LE NABOB HONGROIS - Mor Jokai - Traduction intégrale
LE NABOB HONGROIS
Egy magyar nábob
MÓR JÓKAI
(1825–1904)
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Traduit du hongrois par
SÉBASTIEN TERNISIEN
Première traduction française intégrale
2026
TABLE DES MATIÈRES
Préface du traducteur
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Chapitre I– Un original de 1822
Chapitre II– Marché sur la peau d’un homme vivant
Chapitre III– Au tombeau de Rousseau
Chapitre IV– Les Jeunes Géants
Chapitre V– La carrière d’une artiste célèbre
Chapitre VI– La bataille théâtrale
Chapitre VII– Chataquéla
Chapitre VIII– Le roi de la Pentecôte
Chapitre IX– 1825
Chapitre X– La malédiction d’une famille
Chapitre XI– Le tentateur dans l’église
Chapitre XII– Saldirt (Payé)
Chapitre XIII– La fête onomastique du nabob
Chapitre XIV– Un revirement inattendu
Chapitre XV– Le chasseur pris à son propre piège
Chapitre XVI– La rencontre
Chapitre XVII– Une institution nationale
Chapitre XVIII– Pauvre femme !
Chapitre XIX– L’amie
Chapitre XX– La fête
Chapitre XXI– La chasse
Chapitre XXII– Le calvaire
Chapitre XXIII– L’espion
Chapitre XXIV– Éclat au-dehors, nuit au-dedans
Chapitre XXV– Une tentative périlleuse
Chapitre XXVI– Découvertes désagréables
Chapitre XXVII– Kárpáthy Zoltán
Chapitre XXVIII– Visiteurs secrets
Chapitre XXIX– Le testament
Chapitre XXX– Les adieux
Chapitre XXXI– La langue du monde
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Postface de 1858 – Dernier mot
Postface de 1893 – La genèse du Nabob hongrois
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Index des personnages
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Glossaire
PRÉFACE DU TRADUCTEUR
En 1854, lorsque parut « Egy magyar nábob », la Hongrie gisait écrasée sous la botte autrichienne. La révolution de 1848 avait échoué dans le sang, les héros étaient tombés ou exilés, la censure impériale régnait sans partage. Mór Jókai, jeune écrivain de vingt-neuf ans qui avait combattu aux côtés des révolutionnaires, se réfugia dans la seule arme qui lui restait : la littérature.
« Le Nabob hongrois » devint un phénomène. Sous ses dehors de roman d’aventures, duels à l’aube, intrigues amoureuses, complots politiques, l’œuvre portait une charge subversive : la dénonciation d’une noblesse magyare frivole, divisée, incapable de s’unir pour défendre sa nation.
Une seule version française existait jusqu’ici : celle de P.-D. Dandely et Mlle Dandely, parue à Bruxelles en 1860 sous le titre « Un Nabab hongrois ». Mais il s’agissait d’une « imitation libre », non d’une traduction fidèle.
Cent soixante-six ans plus tard, voici enfin la première traduction française intégrale : les trente et un chapitres, les deux postfaces de l’auteur (1858 et 1893), toute la verve de Jókai.
Bienvenue dans la Hongrie romantique des années 1820.
Sébastien Ternisien
Bérat, Février 2026
Chapitre I
Un original de 1822
Un temps affreux, tempétueux, régnait dehors sur la puszta [1]. Le ciel était couvert, la terre boueuse, la pluie tombait depuis deux semaines comme si c’eût été un ordre divin [2] ; tous les ruisseaux avaient débordé ; des roseaux poussaient à la place des blés ; les cigognes labouraient ; les canards nichaient au milieu du précieux maïs.
– L’orage a commencé le jour de la Saint-Médard, ça va durer quarante jours comme ça, et si ça continue, je me demande bien qui sera ce Noé capable de sauver hommes et bêtes de ce déluge partiel.
Cette triste remarque était le fait du noble Bús Péter [3], que le destin cruel avait condamné à se quereller avec les voyageurs sur la digue de la Croix, dans le comitat de Szabolcs, en sa qualité de tenancier de l’auberge du Törikszakad [4].
Le Törikszakad était un bel abri sur la digue de la Croix, où Bús Péter officiait comme aubergiste. Cette honorable maison ne devait pas son nom à ses ancêtres, mais l’avait acquis par ses propres mérites : car pour l’atteindre, il fallait bien que quelque chose se casse ou se rompe.
Surtout par un temps aussi charmant, quand s’ouvraient les écluses du ciel et qu’elles rappelaient à l’homme combien il eût mieux valu que ce fussent celles de la terre qui fonctionnassent. Alors l’eau stagnait des deux côtés de la digue, la détrempant jusqu’au fond, si bien que le malheureux qui s’y engageait y vieillissait sur place, ou en ressortait avec sa charrette sur le dos.
Le soir commençait à tomber. Bús Péter rentrait des champs à cheval, marmonnant entre ses dents, car il avait la flemme d’ôter sa pipe de sa bouche pour parler. Cette pipe semblait avoir été inventée pour que l’homme eût de quoi se boucher la bouche et jurât moins.
– Le foin, le diable l’a emporté avec la meule ! Le blé est couché par terre, tout ira au diable. La foudre s’est abattue sur toute l’exploitation !
Car l’aubergiste de la puszta ne vivait pas de la vente du vin, mais de l’agriculture ; pour lui, le métier d’aubergiste n’était qu’une sinécure.
Tandis qu’il ruminait ainsi, une silhouette féminine indistincte – difficile de dire au premier coup d’œil si c’était son épouse ou sa servante – lui montra l’autre bout de la digue, celui qui menait vers la Tisza :
– N’est-ce pas un carrosse qui arrive là-bas ?
– Il ne manquerait plus que ça, que la foudre nous amène des clients maintenant ! grommela Bús Péter sans même regarder.
Puis il entra dans la cuisine étendre sa pelisse trempée devant le fourneau, continuant à marmonner :
– Je ne sais même pas où nous trouverons du pain si le nôtre vient à manquer. Et moi, je ne jeûnerai pour personne.
Finalement, il jeta tout de même un coup d’œil par la fenêtre, en essuya la buée, et aperçut au loin un carrosse tiré par quatre chevaux de poste qui pataugeait sur la digue. D’un geste rassurant de la main dans sa direction, il dit avec soulagement :
Celui-là n’arrivera pas AUJOURD’HUI.
Sur ce, il s’assit devant le portail et, la pipe de travers dans la bouche, contempla d’un air bienheureux les quatre chevaux qui se damnaient avec leur voiture sur la longue digue. Le lourd véhicule, sur ses hauts ressorts, bondissait si haut qu’il manquait de se renverser, mais deux hommes le retenaient de chaque côté ; à chaque cahot, l’un puis l’autre s’appuyait sur les marchepieds, et quand enfin une roue s’enfonçait jusqu’à l’essieu et que les quatre chevaux s’arrêtaient net, ils s’époumonaient après les bêtes, puis, avec pioche et gourdin, ils déterraient et soulevaient la roue, grattaient la boue compacte des rayons, et repartaient avec d’autant plus de fierté pour quelques pas encore.
Bús Péter observait le malheur d’autrui avec la mine d’un vrai croyant en la prédestination. Les cris et les claquements de fouet lui parvenaient parfois aux oreilles, mais il s’en moquait bien. Il avait pourtant quatre bons chevaux avec lesquels, s’il était allé au secours du voyageur, il l’aurait tiré de la boue en un clin d’œil. Mais à quoi bon ? Si le livre des destins avait décrété que ce carrosse parviendrait à l’auberge sain et sauf, il y parviendrait de toute façon ; et s’il était écrit qu’il devait s’enliser dans la boue et y passer la nuit, il fallait que cela advînt, et ce serait dommage de barrer les voies de la Providence.
Finalement, le carrosse s’enfonça bel et bien de ses quatre roues en plein milieu de la digue, impossible de le faire avancer ni reculer.
Les hommes s’étaient enroués, harnais et traits avaient cédé, les chevaux s’étaient couchés dans la boue, et la nuit tombait doucement. Bús Péter tapa le culot de sa pipe dans sa paume, le cœur léger. Dieu merci, pas de client aujourd’hui. Son âme se réjouit en rentrant par le portail et en apercevant la remise vide où se chamaillaient gaiement les volailles rassemblées pour la nuit. Il se coucha aussitôt avec toute sa maisonnée, car la chandelle coûte cher – il éteignit même le feu. Et là, vautré sur sa pelisse, tirant sur sa pipe mourante, il méditait sur la sottise qu’il y avait à se mettre en route par un temps pareil.
… Tandis que Bús Péter dormait paisiblement dans le Seigneur, le danger approchait de sa maison par un autre côté : celui de Nyíregyháza. De ce côté-là, il n’y avait pas de digue, et l’eau circulait librement, montant et descendant à sa guise. L’étranger qui s’aventurait dans ce marécage pouvait faire son testament, car il y périrait. En revanche, ceux qui connaissaient les secrets du terrain s’y déplaçaient plus aisément que sur la route construite ; il existait même des cochers, anciens brigands de la région, qui avaient si bien appris tous les méandres des creux et des bosses qu’ils les traversaient de nuit avec n’importe quel carrosse.
Minuit devait approcher, car les coqs du Törikszakad commençaient à chanter les uns après les autres, quand une lueur apparut sur le marécage. Douze cavaliers arrivaient, torches enflammées à la main, encadrant un carrosse et un chariot.
Le chariot ouvrait la marche, le carrosse suivait : ainsi, si le premier tombait dans un trou, le second pouvait en tirer la leçon et l’éviter.
Les hommes aux torches portaient tous un uniforme singulier : bonnets à plumet de crin blanc, dolmans rouges à galons jaunes, recouverts d’une peau de loup contre la pluie battante. À la selle de chacun étaient accrochés une hache et deux pistolets. Jusqu’à la ceinture, la tenue était présentable ; mais en dessous venait un court pantalon de toile à franges qui ne s’accordait guère avec le dolman écarlate.
Examinons maintenant le chariot. Quatre bons petits chevaux trapus y étaient attelés, dont les crinières flottaient presque dans l’eau. Un vieux cocher à face de brigand tenait les rênes. Le brave homme dormait, car ses chevaux connaissaient le chemin, et il ne se réveillait que lorsqu’on lui secouait les guides ; alors il leur cinglait un bon coup de fouet et se remettait à grommeler.
À l’intérieur du chariot, la disposition était fort curieuse : bien que la banquette arrière parût libre, deux hommes à l’allure douteuse étaient assis sur celle de devant, dos au cocher. Qui étaient-ils ? Impossible à dire au premier abord, car ils étaient si bien emmitouflés dans leurs houppelandes, capuchons rabattus sur la tête, qu’on ne distinguait aucun visage humain ; de plus, ils dormaient profondément. Leurs têtes ballottaient de droite à gauche, et ce n’est que de temps en temps que l’un ou l’autre se redressait en sursaut – quand ils se cognaient au montant ou l’un contre l’autre – comme pour déclarer avec détermination : « Cette fois, je ne dors plus ! » avant de se rendormir l’instant d’après.
