Histoire d'un rêve
Message posthume à Roger Frison-Roche,
Cher Roger,
J'avais 20 ans lorsque j'ai écrit cette nouvelle. Vous m'avez fait l'immense honneur, vous mon idole, dont je dévorais les livres depuis mon enfance, de la lire et de m'envoyer la lettre ci-dessous.
Ce que vous ne saviez pas - et que vous ne sauriez jamais - c'est combien votre petit mot deviendrait prophétique, trente ans plus tard...
J'aurais aimé vous le dire, autour d'un verre, dans un café de Chamonix. Mais il était déjà bien trop tard.
Alors je vous envoie mon message à travers les nuages. Merci Roger pour ces encouragements qui ont soutenu ma vocation littéraire et pour cette prédiction réalisée...

La nouvelle de mes 20 ans
Réaliser son rêve ? À qui cela est-il donné ? Il doit y avoir des élections pour cela dans le ciel ; nous sommes tous candidats à notre insu ; les anges votent.
Victor Hugo
Oui, lecteur, c’est l’histoire d’un rêve. Un rêve « de gosse », comme on dit familièrement. Ô lecteur, pardonnez-moi mes imperfections et mes digressions ; c’est mon cœur que je couche, là, sur le papier.
Voilà, je l’ai rencontrée à cinq ans et je l’ai aimée tout de suite, pour toujours, avec la fougue passionnée de ceux que le sort empêche de rencontrer souvent leur bien-aimée. Je l’ai aimée parce qu’elle est toujours là au rendez-vous, fidèle, avec ses cimes étincelantes, ses sapins sombres, ses fleurs colorées et odorantes, ses torrents, ses rochers, et mille autres attraits. Parce que, chaque jour de beau temps, elle m’offre tout l’or rougeoyant de son coucher de soleil.
Ah, bah, me direz-vous, ce n’est qu’un amas sans âme, en somme, le mélange plus ou moins complexe de molécules organiques et minérales. Vous auriez tort. La montagne est bien plus que cela. On peut tout y trouver : la gentiane et l’edelweiss, le bouquetin agile, la volonté qui sommeille en nous ; et même, le soir, très haut, en regardant l’horizon, on peut apercevoir l’éternité…
J’étais donc une petite fille que chaque période de vacances ramenait vers les sommets et chaque printemps vers la célèbre et magnifique vallée de Chamonix. Je m’asseyais dans l’herbe, devant le chalet, et suivais la course d’un petit lézard kaki sur le muret, guettais l’apparition furtive d’un écureuil et contemplais « mes montagnes ». Pendant que le torrent sautait joyeusement de rocher en rocher, que le vent soulevait mes cheveux, là-haut, derrière le gros dos rond du dôme du Goûter, le mont Blanc passait juste le bout de son nez, comme pour me narguer, pour me donner envie d’y aller voir de plus près.
Mon rêve est né ainsi. Comme une chimère qui, peu à peu, a pris forme au long des années.
J’ai d’abord découvert le ski, c’est-à-dire ces multitudes de chutes décourageantes et fatigantes, ces appels pathétiques qu’on lance aux frère et sœur impitoyables qui, là-bas, glissent sur leurs spatules avec aisance. Et puis, plus tard, la fierté d’une descente réussie, de la fatigue vaincue, des progrès accomplis.
Un jour, entre deux rangées de sapins qui penchaient leurs branches alourdies de neige et laissaient filtrer un doux rayon de soleil, j’ai aussi découvert la griserie de la solitude. Non pas celle qui désole la veuve ou le délaissé, non pas la solitude morale qui détruit, mais la solitude physique qui régénère. D’ailleurs, je n’étais pas seule. J’entendais le glissement de mes skis, l’enfoncement régulier des bâtons et le léger bruissement de la brise dans les branches. Le cœur gonflé de tant de beauté, je regardais de tous mes yeux. La montagne, ma vieille complice, dévoilait ses merveilles pour moi seule. Elle m’ouvrait les bras.
La randonnée, la « vraie », je ne l’ai pratiquée que beaucoup plus tard, à quinze ans. Par « vraie » randonnée, j’entends celle qui dure toute la journée, voire plusieurs jours, et qui vous emmène loin des sentiers encombrés.
Que le promeneur du dimanche ou le vacancier fatigué me pardonnent si je préfère le sifflement des marmottes aux bruyantes exclamations, les chaussures de marche aux hauts talons.
