Quand les choses ne sont pas comme on croit les voir : "La Fureur de vivre", de Nicholas Ray, 1955
Quand les choses ne sont pas comme on croit les voir : "La Fureur de vivre", de Nicholas Ray, 1955
Qui ignore encore au vingt-et-unième siècle le poids du cinéma dans la culture, dans l'imaginaire et dans l'évolution des idées depuis maintenant 130 ans ?
Le Septième Art, comme tous les autres, témoigne de son époque et reflète l'évolution de la société... autant que ses problèmes.
Dans son histoire, il y a des personnages, des acteurs et des films qui ont durablement marqué l'inconscient collectif.
Mais pas toujours pour les bonnes raisons.
Un cas frappant du genre me semble être le personnage de Jim Stark, interprété par James Dean dans le film "Rebel Without A Cause" ( en français : "La Fureur de vivre") de Nicholas Ray, sorti en 1955.
Depuis 70 ans, Jim Stark incarne aux yeux de nombreux cinéphiles, et même d'autres qui ne connaissent ce film que très imparfaitement, l'archétype même du rebelle.
Certes, le titre original du film oriente déjà les esprits dans ce sens. Le film s'ouvre sur trois jeunes emmenés la nuit dans un commissariat pour ivresse sur la voie publique (Jim), non-respect du couvre-feu (Judy) et abattage de chiots (Jim, dit "Platon"). Les trois héros du film - Jim, Judy et Platon - grandissent soit sans famille (Platon), soit dans des familles oppressives et dysfonctionnelles (Jim et Judy). Le film se déroule au gré de combats à l'arme blanche, de vol de voitures et de compétitions à risques qui ne semblent pas vraiment le fait de jeunes bourgeois bien rangés, bon chic bon genre, bien sous tous rapports. Et pour ne rien oublier, James Dean, l'acteur qui incarne Jim Stark, a lui-même dans le public une image de rebelle bien ancrée dans les esprits - renforcée par sa mort dans la fleur de l'âge dans une voiture au volant de laquelle il faisait de l'excès de vitesse, juste avant la sortie du film en salles d'ailleurs.
À première vue bien superficielle, on nage donc en pleine transgression des règles établies. De là faire de ce film l'histoire d'un rebelle de nature qui se cherche une cause à défendre, une raison de se rebeller, mais qui n'en trouve pas dans son milieu bourgeois relativement aisé de la société américaine de l'après-1945 qui a abandonné tout idéal et où les individus ont abandonné toute prétention d'accrocher leur vie à une étoile - d'un rebelle qui transgresse donc les règles sans vraie raison mais par pur plaisir ou par pulsion aveugle, il n'y avait qu'un pas. On a donc fait de Jim Stark et de ses compagnons les icônes même de l'Adolescence Rebelle Par Nature, voire celles de la rébellion en soi, la Rébellion avec un grand R, la rébellion en tant que force essentielle de la nature appelée à modeler les sociétés. Les icônes, aussi, aussi, pour certains, d'une jeunesse gratuitement rebelle parce qu'elle n'a pas de problèmes, ou pas de vrais problèmes, et que ça la désoriente.
Et pourtant, quand on y regarde d'un peu plus près, on tombe sur des synopsis qui donnent de l'intrigue une image... assez différente du cliché habituel que tout le monde a l'air d'entériner sans se poser d'autres questions.