– Le fond du chariot était couvert d’une couverture dont les bosses laissaient deviner qu’elle cachait toutes sortes de choses. Parfois, la couverture remuait à l’arrière, donnant à croire qu’un être vivant devait s’y trouver, en l’honneur duquel les deux messieurs avaient pris la moins bonne place. Finalement, après une longue lutte, le mystérieux individu émergea de sous la couverture et passa la tête à l’air libre : c’était un magnifique lévrier. C’était donc à lui que revenait la préséance ! Et il semblait le savoir. Il se redressa sur ses deux pattes arrière, bâilla majestueusement, se gratta ses nobles oreilles de ses longues pattes, secoua le collier à chaîne d’acier cliquetant autour de son cou, et comme un taon impertinent cherchait à lier connaissance avec lui, il engagea avec l’insecte une grande dispute, claquant des mâchoires pour l’attraper. Lassé de ce divertissement, il porta son attention sur ses compagnons endormis et, d’humeur joueuse, leva la patte pour caresser le visage du plus grand des deux hommes qui somnolait en dodelinant. Celui-ci grommela :
Que Votre Respectabilité cesse de plaisanter !
Passons maintenant au carrosse.
Cinq chevaux de pur-sang y étaient attelés, secouant fièrement leurs harnais chamarrés : deux au timon, trois devant, chacun portant au cou une clochette pour que les voyageurs venant en sens inverse entendent le bruit de loin et puissent s’écarter.
Sur le siège, un vieux cocher en pelisse fourrée avait pour seule consigne de ne jamais, sous aucun prétexte, regarder en arrière vers le carrosse, sous peine d’être abattu sur-le-champ.
Mais comme nous ne craignons pas d’être fusillés, jetons un coup d’œil à l’intérieur.
Sous la capote était assis un homme d’un certain âge, emmitouflé jusqu’au cou dans une pelisse de loup, un grand bonnet d’astrakan enfoncé jusqu’aux yeux.
On ne voyait de lui que son visage, mais ses traits et ses yeux avaient quelque chose d’étrangement saisissant. Une âme égarée semblait habiter ces yeux – peut-être destinée à de grandes idées, mais que le destin, l’entourage, l’abandon avaient poussée à chercher l’extraordinaire dans les petitesses. Maintenant, c’était comme s’il s’émerveillait de lui-même, tant son regard pouvait être fixe. Le visage était gras mais sans couleur, les traits nobles mais déformés en angles bizarres ; ces sourcils broussailleux, cette moustache négligée produisaient au premier abord une impression repoussante. Pourtant, à le regarder plus longtemps, on finissait par s’accommoder de chaque trait ; surtout quand il fermait les yeux et que le sommeil lissait ses contours tourmentés : alors ce visage prenait une expression de vieux patriarche qui faisait penser à son propre père. Mais ce qui le rendait plus frappant encore, c’était cette circonstance singulière : deux jeunes paysannes étaient assises de chaque côté de lui, serrées contre lui. Deux filles aux joues roses dont l’expression sérieuse, voire soucieuse, laissait deviner qu’elles n’avaient pas été placées là par simple caprice.
Le vieil homme avait froid dans cette nuit humide et fraîche ; la pelisse de loup ne parvenait pas à réchauffer son corps. C’est pourquoi on avait placé près de lui ces deux jeunes paysannes, afin que le magnétisme vital de leur jeunesse communiquât un peu de chaleur à ses organes défaillants.
Cet homme avait vécu trop vite ; il avait cessé de vivre avant de mourir, si bien qu’il n’était plus qu’une âme errante, engourdie, insensible, qui ne reprenait vie que lorsqu’un nouveau stimulant, une nouvelle ivresse, une idée folle, bizarre, extraordinaire, un désir, une pensée le tiraient de sa léthargie.
C’était justement ce qui l’avait fait sortir de son château lointain en pleine nuit : il n’avait pu fermer l’œil de la nuit, rien ne lui procurait de joie. Finalement, il avait eu l’idée d’aller chercher querelle à l’aubergiste du Törikszakad : il s’accrocherait avec lui coûte que coûte. D’ailleurs, celui-ci serait certainement de mauvaise humeur d’avoir été réveillé et jurerait quand on lui demanderait à manger et à boire, ce pour quoi il le ferait rosser par ses hajdú [5]s. L’aubergiste était noble ; toute cette farce coûterait quelques milliers de forints, mais le divertissement en valait la peine.
C’est pourquoi il avait réveillé ses hommes, fait atteler, allumer des torches, et s’était mis en route au milieu de la nuit avec douze hajdús à travers le marécage sans chemin, emportant tout ce qu’il fallait pour le festin qui suivrait la farce, sans oublier les trois personnes qui le divertissaient le plus et qui voyageaient dans l’autre chariot : son lévrier préféré, le bouffon tzigane et le poète parasite, tous trois bien installés ensemble.
C’est ainsi que le groupe bizarre avançait dans la nuit de tempête, chevaux piaffants, torches crépitantes, à travers la plaine inondée, en direction du Törikszakad dont le grand toit se dressait au loin sur une colline comme un château, agrandi par l’illusion de la vision nocturne.
À l’arrivée, l’ordre fut donné à l’un des hajdús de réveiller l’aubergiste et de lui parler per kend [6].
Ceux qui connaissent la langue hongroise savent que cette forme de tutoiement n’est guère flatteuse, et que l’employer envers un noble, fût-il aubergiste, constitue une véritable injure.
Or, le noble Bús Péter était réputé pour ne pas se faire prier quand il s’agissait de grossièreté : rien n’était plus facile à obtenir de lui qu’une bordée d’injures. Un regard de travers suffisait à le faire chercher querelle, et si le visage de quelqu’un ne lui plaisait pas, ou si l’on osait discuter ce qu’il disait, ou encore si l’on omettait de l’appeler « Monsieur » en s’adressant à lui, il vous mettait dehors si violemment qu’on aurait cru n’être jamais entré. Quant à l’audace de le tutoyer grossièrement, un seul avait osé le faire : deux étudiants de Patak aux jambes rapides, qui ne durent leur salut qu’au fait de s’être cachés dans les joncs, car il les avait poursuivis à cheval, bien décidé à les embrocher avec sa fourche.
– C’est donc ce brave homme qu’un hajdú réveilla en ces termes, tambourinant comme un païen à sa fenêtre :
Lève-toi, et vite, l’aubergiste ! Sors de là, et au service, tout de suite !
Bús Péter bondit hors de son lit comme si on l’en avait versé. Il attrapa sa hache et, dans sa fureur, entra dans l’armoire au lieu de franchir la porte de la cuisine.
Cependant, en jetant un coup d’œil par la fenêtre et en apercevant tous ces serviteurs étincelants qui illuminaient la maison de leurs torches, il comprit aussitôt à qui il avait affaire. Il remarqua qu’on cherchait à le provoquer pour s’amuser, et décida qu’il ne se fâcherait justement pas.
Il raccrocha proprement sa hache au clou, enfonça son bonnet de mouton sur sa tête, jeta sa pelisse sur ses épaules et sortit dans la cour.
– Les visiteurs étaient déjà tous sous l’auvent ; au centre, entouré de ses hajdús, le grand seigneur lui-même, dans une longue attila boutonnée d’or descendant jusqu’aux genoux, la tête légèrement rejetée en arrière à cause de sa corpulence, s’appuyant sur une grande canne à pommeau d’or. C’est alors seulement qu’on voyait combien cette expression moqueuse et querelleuse seyait mal à son visage, dont elle défigurait les traits joviaux.
Approche ! cria-t-il à l’aubergiste d’une voix forcée et perçante. Ouvre-nous des chambres et prépare un festin ! Du vin, du tokay [7] et du ménesi ! Du faisan, des artichauts et des queues d’écrevisses !
– L’aubergiste ôta humblement son bonnet et le tint à la main, puis répondit avec un grand calme :
Dieu vous bénisse chez nous, Monseigneur. Je suis à votre service pour tout ce que vous avez commandé ; je dois seulement vous demander pardon de n’avoir ni tokay ni ménesi, mes faisans ne sont pas encore engraissés, et les écrevisses, comme vous pouvez le constater, se sont toutes noyées dans l’inondation – à moins que Monseigneur n’ait la bonté de me confier ces douze écrevisses-ci pour ma cuisine.
C’était une allusion aux uniformes écarlates des hajdús, et la plaisanterie détourna aussitôt l’attention du grand seigneur. Il apprécia que l’aubergiste osât badiner avec lui. Il ne s’y attendait pas, et cela l’amusa encore davantage.
– Entre-temps, le bouffon tzigane avança son visage noir, qui aurait rivalisé avec n’importe quel Maure, et, découvrant ses deux rangées de dents blanches à l’intention de l’aubergiste, se mit à énumérer sur ses doigts ce dont il avait besoin :
– Moi, je ne veux rien d’autre qu’un plat d’œufs de colibri, du beurre de biche allaitante et de la gelée de cartilage de sterlet. Je ne vis jamais d’autre chose.
– Dommage pour un estomac si délicat – dit Bús Péter. Je vous sers plutôt un petit rôti de tzigane.
Ah, mais je proteste ! s’écria le bouffon. C’est ma parenté, on ne peut pas la faire rôtir !
– Le grand seigneur se mit à rire de ces plaisanteries insipides ; c’était là qu’il trouvait son amusement, et le fait que l’aubergiste eût deviné son goût acheva de le mettre de bonne humeur.
– Alors, que peux-tu servir à tes hôtes ? poursuivit-il la discussion.
Tout, Monseigneur. Seulement, ce que j’avais est fini, ce que j’aurai est loin, et ce que j’aurais n’existe pas.
– Le grand seigneur fut si charmé par cette périphrase du néant qu’il éclata de rire et voulut la faire immortaliser.
Où est Gyárfás [8] ? Où se cache le poète ? cria-t-il en tous sens – alors que le bonhomme se tenait juste à côté de lui, les mains croisées dans le dos, contemplant d’un air maussade toute cette scène de son visage maigre, sec et tanné. Allons, Gyárfás, vite ! Faites-nous un vers sur cette auberge où l’on ne trouve rien à manger.
Maître Gyárfás fronça les sourcils, remonta sa lèvre jusqu’au nez, et, se tapotant le front du bout du doigt, improvisa ce distique :
Si tu n’as rien apporté, ton assiette restera vide ;
– Ici règne un jeûne éternel, même le Turc n’y réside.
– Qu’est-ce que c’est que ce charabia ? Quel rapport entre cette auberge et le Turc ?
– Un grand rapport – répondit calmement Gyárfás. Puisque le Turc doit manger pour avancer, et qu’ici on ne lui donne rien à manger, le vers est parfait.
