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2) b) La “codification” par l’Église de Satan du satanisme et la prétendue impossibilité du satanisme romantique
Non-fiction
Cultura
calendar Pubblicato 25 ago 2026
calendar Aggiornato 25 ago 2026
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2) b) La “codification” par l’Église de Satan du satanisme et la prétendue impossibilité du satanisme romantique

b) La “codification” par l’Église de Satan du satanisme et la prétendue impossibilité du satanisme romantique


Un mème publié sur r/satanism, un subreddit largement acquis aux thèses de l’Église de Satan, par le Révérend Robert Leuthold il y a un an, sous le titre “for those in the back, there is no such thing as "romantic Satanism"”, s’est proposé de réfuter par avance le propos du présent manifeste.

En réalité, il vise certains propos de membres du Temple Satanique et de groupes adjacents, qu’il réunit sous l’étiquette: “neo-romantic Satanism”.

Or, selon lui, ce satanisme néo-romantique ne dit rien de nouveau: donc l’étiquette “neo-” tombe. Il n’est pas réellement lié à la “période” romantique: donc l’étiquette “romantic” tombe. Enfin, il n’est pas sataniste: donc l’étiquette “Satanism” tombe.

Je ne pense pas que ne pas être lié à la “période romantique” (je suppose la fin du XVIIIème siècle et le début du XIXème) suffit à invalider l’étiquette “romantique”, et je soupçonne que le Révérend Leuthold n’est pas un grand expert de l’histoire de l'art ni de celle des idées.

Je viens de soutenir également que le satanisme à la manière du Temple Satanique n’est pas du satanisme romantique, et la première et la troisième parties du présent manifeste détaillent pourquoi je pense qu’un satanisme véritablement romantique est aujourd’hui possible et même souhaitable. Donc je n’y reviens pas.

Je vais répondre ici à la dernière partie de l’argument: le satanisme “néo-romantique” n’est pas du satanisme.

L’Église de Satan soutient que son fondateur, Anton Szandor LaVey (1930-1997) a créé, défini et codifié le satanisme religieux dans la Bible Satanique (1969). Quiconque se reconnaît dans son contenu et le met en application est sataniste. Qui se réclame d’autres conceptions du satanisme n’est pas du tout sataniste. Il n’existe pas de dénominations dans le satanisme. Il y a l’Église de Satan, et des poseurs et des imposteurs comme le Temple Satanique, ou bien d’autres traditions religieuses qui sont amalgamées à tort au satanisme, comme le thélémisme d’Aleister Crowley, ou, plus récemment, le culte de Santa Muerte. Il n’y a pas de “satanisme laveyen”, car c’est un pléonasme: tout sataniste est par définition laveyen ou bien n’est pas du tout sataniste.

Cette affirmation a des implications dont certaines sont d’une absurdité vertigineuse. Ainsi, un prêtre qui adorerait secrètement l’ange déchu Satan, consacrerait puis profanerait des hosties au cours de messes noires blasphématoires, et travaillerait à détruire l’Église catholique et à promouvoir une parodie inversée de son enseignement, à la manière du Canon Docre dans Là-bas de Huysmans ne serait, pour ainsi dire par définition, pas du tout un sataniste mais un “adorateur du diable”, c’est-à-dire quelque chose de tout à fait différent, suivant l’estimation personnelle, jamais réellement argumentée et tout à fait gratuite et arbitraire de l’Église de Satan.

