Mine d'or (Ch2)
Ami lecteur, j'espère que tu es
toujours là, si c'est le cas, avant de
reprendre mon histoire, je te le
rappelle.
Je suis un stylo, je suis une
réincarnation, je suis réel et je vis.
Étant donné que mon histoire se lie
à un personnage principal, nous
appellerons le jeune homme,
« Sébastien ».
Sébastien, âge de 19 ans, était assis
sur un tabouret au fond du
comptoir, j'avais eu le privilège ,
grâce à la mode à ne plus être dans
une poche mais dans une sacoche en
bandoulière, l'intérieur était chaud
et confortable, Mr Calepin gris était
toujours à mes côtés.
Sébastien lisait le journal, la serveuse
lui mit le café sur le comptoir et elle lui
glissa un petit mot sur un morceau de
papier.
Sébastien fut surpris de cet intérêt à son
égard, il se sentait abîmé.
La fierté venant lui chatouiller son ego
il dégaina son stylo, il me sortit de la
sacoche, comme un sabre de son étui.
J'ai passé l'après midi à échanger des
petits mots de questions et de réponses
J'ai essayé tout simplement de
transmettre à mon interlocuteur , le
plaisir d'écrire sans retenue.
Je voulais que Sébastien soit conscient de
ce bien-être, dans ses mains, j'étais
comme un dauphin dans l’océan
pacifique .
Au plus, j'évacuais, sa peine, je liquéfiais
mon encre, je répandais sur ces
brouillons mon intégrité, cette
communication était magique.
A chaque mot que je déposais , les deux
visages de tes semblables rayonnaient de
joie, de bonheur, de passion.
J'en avais sûrement trop fait dès
leur première rencontre . Au fil du
temps Sébastien n'avait plus la même
raison, au plus la relation de ces deux
individus était proche et au moins
Sébastien me partageait son temps.
J'étais à ses cotés, je devais presque
caresser son ego dans le bon sens, même
avec moi le partage perdait son sens .
Il devenait bien trop amoureux.
Je me souviens de ce jour, il me serra fort
dans la paume de sa main et il me posa
délicatement dans cette boite verte ,
c'était son coffre à souvenir, je faisais
partie de ses pensées du passé. Jusqu'à là,
tout se résumait à un carton à chaussures
A l'intérieur, je n'étais pas seul,
il y avait une lettre, que moi-même avait
coloriée pour sa mère, il y avait quelques
photographies de ses idoles sportives,
quelques billets d’événements, des clichés
des membres de sa famille, une photo du
domaine, des textes de son frère qui était
désormais un engagé militaire, et il y
avait même un briquet.
A quelques choses près , j'étais dans une
soupière , sauf que ce lieu à ses yeux était
plus respectable.
Deux jours que j'étais plongé dans le noir
absolu, me semblait-il car j'avais déjà
bien du mal à me faire une notion de
temps.
J'entendis un téléphone :
« Comment vas tu » Sébastien disait à son
frère.
« bien et toi ?
-ça va nous avons bien aménagé
- tu es heureux alors ?
- oh oui ! Et tu sais un jour , je partirai à
la montagne , écrire des livres .
- c'est tout le mal que je te souhaite. »
termina son frère.
D'entendre ces mots me laissa une lueur,
un espoir.
Je ne savais pas si cette boite allait
devenir mon cercueil ou mon recueil.
Je me sentais pris au piège, je perdais de
vue ma vocation, J'essayais de garder
mon encre froide. Je m'armais de
patience, l'attente finissait par être
interminable.
Pas la moindre lueur était percevable
j'étais en train de perdre mon corps, cette
forme cylindrique et longue, cette
enveloppe qui permettait à mon âme de
véhiculer. Il n'y avait plus de mots, j'étais
en pleine famine. Mon corps raide et
droit sécha laissant aucune espérance,
mon âme dans le silence ne quitta pas la
boite et mon corps céda, il n'était plus
fonctionnel.
Des mois, des années, aucune idée, j'étais
en hibernation, dans un coma profond,
une mort cérébrale, mon artère fémorale
bouchée, j'étais condamné.
Une lumière fut si intense que je ne
pouvais pas la regarder, comme un
nuage, elle se dissipa doucement, des
formes commençaient à apparaître, ma
vision mon regard n'étaient plus
positionnés dans le même angle de vue,
je ne discernais plus de l'intérieur, mais
de l'extérieur, le voile évaporé, je vis
Sébastien assis devant une table basse, un
endroit, un lieu, que je ne connaissais
pas, la boite à souvenir était face à lui.
Je le regardais soulever le couvercle, il
avait ouvert la boite, de là haut, la masse
corporelle, mon outil de téléportation
était allongé et inerte, je vis Sébastien le
saisir, il le sortit et le mit devant lui, il
était en train de l'entamer de l'avant .
Mon corps subissait des coups de scalpels
délicats pour ne laisser aucune balafre.
Il sortit mon artère principale, j'étais en
pleine chirurgie...