Auparavant, ma famille appartenait d’ailleurs aux « promeneurs » et nous ne nous aventurions que rarement hors des circuits courts, célèbres et fréquentés. Lors de ces excursions, je remarquais parfois, au pique-nique, en mâchant mon sandwich, un petit sommet environnant dont l’insolente domination et l’attirante proximité me fascinaient. Après de nombreuses recommandations de mes parents, je me dirigeais vers lui, obstinée, malgré les fausses apparences du relief qui, traîtreusement, cache un creux derrière une bosse et, insensiblement, recule le but choisi. Mais le pied posé sur le sommet, me demandant quelquefois, un peu inquiète, comment en redescendre, j’étais fière d’une fierté immense et stupide, futile et merveilleuse. Je me sentais l’héroïne solitaire d’un roman d’aventures inventé par ma fertile imagination enfantine. Il n’était pas rare que, sur mon chemin, je rencontrasse un magnifique parterre de myrtilles inviolé. Mon inutile quête de victoire prenait alors une utilité gastronomique : toute la famille revenait le lendemain, sacs à la main, pour une précieuse cueillette, prometteuse de délicieuses tartes et confitures.
Donc, à quinze ans, je découvrais la randonnée et, avec elle, la souffrance : les dents qu’on serre, les jambes lourdes, le souffle court. Et l’inflexibilité de celui qui, là, devant, connaît le chemin, ses détours et ses pièges ; celui que l’on maudit secrètement tout en sachant, au fond, qu’il a raison et qu’on a besoin de lui. Qu’en annihilant sa volonté à la sienne, on découvre la vraie volonté, celle qui, plus forte que le découragement et la fatigue, permet de réaliser ses rêves. La randonnée, c’est le cours préparatoire de la haute montagne. On y apprend à dépasser ses propres limites, ou plutôt, à dépasser les limites que l’on croit avoir, pour se rendre compte que les vraies sont beaucoup plus loin.
Que d’enrichissements n’ai-je pas tirés de ce nouveau pas vers la montagne ! D’abord, les merveilleux paysages traversés, variant sans cesse, mais toujours plus beaux, les petits lacs d’altitude, à l’eau glacée, où se reflètent les rocs et les glaciers ; parfois, au détour d’un sentier, une marmotte surprise qui vous fixe un instant avant de disparaître dans son terrier, un chamois peureux qui file, quelques dizaines de mètres en dessous de vous en déclenchant une petite avalanche de cailloux ; la gentiane printanière, frêle et bleue, et, un jour de chance, une touffe d’edelweiss ; puis le premier coucher en refuge, nuit sans sommeil, trop excitée par l’inconnu et l’altitude ; le premier réveil dans le froid du petit matin…
En somme, si l’on compare la montagne au château enchanté d’un roi, j’en avais d’abord visité le jardin, puis le vestibule. Émerveillée et curieuse, je brûlais d’en découvrir la salle de bal : la haute montagne.
Mes parents, un peu inquiets de ce dernier pas, plus dangereux à leurs yeux, hésitaient. Puis il fut décidé que la clé de la « salle de bal » serait une mention au baccalauréat. J’avais trop attendu cette occasion pour ne pas la saisir.
Ainsi, fin juillet, mon diplôme en poche, je retrouvais « ma » vallée de Chamonix, « mon » village, le centre de vacances de mon enfance, ses odeurs, ses planchers de bois qui grincent sous les pas, son accueil chaleureux et mes souvenirs. À travers la brume du passé retentissaient les cris joyeux d’une petite fille qui, avec ses amis, construisait des cabanes et des barrages sur le torrent… La nostalgie n’est pas l’apanage de la vieillesse… Je retrouvais aussi, passant toujours le bout de son nez, le mont Blanc. Mais il ne me narguait plus, il m’appelait. Et je savais qu’un jour ou l’autre, je répondrais à son appel.
On a tant banalisé le mont Blanc qu’on l’a presque démystifié. Pourtant, pour moi, il est toujours resté celui de mon rêve, celui de Jacques Balmat et de Frison-Roche, et ni les sprinters qui l’accomplissent en trois heures ni les jeunes cadres dynamiques en mal de sensations ne pourront rien contre cela… Lui n’a pas changé : ses neiges sont toujours aussi blanches, sa beauté est restée intacte ainsi que celle des sommets environnants.
Mais, avant de m’attaquer au toit de l’Europe, je devais acquérir de l’expérience et jauger mes capacités physiques. Je me souviendrai toujours de cette première impression, en haut de l’arête de l’aiguille du Midi, au départ de ma première course. Tout à coup, le vocabulaire devenait inutile. C’était le ravissement total qui s’emparait de chaque cellule de mon être ; un ravissement qui m’envahit chaque fois que je franchis la porte de ce paradis des neiges éternelles, là-haut, au-dessus de trois mille mètres.
