Décembre: Les mots de Lauréline
Décembre: Les mots de Lauréline
Quand il m’a fracassé la tête contre le carrelage de la cuisine, j’ai compris que j’avais échoué à le rendre heureux. Seul un hurlement viscéral s’échappait de mon corps battu. J’ai tant crié que nos voisins se sont interposés et ont prévenu la police. Moi à l'hôpital et lui au commissariat, une nouvelle manche pouvait commencer.
Mélanie m’a rejoint immédiatement lorsque je l'ai prévenue que je ne pourrais assurer mes cours car on refusait de me laisser partir. Elle pleure, me hurle dessus et maudit son nom. En général, j’évite de me plaindre. Comme les voisins, elle ne connaît pas les règles du jeu. Son soutien me réconforte mais se heurte à mes préoccupations sans réponses : comment se passe sa journée ? Et mes collègues, croiront-ils à un autre accident en cours de boxe ? Qu’aurais-je dû faire pour éviter qu’il s’énerve ? Je préfère m’isoler et laisser Mélanie réconforter mes proches et le personnel médical.
Ces toilettes sont convenables. Assise sur l’abattant, je laisse s’effacer lentement de ma mémoire les regards horrifiés et déçus de ceux qui m’ont aidés ce matin. J'ai perdu et ils le savent. Je m’approche du miroir ovale accroché sur le mur. J’y aperçois ma lèvre inférieure fendue et ne remarque cette fois-ci aucune arcade ouverte. Inutile de se dévisager davantage, mon visage est intact, voire bonifié. En palpant mon corps, bosses, contusions et suçons apparaissent sous mes doigts. Lui, qui aime mes grains de beauté, m’en a ajouté des bleus, des plus gros. Il a imprimé sur ma peau ses coups, son amour, ses règles, ses mots: un “ Mon soleil ” au creux de mes reins, un “ Tu ne vaux rien ” encore mordillé à l’oreille.
Je contrôle ! Je boxe depuis l'adolescence et je me moque souvent de son vocabulaire réduit et de son manque d’ambition. Je suis résistante et patiente, il est bon et meurtri. Notre amour n’intéresse que nous. Notre idylle, nos lois. Je dois régler tout ça. À plusieurs reprises, je m’évertue à dire “ il ne m’a pas gravement blessée ” mais ma voix refuse de sortir. Je dois me ressaisir. Je prépare une phrase pour le décrire au policier qui veut m’interroger et les seuls mots qui me viennent sont : monstre, gentleman, ordure, ange, démon, amour, lui, nous, moi. Il est trop tard pour abandonner. Je dois absorber toute sa force pour recevoir son amour. N’est-ce pas là le prix à payer pour un amour inconditionnel, digne d’un conte de fées ?
Je dois retourner dans ma chambre. Ils pourraient s'inquiéter mais surtout ils attendent que je change. Que je coopère. C’est contraire aux règles.
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