– Du chêne entre les cornes ! commenta le grand seigneur.
– Puis, comme s’il venait d’apercevoir quelque chose, il s’adressa de nouveau à l’aubergiste :
– Avez-vous des souris ?
– Elles ne m’appartiennent pas, car je ne suis que fermier ici, mais il y en a suffisamment, et si l’une ou l’autre disparaît, je n’ai pas à en rendre compte à l’intendant.
– Eh bien, faites-nous rôtir une souris.
– Une seule ?
Quoi donc ? Vous croyez que c’est l’enfer qui leur sert de ventre, à tous ces gens, qu’ils ne puissent se contenter d’une seule ?
Je suis à votre service – dit l’aubergiste.
Et il appela aussitôt les chats pour aller au cellier. Il suffisait de déplacer les pierres du pressoir, et l’on pouvait choisir – ou plutôt, le chat pouvait choisir.
D’ailleurs, la souris est un si joli, si charmant petit animal ; je ne comprends vraiment pas pourquoi on en a horreur. Elle ressemble à l’écureuil ou au cochon d’Inde, qu’on garde chez soi, qu’on caresse, avec lesquels on joue, sauf qu’elle est encore plus adroite : son petit museau est fin, ses petites oreilles mignonnes, ses pattes minuscules, sa grande moustache comique, et ses yeux brillent comme des diamants noirs. Et quand elle joue, quand elle couine, quand elle se dresse sur ses pattes arrière pour grignoter, elle est aussi habile, aussi gracieuse que n’importe quel autre animal.
Personne ne s’offusque de voir cuire une écrevisse, personne ne fuit devant un escargot servi à table, et pourtant ce sont des créatures bien plus repoussantes que la souris. Qu’y a-t-il donc de si épouvantable à en faire rôtir une ? Surtout quand, en Chine, c’est une friandise de choix, un mets aristocratique qu’on engraisse en cage avec des noix et des amandes pour le servir en dessert.
D’ailleurs, toute la compagnie était persuadée qu’il en sortirait la plus belle des farces, et chacun riait d’avance en son for intérieur.
Bús Péter ouvrit entre-temps son unique grande salle, vaste comme une grange, destinée aux hôtes de qualité. Dans un coin se trouvait un lit vide, dans l’autre une patère. Le voyageur avait le choix : s’il n’aimait pas dormir dans le lit, il pouvait dormir sur la patère.
Cependant, les hajdús, ayant déchargé le chariot, apportèrent coussins, tapis, sièges et tables de campagne, et en un instant transformèrent la salle vide et résonnante en appartement seigneurial. La table fut couverte de plats d’argent et de hanaps, et de grands seaux d’argent remplis de glace laissaient pointer les cols élancés de carafes de cristal de Venise, qui semblaient promettre un contenu alléchant.
Le grand seigneur s’étendit sur le lit de camp préparé pour lui ; ses hajdús lui retirèrent ses grandes bottes à éperons ; l’une des paysannes s’assit à son chevet et lui grattouilla les cheveux clairsemés, l’autre au pied du lit, lui frictionnant les pieds avec un morceau de flanelle. Gyárfás le poète et Vidra [9] le bouffon se tenaient devant lui ; plus loin, les hajdús ; sous le lit, le lévrier.
Tel était l’entourage de l’un des hommes les plus riches de Hongrie : des hajdús, des bouffons, des paysannes et des lévriers. Au demeurant, tout ce monde était trié sur le volet : les hajdús parmi les plus robustes du peuple, les paysannes parmi les plus belles, le bouffon le plus noir qu’on pût trouver chez les Tziganes, et le poète un spécimen de poète de caniveau comme on ne pouvait en dénicher dans les deux patries.
Cette espèce de bipèdes sans plumes a toujours existé, pour qui le nom de poète n’était qu’une paire de bottes dans laquelle on marchait. Ils erraient de seigneur en seigneur, écrivant et faisant imprimer des vers de félicitations, de vœux, d’hommages et de louanges pour les fêtes patronales, les anniversaires, les investitures de comtes-suprêmes, les noces et les baptêmes, ainsi que pour les enterrements, déshonorant le beau nom de poète. Quelques spécimens de cette bonne vieille époque subsistent encore, qui vont de palais en palais, gagnant leur pain par la paresse et la flatterie. Pain bien amer.
– Entre-temps, la souris était rôtie. L’aubergiste lui-même l’apporta, posée au centre d’un immense plat d’argent sur un lit de raifort taillé en lanières, un brin de persil dans la gueule, comme on fait pour un certain autre animal.
On la posa au milieu de la table.
– Il l’offrit d’abord aux hajdús, chacun à son tour. Cela ne leur disait rien. Ils se contentaient de secouer la tête ; finalement, le plus vieux lâcha :
– Même si Monseigneur me donnait cette auberge, aubergiste compris, est-ce que j’y toucherais ?
– Ce fut alors le tour du poète.
– Pardon, grâce, Monseigneur ! Moi, je ferai plutôt des vers sur celui qui la mangera.
– Eh bien, à toi, Vidra. Avale-moi ça !
– Moi, Monseigneur ? fit celui-ci, comme s’il avait mal entendu.
– Allons, de quoi as-tu peur ? Quand tu vivais sous la tente, un de mes bœufs est devenu enragé, et vous l’avez mangé.
– Ça oui, et si un tonneau de vin de Monseigneur était devenu enragé, on l’aurait bu aussi. C’était le bon temps !
– Allons, dépêche-toi, pour l’honneur du plat.
Mais même mon grand-père n’a jamais affronté une bête pareille.
Sois meilleur que ton grand-père.
– Je le serai – pour cent forints ! dit le bouffon en se grattant les cheveux crépus.
– Le grand seigneur plongea la main dans la poche de son dolman et en sortit un gros portefeuille rebondi qu’il ouvrit, laissant voir les beaux billets aux yeux rouges.
Le bouffon, lorgnant du coin de l’œil le portefeuille bien garni, répéta encore une fois :
Pour cent forints, soit, je le fais.
– Voyons ça.
– Le bouffon déboutonna son frac (car, soit dit en passant, le grand seigneur faisait porter le frac à son bouffon : ce vêtement lui semblait très singulier, et il l’habillait souvent selon les dernières modes telles qu’elles arrivaient dans les journaux viennois, ce qui le faisait mourir de rire). Il déboutonna donc son frac, tira sa figure ronde et niaise en carré – fit glisser plusieurs fois de haut en bas la peau mobile de son crâne – ce qui faisait bouger toute sa tignasse hirsute d’avant en arrière comme la huppe d’un oiseau – puis saisit l’animal redoutable par l’endroit le plus éloigné de la tête et le brandit en l’air. Il fit une grimace dégoûtée, secoua la tête, et, avec une résolution désespérée, ouvrit grand la bouche, ferma les yeux, et en un instant la souris disparut.
Le bouffon ne pouvait plus parler ; il porta la main à sa gorge. Avaler d’un coup un quadrupède entier n’est pas une plaisanterie. Mais de l’autre main, il la tendit aussitôt vers le grand seigneur, haletant :
– Les cent forints !
Quels cent forints ? demanda le seigneur facétieux. Ai-je dit que je donnerais cent forints ? Au lieu de me remercier pour ce rôti exceptionnel que même ton grand-père n’a jamais mangé, tu voudrais en plus que je te paie ?
– La farce était bonne à faire rire ; mais la gaieté cessa brusquement, car le bouffon devint tout bleu, tout vert, les yeux exorbités ; il se renversa sur sa chaise, incapable de parler, montrant seulement sa bouche grande ouverte en suffoquant, et se mit à avoir des convulsions.
La voilà, elle lui est restée en travers de la gorge ! s’écrièrent plusieurs voix.
– Le grand seigneur prit peur. La farce prenait un tour très sérieux.
– Versez-lui du vin dans la bouche pour l’aider à avaler !
– Les hajdús attrapèrent prestement les bouteilles et se mirent à verser à pleins pots dans la gorge du bouffon du bon vin d’Eger et de Ménes, jusqu’à ce qu’il revînt peu à peu à lui, haletant, les yeux embués, marmonnant des paroles incompréhensibles.
Tiens, prends les cent forints – dit le grand seigneur alarmé, qui avait du mal à se remettre de sa peur et voulait apaiser le bouffon revenu de l’autre monde.
– Merci – gémit celui-ci péniblement. Je n’en veux plus ! C’en est fini de Vidra ! Vidra va mourir ! Si encore c’était un loup qui avait tué Vidra, mais c’est une souris qui le tue !
Allons, ne fais pas l’idiot, il ne t’arrivera rien de mal. Tiens, en voilà encore cent. Allons, ne fais pas cette tête, c’est passé. Frappez-le un peu dans le dos ; apportez-lui le rôti de chevreuil, ça fera descendre.
Le bouffon remercia pour les tapes dans le dos, et quand on lui présenta le chevreuil, avec cette mine mi-figue mi-raisin d’un enfant boudeur qui ne sait s’il doit pleurer ou rire, tantôt sur le point d’éclater de rire, tantôt se remettant à geindre, il attaqua le savoureux rôti froid, finement lardé et préparé dans une sauce poivrée à la crème, dont il s’enfournait de si gros morceaux qu’il n’existe pas de souris aussi grosse. Cela finit par rassurer tout à fait le grand seigneur. Le bouffon mangeait d’un air triste et accablé ; il fit signe au lévrier et lui lança de gros morceaux en l’air, que l’animal attrapait avec une adresse admirable. Et il disait d’un ton très mélancolique, comme s’il partageait sa dernière bouchée :
Tiens, Matyi !
(Le grand seigneur donnait un nom d’animal à son bouffon et des noms d’homme à ses chiens.)
– La farce ayant finalement bien tourné, et l’on s’étant remis de la grande frayeur, le grand seigneur demanda à Gyárfás de composer sur-le-champ des vers là-dessus.
– Le poète se gratta le nez et déclama :
Si petite est la souris, mais dans un gosier de tzigane elle ne passe,
Elle tourne à droite, à gauche, ses yeux pleurent, ses larmes coulent sur sa face.
Eh, l’effronté voleur ! s’écria le grand seigneur. Ce dernier vers est volé à Gyöngyösi [10], qui a écrit quelque chose de semblable sur le ramoneur coincé dans la faille de Torda !
– Pardon, grâce – répondit le poète d’un air imperturbable. C’est une licence poétique : les poètes ont le droit de se voler entre eux, et cette figure s’appelle un plagiat.
Sur un signe du grand seigneur, les hajdús apportèrent les mets froids qu’ils avaient amenés, et, poussant la table chargée devant lui tandis qu’il restait étendu sur son lit, trois chaises de campagne furent disposées à l’autre bout pour les favoris : le bouffon, le lévrier et le poète.
