Φθόνος
Φθόνος
Elle souriait.
Pourtant, personne n’aurait pu s’en rendre compte. Qui a déjà vu une chatte qui sourit ?
Elle souriait face à cette composition parfaite, tout en nuances de jaunes orangés, de bleus pâles et de cette masse rougeoyante initiant toutes les autres couleurs.
Tout était parfait, techniquement réussi, un niveau de perfection travaillé depuis tant et tant de temps.
Certes, la fumée âcre, l’odeur de chairs brûlées restaient une marque de fabrique, mais bon, elle n’avait pas la main mise sur tout le processus artistique. Elle n’avait pas le choix intrinsèque du matériau à utiliser pour exprimer la finalité que son esprit créatif lui imposait.
Elle jeta un dernier regard vers cet idiot, pleurant à genou face à son œuvre.
Pas de souci, il s’en remettrait, comme à chaque fois.
***
Alkênôr s’ennuyait.
Cela faisait un siècle de temps humain qu’il n’avait plus visité la terre. Il s’ennuyait même à en mourir, lui qui ne le pouvait pas, lui le demi-dieu au rabais. Il ne faisait pas partie de l’Olympe, le domaine de ses cousins, mais il n’était pas non plus mortel. Bref, seul le temps, inexorablement lent, tombait goutte par goutte dans la clepsydre en face de lui, rappelant à son esprit ce que signifiait le mot ennui.
Il avait un très mauvais souvenir de son dernier passage auprès des « pantins ».
Il détestait ce terme, utilisé par les cousins, terme qui dénaturait complètement les hommes.
Il les avait côtoyés à de très nombreuses reprises et il les adorait. C’est exact que ses cousins aimaient à les manipuler. Depuis la création des mondes, depuis leur naissance. Cependant, Alkênôr avait appris à les connaître, ils étaient pétris comme une glaise brute. Les Supérieurs leur insufflaient des sentiments, des doutes, des peurs, des faiblesses, de la méchanceté parfois. Ensuite, ils les regardaient se débattre dans la pantomime qu’ils avaient imaginée.
Pourtant, les hommes étaient capables de tant de bonté, d’empathie, d’amour. Et puis leurs femmes… Ah… Alkênôr soupira.
Elles étaient plaisantes, belles, douces et fortes à la fois. Des corps tellement affriolants, chauds, possédant la faculté d’exprimer tant d’érotisme. Pour lui, le sexe était une nourriture divine (il sourit à ce jeu de mots initié par son esprit), une énergie qu’il puisait au cœur des humaines s’offrant à lui. Enfin, elles ne s’offraient pas vraiment. Sa beauté objectivement divine, la puissance érotique qui émanait de l’artéfact qu’était son corps humanoïde les faisaient tomber en pâmoison. Il ne lui restait plus qu’à cueillir les fruits de la récolte.
Pour ces plaisirs offerts, il ne pouvait faire autre chose que d’aider les humains lorsqu’ils frôlaient la catastrophe. Il les aimait tant (enfin leurs femmes), qu’il pouvait bien leur donner un petit coup de pouce quand cela s’avérait nécessaire.
Il se souvenait avoir préservé de nombreuses vies lors du tremblement de terre de San Francisco en 1906.
Puis vint Joan.
Il s’était rendu à Londres pour les Jeux olympiques de 1908. Il devait y rencontrer Thanatos afin de tirer certaines choses au clair. Ce salaud lui pourrissait la vie depuis longtemps et il le soupçonnait d’être à la botte de sa femme… L’officielle. Il avait alors connu Joan, une infirmière de toute beauté. Une perle et sans conteste une fille virtuelle d’Éros tant ses talents étaient inégalables. Il l’avait aimée et elle lui avait apporté tant de puissance qu’il s’était presque senti Olympien. Quelques années plus tard, ils avaient pris le bateau pour rentrer en Amérique. Le Docteur Kenor et sa compagne infirmière. Et puis il y avait eu le naufrage. Le Titanic avait coulé, éventré par un iceberg qui ne pouvait pas se trouver à cet endroit.
Il avait ressenti leurs présences. Elle était là, sous l’eau. Il l’avait perçue, occupée à dévier lentement le bloc de glace, cachée sous la forme d’une baleine. Lyssaîra, son épouse était métamorphe et extrêmement jalouse. Lors du choc, il s’était précipité vers leur cabine. Thanatos l’attendait dans le couloir. Et comme à chaque fois, le dilemme lui était posé : sauver son amour ou sauver un maximum d’hommes, de femmes, d’enfants. Comme à chaque fois, lorsque Lyssaîra découvrait une de ses idylles, tout partait en vrille.
