Chapitre 4.2 - Dans la pampa
La dernière fois que Julienne avait emprunté la ligne du Tramway de la Bigorre, c’était dans l’autre sens, pour se rendre à Lourdes. Oh, elle n’était pas particulièrement croyante, non, mais elle pratiquait comme la plupart de ses congénères. Et puis, il fallait bien tout essayer, n’est-ce pas ?
Son esprit vagabondait, ce jour-là, tandis qu’elle regardait le paysage défiler.
Elle se rappelait la naissance de son premier enfant, à Coronel Dorrego. dans la pampa, au sud des Sierras de Ventana. Adorable poupon, si éveillé, avec ses grands yeux ouverts sur le monde… Il y avait le chemin de fer là-bas. Quelques années avaient suffi pour transformer ce centre agricole en véritable lieu de vie. Toute la province de Buenos Aires, d’ailleurs, s’était développée à toute vitesse.
Mais le baptême avait eu lieu à Coronel Pringles, à l’intérieur des terres, et ils avaient choisi Cyprien comme parrain. Dorrego n’était pas au bord de la mer, mais plus près de la côte que Pringles. Quelle belle époque ils avaient vécue là-bas, tous ensemble, malgré la dureté de la tâche…
Ce premier enfant, ils avaient voulu l’appeler Pierre. En Argentine, c’était Pedro, comme le curé l’avait écrit sur l’acte de baptême. Mais pour elle et Jules, c’était aussi la piedra, comme la première pierre de leur nouvelle vie ; comme la pierre des Pyrénées, aussi, ou le marbre de Campan qui faisait vivre tant de Bagnérais, des marbriers, comme son père, et bien d’autres. « Avec Juliana, plaisantait Jules le jour du baptême, c’est du solide ! »
Manuela était née à Tres Arroyos. Il y avait beaucoup de gens du Nord à Tres Arroyos, des Hollandais, et même des Danois ! Julienne se souvient de l’air de bandonéon que jouait un voisin, originaire d’Allemagne ; de la sonorité de l’instrument et de son caractère si expressif qu’on aurait cru entendre, par moments, le chant plaintif d’une voix humaine. Lui s’appelait Helmut Weissmuller, il était cordonnier, natif de Rhénanie, et gardait au cœur la nostalgie de son pays natal.
L’instrument venait de là-bas, disait-on alors. C’était un marin irlandais, ou anglais peut-être, qui l’avait introduit en Argentine, en l’échangeant, contre une bouteille de whisky, dans un bar de Buenos Aires. Ou pour régler une dette de jeu. On ne savait plus. D’autres disaient que c’était un Suisse, d’autres encore un Brésilien. Quelle importance, après tout ?
Fernando et Tonio étaient nés tous les deux à Coronel Pringles. Là-bas, aussi, la vaste plaine de nature sauvage s’était rapidement transformée en ville en plein essor. Pringles avait même son journal, « Libertad ». Liberté. Comme dans la devise inscrite, maintenant, au fronton de nos édifices publics. Liberté – Égalité – Fraternité. Oui, «Fraternité », c’était bien aussi.
Le jour du baptême de Pierre, en tout cas, tous faisaient de la musique ensemble. Et maintenant, ils s’envoyaient des obus à travers la figure ! Quand tout cela allait-il finir ? En sortirait-on seulement un jour ?
[ Illustration d'après une carte d'Argentine dans le domaine public (issue de The World Factbook) ]
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