– Le grand seigneur, à voir ces trois personnages manger, finit par avoir faim lui aussi. Le vin, peu à peu, les rapprocha tous : le poète se mit à donner du « Monseigneur » au tzigane, le bouffon à tutoyer son maître, qui ne cessait de lancer des plaisanteries éculées sur la souris, auxquelles les deux autres devaient répondre par des éclats de rire.
Quand enfin le bon seigneur crut lui-même qu’il était impossible de varier davantage sur le thème de la souris, le tzigane plongea la main dans sa poitrine et éclata de rire :
– La voilà, la souris !
Et il la sortit de la poche intérieure de son frac, où il l’avait glissée sans être vu tandis que la compagnie effrayée croyait qu’il l’avait avalée et avait failli en mourir, le suppliant et le gavant de toutes sortes de bonnes choses.
Tiens, Matyi !
Le lévrier, lui, avala bel et bien le corpus delicti.
– Ah, toi, fourbe, vaurien ! s’exclama le seigneur. C’est comme ça que tu me dupes ! Je te fais pendre. Hajdús, apportez une corde ! Il faut le hisser à la poutre.
– Ceux-ci obéirent aussitôt. Ils saisirent le tzigane qui riait toujours, le firent monter sur une chaise, lui passèrent le nœud coulant au cou, firent passer l’autre bout de la corde par-dessus la poutre, puis lui retirèrent la chaise d’un coup de pied.
– Le bouffon rua, se débattit, en vain ; on le tint ainsi jusqu’à ce qu’il commençât vraiment à suffoquer, et ce n’est qu’alors qu’on le descendit.
Le bouffon se fâcha.
Moi, je meurs. Je ne suis pas assez fou pour me laisser pendre une seconde fois, alors que je peux mourir décemment.
Eh bien, meurs, l’encouragea le poète. N’aie crainte, je m’occuperai de ton épitaphe.
Je meurs – dit le bouffon.
Et il se laissa tomber à la renverse sur le sol et ferma les yeux.
Gyárfás fut aussitôt prêt avec l’épitaphe :
Te voilà couché, tzigane, jamais plus tu ne riras,
D’un autre tu fus le violon, la Mort a joué pour toi.
Et le tzigane ne bougea plus. Il s’était étendu, raidi ; sa respiration s’était arrêtée ; on eut beau lui chatouiller le nez, la plante des pieds, il ne remua pas. Alors on le déposa sur la table, on l’entoura de bougies allumées comme un catafalque, et les hajdús durent chanter autour de lui, comme autour d’un mort, toutes sortes de chansons absurdes, tandis que le poète devait monter sur une chaise et prononcer un discours d’adieu.
Le grand seigneur riait à en devenir tout bleu.
Tandis que ces choses se passaient dans l’unique salle du Törikszakad, de nouveaux voyageurs approchaient de l’auberge peu hospitalière.
C’étaient les passagers de ce malheureux carrosse qui s’était enlisé sur la digue de la Croix, sous nos propres yeux et ceux de l’aubergiste. Après que les hommes et les bêtes de trait eurent tenté pendant trois heures de dégager le véhicule échoué, l’unique passager du carrosse avait dû finalement se résoudre à cette singulière idée : se faire porter à dos d’homme jusqu’à l’auberge.
Il monta donc sur le dos de son chasseur, un grand gaillard tchèque aux larges épaules ; il laissa son valet auprès du carrosse pour surveiller les bagages et envoya le postillon devant lui avec la lanterne de la voiture. C’est de cette curieuse façon qu’il fit son entrée jusqu’à l’auberge. Le robuste chasseur tchèque le déposa sous l’auvent.
Il vaut la peine de faire connaissance, autant que possible dans la précipitation, avec ce nouveau voyageur.
Son apparence extérieure montrait qu’il n’était pas des seigneurs de la plaine.
Ayant ôté son ample manteau court à col « à la Quiroga », il laissait voir une mode singulière qui, si on la montrait aujourd’hui dans la rue, ferait courir après elle non seulement les gamins, mais nous-mêmes.
On appelait cette mode, à l’époque, « à la calicot ».
Sur la tête, un petit chapeau court, de la forme à peu près d’une petite casserole en fer-blanc, au bord si étroit qu’on se demande par où le saisir pour l’ôter.
De dessous ce petit chapeau, des deux côtés, une masse de cheveux frisés et bouffants s’échappait en si grande quantité qu’elle dépassait le bord du chapeau.
Le visage était rasé, à l’exception de deux moustaches pointues dressées vers le ciel d’un air belliqueux, et le cou était serré dans une haute cravate raide, ornée de deux pointes de toile, si bien qu’on ne pouvait plus y remuer le menton.
Le frac vert foncé avait la taille juste sous les aisselles, mais ses basques descendaient sous les genoux, et son col était si haut qu’on pouvait à peine en émerger ; ses revers étaient découpés deux ou trois fois, ses boutons de cuivre n’étaient pas plus gros qu’un noyau de cerise, et ses manches affreusement larges, bouffantes, remontaient haut sur les épaules.
Le gilet jaune cire était presque entièrement caché par le grand jabot de chemise qui en débordait.
Le tout était complété par un pantalon « à la cosaque » qui s’élargissait vers le bas jusqu’à former une bouffette au niveau des bottes, fendu sur le devant pour laisser passer celles-ci.
Du gilet pendaient toutes sortes de breloques tintinnabulantes, et aux bottes étaient fixés des éperons si longs qu’on risquait de se crever un œil si l’on n’y prenait garde.
Telle était la mode guerrière de cette époque – où précisément il n’y avait de guerre nulle part.
Le costume était complété par une fine badine en écaille de tortue à pommeau d’ivoire sculpté en forme de tête d’oiseau, que l’homme de bonne compagnie avait coutume de faire tourner dans sa bouche ; si la tête d’oiseau contenait un sifflet, il était du meilleur ton d’y siffloter.
– Tel était le voyageur nouvellement arrivé ; et si nous avons décrit ses vêtements, nous pensons l’avoir entièrement présenté. Les élégants de cette époque changeaient et se modelaient, dans leurs habitudes, leurs manières, voire leur caractère, au gré de la mode.
À l’époque de la « jeunesse dorée », le beau monde portait de grosses cannes noueuses, et dans les salons parisiens, il était de bon ton de ne pas prononcer la lettre « r » ; cette mode s’étendit jusqu’à Coblence, si bien que lorsque les jeunes élégants commandaient la garde noble de Louis XVIII, les soldats ne comprenaient pas ce qu’on leur disait, à cause des « r » escamotés.
– À l’époque du calicot, au contraire, même les commis de boutique se comportaient comme des militaires, et tout le beau monde prononçait des « r » si durs qu’on eût dit qu’il était fort en colère.
Sous le chapeau à la Minerve, il était de mode d’être républicain et de porter des noms romains ou grecs ; le chapeau à la Robinson et la cravate « en oreille de lièvre » supposaient des sympathies napoléoniennes ; puis vint aussitôt le chapeau à la russe, et les gens étaient toujours les mêmes : ils ne changeaient que de costume, de principes et de caractère ; parfois même de nom, comme il advint à l’un de nos compatriotes, qui de 1790 à 1820 traversa toutes les phases du beau monde parisien : son nom était à l’origine Váry ; il devint sous la mode romaine Varus, sous la mode française nationale de Var, sous la mode des sympathies polonaises Varszky, puis Waroff, et rentra finalement au pays sous le nom de Herr von War.
– Mais ce n’est pas lui qui se tient devant nous.
– Eh, ventrebleu ! Eh, sacrebleu ! s’écria le nouveau venu (c’était tout ce qu’il avait appris de Béranger) en enfonçant la porte de la cuisine et en secouant son manteau trempé de pluie. Quel pays ! Eh ! De la lumière ! Il y a quelqu’un ?
– À cette curiosité, Bús Péter sortit, chandelle en main, et après avoir suffisamment examiné l’intrus qui avait fait irruption dans sa cuisine, ainsi que son serviteur, il demanda avec une obligeance qui ne lui ressemblait guère :
– Que désire Monsieur ?
– Sa mine montrait qu’il n’avait pas l’intention de rien donner.
– L’étranger écorchait le hongrois ; son accent trahissait clairement une origine étrangère.
– Mille tonnerres ! On ne sait donc parler ici qu’en hongrois ?
– Non.
– C’est fâcheux. Et vous êtes l’aubergiste ?
– C’est moi. Et Monsieur, qui est-il ? D’où vient-il ? Où habite-t-il ?
– J’ai des propriétés ici, j’habite Paris. Les diables m’ont amené ici. Si seulement ils m’emmenaient plus loin ; mais la boue m’a coincé sur la route. Maintenant, donnez-moi – comment s’appelle cela ?
– Il s’arrêta, le mot qu’il voulait demander ne lui venait pas.
– Que dois-je vous donner, Monsieur ?
– Comment s’appelle cela ? Comment dit-on ?
– Moi ? Bús Péter.
– Diable ! Pas vous, mais ce dont j’ai besoin.
– Et qu’est-ce donc, Monsieur ?
– Eh bien, ce qui tire le carrosse ; quatre pattes, on le frappe avec un fouet…
– Un cheval ?
– Pas donc ; ce n’est pas comme ça qu’on l’appelle.
– Un attelage de relais ?
– C’est ça, c’est ça, forspont ! Il me faut un forspont, tout de suite.
– Il n’y en a pas, Monsieur ; les chevaux sont au pâturage.
– C’est triste ; alors nous restons ici. Tant mieux, ça ne me gêne pas ; j’ai voyagé en Égypte et au Maroc, j’ai dormi dans des huttes déplorables, et c’était amusant. Je vais imaginer que je suis dans une tente bédouine, que c’est le Nil en crue, que ces animaux qui crient dans l’eau – comment s’appelle cela ? – des grenouilles, sont des alligators du Nil, et que ce misérable pays – – – – – – – comment appelle-t-on ce département ?
– Ce n’est pas un département, Monsieur, mais une digue ; on l’appelle la digue de la Croix.
Fripon ! Je ne parle pas de cette boue où je suis resté coincé, mais de tout ce qu’il y a autour. Comment appelle-t-on cela ?
– Ah ! C’est le comitat de Szabolcs.
– Szabolcs ? Szabolcs ? C’est parce qu’il y a beaucoup de tailleurs qui y habitent qu’on l’appelle ainsi ? Haha ! C’était un bon calembour de ma part, c’est une plaisanterie. Vous comprenez ?
– Je ne saurais dire ; c’est ainsi qu’on l’appelle, d’après un ancien chef des Hongrois, avec lequel ils sont venus d’Asie.
– Ah, c’est beau ! C’est charmant. Les bons Hongrois nomment encore leurs départements d’après les hommes d’autrefois ; c’est touchant.
– Alors, je vous demande pardon, de quelle nation est Monsieur ?