En salle de réveil, j'ouvris un œil, mon
âme avait repris sa place dans son corps
céleste. Le premier visage fut celui de
Sébastien, le temps avait laissé des traces,
cinq , voir six années étaient passés.
Sébastien était un homme.
Ma tenue en main avait été repensée, ma
mine luisante était en argent, deux
simples mots m'avaient permis de me
rétablir.
J'avais calligraphié sur un répertoire nu
et vierge :
« Marche ou crée ».
Nous étions dans un petit cabanon
provençal, une grande prairie verte, des
lapins, des poules, des pieds de tomates,
un hamac.
Une trentaine de mètres carrés, une
nécessité pour vivre raisonnablement.
Un confort, un environnement, ouvert
vers la nature,
Sébastien ne portait plus la souffrance
comme quand je l'avais laissé.
Il avait grandi et savait désormais la
modérer. J'étais ravi, je n'étais pas seul a
avoir fait peau neuve.
Nous avions besoin de nous retrouver, je
ne voulais pas rattraper le passé, cela
aurait été une perte de temps, on devait
se nouer au présent, être en vie comme
vivre l'instant. Ma place était dorénavant
dans cette poche à hauteur de cœur, A
l'air libre et contre sa poitrine.
Boum......Boum......Boum , son rythme
cardiaque avait évolué, lent et fort à la
fois. Nous sommes montés dans une
petite citadine grise, elle n'avait pas plus
de quatre chevaux, il n'y avait plus cette
basse vibrante, mais un fond musical de
variété française.
Nous avons pris un petit morceau
d'autoroute et une route de campagne,
nous avons traversé quelques villages
provençaux et nous nous sommes arrêtés
devant un office notarial
Quelques minutes en salle d'attente et j'ai
vu arrivé la serveuse, ses traits de visages
étaient tirés, elle avait maigri, elle me
laissa l'impression d'une femme
dépressive. Nous sommes rentrés dans le
bureau du notaire, il était tout en verre et
il était préférable de l'ordonner, car de
l'extérieur, on pouvait voir tout son
intérieur. C'est des détails comme cela
qui parfois raisonnent l'esprit de tes
semblables. Son visage neutre et
impassible Sébastien me prit entre ses
doigts et il grava un acte de vente d'une
calligraphie chinoise affirmée d'un point
pour la clôturer. Je constatais que j'avais
changé sa signature. Je ne savais pas si
Sébastien avait de la rancœur, mais nous
sommes partis, sans un regard et sans un
mot à l'égard de la serveuse. Nous avons
pris la route et sommes allés dans un
nouveau dépôt, il n'y avait plus les
mêmes employés ni les mêmes
employeurs.
Sébastien récupéra une voiture de
fonction, j'étais toujours dans cette poche
proche du cœur, je ressentais toutes les
émotions de Sébastien à travers
l'alternance de son battement . Je
l'accompagnais très souvent dans ses
déplacements, je constatais que Sébastien
passait de longue journée avec des
tournevis, des clés et des pinces entre les
mains.
Après chaque intervention, sur ma
nouvelle silhouette aérodynamique, ses
doigts pleins de graisses glissaient.
J'étais moi aussi tributaire de ses journées
de travailleur. Je devais établir des bons,
des factures, des devis, malgré la
douceur, de ses doigts lubrifiés, sur ma
peau, je ressentais aucune vibration,
aucun, plaisir à tacher ses feuilles. Il n'y
avait aucune créativité, comme
beaucoup des tiens nous marchions.
En fin de journée, nous sommes rentrés
au cabanon, il me déposa à côté de nos
échanges de la veille, il prit une douche
et mangea une assiette de tomate, huile
d'olive. Sébastien éteignit la télévision , le
téléphone, il rangea les télécommandes,
j'étais seul avec lui capable de le
télé-porter
Les premières lignes que nous avions
partagées étaient :
Lecteur !
Écoute bien, écoute le silence.
Le silence n'est pas sans bruit.
C'est tellement rare que je puisse
l'écouter, mais quand il est là, il est bon
de l'entendre.
Après les journées sans intérêt, je passais
des nuits à chercher sa vérité.
Sébastien partait à la rencontre de son
être, la forme de mes mots calquait son
soi et il était libre de constater le reflet de
son ego
La nuit fut courte , je n'étais pas bien
réveillé, Sébastien les mains pleines
d'outils, on devait assumer notre journée.
Vers 9 h , nous avons rangé la voiture à
l'entrée du port de la ville, Sébastien se
rendit sur le côté du port prêt à
embarquer dans un ferry-boat.
« mais où allons-nous ? Sébastien n'a pas
d'outils » . Je m'interrogeais.
Après cette petite traversée sympathique,
direction en piéton, le palais de justice,
Dans le grand hall, nombreux étaient tes
semblables. Je vis arriver encore la
serveuse, elle dit bonjour à Sébastien sans
aucune bise , sans aucun touché de
mains, ses traits de visage étaient moins
tirés, nous sommes rentrés dans un
bureau, la hauteur de plafond était
énorme. Entrelacé dans ses doigts huileux
Sébastien signa son divorce.