Joan mourut noyée, mais il put sauver un maximum de personnes dans les canots.
Et puis, comme à chaque fois, son amour du moment disparu, Lyssaîra redevenait miel et feu. Cependant, elle ne lui apportait jamais ce que les humaines parvenaient à lui insuffler.
***
Cette puanteur, elle n’en pouvait plus.
Une pestilence innommable, les remugles du mensonge. Elle la connaissait bien, elle vivait accompagnée de ces relents depuis des temps immémoriaux.
Il avait toujours été infidèle, lui préférant ces humaines ridicules, faibles, sans consistance. Elle était déesse, elles n’étaient rien !
De simples petits pantins, attachées à des fils de soies tellement fins qu’une feuille d’acanthe balancée d’un zéphyr aurait pu les trancher net.
Elle lui avait tout donné, pouvait tout lui offrir. Elle était la force, la puissance et la multiplicité. Reine des métamorphes, elle pouvait devenir tout ce qu’il désirait. Il choisissait l’image, la proportion, l’odeur s’il le désirait et elle pouvait s’exécuter pour son seul plaisir.
Mais il préférait les marionnettes insignifiantes, propriétés de l’Olympe.
Nous ne dépendions de personne, nous n’étions pas attachés à l’Olympe, pas de responsabilités, pas d’obligations, pas de droit de décision, et nous étions libres.
Libres de jouer éternellement, de jouir de ces créatures que nous abandonnaient les dieux primaux. Nous n’avions de comptes à rendre à personne tant que nous n’interférions pas dans leurs démarches, leurs choix, leurs plans.
Au début, elle n’avait pas vraiment réagi, même si son attitude, ses mensonges ne pouvaient cacher l’attirance dont il s’imprégnait. Elles étaient insignifiantes et elle pouvait les balayer d’un revers, personne n’aurait soulevé le petit doigt, surtout pas les cousins. Pourtant, elle avait laissé faire.
Et puis, la jalousie avait pris le dessus.
Elle, Lyssaîra, n’allait pas se laisser ridiculiser par ces joujoux débiles, par ce mari trompeur, aveuglé par la fausseté d’un monde créé à l’image des Olympiens. Elle, Lyssaîra, la rancune personnifiée, à la mémoire parfaite et éternelle. Elle n’oublie pas. Elle attend, le temps mortel jouant pour elle.
Alors, oui, patiente, elle attend le moment et appelle son frère de cœur, Thanatos. Elle frappe où cela fait mal et, dans le cas d’Alkênôr, elle sait qu’il choisit toujours la priorité au plus grand nombre.
Il a conscience que c’est elle aux commandes. Pourtant, il est faible et se retrouve à chaque fois face au dilemme, tel Sisyphe poussant son rocher alors qu’il sait déjà qu’il se retrouvera bientôt en bas de la montagne. Sa faiblesse le conduit au sommet et son choix en faveur du plus grand nombre le renvoie inexorablement au pied de celle-ci. Serait-il aussi faible qu’un mortel ou bien la compagnie des mortels l’a-t-elle changé ?
Lyssaîra s’en fichait complètement. Elle le récupérait, une fois sa douleur évacuée et qu’il avait séché ses larmes. Elle le laissait retrouver la sensation du devoir accompli : avoir sauvé nombre d’humains. Ensuite, elle le reconduisait à la maison, au jardin des nymphes, foulant le sol des Hespérides, saluant au passage une Héra souriante, soulagée de retrouver à nouveau sa protégée et son compagnon volage. Alors enfin, Lyssaîra le choyait, le consolait, il était à nouveau à elle seule.
***
Diana était épuisée.
Elle se considérait sportive, en pleine forme. Elle s’aimait, se trouvait bien de sa personne, grande, rousse, des yeux d’un vert de jade, sexy, un canon en fait. Cela mis à part, elle adorait le sexe et se posait souvent la question de connaître la ligne rouge entre « aimer ça » et se définir nymphomane.
Le sexe ne lui faisait pas peur, de l’endurance dans le domaine, elle en avait à revendre, mais là, elle était tombée sur une pile nucléaire. Al était une bête de sexe.