Je ne vis pas ici. Bon Dieu ! Quel destin que de vivre dans un endroit où la boue n’a pas de fond et où l’on ne voit rien d’autre que des cigognes !
– Bús Péter se dit en lui-même que l’étranger en verrait encore moins s’il le voyait, lui. Il prit sa chandelle et fit mine de rentrer dans sa chambre.
– Eh, eh, ne partez pas avec cette chandelle, signore contadino ! lui cria l’étranger.
– Je vous demande pardon, mon nom est le noble Bús Péter, et j’en suis satisfait.
– Ah, oh, monsignore Bouche, ainsi vous êtes noble et aubergiste. Cela ne fait rien. Jean Stuart était de sang princier, et il a fini aubergiste. Alors, si nous devons rester ici, avez-vous du bon vin et une jolie fille, hein ?
– Mon vin est mauvais. Pas pour un seigneur. Ma servante est laide comme la nuit.
– Laide ! Ah, c’est piquant ! Pas de quoi s’affliger, c’est encore mieux. Pour un gentleman, c’est pareil ; hier une dame élégante, aujourd’hui Cendrillon ; l’une belle comme une déesse, l’autre affreuse comme les sorcières de Macbeth ; là-bas du parfum, ici une odeur d’oignon – c’est la même chose ! C’est pareil ; ainsi va la vie, bigarrée.
– Ce discours ne plaisait guère à Bús Péter.
– Ce serait mieux, certes, que Monsieur demandât où il va dormir cette nuit, car j’aimerais bien le savoir moi aussi.
– Ah, ça, c’est intéressant. Il n’y a donc pas de chambre pour les voyageurs ?
Il y en a une, mais quelqu’un l’occupe déjà.
Cela ne fait rien. Nous partagerons. Si c’est un homme, il n’a qu’à ne pas se formaliser ; si c’est une dame, tant pis pour elle.
Ce n’est pas si simple. Il faut que Monsieur sache que c’est M. Jancsi qui est dans cette chambre.
Qu’est-ce que c’est ? Qui diable est ce M. Jancsi ?
– Eh bien, M. Jancsi. Monsieur n’a donc jamais entendu parler de M. Jancsi ?
Ah, c’est fort ! Alors ici on vit une vie si patriarcale que les gens n’ont que des prénoms ? Eh bien, quel est le problème avec M. Jancsi ? Je vais entrer et lui dire que je veux dormir dans sa chambre. Et je suis un gentleman qu’on ne peut refuser.
Ça, ce sera bien – dit Bús Péter.
– Puis il ne dit plus rien – souffla la chandelle et rentra se coucher, laissant l’étranger trouver lui-même la porte de la chambre où il voulait entrer.
L’obscurité était si épaisse qu’elle collait à la peau ; mais les chants joyeux et les cris servaient de guide au nouveau venu vers la chambre du mystérieux grand seigneur, dont nous savons maintenant qu’il s’appelle M. Jancsi. Pourquoi on l’appelle ainsi, cela s’éclaircira plus tard.
– Là-bas, la folle farce avait atteint son paroxysme de délire : les hajdús avaient soulevé la table avec le bouffon dessus, la tenant chacun par un pied, et la promenaient en chantant à tue-tête. Le poète suivait, l’abat-jour noué autour du cou en guise de cape, déclamant des alexandrins infernaux improvisés à la hâte, tandis que M. Jancsi lui-même avait saisi un violon qu’on transportait partout après lui, et jouait sans cesse des csárdás [11] endiablées, les ornementant avec autant de virtuosité que n’importe quel tzigane. Les deux paysannes devaient danser devant lui avec deux hajdús.
La parodie d’enterrement du bouffon se mêlait en un joyeux désordre aux couples dansants, au seigneur jouant du violon ; et les chants, la musique, les vers déclamés, les cris d’ivresse et les rires formaient un charivari d’enfer pour les yeux et les oreilles, comme on ne peut que l’imaginer.
– C’est à cet instant que l’étranger entra dans la salle. Personne ne gardait la porte ; on ne le remarqua que lorsqu’il prit la parole :
Bonsoir, Messieurs et Mesdames ! J’ai l’honneur de vous saluer.
Au milieu du grand vacarme, tout le monde se tut d’un coup ; les bouches restèrent ouvertes, là où le mot s’était arrêté, quand ce personnage inconvenant apparut soudain au milieu de la compagnie et les salua avec une grande affabilité.
Tout le monde était désarçonné. M. Jancsi laissa échapper l’archet de sa main – car s’il aimait pousser la bouffonnerie à l’extrême, il n’aimait pas que des étrangers la vissent. Mais le nouveau venu ne resta pas longtemps étranger : le bouffon, surpris par le silence soudain et levant les yeux, reconnut le cavalier habillé presque comme lui ; il oublia qu’il était mort, sauta de son catafalque, se jeta sur lui, l’enlaça et l’embrassa :
– Sois le bienvenu, mon cher, mon doux, mon bon ami !
– L’éclat de rire général salua cette folle réception.
– Ah, ce drôle de tzigane ! dit l’étranger en se dégageant des étreintes du bouffon. Ne m’embrasse plus, c’est assez.
– Puis il fit le tour de l’élégante assemblée, essuyant avec son mouchoir les traces des baisers tziganes sur son visage.
– Ne vous dérangez pas pour moi, Messieurs et Mesdames, continuez votre amusement. Je n’ai pas l’habitude de gâcher les fêtes ; je suis un vrai gentleman, qui sait prendre son air dans toute compagnie. J’ai l’honneur de me présenter à Vos Seigneuries : je suis Kárpáti Kárpáthy Abellino. [12]
– Et sur ces mots, sifflotant un air sur le sifflet de sa canne, il se laissa tomber avec une noble nonchalance dans un fauteuil de campagne, croisant ses longues jambes bottées et éperonnées.
À ces mots, l’étonnement redoubla. M. Jancsi se redressa sur sa couche, posa ses paumes sur ses genoux et fixa le nouveau venu, tandis que le bouffon, tel un chien, se mettait à le renifler.
– Enfin, d’une voix solennelle et traînante, M. Jancsi demanda :
– Monsieur est un Kárpáthy ? Savez-vous ce que cela signifie : s’appeler Kárpáthy ? Porter un nom que trente-deux ancêtres vous ont légué, tous grands-comtes et seigneurs bannerets, un nom plus illustre que tout autre en Hongrie ? Alors réfléchissez bien à ce que vous dites. Il n’y a qu’un seul Kárpáthy hors de ce pays, et on l’appelle Kárpáthy Béla.
Le voilà ! C’est moi précisément – dit l’étranger en allongeant une jambe sur une chaise devant lui tandis que de l’autre il battait la mesure d’un air d’opéra qu’il sifflotait avec la canne fichée dans sa bouche. On m’a fait naître dans ce pays barbare, mon père – ah, ça ! Pas mon père ; comment s’appelle cela ? Ce père qui était une femme ?
Votre mère, peut-être ?
– C’est ça ! Ma mère. C’était une noble dame, d’éducation très raffinée ; mais mon père était un peu bizarre. Parmi ses autres bizarreries, il m’a fait baptiser, moi son fils unique, du nom de Béla et m’a fait apprendre le hongrois. Béla ! Est-ce un nom digne d’un gentilhomme ? Par bonheur, mon père est mort à temps, et je suis parti avec ma mère à Paris. Mon nom ne me plaisait pas ; j’en ai donc fait Abellino, qui était alors le nom le plus à la mode. Mais je n’ai pas réussi à oublier le hongrois. Cela ne fait rien. Je sais aussi parler nègre. Cela ne nuit pas à un vrai gentleman.
– Hm. Et c’est heureux que vous le sachiez, car sinon que feriez-vous en voyageant ici ?
– Ah ! Venir ici depuis Paris, c’est tomber du ciel en enfer ! C’est merveilleux que des gens puissent vivre ici. Ah, mon cher hajdú, là-bas je vois quelque chose de rôti ; ayez la bonté de le rapprocher, posez-le sur la table et servez-moi un verre. À votre santé, Messieurs et Mesdames ! Et particulièrement à la vôtre, monsieur Jancsi !
– M. Jancsi se taisait. Ses yeux suivaient chaque mouvement du nouveau venu, et sur son visage une tristesse silencieuse commençait à s’étendre.
– Alors, qu’est-ce qui vous amène ici – du ciel en enfer ?
– Hélas ! soupira Abellino en battant la mesure avec son couteau et sa fourchette sur son assiette. Une chose inévitable. Un gentleman qui vit à l’étranger a beaucoup de besoins, et mon père ne m’a laissé que quatre misérables cent mille francs de rente. Qu’est-ce que c’est, je vous prie, pour vivre convenablement ? Et comment vivre ? Si l’on veut faire honneur à sa nation, il faut montrer à l’étranger ce qu’on sait faire. J’ai tenu la première maison de Paris, j’ai eu ma propre meute et mon écurie, mes maîtresses étaient les plus célèbres danseuses et chanteuses ; j’ai voyagé en Égypte, au Maroc j’ai enlevé la plus belle femme du harem du bey, j’ai passé la saison en Italie, j’avais ma propre villa élégante au bord du lac de Côme, j’ai fait écrire mes voyages par les meilleurs auteurs français et les ai publiés comme si je les avais écrits moi-même – l’Académie des sciences m’a élu membre pour cela. À Hombourg, j’ai perdu un demi-million de francs en une seule séance sans qu’un muscle de mon visage ait tressailli. Et mes misérables quatre cent mille francs de rente, avec le capital, pfuit !
– Ici, il mima des mains et de la bouche que tout s’était envolé en fumée.
– M. Jancsi fixait d’un regard de plus en plus figé le roué pas encore très âgé, et un profond soupir involontaire s’échappa de sa poitrine.
– Mais cela ne fait rien – poursuivit le chevalier d’un ton rassurant. Tant qu’un homme a un million, il peut en dépenser deux ; c’est une science facile à apprendre. Seulement, un jour, ces fripons de créanciers se sont mis en tête de me demander de l’argent, et dès que l’un commence, les autres imbéciles suivent. Je les réprimande, ils ne sont pas satisfaits, ils vont au tribunal, et je dois quitter Paris. C’est à se brûler la cervelle ! Mais voilà. La chance m’aime. À ce moment-là, il se trouve qu’un frère de mon père, un certain Kárpáthy János, qui était bien plus riche encore que mon père…
– Ah !
– Un vieil original dont on raconte mille sottises.
– Vraiment ?
– Oui. Qu’il ne quitte jamais son village, mais y entretient un théâtre où jouent ses propres comédiens, et qu’il fait venir les plus grandes chanteuses rien que pour qu’elles lui chantent des airs paysans ; qu’il entretient tout un palais pour ses chiens et mange à la même table qu’eux.
– Et puis ?
Qu’il entretient un harem entier de paysannes, qu’il danse avec elles jusqu’au matin en compagnie de brigands de son espèce, puis qu’il les monte les uns contre les autres et qu’ils se battent jusqu’au sang.