Si, avant de le connaître, mon amour de la montagne eût pu s’étioler (ce qui est fort peu probable), c’est maintenant tout à fait impossible. Je suis enchaînée à jamais à ce monde de là-haut, si peu semblable au monde d’en bas, d’où on revient des étoiles plein les yeux, comme au sortir d’une salle de cinéma lorsque le film était très beau. On regarde de toutes ses forces pour jouir pleinement de l’instant présent, trop court, tellement court… Pour garder ces images en soi pendant toute une année de grisaille à venir, où les jours seront partagés entre la douceur du souvenir et celle de l’espérance.
Au soir de mon premier « quatre mille », je savais mon rêve à portée de main ; qu’un à deux ans plus tard, je poserais le pied au sommet du Mont-Blanc. Je savais aussi qu’il faudrait, pour cela, que j’aille au bout de moi-même, au bout de ma volonté et que j’aurais besoin de la sienne, à lui, le guide qui m’y emmènerait pour surmonter mes instants de faiblesse.
Le guide qui m’y emmènerait… À sommet exceptionnel, je désirais un guide exceptionnel. Ceci peut paraître utopique et enfantin, mais, lorsqu’on touche à la réalisation de son rêve, on souhaite que celle-ci soit parfaite. Je désirais qu’il soit sympathique et drôle, mais avec quelque chose de grave et de responsable, qu’il y ait entre nous une étincelle de complicité, de camaraderie, de sincérité, qui me fasse oublier la nécessaire, mais cruelle relation d’argent qui nous lierait. En somme, je souhaitais que son sourire ne fût pas commercial, sa gentillesse intéressée. De plus, oserais-je l’avouer, je l’espérais jeune et beau. Un vrai héros de roman…
« Lui », je l’ai rencontré l’année dernière, lors d’une école de glace. Ô lecteur, je pourrais vous expliquer toutes les raisons de mon choix, je pourrais vous décrire en détail toutes les facettes de sa personnalité qui m’ont séduite. Mais un je-ne-sais-quoi me retient. La pudeur, sans doute… Je peux juste vous confier qu’il correspond en tous points à la description que j’ai tracée ci-dessus.
Cette année est l’année de mes vingt ans. Je voulais de toute mon âme qu’elle soit aussi celle du Mont-Blanc. Il arrive parfois que les rêves se réalisent…
Ainsi, un jour de la fin août, comme deux ans plus tôt, je me suis trouvée en haut de l’arête neigeuse de l’aiguille du Midi. Le soleil matinal illuminait les cimes de son or flamboyant, donnant au paysage une splendeur presque irréelle. À mes côtés, comme compagne de cordée, la meilleure et seule amie véritable amie que j’aie jamais eue, et, comme guide, « lui »… Cette ascension serait donc le sacre de l’amitié et du bonheur.
Plus tard, m’appliquant à faire un pas, puis encore un pas, sans trop regarder vers le haut, afin de ne pas me décourager en constatant le chemin encore à parcourir, malgré l’intensité de l’effort et de la fatigue accumulée, malgré le vent violent qui envoyait sur mes joues des milliers de griffantes particules de glace, une joie indescriptible m’habitait. Une immense fierté aussi…
Là-haut, assise dans la neige, abritée du vent un peu en dessous du sommet, où nous n’avions pu rester longtemps, chassés par les rafales, j’ai vécu l’un des plus beaux moments de mon existence.
Jusqu’à l’horizon, se dressaient de toutes parts une multitude de sommets et nous les dominions tous… Et quelle merveilleuse impression d’être assise sur les pentes de son rêve !
Le soir, tandis que le soleil nous présentait le feu d’artifice de son coucher, adossée au mur du refuge des « Grands Mulets » et savourant ma victoire, j’ai fait un autre rêve…
Ô lecteur, je vous laisse deviner lequel…
J’ai dû trop lire Frison-Roche…
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Commento (2)
Bernard Zirnhelt 1 ora fa
Tu nous fais voyager avec toi. Ton rêve devient le nôtre, ta quête notre Graal.
Une belle aventure tellement bien racontée.
Alexandre Leforestier 14 ore fa
Absolument sublime !
Premier de cordée reste mon livre cathédrale, celui qui façonne l'âme de ma plume.
Je vous propose de mettre en bannière de page principale cette publication.
Si c'est OK pour vous, pourriez-vous m'envoyer en HD une photographe de la lettre de Roger pour tenter faire une belle bannière... ? à info@panodyssey.com