Elle l’avait rencontré lors de l’AEE (l'Adult Entertainment Expo) de Las Vegas.
Il était beau comme un dieu, gentil, attentionné et il savait utiliser ce que la nature généreuse lui avait offert. Cela faisait plus d’un mois qu’elle l’avait rencontré, elle ne savait toujours pas dans quel domaine il bossait, mais elle s’en fichait. Il la couvrait de douceur, de gentillesse, de cadeaux et de foutre. Elle adorait ça. Il était le premier qu’elle n’arrivait pas à user et là, elle, elle était épuisée.
Qu’importe, elle avait enfin trouvé la perle rare, Diana allait faire tout ce qui était en son pouvoir pour garder Al le plus longtemps possible et mieux, pour toujours.
***
Alkênôr ne s’ennuyait plus.
Il avait retrouvé un monde des humains, coloré, brillant, rempli de lumières. Les hommes avaient évolué, s’étaient libérés des carcans qui les emprisonnaient. Ils étaient maintenant ouverts d’esprit, libre d’aller et venir, de penser, de parler, de s’exprimer avec leur corps.
Ce fut l’aspect qui le choquait le plus et qui le ravissait en même temps.
Alors que par le passé, il avait dû faire la cour aux femmes qui l’intéressaient, à cette époque, c’étaient elles-mêmes qui s’offraient dans leur plus simple appareil. Il avait même découvert un rassemblement entièrement consacré au stupre, à la luxure et au sexe, une fête de l’érotisme, totalement ouverte à tous. Il supposait que le cousin Éros y était pour quelque chose.
Lors de ses déambulations coquines dans les allées du casino, il avait fait la connaissance d’une égérie hors du commun. Une humaine qui parvenait à tenir la dragée haute face à ses besoins personnels. Elle était de surcroît d’une beauté phénoménale et il tomba amoureux dès leur première nuit de fornication.
Il l’avait alors suivie dans sa ville d’origine et s’était installé non loin de son appartement dans un quartier nommé Soho d’une ville devenue depuis la dernière fois, tentaculaire. Il n’avait pas reconnu New York lors de son retour et il avait trouvé plaisant de se déplacer dans une machine volante.
Il avait pris le temps de s’inventer une histoire qui tenait la route sans pour autant en révéler de trop. Plus leur histoire prenait de la consistance, plus il profitait des rapports charnels intensifs avec Diana, et plus il recouvrait lui aussi une consistance réelle, de la puissance et les idées claires sur ce qui allait à nouveau se dessiner lorsque Lyssaîra allait partir à sa recherche.
Une encre noire assombrit son regard à cette pensée alors qu’il baisait Diana, essoufflée, en sueur, le corps en exultation. Il devait profiter des moments qui lui étaient offerts, il savait que ceux-ci étaient comptés. Il savait qu’il allait devoir sacrifier cette sublime créature pour sauver ses frères et sœurs mortels, bientôt frappés par une catastrophe quelconque orchestrée de main de maître par une Lyssaîra en rage.
***
Ce débonnaire sans volonté.
Il s’était rendu dans le monde des pantins, pour faire le bien et tirer son coup. Il s’imaginait bienveillant et magnanime, il n’était qu’un faible et elle allait à nouveau le lui rappeler… Dans la douleur.
Il lui avait fallu du temps pour le retrouver. Il s’était bien caché, avait brouillé les pistes. Il n’avait pas, comme par le passé, insufflé aux hommes des suggestions qui auraient pu agrémenter leur vie comme il l’avait fait avec Volta et sa pile électrique.
Il se cachait bien, mais elle l’avait retrouvé ; il allait en baver.
Ils résidaient dans une ville appelée la Cité des Anges, quel paradoxe ! Elle souriait, Los Angeles serait bientôt un brasier, les anges connaîtraient les flammes de l’enfer. Alkênôr ferait face à un dilemme qu’il ne pourrait résoudre : il allait perdre son jouet dans des flammes qu’il ne pourrait combattre. En raison de sa faiblesse, il perdrait et son « amour » et ses humains qu’il appréciait tant.
Elle avait trouvé le pion idéal, Jonathan Rinderknecht, un pantin humain, conducteur de ces choses qu’ils appelaient voiture ou Uber, elle ne comprenait pas trop bien. Elle l’avait séduit, l’avait emmené dans les bois surplombant la ville, lui avait demandé d’allumer un petit feu parce qu’elle avait froid. Thanatos était cette fois accompagné de Borée qui avait déclenché ses vents brutaux et incontrôlables. Le feu s’était propagé, avait embrasé les quartiers, ravagé des milliers d’habitations, jeté à la rue des dizaines de milliers de pantins et en avait tués seulement quatre cent quarante.
