tenté de venir saper l’entreprise de l’intérieur, malheureusement pour eux, j’ai un flair infaillible.
Il mima un chien qui renifle une piste, sans aucune considération pour la jeune fille décédée. Il ulcérait Kirk.
— Vous l’avez donc éliminée, vous avouez !
— Éliminé qui ? Vous avez un corps ? Des preuves ? Des vidéos ? Un ADN ? Inspecteur, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, elle a voulu travailler pour nous, je n’ai pas accepté sa candidature. C’est aussi simple que ça ! Après, où elle s’est rendue, qui elle a rencontré, bonne ou mauvaise rencontre, ce n’est plus de mon ressort. Je vous l’ai dit, la balance entre le bien et le mal, chaque camp ses défaites.
Il jeta un simple regard sur le feu qui sembla s’embraser plus intensément et les flammes, pousser leurs langues brûlantes jusque dans la cheminée.
— Je n’ai plus rien à vous dire. Vous connaissez le chemin de la sortie, inspecteur.
Cette conversation lui semblait irréelle, illusoire. Ce type paraissait décider du bien et du mal, il donnait l'impression d'avoir choisi le parti de la noirceur extrême. Kirk n’était pas croyant, mais il ressentait comme une épée de glace lui transpercer l’estomac.
Cette conversation avait balayé toutes ses certitudes : une espèce de gourou illuminé qui se prenait pour le sculpteur de ses employés. Ces employés qui paraissaient avoir passé un marché avec lui pour grimper plus vite les échelons alors qu’ils n’étaient rien avant. Il avait l’impression de voir se jouer Faust en temps réel devant lui. Ensuite, cette morte disparue, fondue, ces plumes blanches, ces omoplates arrachées à son corps. C’était impossible, impossible.
Il se retourna vers la sortie et fut tétanisé par ce qu’il n’avait pas remarqué en entrant, sur le mur dans son dos. Une maçonnerie brute, de vieilles pierres patinées par les années formaient une sorte de mur d’enceinte, percé par l’unique porte d’entrée. Des centaines de petits cadres de bois noir y étaient accrochés. Sous la vitre de ceux-ci, une plume blanche et une date calligraphiée d’une encre rouge foncé, semblable à du sang séché. La tête lui tournait, il n’en croyait pas ses yeux.
Il se retourna vers Dark qui avait repris place sur son trône, Rosnam, à genoux devant lui.
— Je ne vous retiens pas, inspecteur !
Comme un automate, il prit le chemin de la sortie. Ouvrant la porte, il remarqua un petit cadre, posé sur un guéridon, attendant sans doute d’être accroché aux côtés des autres. Il contenait également une plume et la date de la découverte du corps de Judy.

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Commento (1)
Pascaln — Le Contemplateur Éphémère 1 giorno fa
Une petite pose café dans le menage du Samedi matin et la bonne idée d'en profiter pour lire un petit truc vite flash... Et là je te lis, et pas vite flash pour le coup tellement je me suis laissé facilement emporté par cet univers que je ne sais pas définir. Finalement 2 cafés plus tard... J'ai adoré. Pour le coup (bis), je regarderai les plumes blanches dans le jardin, bien différemment. Merci d'avoir ainsi accompagné ma pose😉😊. Bon j'y retourne quand même.
Daniel Muriot 3 ore fa
Je me suis dit la même, lire un petit truc vite fait. Sauf que j'ai déjà bu mon café. J'ai fait la grasse matinée jusque 7h30 et je n'ai pas encore commencé à rédiger mon Panodyssey Spark de la semaine.
Je reviendrai terminer ma lecture plus tard. 😉