A la sortie du tribunal, son ex-femme, le
regarda est dit :
« tu as le temps de boire un café ? »
« non , j'ai le ferry à prendre » répliqua
Sébastien .
Sur le bateau, le cœur de Sébastien
ralentissait comme s'il faisait en sorte
d'être en paix avec lui-même.
J'étais administrateur la journée, je
devenais créateur les nuits tombées. A
cette époque Sébastien et moi passions
des nuits courtes, au point de rater
quelques matinées d'embauches .
Sébastien avait tendance à me laisser seul
au cabanon les week-ends. Je ne savais
pas où il allait, mais j'avais ma petite idée.
Avec ma mine d'argent, j'ai passé de long
mois, à tracer les contours de l'ego de
Sébastien.
Je répandais une écriture zen, où les
pleins et les vides, les rires et les pleurs,
où les contraires s’emboîtaient pour ne
faire qu'un. J'exprimais une sensibilité,
celle de l'immédiateté, de la quotidienneté
et de l'instantané.
« Marche ou crée » fut un véritable
brouillon, nous étions trop généreux dans
notre créativité et n'étions pas
suffisamment justes.
Sébastien avait partagé cette œuvre avec
quelques intimes, le sentiment des siens
pouvait se résumer en trois mots :
« Bof, c'est bien, continues », ce n'était
pas une critique littéraire, mais une
réalité.
Ce partage avait assoupi l'esprit de
Sébastien, il pouvait regarder derrière, le
passé ne le blessait plus.
Je n'avais vraiment pas envie d'arrêter ma
créativité, j'avais encore de l'encre en
réserve.
Ce week-end là , il me garda avec lui,
nous avons fait deux heures de route en
direction des montagnes du sud-est. Le
temps bien ensoleillé, nous nous sommes
rendus dans une agence immobilière.
J'ai paraphé l'achat d'un appartement et
nous nous sommes baladés deux jours en
montagne, contre sa poitrine, je m'y
projetais déjà.
Boum Boum......Boum Boum.....Boum
Boum
De retour au cabanon, nous avons écrit
une lettre de démission et Sébastien la
remit à son employeur dès le lendemain
matin.
J'attendais impatiemment la fin de son
préavis, quelques mois et nous posions
nos affaires à la montagne.
De savoir que j'allais écrire jour et nuit
pour une quête de bien être, j'étais une
plume épanouie.
Mais , plus, les semaines à la montagne
passaient, et moins je trouvais ma place.
Sur le bureau à côté d'un ordinateur, je
regardais Sébastien créer en tapotant sur
un clavier, je devenais un preneur de
notes, j'étais un stylo inassouvi.
Le numérique était une évidence, il avait
pris une place si importante que dans
l'esprit des tiens, il devenait déjà un
consommable.
Cette nouvelle communication de tes
semblables faisait de nous, les stylos, une
race en voie de disparition, la seule
chance que j'étais sûr d'obtenir, je devais
rester proche de Sébastien pour
demeurer une espèce protégée. Avec ma
mine d'argent, même si je n'étais pas seul,
j'avais tout de même participé à la lignée
de sa créativité, « Brin de recueil »
naissait et il était suivie de « l'éveil
d'écrire ».
Une année que j'ai partagée seulement à
mi-temps.
Je me contentais de ça, car je voyais bien
Sébastien qui constatait que l'écriture
devait être réinventée.
Il ne s'agissait plus d'être écrivain
hors pair ni d'être un écrivain en herbe.
Le clavier ne pouvait pas lui offrir ma
fluidité, Sébastien devait encore prendre
en maturité, pour se rendre compte des
capacités de ma mine.
Même si la communication avait déjà
varié, je détenais dans mon encrier le
secret d'une lecture populaire, Sébastien
avait l'esprit et l'idée, mais sans moi entre
ses mains, il était parasité.
Une année au cœur des saisons et des
montagnes était passée, notre créativité
avait donné un sens à la vie de Sébastien,
il a toujours eu cela en lui, mais j'avais été
jusqu'à là comme une baguette magique.
A chaque aphorisme frappé, d'un coup de
baguette, j'éclairais sa foi et il faisait le
plein d'essence, et je parle bien ici d'une
essence qui est la nature intime d'un être
ou d'une chose.
Je regardais le modernisme prendre toute
la place, prêt à exterminer tous les miens,
un tsunami coréen, une espèce qui
partage le même principe d'échanges et
de communication que moi. Pouvait-elle
m'effacer de la toile ?
J'étais aussi tactile, mais pas de la même
manière.
C'était déplorable de le voir créer sans
moi
Malgré la magie, Sébastien manquait
d'échange, l'absence d'une épaule
féminine demeurait pesante, Sébastien
me mit de côté dans un bel étui nappé de
velours, un peu comme un cercueil.
Sébastien avait besoin de reconstruire, de
bâtir, un amour. Écrire ne suffisait plus à
Sébastien. Quand j'ai vu rentrer cette
jeune femme dans l'appartement, il était
préférable pour moi de rentrer en
méditation, allongé dans cet étui, je
devais laisser Sébastien aimer.
Fin du chapitre « Deux »
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