Même les religions les plus formalisées et institutionnalisées ont connu des divergences internes et des réformes. Saint Paul puis les différents Conciles ont apporté des éléments de doctrines et des règles et interdictions qui n’étaient pas tenues par les premiers chrétiens, même ceux qui ont connu directement le Christ. Les profondes réformes introduites par Zoroastre dans le mazdéisme n’ont pas fait pour autant que celui-ci a cessé d’être du mazdéisme. Le christianisme et l’Islam, contrairement au satanisme, sont des religions révélées, avec en principe “un dépot de la foi”, comme disent les catholiques, à préserver, alors que celui-ci se réclame de la science et de l’évolution de la pensée humaine. Il devrait donc y être plus difficile d’y introduire de nouveaux courants et des changements. Pourtant, les deux ont aujourd’hui de nombreuses dénominations différentes, et ont connu de nombreuses réformes dans leurs doctrines et leurs pratiques, alors que l’Église de Satan s’y refuse totalement. L’hindouisme n’a pas cessé d’être l’hindouisme quand l’advaita vedanta y a introduit au VIIIème siècle, sous la pression du bouddhisme, des perspectives philosophiques nouvelles. Tous les véhicules du bouddhisme, au-delà de leurs profondes différences, sont du bouddhisme. Seule l’Église de Satan aurait une doctrine “codifiée” une fois pour toute, alors que son contenu se prête tout particulièrement aux divergences et aux reformulations.

Un de ses membres du nom de Mildon aime à répéter sur les réseaux sociaux que “si tout est du satanisme, alors rien n’est du satanisme”. Certes, mais, d’une part, entre “tout est du satanisme” et “LaVey a codifié le satanisme qui n’a donc pas de dénominations”, il y a un immense fossé qui peut être comblé par d’autres points de vue plus nuancés (et plus convaincants). D’autre part, et quand bien même, ce qui ferait la différence ne serait pas l’antériorité chronologique mais la puissance explicative et la profondeur de la version proposée. Le christianisme de Saint Paul n’en est sans doute pas la version la plus ancienne. Il s’est imposé car il a apporté une interprétation particulièrement satisfaisante pour les esprits de son temps des enseignements et de la vie du Christ.

La version du satanisme proposée par LaVey est-elle si satisfaisante? Il a publié cinq livres:

  1. La Bible Satanique (1969) est composée de quatre parties. Le Livre de Satan est un plagiat bien connu de Might is Right de Ragnar Redbeard. Je suis au courant de l’opinion de certains universitaires suivant laquelle la manière dont Lavey a expurgé certains passages particulièrement racistes, antisémites etc. constituerait un travail éditorial suffisamment élaboré pour échapper à l’accusation de plagiat. Je ne suis pas du tout convaincu, d’autant que LaVey a entretenu de très bonnes relations toute sa vie avec des militants d’extrême-droite, comme le montre par exemple le livre Neo-Nazi Terrorism and Countercultural Fascism: The Origins and Afterlife of James Mason's Siege de Spencer Sunshine (Routledge 2024). Le livre de Lucifer s’apparente à ce qui serait perçu aujourd’hui comme une anthologie de billets de blog, niveau mid tier. Le Livre de Bélial est de loin, à mes yeux, la partie la plus intéressante de ses livres, et en même temps ne me convainc pas. Je pense que de manière générale, les rituels ne fonctionnent pas comme des “chambres de décompression intellectuelle” mais au contraire renforcent les prédispositions aux expériences exceptionnelles et aux visions du monde ésotériques. Le livre de Léviathan, mis à part les hymnes du début, est une lecture parfaitement inutile, et ce n’est pas seulement mon opinion mais celle de praticiens de la magie énochienne, qui est son sujet principal.
  2. La Sorcière Satanique (1971) est une insulte à l’intelligence de ses lecteurs et en particulier de ses lectrices.
  3. Les Rituels Sataniques (1972) sont une prolongation du Livre de Bélial, intéressante mais dispensable, dont les meilleures pages ne sont d’ailleurs pas écrites par LaVey.
  4. Les deux derniers livres de LaVey, Les Carnets du Diable (1992) et Paroles de Satan (1998) sont du même calibre que le Livre de Lucifer, en pire.

La vie de Lavey est-elle plus édifiante et inspirante que des écrits? Inspirante non, édifiante oui, malgré elle.