Thanatos avait eu du mal à retrouver Alkênôr pour lui proposer le marché habituel. Lorsqu’il le découvrit à genou près d’un corps en flamme, il ressentit une frustration profonde. Il arrivait trop tard pour contempler l’image tragique de celui qui doit prendre une décision, le regard dans le vague. Il s’empressa d’appeler sa commanditaire.
Lyssaîra, se retourna mollement, étira lentement son dos de chatte et quitta cette scène tragique, la plus belle de toutes ses compositions.
Elle allait le laisser digérer puis elle irait le rechercher pour le consoler et lui prouver à nouveau qu’une déesse valait bien mieux qu’une humaine.
***
Diana n’avait pas très bien compris ce qu’il lui était arrivé.
Elle s’était endormie blottie dans les bras de son chéri. Au petit matin, elle s’était réveillée dans un lit à baldaquin drapé de soie blanche. L’air tiède, chargé d’effluves marins caressait son corps nu. Le lit était posé sur une terrasse ornée de mosaïques bleues surplombant un décor de rêve. Une colline en pente douce descendait vers la mer, supportant de-ci de-là de petites maisons chaulées d’un blanc immaculé et coiffées de coupoles bleu vif. L’image de Santorin, qu’elle avait toujours rêvé de visiter.
Un plat de raisins lui faisait de l’œil. Elle avait faim. Un bruissement derrière elle la fit se retourner. Alkênôr s’approcha dans le plus simple appareil, et quel appareil !
***
Son plan avait fonctionné.
Il avait dû la jouer sur le fil du rasoir, Lyssaîra n’était pas née de la dernière pluie. Il avait élaboré son projet calmement, sans précipitation en tentant de parer à toutes les éventualités. Il connaissait Lyssaîra et ses fantasmes destructeurs qui devaient toujours refléter, à ses yeux, une forme d’art. Il savait également qu’elle n’aimait pas se répéter, elle jouait sur l’alternance et la dernière fois, c’était l’eau.
Il lui avait fallu trouver de l’aide, il sollicita donc Dolos et Morphée. Ce cher Dolos, ami de toujours qui lui devait un service. L’illusion qu’il avait crée était parfaite, Lyssaîra et Thanatos étaient tombés dans le panneau, et les avaient crus à Los Angeles. Il y était seul.
Dolos lui décrivit la scène dans un fou-rire.
— Si t’avais vu la gueule à Thanatos quand il est arrivé trop tard pour voir la tienne.
— Et il n’a rien remarqué ?
— Rien du tout, mon ami, il a vu un homme de ta carrure occupé à pleurer sur un corps en feu et pareil pour ta salope de femme. Elle ne s’est pas éternisée sur la scène. Heureusement, j’avais du mal à maintenir l’illusion face à la puissance de sa haine.
Dolos avala d’un trait le gobelet de vin doux et prit congé de son ami.
Alkênôr avait déjà remercié Morphée pour la prise en charge de Diana alors qu’il était occupé à sauver un maximum de vie en danger dans ce brasier insensé.
Ensuite, il avait retrouvé Diana confiée à Cronos dans son fabuleux Jardin des Bienheureux. Il avait accepté qu’ils s’y installent tous les deux à demeure.
Lyssaîra ne les y retrouverait jamais, elle était bannie du Jardin en raison de sa nature négative et dangereuse. Il devait maintenant expliquer la réalité des choses à Diana et profiter de son amour le temps d’une vie de mortelle.
Fin.

Illustration : Cottonbro@pexels (retouche avec The Gimp)

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Line Marsan 32 minuti fa
Original, ce mélange mythe/modernité. Et toujours ta plume agréable à suivre dans tes univers parallèles.
Harold Cath 8 minuti fa
Merci Line. Il s'agit d'une espèce de réminiscence de ma jeunesse, lorsque je créais des backgrounds de personnages de jeux de rôles, relativement dystopiques, puisqu'ils croisaient souvent des personnes réelles ou participaient à des évènements s'étant vraiment produits alors qu'ils évoluaient dans un monde totalement parallèle au nôtre... C'est très amusant et délassant à rédiger. 😋