– Et encore ?
– Et qu’il est si maniaque qu’il ne tolère rien d’étranger chez lui, pas même le poivre sur sa table – parce qu’il ne pousse pas ici – mais du paprika ; qu’on ne peut pas apporter de café dans sa maison et qu’il utilise du miel au lieu de sucre. N’est-ce pas un fou ?
– En effet. Savez-vous autre chose sur lui ?
– Ah, mille choses ; toute sa vie n’est qu’une suite de folies. Il n’a fait qu’une seule chose sensée dans sa vie : quand j’étais déjà au bout du rouleau et que rien d’autre ne pouvait m’aider qu’un riche héritage, voilà que par hasard ce riche oncle, ce nabab hongrois, ce Plutus, une nuit se gave d’œufs de vanneau et meurt le lendemain matin – pour moi. On m’en a aussitôt informé.
– Et Monsieur est donc venu pour recueillir ce riche héritage.
– Ma foi, rien d’autre n’aurait pu me décider à mettre le pied sur cette détestable terre.
– Eh bien, alors Monsieur n’a qu’à attacher son cheval à l’arrière de sa voiture et retourner à Paris, ou en Italie, ou même au Maroc, car ce demi-fou d’oncle, ce riche brigand, c’est moi, et je ne suis pas mort.
– Abellino resta bouche bée à ces mots ; il laissa tomber bras et jambes de stupeur, et balbutia malgré lui :
– Est-ce possible ? Ce serait possible ?
– C’est ainsi. Je suis ce Kárpáthy János que le peuple appelle M. Jancsi, comme Monsieur lui-même a daigné me nommer.
Ah, si j’avais pu deviner ! s’écria le chevalier en bondissant sur ses pieds.
– Et il se précipita pour saisir la main de son oncle.
– Mais les méchantes gens m’avaient décrit mon unique oncle d’une façon si différente que je ne pouvais me le représenter sous les traits d’un si noble gentleman ! Mille tonnerres ! Qu’on ose encore me dire que mon cher oncle n’est pas le plus parfait gentleman du continent ! Je serais inconsolable de ne pas l’avoir reconnu. C’est magnifique : je cherchais un oncle mort et j’en trouve un vivant. C’est bien charmant ! La déesse Fortune n’est pas une dame pour rien : elle est folle de moi.
– Laissez ce genre de discours, cher neveu ; je n’aime pas cela. Je suis habitué à ce que même mon hajdú me parle rudement, car cela me plaît davantage. Mon cher neveu vient de très loin pour m’hériter, ses créanciers arrivent en régiment derrière lui, et voilà qu’il découvre que je suis encore vivant. Comment cela ne serait-il pas contrariant ?
– Au contraire. Puisque mon cher oncle est vivant, il peut d’autant plus facilement se rendre aimable envers moi.
– Comment cela ? Je ne comprends pas.
– Eh bien, je ne veux pas venir chaque année quémander une pension, ce serait bien fatigant pour nous deux. Voici ma proposition : si vous payez maintenant toutes mes dettes d’un seul coup, je vous laisserai en paix par la suite.
– Hum, voilà qui est généreux. Et si je ne paie pas, peut-être me déclarerez-vous la guerre ?
Oh, cher oncle, à quoi bon cette plaisanterie ? À quoi bon dire « je ne paierai pas » ? Une bagatelle : quelques centaines de milliers de livres. Qu’est-ce que c’est pour vous ?
– Voyez-vous, cher neveu, je suis fort marri que vous ayez si facilement laissé fondre la fortune que vos valeureux ancêtres ont acquis par leurs mérites, mais je n’y puis rien. L’argent m’est nécessaire à moi aussi ; moi aussi je le dépense en folies, mais en folies d’ici. J’ai des compagnons brigands, des hajdús et des parasites par fournées ; et si mon revenu n’y suffit pas, j’offre des festins aux grues des champs, ou bien, dans un accès de lubie, je fais construire un pont d’une colline à l’autre. Mais de mon revenu on ne fait pas rouler de danseuses en carrosse, on n’enlève pas de princesses marocaines, on ne grimpe pas aux pyramides. Si cela vous dit, vous trouverez toujours chez moi de quoi manger et boire à satiété, vous pourrez choisir parmi les belles filles ; si vous les habillez richement, elles vaudront bien vos princesses marocaines. Vous pourrez voyager aussi, car le pays est assez grand – pendant sept jours vous pourriez rouler sans descendre de voiture, toujours sur mes terres. Mais de l’argent pour l’étranger, nous n’en portons pas ; nous ne charrions pas d’eau au Danube.
Le chevalier commençait à perdre patience ; pendant toute cette leçon importune, il n’avait cessé de faire pivoter sa chaise sous lui, s’agitant en tous sens.
Mais je ne demande pas un cadeau ! s’écria-t-il enfin. Seulement une avance.
– Une avance ? Sur quoi ? Sur ma propre peau, peut-être ?
Eh ! s’exclama Abellino avec impatience.
– Et sur son visage apparut cette expression de dédain impertinent que l’on s’étonne à bon droit de trouver chez certains individus, précisément au moment où ils devraient être le plus humbles, et qui leur permet de piquer et de blesser.
Redressant le cou dans sa cravate avec une grande morgue, glissant deux doigts dans son jabot, il dit :
Tout ce que vous possédez me reviendra tôt ou tard de toute façon. Vous ne comptez tout de même pas l’emporter dans le cercueil ?
Dans le cercueil ! s’écria le vieillard en tressaillant, et son visage blêmit d’un coup. Quoi ? Dans le cercueil ? Moi ?
Oui, oui. Vous avez déjà un pied dans la tombe ; les banquets, les pâtés et les filles de ferme y mettront bientôt l’autre. Et alors tout sera à moi, sans que j’aie besoin de vous remercier.
– Cochers ! hurla le vieux Kárpáthy en bondissant de sa couche.
Et en cet instant, ses traits prirent une expression héroïque.
Attelez les voitures ! Nous partons, nous partons sur-le-champ. Que personne ne reprenne son souffle dans cette chambre !
– Abellino ricana de la colère impuissante du vieillard :
– Allons, pourquoi vous emportez-vous ainsi ? Vous allez encore plus vite attraper l’apoplexie. Tout doux, bon vieillard, pas la peine de vous mettre en rage ; moi, j’ai le temps, je suis encore jeune.
– Et il se mit à fredonner un bout de chanson de vaudeville qui lui restait en mémoire, s’étirant sur trois chaises à la fois.
– Les hajdús voulurent lui retirer les chaises de dessous et commencèrent à emballer les affaires.
Laissez tout en l’état ! cria le vieillard. Ne touchez à rien de ce qu’il a touché ! L’aubergiste ! Où est-il ? Tout ce qui se trouve dans cette chambre est à lui.
À ces derniers mots, le vieillard était si enroué qu’on pouvait à peine comprendre ses paroles. Le bouffon lui prit la main pour l’empêcher de tomber ; le poète, effrayé, s’avança.
– Vous voyez, le tapage ne vous réussit pas – dit Abellino avec une ironie compatissante. Ne courez pas ainsi, vous allez tomber, ce n’est pas bon pour la santé. Mettez votre pelisse pour ne pas prendre froid. Où est la chancelière de Monseigneur ? Eh, les gars, faites chauffer une brique pour les pieds de mon cher oncle ! Veillez sur chacun de ses cheveux !
Durant tout ce temps, M. Jancsi n’avait pas dit un mot. C’était la première fois de sa vie qu’on osait l’irriter ainsi. Ah ! Si un autre l’avait fait, comment cela aurait-il fini ! Les hajdús, les palefreniers tremblaient devant lui ; Bús Péter lui-même était devenu muet en regardant ce visage silencieux, dont les yeux injectés de sang fixaient droit devant eux…
Les hajdús eurent grand-peine à le hisser dans le carrosse. Les deux paysannes s’assirent à ses côtés ; il fit alors signe à l’aubergiste et lui murmura quelques mots à l’oreille, auxquels celui-ci acquiesça d’un hochement de tête. M. Jancsi lui jeta alors son portefeuille et lui fit signe de tout garder.
Puis le carrosse s’élança, entouré de ses cavaliers aux torches.
La voix moqueuse et criarde du roué lui lança un adieu agaçant, envoyant des baisers du bout des doigts :
– Adieu, cher oncle ! Adieu, cher oncle Jancsi ! Mes respects aux demoiselles de la maison, et aux petits chiens itou ! Au revoir ! À bientôt !
Et il continuait d’envoyer des baisers.
Pendant ce temps, l’aubergiste avait commencé à sortir des affaires de la salle – des lits et des tables que M. Jancsi lui avait laissés.
– Ah, cher ami, ne pourriez-vous pas remettre ce rangement à demain ? J’en aurais besoin.
– C’est impossible, car je dois mettre le feu à la maison.
– Que diable ! Comment osez-vous dire une chose pareille ?
– La maison appartient au seigneur qui est parti. Ce qui est dedans est à moi, et j’en ai reçu le prix. Il m’a ordonné de mettre le feu à l’auberge, et il n’y aura plus jamais d’auberge en ce lieu. Le reste ne regarde personne.
Et il présenta tranquillement la chandelle à la botte de roseaux sous l’auvent, observant avec un grand flegme comment la flamme se propageait. À la lueur du feu, il pouvait compter commodément combien d’argent il avait reçu pour cette illumination. De quoi acheter trois maisons à Szeged. Il était satisfait.
Le chevalier, s’il ne voulait pas brûler vif, n’avait d’autre choix que de ramasser son manteau et, faisant accroupir son grand échalas de chasseur, de lui monter sur le dos pour se faire reporter jusqu’à son carrosse.
Tu m’as chassé de l’auberge ; moi, je te chasserai du monde ! marmonna-t-il tandis que son chasseur avançait en pataugeant dans la boue sans fond. Les deux hommes l’un sur l’autre, à la lueur de l’incendie, ressemblaient à un géant titubant.
C’est ainsi que se termina la rencontre fatidique des deux parents à l’auberge du Törikszakad.
Chapitre II
Marché sur la peau d’un homme vivant
Monsieur Griffard était, en ce temps-là, l’un des plus riches financiers de Paris.
En 1780, Monsieur Griffard n’était encore qu’un pâtissier dans quelque faubourg, et il n’aiguisait sa science des finances que sur les élèves du collège de Picpus, calculant et recalculant sans cesse cet aureus calculus selon lequel, si un étudiant restait devoir le prix des gâteaux engloutis, on pouvait reporter la dette sur les autres, ceux qui payaient comptant.
L’engouement pour le Mississippi [13] l’entraîna dans son tourbillon. À Paris, en ce temps-là, tout le monde devint millionnaire d’un coup ; on vendait, on achetait les actions du Mississippi dans les rues, sur les places, sur les marchés. Monsieur Griffard vendit sa boutique de pâtissier à son plus ancien commis et partit chercher des millions – qu’il trouva. Puis un beau jour, comme une bulle de savon irisée, toute la farce du Mississippi éclata, et Monsieur Griffard se retrouva avec neuf sous en poche.