Donald Werby, un membre de l’instance dirigeante de l’Église de Satan, le Conseil des Neuf, a plaidé coupable en 1990 d’abus sexuels sur des mineurs, pour éviter une condamnation pour viol. Loin de prendre ses distances avec lui, LaVey a continué à profiter de sa fortune, et s’est arrangé pour qu’il rachète sa maison en 1991, afin qu’il puisse continuer à y vivre. Je remarque que la seconde fille de LaVey, est tombée enceinte à l’âge de 13 ans et devient mère à celui de 14. Même en admettant que son fils est né d’une union consentante avec un adolescent de son âge, cela donne une image extrêmement laxiste et peu responsable du comportement de père de LaVey, qui avait épousé sa première femme lorsqu’elle avait 15 ans (avec “l’autorisation de ses parents”) et s’est marié à trois reprises avec des femmes beaucoup plus jeunes que lui. Zeena, dans un texte paru peu après la mort de Lavey (qu’elle se félicite d’avoir provoqué magiquement) a accusé de manière transparente Werby d’avoir violé son fils à l’âge de 4 ans. Elle accuse également Lavey d’avoir menti sur ses compétences de dompteur d’animaux féroces, et de maltraiter ses bêtes domestiques, dont son célèbre lion Togare. LaVey fut contraint par la justice de céder celui-ci au zoo de San Francisco. Dans le livre The Cats of Shambala, l’actrice Tippi Hedren mentionne sa rencontre avec un lion qu’elle appelle Togar, et dont elle décrit le comportement initialement difficile dû aux mauvais traitements infligés par son ancien propriétaire. Il semble qu’il s’agisse bien de Togare.

Lavey semblait enfin beaucoup moins prendre au sérieux sa “religion” que ses disciples actuels. Un article de 2020 de Politico Magazine, intitulé “Satan, the FBI, the Mob—and the Forgotten Plot to Kill Ted Kennedy”, révèle qu’à la suite d’une accusation mensongère d’avoir conspiré pour assassiner un sénateur, LaVey reçu la visite du FBI. Il leur déclara qu’il ne s’intéressait au satanisme que pour l’argent, et que la plupart de ses disciples étaient des “fanatiques, des sectaires et des tordus”. Certes, la visite des forces de l’ordre et les risques qu’elle suggère peut favoriser des comportements de minimisation. Mais tous ces exemples montrent l’absurdité de soutenir que Lavey a “codifié” une fois pour toute le satanisme et qu’on ne peut en proposer de versions alternatives. Au contraire, il est clair que LaVey a gâché le satanisme, et que c’est quasiment un devoir moral, intellectuel et esthétique, pour toute personne qui s’identifie à la lecture de Satan, de renvoyer le satanisme laveyen aux oubliettes de l’histoire et de contribuer à refonder cette religion. Je tiens la médiocrité de Lavey comme partiellement responsable de la séduction opérée par l'Ordre des Neuf Angles depuis plusieurs décennies, que je considère, outre l’abjection de ses idées sur les plans moral et politique, creux et prétentieux d’un point de vue philosophique, mais que la nullité du satanisme laveyen réussit par comparaison à faire apparaître intelligent et profond.

En définitive, comme le Temple Satanique quoique de manière différente, l’Église de Satan prône un satanisme de statu quo, qui vise davantage à confirmer les préjugés et le mode de vie de ses membres qu’à élever leurs perspectives et à changer le monde. En témoignent la parfaitement idiote affirmation de LaVey (qui renverse un propos de Tertullien): “on ne devient pas sataniste; on naît sataniste”, et sa défense d’une société stratifiée et fondée sur un ordre social strict et conservateur. Ce satanisme ne célèbre pas un Satan rebelle et révolutionnaire, mais conservateur et gardien des bons usages sociaux.


Références citées:


“for those in the back, there is no such thing as "romantic Satanism"” https://www.reddit.com/r/satanism/comments/1l8x7t6/for_those_in_the_back_there_is_no_such_thing_as/

Paul Wright, The Crime of Being Poor, part 2, https://wafreepress.org/66/crimeOfBeingPoor.htm

Zeena et Nicholas Schreck, “Anton LaVey, légende et réalité”, https://fr.scribd.com/document/23242703/Anton-LaVey-Legende-et-realite

David Gambacorta, Satan, the FBI, the Mob—and the Forgotten Plot to Kill Ted Kennedy, https://www.politico.com/news/magazine/2020/01/12/fbi-satan-mobplot-kill-ted-kennedy-097180

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