Chapitre 5 Partie 1
Nea se réveilla encerclée dans un linceul familier de sueur, les rétines fouettées par des images distordues de son passé.
La respiration chaotique, elle cligna des yeux pour éclaircir sa vision, concentrant son attention sur le plafond blanc qui la surplombait.
Elle resta un long moment immobile, étendue sur le dos, à fixer les aspérités dans les planches de bois peintes, écoutant le silence matinal rythmé par la symphonie entêtante des insectes et des oiseaux. Les dernières vapeurs oniriques de l’opium roulaient encore mollement au milieu de ses pensées. Son corps était moite de sueur, ses jambes nues emberlificotées dans le drap en lin.
Elle se redressa pour s’asseoir au bord de son petit lit, un frisson remontant dans sa nuque quand ses pieds touchèrent les larges dalles en pierre du sol. Son épuisement psychologique courbant ses épaules, elle lança un regard éteint à sa pipe à opium et au paquet entamé acheté à Apiyo deux jours plus tôt, posés sur le tabouret qui lui servait de table de chevet. Elle porta ses mains à son visage, repoussant ses longs cheveux pâles qui tombaient devant sa vision léthargique, frottant ses traits tirés. Elle pressa ses paumes contre ses paupières brûlantes, forçant les dernières images de son cauchemar à se dissiper, jusqu’à ce qu’elle voie apparaître des petites étoiles.
Quand ses battements de cœur revinrent à leur rythme normal, elle prit une longue inspiration et se leva—le mouvement las et automatique. Elle agrippa sa chemise de la veille qui gisait au sol pour se couvrir, avant de repousser le voilage blanc qui servait de porte à sa chambre.
Elle traversa la pièce principale pour aller ouvrir en grand les volets en bois qui servaient de portes. Le soleil déjà brûlant de Karukera plongea par l’ouverture, réchauffant ses mollets et illuminant le désordre ambiant. Nea capta le bout touffu d’une queue rayée noire et grise qui disparaissait dans les fourrés.
— Je t’ai vu, Izoke, elle lança en se détournant.
Elle s’avança dans la cuisine sommaire, repoussant le volet de l’ouverture au-dessus du plan de travail pour le caler avec une épaisse tige de bambou, avant d’attraper une tasse en étain propre sur une étagère à sa droite.
Nea s’était installée dans cette case trois ans plus tôt, à sa démission de son rôle de soldat de la garde royale. L’habitation—un simple rectangle aux murs hauts rehaussés d’un toit à deux pans—menaçait presque de s’effondrer quand elle en avait fait l’acquisition. Elle l’avait retapé grossièrement pendant la première année, juste assez pour pouvoir y vivre à peu près correctement.
Il restait beaucoup à faire, évidemment. Elle avait encore des infiltrations un peu partout, et la plupart des planches en bois de la façade mériteraient d’être changées, mais ça lui allait très bien.
Située au milieu de nulle part, en haut des falaises de Phiri, la case possédait une terrasse couverte assez large qui prenait toute la façade avant, qu’elle avait habillée d’un hamac, d’une table basse et de quelques vieux fauteuils en rotin—sans compter toute une panoplie de bazar qui n’avait de cesse de s’accumuler au fil du temps. Elle y passait la plupart de son temps.
Le jardin foisonnait de bambous, de bougainvilliers, de palmiers, et d’une dizaine d’autres espèces qu’elle laissait évoluer dans une liberté totale, et on pouvait accéder à un bout de plage en contrebas, par un petit sentier escarpé situé au fond, derrière un manguier.
Mais ce qu’elle appréciait le plus, ce qui l’avait poussée à s’installer ici, c’était la tranquillité qui y régnait.
Ici, pas de nuisances citadines ou d’éclats de voix. Seulement la douce musique de la nature dans toute sa solennité. Personne n’empruntait le long chemin qui menait jusque chez elle, en dehors de quelques rares amis, comme Apiyo. Et c’était tout ce qu’elle souhaitait. Qu’on la laisse tranquille.
Nea mélangea ses poudres de gingembre et de curcuma dans sa tasse, avant de récupérer une boîte en métal toute cabossée où elle stockait son sucre de canne. Elle en versa un peu dans la tasse, coupa un citron vert en deux et en pressa une moitié au-dessus de sa mixture, son regard se levant distraitement vers la fenêtre devant elle.
Un museau noir et humide fit sa timide apparition au-dessus du bord inférieur de l’ouverture, reniflant les odeurs discrètes qui émanaient de l’intérieur de la case.
— Salut, toi, lança Nea avec un sourire.
Les yeux du raton laveur apparurent à leur tour, emplis de curiosité, ses pattes griffues s’agrippant au bord de la fenêtre pour se tenir.
Izoke avait plus ou moins élu domicile autour de chez elle, depuis environ un an maintenant. La première fois que Nea l’avait trouvé dans son jardin, il était encore un bébé effrayé et affamé, qui s’était probablement retrouvé sans mère ou perdu loin de sa famille. Nea lui avait donné quelques épluchures et autres morceaux de carcasses qu’elle avait pu trouver, le temps qu’il reprenne du poids et retourne d’où il venait.
Mais Izoke était resté, et Nea avait continué à lui donner à manger. Il n’était ni entièrement sauvage, ni entièrement domestiqué. Il faisait sa vie de raton laveur, passant régulièrement dire bonjour. Parfois, il restait avec Nea sur la terrasse quand elle veillait tard, roulé en boule dans un fauteuil et la surveillant d’un œil brillant et affectueux. C’était une figure familière et divertissante, et ils s’entendaient bien tous les deux.
Un voisin sympa, en somme.
Nea ajouta une pincée de poivre noir moulu dans sa mixture, remplit sa tasse avec de l’eau filtrée, et mélangea le tout une dernière fois. Elle prit une première gorgée en sortant sur sa terrasse pour aller s’installer sur la première marche du perron. Izoke descendit de son promontoire pour la rejoindre, manquant de tomber dans sa précipitation.
Il s’approcha de son petit pas rapide et s’arrêta à côté d’elle, se levant sur ses pattes arrière pour venir poser ses pattes avant sur son épaule. Nea lui donna une caresse distraite entre les oreilles, fixant un point invisible devant elle.
Cela faisait deux jours qu'elle était rentrée d’Iliso.
Après sa nuit avec Cal, elle avait repris la route à l’aube pour éviter au maximum les heures chaudes, arrivant chez elle en fin de matinée. Depuis, elle avait occupé presque tout son temps à se plonger dans les vapeurs fiévreuses de l’opium, enchaînant les états d’éveil et de plénitude.
Elle avait commencé à en prendre depuis deux ans. La première fois, c’était un de ses clients, un pirate des territoires du sud, qui lui en avait donné un peu en plus de son paiement. « Tu vas côtoyer les dieux avec ça ! », avait-il déclaré.
À défaut de voir les dieux, ça avait au moins le mérite de soulager pendant un court instant le vide qui lui dévorait les entrailles. Depuis, ça n'avait été qu’une chasse perpétuelle à ces trop précieuses secondes d’extase. Il n'y avait que pendant ses missions qu'elle s’obligeait à garder l’esprit clair et vif.
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