Quand on n’a jamais été millionnaire et qu’il vous reste neuf sous en poche, il n’y a pas de quoi s’affliger ; mais quand on a connu ces hauteurs d’où l’on aperçoit ses propres voitures, ses chevaux, ses laquais en livrée, ses appartements somptueusement meublés, sa table [14] abondante, ses belles maîtresses et autres paysages agréables, la chute est vraiment douloureuse.
Monsieur Griffard, dans son désespoir, se rendit chez un coutelier, acheta un grand couteau pour six sous et le fit aiguiser pour deux. Pendant ce temps arriva un groupe de citoyens vêtus et retroussés selon la dernière mode, bonnets phrygiens sur la tête, criant à tue-tête : « À bas les aristocrates ! [15] » – et portant en guise de drapeau, au bout d’une perche, le dernier numéro du soir du journal de Marat. Remarquant qu’il y avait là des gens qui n’en connaissaient pas encore le contenu, ils descendirent le journal de la perche, et l’un d’entre eux, celui qui était le moins enroué, le lut à haute voix devant la boutique du rémouleur. Monsieur Griffard en tira cette leçon : on pouvait faire avec un couteau bien aiguisé des choses bien plus utiles que de se trancher la gorge. Il le glissa donc à sa ceinture, se mêla au groupe et se mit à crier comme les autres :
– À bas les aristocrates !
Où il erra ensuite pendant quelques années, lui-même ne le sait peut-être pas. La gloire et la renommée ne le préoccupaient guère ; il les laissait aux autres. Mais quand, quelques années plus tard, sous le Directoire, nous le retrouvons déjà en qualité de commissaire aux subsistances, tantôt auprès de l’armée du Rhin, tantôt auprès de celle d’Italie – selon que l’un ou l’autre général voulait le faire fusiller.
Car il y a deux sortes de commissaires aux subsistances : ceux qui finissent mendiants et ceux qui deviennent millionnaires. Les premiers ont coutume de se tirer une balle dans la tête ; les seconds, ce sont les autres qui la leur tirent. Mais ce dernier cas est beaucoup plus rare.
Par bonheur pour lui, Monsieur Griffard appartenait à ceux qui deviennent millionnaires sans se faire fusiller. Il s’était constitué un joli patrimoine en rachetant les biens que des grands seigneurs émigrés avaient laissés à l’État ; et quand ceux-ci revinrent, aux jours de la Restauration, Monsieur Griffard était déjà l’un de ces habitués renommés qui, du balcon de leur propre palais, regardaient défiler les armées alliées dans les rues de Paris. Tel émigré, revenu en groupe à la suite des armées victorieuses, contemplait avec étonnement le nouveau palais somptueux de cinq étages sur le boulevard des Italiens, qui n’existait pas encore la dernière fois qu’il avait vu Paris ; et s’il s’enquérait du propriétaire, il entendait un nom qui lui était inconnu.
Mais il ne le resta pas longtemps. Celui qui possède des millions n’a guère de peine à obtenir l’honneur d’être admis dans les meilleures sociétés.
Le nom de Monsieur Griffard devint en peu de temps l’un des mots de passe les plus agréables à prononcer. Une soirée élégante, une matinée géniale, une course de chevaux, une orgie mémorable, un enlèvement célèbre – rien de tout cela ne pouvait avoir lieu sans lui. Et Monsieur Griffard ne manquait jamais une occasion, car ces circonstances offrent à un homme avisé et attentif l’opportunité d’étudier à fond les passions, les folies, la situation financière, la prodigalité ou la gêne des autres, et d’établir sur ces bases des calculs solides.
Monsieur Griffard était l’entrepreneur le plus audacieux du monde. Il osait prêter de grosses sommes à des prodigues ruinés, que leurs propres domestiques faisaient assigner pour des mois de gages impayés – et pourtant, d’une manière ou d’une autre, il parvenait toujours à rentrer dans ses fonds. Quand je dis « rentrer dans ses fonds », cela signifie toujours : le double de ce qu’il avait prêté. Car c’est précisément pour cela qu’il s’occupait toujours d’entreprises risquées : pour ne pas avoir à se fatiguer avec de mesquins intérêts.
Et ce n’étaient pas seulement des particuliers, ni même les plus hauts placés, qu’il savait s’attacher. Son attention s’étendait aussi au respectable public. Les tontines les plus florissantes, les compagnies d’assurance-vie les plus solides, les banques de jeu les plus sérieuses étaient sous sa protection. Et pour que l’État ne pût dire qu’il ne se souciait pas des affaires publiques, ses informations à la Bourse étaient toujours les plus fiables ; peu importait ce qu’affichait le Moniteur officiel : si Monsieur Griffard mettait soudainement en vente une grande quantité de ses propres titres, toute la Bourse s’affolait, les cours dégringolaient tête la première ; s’il se mettait à acheter, les visages s’arrondissaient, et tous les papiers remontaient comme l’herbe sous le soleil.
Parfois, il restait seul à tenir bon au milieu de toutes les fluctuations de la Bourse, et il gagnait alors des sommes colossales grâce à sa persévérance. Lui-même ne savait plus exactement à combien pouvait se monter sa fortune. Un pauvre diable a bien du mal à atteindre cent forints ; mais pour un millionnaire, en gagner un autre n’est qu’une bagatelle. – Que voulez-vous, l’argent aussi aime la compagnie.
Répétons que ce grand homme possédait ce courage rare et aimable d’accepter avec la plus grande confiance les entreprises les plus désespérées, de prêter de l’argent à des hommes ruinés ; et nous jugeons bon de le souligner à nouveau pour prévenir tout étonnement si, aussitôt après la récente rencontre à l’auberge, nous retrouvons à Paris l’un des héros de notre récit – si tant est qu’on puisse offenser de ce titre le jeune et sensible chevalier.
Le lieu n’est pas exactement Paris, mais l’une des charmantes îles de la Seine, l’île de Jérusalem, lieu privilégié des villas des plus riches financiers parisiens, où il n’était guère donné à n’importe quel millionnaire en guenilles de se faire construire une maison de plaisance et d’aménager jardins et parcs, car là-bas chaque toise carrée se vendait mille, parfois mille deux cents francs, si bien qu’un petit jardin anglais de dix arpents y coûtait autant qu’un domaine moyen de Hongrie.
Parmi toutes les villas, pavillons et tusculanum [16]s qui couvraient cette petite île, le plus beau, le plus magnifique et le plus coûteux était incontestablement la maison de plaisance de Monsieur Griffard.
Sur une petite colline que la main de l’homme avait élevée, la façade regardant les eaux de la Seine, s’élevait cette demeure conçue pour satisfaire les goûts de toutes les nations et de toutes les époques – à la grande gloire des architectes d’alors qui, méprisant tout pédantisme classique aussi bien que toute mièvrerie rococo, s’étaient efforcés de trouver partout le tortueux, le bizarre et l’incommode.
Il ne suffisait pas que le jardin lui-même fût sur une île ; il était en outre entouré d’un canal artificiel que franchissaient toutes sortes de ponts, depuis le pont suspendu à l’américaine jusqu’aux passerelles bretonnes en bois et en écorce couvertes de verdure hivernale. Chacun de ces ponts était gardé par des hallebardiers postés dans des guérites conçues tantôt comme des cabanes d’ermite, tantôt comme des phares marins ; et chacun ayant sa propre trompette, on pouvait savoir d’avance par quel pont et par quel chemin un visiteur approchait du château.
Au-delà des ponts commençaient les sentiers sinueux du jardin anglais, qui avait alors entièrement supplanté le goût des allées rectilignes taillées en coulisses de théâtre. On errait partout sous des arbres touffus aux branches entrelacées, et l’on pouvait vagabonder des heures sans trouver l’endroit où l’on voulait aller. Les bords des allées étaient plantés de massifs fleuris ; à chaque tournant, tantôt une gloriette de jasmin avec des bancs champêtres, tantôt des statues antiques de marbre sur lesquelles on avait eu la bonne idée de faire grimper des lianes ; ailleurs, des pyramides entières de fleurs à la mode, ou bien des ruines artificielles peuplées de monstres végétaux – agaves et cactus ; ici, un tombeau égyptien avec de vraies momies et une lampe éternelle qu’on remplissait d’huile chaque matin ; là, un autel romain avec des vases de pierre, des amphores corinthiennes et toutes sortes de galettes et de gâteaux anciens imités en pierres de couleur, tels qu’ils étaient bons pour les dieux romains au temps de la nymphe Égérie – et sous lesquels un jour quelque farceur avait écrit cette bêtise : « Ici, on vend des pâtés [17] anciens » – ce qui, soit dit en passant, n’offusqua nullement l’ancien pâtissier, au point qu’il ne fit même pas effacer la plaisanterie. Par endroits, dans les espaces plus larges, d’énormes fontaines et cascades se déversaient dans des bassins de marbre, lançant des boules de verre en l’air et amusant de fringants petits poissons rouges ; leurs eaux s’écoulaient vers des lacs cachés parmi de grands joncs d’Orient, où de beaux cygnes blancs glissaient sur les miroirs d’eau tranquilles – lesquels, il est vrai, ne chantaient pas aussi bien que les poètes veulent nous le faire croire, mais en revanche consommaient d’autant plus de maïs, qui coûtait alors plus cher que le pur froment.
Quand on avait parcouru tous ces méandres et admiré toutes ces merveilles, on finissait par trouver, tant bien que mal, l’allée menant au tusculanum, dont chaque marche était bordée d’orangers – les uns encore en fleurs, les autres déjà ployant sous le poids de leurs fruits mûrs.
C’est parmi ces orangers que nous retrouvons le jeune gentleman avec qui nous avons déjà eu le plaisir de faire connaissance. Cependant, depuis lors, toute une saison s’est écoulée ; la mode a beaucoup changé, et il nous faut donc le présenter à nouveau.
La saison du calicot est terminée. Actuellement, le jeune dandy porte une longue redingote descendant jusqu’aux genoux, boutonnée par de larges pattes croisées, et il est moulé dans des bottes vernies d’une hauteur indicible. De moustache, plus la moindre trace ; à la place, des favoris en forme de cornes de cerf gras, partant des oreilles vers le nez, donnent un nouvel aspect à son visage. Ses cheveux sont lissés des deux côtés, et par-dessus est enfoncée une chose effroyable qu’on appelait « chapeau à la Bolivar » – sorte de couvre-chef fort pratique dont le bord était si large qu’on était protégé de la pluie, tandis que le sommet s’élargissait vers le haut.
Voici Abellino Kárpáthy.
