Chapitre 5 Partie 2
Apiyo avait fini par le découvrir et, après lui avoir hurlé dessus pendant un temps, elle avait forcé Nea à conclure un accord avec elle : Nea ne se fournirait uniquement qu’avec Apiyo et avec personne d’autre (« j’ai pas envie que tu inhales toutes ces saloperies coupées avec on ne sait quoi ! »), et c’est Apiyo qui déciderait des doses—l’idée était de les réduire lentement au fil du temps jusqu’au sevrage complet. Au moins, sa consommation était surveillée, à défaut d’être supprimée totalement.
Nea voyait bien l'inquiétude dans le regard de son amie, à chaque fois qu'elle lui vendait sa dose mensuelle. Elle voyait bien qu’Apiyo doutait de sa véracité à démentir de sa dépendance, alors qu'elle s’y accrochait de plus en plus. Mais c’était la seule chose qui lui permettait de traverser ses nuits sans être entièrement asphyxiée par ses démons. Et même ça, ça ne fonctionnait pas à tous les coups.
Nea prit une gorgée de sa boisson, laissant son regard divaguer jusqu’à un colibri, occupé à voler de fleur en fleur à quelques mètres, alors qu’Izoke commençait une toilette consciencieuse.
Cal ne lui avait pas donné d’autres missions pour le moment, et elle avait clôturé celles qui étaient en cours pendant sa dernière visite sur Iliso. Ce qui voulait dire qu’elle avait quelques jours de tranquillité devant elle, en attendant qu’un client potentiel ou la couronne ne la contacte.
Tu devrais te reposer un peu.
Les mots d’Apiyo lui firent pincer les lèvres.
Elle se rappela presque aussitôt de sa conversation avec Cal, et comment elle-même n’avait pas cru à ses propres paroles quand elle avait soulevé l’idée de prendre quelques jours pour elle.
Elle ne savait pas faire ça. Se reposer. Prendre son temps. Profiter. À chaque fois qu’elle ralentissait l’allure, elle était rattrapée par ses erreurs et son passé.
Non, garder la tête baissée c’était mieux. S’occuper l’esprit et le corps. La distraction dans toutes ses nuances, juste pour ne pas avoir à réfléchir.
Dans son dos, Izoke interrompit sa toilette pour suivre des yeux un mabouya qui passait devant lui, le bout de sa langue rose coincé entre ses petites dents. Le lézard continua sa route pour rejoindre le mur le plus proche, qu’il escalada à toute vitesse pour aller se réfugier dans une fissure en hauteur près de l’auvent en bois, s’abritant de la chaleur plombante pour les heures à venir.
Izoke fixa un moment l’espace où le mabouya avait disparu, avant de reprendre sa toilette—qu'il écourta assez vite pour essayer d’attraper sa queue. À côté de lui, Nea passa silencieusement en revue la liste de choses qu’elle avait à faire.
Il était grand temps de s'occuper de ses armes, et elle avait son filet de pêche à recoudre. Ça lui prendrait une bonne partie de la matinée, et elle pourrait toujours aller pêcher en fin d’après-midi, quand la chaleur serait plus clémente, pour son repas du soir.
Son programme de la journée à peu près en tête, elle termina sa boisson en se préparant à se lever—avant qu’Izoke ne détale à toute vitesse une seconde plus tard, sans aucune raison apparente à première vue.
— Quoi, t’as eu peur de ton ombre ? se moqua gentiment Nea, en le regardant disparaître sous un bougainvillier dans un froissement de feuilles.
Izoke lâcha un grondement depuis sa cachette, ses yeux à peine visibles sous les branches opulentes. Nea pouffa en se détournant, mais elle s’immobilisa presque aussitôt en sentant un froissement dans la tranquillité de l’air. La différence aurait été indiscernable pour n’importe qui.
Pas pour Nea.
Son sixième sens allongea les secondes, décupla l’instant. Du soleil, qui se mit à briller plus fort, aveuglant presque les couleurs vives du jardin. Du vent qui soufflait dans les branches, qui portait l’empreinte olfactive de ses visiteurs. Trois hommes, elle pensa en écoutant l’écho presque silencieux qui lui parvenait du chemin de terre. Des soldats de la garde, vu la lourdeur coordonnée de leurs pas.
S’ils venaient jusque chez elle, ça ne voulait dire qu’une seule chose.