Selon ces synopsis, le personnage de Jim Stark, en fait, n'a rien d'un rebelle. C'est au contraire au départ quelqu'un de très soumis, quelqu'un de très conforme qui ne demande pas mieux que marcher dans les clous et rentrer dans le rang. C'est quelqu'un qui ne demande qu'une seule chose : s'intégrer à son milieu, et vivre une vie normale au sein d'une famille normale. S'il adopte des comportements apparemment transgressifs, comme des bagarres à l'arme blanche, c'est pour se faire respecter par les autres jeunes de son âge et pour trouver sa place parmi eux. D'ailleurs, Buzz, son adversaire, est un chef de bande, et Jim s'oppose à lui pour défendre une de ses victimes (donc pour rétablir une forme de justice). Il ne cherche pas à défier la police, il ne conteste pas l'autorité, il ne veut pas changer la société. Il reproche plutôt à son père de ne pas incarner l'autorité du chef de famille traditionnel et de se laisser dominer par sa mère, qui, elle, représente plutôt l'autorité sous son jour le plus oppressif. Du côté de Judy, son père n'est pas vraiment un adepte du dialogue et tout ce qu'elle reçoit de lui, ce sont des reproches et des claques - et sa mère ne fait rien pour prendre sa défense. Mais son père cherche aussi à la protéger de Buzz, qui est certes son petit ami mais aussi un chef de bande délinquant et oppressif. D'ailleurs, après la compétition en voitures volées dans laquelle Buzz perd la vie, Jim prend la fuite et se réfugie dans un manoir avec Judy et Platon, celui dont les parents sont aux abonnés absents, et tous les trois jouent à reconstituer entre eux une famille "telle qu'elle devrait être". Mais dès que le gang de Buzz puis la police les y localisent, c'est la débandade, ils y perdent tous leurs moyens et Platon y perd la vie. Et comment se termine le film ? Jim et Judy retrouvent leurs familles respectives, le père de Jim promet de réintégrer son rôle de père et son statut d'homme pour être un modèle pour son fils, et Jim présente Judy à ses parents comme sa petite amie.
Tout cela me paraît finalement bien conformiste pour une histoire de rébellion...
On a affaire, en fait, à trois jeunes qui ne demandent qu'à s'intégrer à leur environnement et à vivre dans des familles fonctionnelles tout ce qu'il y a de plus traditionnel. Leur seule revendication est celle d'un peu plus d'écoute, d'un peu plus de compréhension. Moins de claques, moins de cris et plus de dialogue. Mais leur contestation porte plus sur la forme que sur le fond. Ils n'ont aucune envie de remettre en cause les schémas traditionnels ou de se chercher un autre avenir ailleurs. Au contraire : les schémas familiaux traditionnels, ils ne demandent qu'à les reproduire, et s'ils reprochent une chose à leurs familles, c'est bien de ne pas s'y montrer suffisamment fidèles. Et s'il y a bien une autre chose que Jim Stark reproche à sa famille et particulièrement à sa mère, c'est bien leur perpétuelle fuite vers un ailleurs qui ne leur apporte jamais ce qu'ils recherchent. Lui, ce qu'il veut, c'est rester quelque part, c'est s'établir, c'est s'intégrer et s'enraciner là où il est.
C'est tout cela qui me fait dire que "Rebel Without A Cause" aurait en réalité dû s'intituler "Rebel In Spite Of Himself". "Rebelle malgré lui". "À la recherche de l'intégration".
Dans son film, Nicholas Ray présente, nous dit-on, trois adolescents en pleine crise. Mais en fait, j'y vois trois ados plus fragiles qu'autre chose, dont un - Platon - totalement dépassé par les événements auxquels il se retrouve mêlé, et surtout un autre - Jim Stark - que le monde extérieur, qu'il s'agisse de sa famille ou du milieu dans lequel il cherche à s'intégrer, coince malgré lui dans une posture de rebelle et de révolté qu'il n'a jamais voulu adopter au départ et à laquelle il semble réussir à échapper à la fin du film. J'en vois aussi une troisième - Judy - qui cherche surtout refuge auprès d'un garçon - Jim - qui se fait fort de refaire de son père l'homme qu'il est censé être et de rétablir chez lui une famille fonctionnelle.
