III. Un huit mars à Moscou
Quand le coeur s'envole jusqu'en Russie
La formule de l’agence était simple et bien rodée : l’homme sélectionnait une ou deux femmes à qui, parallèlement, on envoyait les photographies et le curriculum vitae du prétendant. Celle-ci n’avait rien à payer et pouvait, d’elle-même, mettre fin à une correspondance platonique à peine commencée. C’était bien elle qui, gage de sérieux et de sécurité, avait l’emprise sur la suite à donner à cette relation épistolaire. Je m’imposai donc de choisir une personne sur des critères plus ou moins judicieux mais qui, pensais-je, étaient susceptibles de nous rapprocher : même âge, situation sociale équivalente, centres d’intérêt à peu près identiques… Afin de m’octroyer toutes les chances de trouver l’âme sœur, je consultai les profils de jeunes célibataires asiatiques et africaines. Pour être honnête, les caractéristiques physiques m’importaient peu, tant ces femmes rivalisaient de charme, d’élégance, de beauté.
Ainsi, dans les jours puis les mois qui suivirent, j’entretins une relation par messagerie électronique avec une correspondante d’origine biélorusse, vivant à Moscou. Deux ou trois fois par semaine, nous échangions, en anglais, quelques banalités du quotidien afin de mieux nous connaître. Ne disposant pas d’un ordinateur dans mon appartement melunais, je lui répondais sur mon lieu de travail — fâcheux désagrément que j’évitais autant que possible — ou depuis un internet café. Il fallait se montrer assidu dans les messages, car, nul n’était dupe, une même femme pouvait maintenir une relation à distance avec plusieurs prétendants à la fois. Puis, durant le mois de février 2004, ma correspondante m’expliqua que, le 8 mars étant — à ma grande surprise — jour férié en Russie, elle pourrait profiter d’un long week-end de repos. Sautant sur l’occasion, ou mon cœur abusé y voyant une opportunité manifeste de se rencontrer enfin, je lui proposai de me déplacer jusqu’à Moscou !
En fait, j’avais hésité avant de lui en parler : les réticences étaient multiples ! Tout d’abord, une petite appréhension m’étreignit à l’idée de me rendre dans un pays où je ne connaissais ni la langue, ni les coutumes, ni l’alphabet en vigueur. Puis, très vite, mes préjugés de capitaliste occidental moyen, envers la lointaine et mystérieuse Russie, resurgirent de plein fouet : les méchants communistes de la guerre froide, l’anarchie sociale, les militaires, les bombes atomiques, la mafia, les crimes quotidiens, les goulags, l’alcool, le climat polaire, la neige toute l’année, les ours enragés, les maladies (les fameux virusses !), le chikungunya, la peste noire peut-être, que sais-je encore ?! Et j’avais beau me rendre régulièrement à Paris, Moscou, c’était autre chose : six fois plus d’habitants ! Il fallait en outre que j’y réservasse un hôtel et que j’y vécusse seul pendant plusieurs jours ! Aurais-je assez d’argent pour le vol international, la pension, le séjour et offrir un petit cadeau de France ? Aurais-je assez de temps pour toutes les démarches nécessaires : visa, billets d’avion, demande des journées de congé ? Autant de procédures inédites, donc angoissantes pour moi. Et puis, n’était-ce pas plutôt à l’homme d’inviter la femme en France ? N’allait-elle pas considérer ma proposition pour de la précipitation voire de la muflerie ? Étais-je en train de me fourvoyer, de faire avorter dans l’œuf mon voyage avant même qu’il ne commençât ? Bref, ce n’était peut-être pas une si bonne idée, cette excursion du 8 mars…
À ma grande surprise, ma correspondante accepta ! Quoique sa réponse se fît attendre, je reçus son accord comme un gage d’encouragement et de confiance mutuelle naissante : un cœur à prendre est toujours prompt à se leurrer. Oui, je me sentis pousser des ailes de Cupidon pour voler au secours de cette demoiselle en détresse affective ! Bien que je pusse accomplir toutes les formalités préalables en temps et en heure, mon inquiétude concernant mon séjour en Russie ne disparaissait pas. Allons, j’avais trente-deux ans, que diable ! J’avais pris soin d’acheter un petit lexique franco-russe mais je pouvais parler anglais sans réelle difficulté, ma carte bancaire avait gonflé d’au moins six cents euros, j’avais un plan de la ville repérant l’aéroport, le métro, les bus, l’hôtel… Tout était prêt pour passer un inoubliable séjour en Russie, pour vivre un huit mars à Moscou !
Qui me rendrait visite avec soif ou dédain :
Pitié, ne rendez pas ma Muse furieuse
En vous appropriant les fruits de mon jardin !
Venez vous imprégner d’une douce atmosphère,
Goûtez sans retenue à mon émotion,
Mais sachez que jamais je ne laisserai faire
Si vous vous en prenez à ma création !
Ne me dérobez rien, soyez sincère, honnête
En respectant toujours le travail du poète.
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