Debout au milieu de sa terrasse, Nea releva la tête vers le dernier virage à l’entrée de sa propriété. Elle n’aimait jamais quand la garde venait la visiter.
Ils apparurent moins d’une minute plus tard, leur tunique beige réfléchissant la lumière vive du soleil qui grimpait toujours dans le ciel bleu. La tortue luth brodée en fil d’or sur leur poitrine brillait de mille feux.
— Commandant Gadiel, s’étonna doucement Nea, en découvrant le visage familier qui ouvrait la voie. Depuis quand les gradés doivent s’acquitter de délivrer des messages ?
— Salut Nea, répondit le soldat, en esquissant un sourire doux et familier.
Gadiel était un garçon grand et élancé, aux épaules larges et aux cheveux lisses, blonds comme les blés, qui tombaient constamment devant ses yeux en mèches indisciplinées. Un autre orphelin, adopté par Karukera, qui avait lui aussi été récupéré par la gouverneure quand il était enfant. Il avait un an de plus que Nea, un visage séduisant aux traits doux et ciselés, et une précision indéfectible au tir à l’arc.
Nea sonda les yeux turquoise de Gadiel, considérant les fragments de douleur sourde et de tristesse qui stagnaient là, son cœur enflant désagréablement dans sa poitrine. Elle dut redresser le menton et pincer les lèvres pour éviter à ses émotions de déborder, papillonnant des cils avant de détourner la tête—affichant une expression de détachement tranquille qu’elle avait perfectionnée au fil des ans.
Gadiel faisait partie de ses rares amis proches, il n’y avait pas encore si longtemps que ça. Quelqu’un qu’elle avait connu pendant ses premières années de la garde, et avec qui elle avait enchaîné un nombre incalculable de missions. Elle ne comptait plus le nombre de fous rires et de discussions qu'ils avaient pu avoir ensemble. C’était quelqu’un qu’elle considérait comme un frère.
Elle se rappelait encore des semaines qui avaient suivi la mort de Zion et de tout le reste, où il était venu habiter chez elle malgré l’insistance qu’elle avait eue à répéter qu’elle allait bien. Il avait passé des nuits entières à la veiller et à la réconforter quand elle se réveillait en hurlant, le visage froissé par les larmes. Il lui avait préparé un repas chaud tous les jours et l’avait forcé à avaler jusqu’à la dernière bouchée. Il avait écouté ses silences et toute la méchanceté qu'elle avait régurgitée dans son deuil, alors que lui-même avait eu du mal à mettre un pied devant l’autre.
Parce que si Nea avait perdu son premier amour ce jour-là, Gadiel, lui, avait perdu son meilleur ami.
Mais elle n’avait pas pu se résoudre à le garder à ses côtés malgré tout, préférant l’éloigner lui aussi, comme tous les autres. Comme un besoin pressant d’effacer tout ce qui était relié de près ou de loin à son passé avec Zion.
Gadiel ne lui en avait jamais voulu. Il l’avait laissée mettre cette distance entre eux, en espérant qu’elle finirait par revenir d’elle-même un jour ou l’autre.
— Comment tu vas ? demanda Gadiel, debout au bas des marches du perron.
Nea éluda sa question d’un haussement d’épaules, avant de désigner du menton le parchemin roulé qu’il tenait entre ses mains, qu’il tripotait du bout des doigts.
— T’as du boulot pour moi ?
Gadiel baissa les yeux sur la lettre scellée, changeant de jambe d’appui. Les deux gardes derrière lui restaient totalement stoïques, malgré la chaleur moite qui tombait sur leur visage déjà en sueur d’avoir marché pour arriver jusqu’ici.
On pouvait faire les trois quarts de la route à cheval pour se rendre sur les hauteurs de Phiri, mais le dernier kilomètre avant la case de Nea était trop étroit et dangereux pour les animaux.
— La gouverneure veut te voir, expliqua Gadiel, en relevant la tête et en lui tendant le parchemin.
Nea haussa un sourcil étonné et curieux, s’approchant pour récupérer la lettre. Elle en brisa le sceau en cire et prit connaissance du message.
Convocation d’urgence. Mission importante.
Elle reporta son attention vers Gadiel, qui l’observait de ce regard si particulier qu’elle lui connaissait—un mélange de douceur et de préoccupation.
Ça lui retournait les tripes à chaque fois qu’il la regardait comme ça.
— Donne-moi dix minutes, le temps de me préparer, elle déclara, avant de tourner les talons.
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