Si l'on doit suivre cette analyse, plutôt qu'un archétype de l'ado rebelle, Jim Stark apparaît comme l'exemple de tous ces jeunes qui se sentent piégés par une société soit étrangère, soit en pleine transformation, à laquelle ils ne demandent pas mieux au départ que de s'intégrer sans faire de vagues comme de braves enfants bien comme il faut qu'ils sont à l'origine. Leur vrai problème, c'est que cette société dans laquelle ils doivent vivre et à laquelle ils voudraient tant s'intégrer se révèle être, ou est en train de devenir, tout à fait autre chose que ce qu'on leur en a appris, qu'elle piège leurs propres familles autant qu'eux-mêmes et qu'elle fait éclater tous les modèles et schémas traditionnels qui leur avaient jusqu'alors servi de repères et qu'ils cherchent à rétablir au moins au sein de leurs familles, pour pouvoir retrouver un enracinement au lieu de se laisser projeter dans une éternelle fuite en avant qui leur paraît être un leurre et pas une solution.
Cette société dont les modèles familiaux et autres sont en pleine transformation, si différents de tout ce qu'on leur a toujours appris que les choses devaient être, plonge ces jeunes en plein désarroi. Ce sont les parents absents de Platon, qui le laissent livré à lui-même dans une autonomie qu'il est encore incapable de gérer. C'est le père de Judy qui semble rejeter sa fille, qui l'ignore et dont elle se sent abandonnée, et sa mère qui ne l'aide pas. Ce sont les parents de Jim dont les rôles en matière d'autorité sont inversés par rapport au schéma traditionnel : chez lui, c'est sa mère qui "porte la culotte" et son père n'ose pas s'opposer à elle, manquant ainsi de virilité aux yeux de son fils. C'est la société qui les rejette à répétition malgré tous leurs efforts et qui pousse sa mère à les faire déménager continuellement jusqu'à ce qu'ils trouvent un endroit où "ils n'auront plus d'histoires". (John Steinbeck dirait à ce sujet, il l'écrit d'ailleurs en substance dans "Les Raisins de la colère", qu'il est bon que les femmes aient l'autorité dans la famille une fois qu'il s'agit de gérer le changement, parce qu'elles sont plus adaptables, mais que les hommes sont mieux faits pour exercer l'autorité dans un monde de stabilité et de permanence). C'est la police qui refuse d'écouter Jim et de prendre sa déposition quand il veut se rendre après la mort de Buzz. Ce sont les autres jeunes qui le rejettent, lui, le "petit nouveau" en ville, le "new kid in town", alors même qu'il fait tout pour être un jeune comme les autres. Ce sont les repères familiaux et sociaux qui vacillent et qui fragilisent son assise.
Plutôt que dans les ados rebelles tentés par la délinquance, à l'image de Buzz, dans ceux qui veulent faire la révolution et changer la société, dans ceux qui s'opposent à l'autorité parce que c'est l'autorité dans le but de s'affirmer, dans ceux qui rêvent d'un monde nouveau, ou dans ceux qui veulent fuir vers un ailleurs (naturel ou artificiel, réel, imaginaire ou virtuel) où ils espèrent trouver leur bonheur, je retrouve Jim Stark plutôt dans tous ces jeunes, plutôt conservateurs, migrants ou d'extrême-droite (en réalité, les migrants sont de droite, vous l'a-t-on déjà dit ?), attachés à des repères traditionnels qui vacillent dans un monde qui change, qui se retrouvent ainsi fragilisés, en plein désarroi, et qui cherchent à retrouver l'équilibre du statu quo ante en espérant ravoir de la sorte de la terre bien solide sous leurs pieds pour pouvoir s'enraciner et retrouver la force et la stabilité qu'ils ont perdues et qui leur manquent.
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Sources :
La Fureur de vivre, https://www.iletaitunefoislecinema.com/la-fureur-de-vivre-rebel-without-a-cause/
La Fureur de vivre, https://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=1945.html
La Fureur de vivre, https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Fureur_de_vivre
La Fureur de vivre, https://explicationdefilm.com/2023/12/29/la-fureur-de-vivre/ (très belle analyse)
© Jackie H, 2026
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Texte entièrement rédigé par un être humain
Crédit image : © iletaitunefoislecinema.com
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