Sur les escaliers et dans les antichambres du banquier grouillaient des légions de parasites paradant dans leurs livrées argentées ; ils se passaient les visiteurs de main en main, leur ôtant manteau, canne, chapeau et gants – qu’il fallait ensuite leur racheter avec un bon pourboire au moment de repartir.
Abellino était bien connu de ces dignes mangeurs de pain, car les grands seigneurs hongrois savent qu’à l’étranger il faut maintenir l’honneur de leur nation, surtout devant les domestiques – et il n’y a pour cela qu’un moyen : jeter l’argent par les fenêtres, distribuer des pièces d’or pour chaque verre d’eau, pour chaque mouchoir ramassé. Il faut savoir qu’un gentleman élégant ne porte sur lui d’autre monnaie que des pièces d’or, de préférence de la dernière frappe, et bien aspergées d’eau de Cologne et d’autres parfums, afin qu’on n’y sente pas le contact de mains étrangères.
En un instant, on eut ôté à Abellino son chapeau, sa canne et ses gants ; les valets se sonnaient les uns les autres, l’un courait d’une pièce à l’autre. Le chevalier atteignait à peine la dernière porte que déjà revenait celui qui avait couru le premier, annonçant que Monsieur Griffard était prêt à le recevoir ; sur quoi il ouvrit à deux battants les hautes portes d’acajou qui menaient au cabinet particulier de Monsieur Griffard.
Celui-ci était assis, entouré d’une pile de journaux – car, soit dit en passant, seuls les grands seigneurs hongrois ont cette idée que l’été a été donné par le Créateur pour qu’on n’y lise aucun journal. Monsieur Griffard était donc justement en train de lire les dernières victoires des Grecs, ce qui le remettait agréablement du malaise qu’avait suscité en lui une revue critique anglaise, dans laquelle un certain Monsieur Watts s’efforçait de prouver, source après source, que cet impie, cet orgueilleux, cet enflé de Lord Byron avait pillé tous ses poèmes à droite et à gauche, et que toutes ces choses avaient déjà été écrites. Cette polémique rendit Monsieur Watts célèbre pendant quelques années.
Devant le banquier, sur une petite table de porcelaine chinoise, était posé un service à thé en argent et une tasse plate à moitié pleine, dans laquelle il sirotait de temps en temps quelque breuvage liquide – probablement du thé battu avec un œuf, qu’il sucrait avec un sucre cristallisé à partir de lait, dernière invention en date, excellente, disait-on, contre les maux de poitrine, mais extraordinairement coûteuse – ce qui faisait que beaucoup de grands seigneurs trouvaient distingué de souffrir de maux de poitrine afin de pouvoir en user.
Le cabinet du banquier ne rappelait en rien l’ancien pâtissier. Quand il avait racheté les châteaux des émigrés, il avait aussi débauché leurs majordomes ; or un majordome habile est le meilleur précepteur pour enseigner à quelqu’un ces élégantes incorrections que le tiers état, les bourgeois et les philistins admirent tant sans jamais pouvoir les acquérir. Le gros du mobilier – fauteuils, canapés, bureaux et bibliothèques – était en ébène avec des ornements d’argent ; les étoffes, en cachemire blanc à bordures fleuries. Pas un seul meuble n’était contre le mur ni dans les coins, mais tous au milieu de la pièce ou disposés en biais vers les angles – car c’était la mode du moment. Et parmi ces meubles massifs, qui par leur lourdeur semblaient vouloir représenter l’ennui et le prosaïsme de l’Europe moderne (1822), se dressaient, comme des contrastes nécessaires, d’élancés vases corinthiens finement ciselés, de précieuses statues antiques exhumées des décombres de la Pompéi récemment découverte, et des petites tables de porcelaine chinoise bariolées, brillantes, dorées et argentées. Les tapis étaient tous brodés à la main ; sur la plupart était brodé en grandes lettres le mot « souvenir » – ce qui n’empêchait pas de soupçonner que le banquier les avait achetés fort cher. Les murs étaient tendus de tapisseries gaufrées d’argent, divisées en panneaux par des châles tibétains à fleurs tendus du plafond au sol et resserrés au milieu par des serpents d’argent ; dans chaque panneau, de superbes gravures sur acier (dans un cabinet de travail élégant, on ne met pas de peintures à l’huile – celles-ci vont au salon) : portraits de poètes célèbres et de chevaux célèbres, que le banquier connaissait personnellement – les uns lui ayant écrit des vers, les autres l’ayant porté sur leur dos.
Tout cela prouve suffisamment que le banquier avait un majordome fort habile et au fait des goûts de l’époque.
Le banquier lui-même était un vénérable vieillard aux cheveux blancs, âgé d’environ soixante-dix ans. Son visage était aimable jusqu’à la douceur, séduisant au premier regard, pourrait-on dire. Non seulement sa mise, mais toute sa manière rappelait vivement Talleyrand, dont il était d’ailleurs l’un des plus grands admirateurs. Ses cheveux étaient d’un blanc admirable, son teint encore rose, et comme il était rasé de près, cela le rajeunissait encore. Sa dentition était intacte et blanche ; ses mains, elles aussi, étaient remarquablement fines et lisses, comme il est d’usage chez les gens qui ont beaucoup pétri de pâtes sucrées.
Dès qu’il aperçut Kárpáthy par les portes ouvertes, le financier posa son journal – qu’il lisait sans lunettes – et, allant à sa rencontre jusqu’à la porte, le salua avec la plus grande affabilité possible.
Ladite affabilité, selon les formes élégantes de l’époque, consistait à se hausser brusquement sur la pointe des pieds tout en portant la main, doigts tournés vers la bouche, à incliner le buste aussi bas que possible, puis à hocher doucement la tête et à tendre la paume vers l’arrivant – gestes que celui-ci rendait avec des attitudes similaires.
– Monseigneur ! s’écria le jeune « merveilleux [18] » (c’était le titre des messieurs à la mode). Je suis à vous jusqu’à la semelle de mes chaussures. [19]
– Monseigneur ! répondit Monsieur Griffard avec une plaisanterie semblable. Je suis à vous jusqu’au fond de ma cave.
– Ha ha ha ! Ha ha ha ! C’est bien dit, vous m’avez répondu ! rit le jeune dandy. Ce bon mot fera le tour de tous les salons dans une heure. – Alors, quoi de neuf à Paris, mon cher suzerain de la finance ? Rien de mauvais, dites-moi seulement ce qui est bon.
– La meilleure des nouvelles – dit le banquier, c’est de vous revoir à Paris. Et la meilleure encore, c’est que vous êtes chez moi.
– Ah, Monsieur Griffard, vous êtes toujours si courtois – dit le jeune « incroyable [20] » (c’était aussi un titre à la mode) en se jetant à la renverse dans un fauteuil – bien que ce ne fût plus du tout la mode à Paris : il fallait s’asseoir à califourchon sur une chaise retournée, comme sur une selle, et s’accouder au dossier. Mais cela, Abellino ne pouvait pas encore le savoir.
– Eh bien, Monsieur Griffard – poursuivit-il après s’être d’abord inspecté dans un miroir de poche pour vérifier si ses cheveux lissés n’avaient pas été ébouriffés, si vous ne savez me dire que de si bonnes nouvelles, moi je puis vous en dire une meilleure – mais mauvaise.
– Par exemple ?
– Par exemple, vous savez que je suis allé en Hongrie recueillir un certain héritage, un certain majorat qui rapporte un million et demi.
– Je le sais – dit le banquier avec un froid sourire, jouant avec une plume qu’il tenait à la main.
– Vous savez peut-être aussi que dans ce pays asiatique où se trouve mon majorat, rien n’est en plus mauvais état que la justice – sauf les routes. Non, la justice est encore pire. Les routes, par temps sec, peuvent être bonnes ; mais la justice – qu’il pleuve ou qu’il fasse soleil, c’est pareil.
Le jeune « merveilleux » s’arrêta ici, comme pour laisser au banquier le temps de complimenter la finesse de cette remarque.
Celui-ci se contenta de sourire en silence.
– Figurez-vous – poursuivit Abellino en bombant le torse et en passant le bras droit derrière le dossier de son fauteuil, qu’ils ont là-bas un gros livre – c’est le moins que je puisse dire que de le comparer au registre d’un épicier [21] – où sont consignées toutes sortes de lois édictées jadis par des barbares, y compris celle selon laquelle un cocu (Dieu merci, il n’y a pas de mot hongrois pour cela) peut assassiner sa femme infidèle prise en flagrant délit avec son amant. En outre, le pays grouille de procureurs ; la paysannerie ne se compose que de deux classes : les laboureurs et les procureurs. Là-bas, d’ailleurs, certains paysans sont appelés nobles, je ne sais pourquoi. Ces procureurs n’ont rien d’autre à faire que de chercher des procès partout, d’en inventer là où il n’y en a pas ; et pour cette mer de procès et de procureurs, il y a dans chaque département un juge, qui en été sème du colza et distille de l’eau-de-vie. Mais ce n’est pas tout : même si l’on finit par obtenir un jugement équitable, la partie condamnée a le droit de chasser le juge à coups de bâton, de résister à la fourche, de faire appel devant trois tribunaux supérieurs, dont le dernier s’appelle la Table septemvirale.
– Ce sont là des choses fort divertissantes que vous me racontez – dit Monsieur Griffard en riant – sans comprendre le moins du monde pourquoi il avait besoin de savoir tout cela par le menu.
– Ah, il faut que vous entendiez tout cela si vous voulez comprendre ce que je dirai plus tard. Il y a en outre une expression diabolique dans la langue hongroise : « Intra dominium et extra dominium [22] », ce qui veut dire en français : « À l’intérieur et à l’extérieur du domaine ». Or, quels que soient les droits légitimes de quelqu’un sur un domaine, s’il se trouve à l’extérieur, tant pis pour lui ; celui qui est à l’intérieur, fût-il un usurpateur, peut sourire à son aise, car l’affaire peut traîner indéfiniment. Voilà donc ma situation. Figurez-vous : l’héritage, le riche majorat avec son million et demi de revenus, est déjà presque entre mes mains ; je me hâte d’aller en prendre possession, quand je découvre que quelqu’un s’y est installé avant moi.
– Je comprends – dit le banquier avec un drôle de sourire. Donc vous aussi, Monseigneur Kárpáthy, vous avez dans votre riche héritage un usurpateur malveillant qui refuse de vous rendre vos droits légitimes et s’accroche à ce stupide gros livre où, parmi tous les paragraphes, il est aussi écrit : « On n’hérite pas des vivants. »
Le jeune dandy écarquilla les yeux.
– Que savez-vous ?
– Je sais que cet usurpateur malveillant qui abuse de votre héritage n’est autre que votre oncle lui-même, lequel a été assez indiscret pour, après avoir été frappé d’apoplexie, revenir à lui grâce à une saignée promptement appliquée, reprendre possession de vos biens, et vous mettre ainsi dans la situation où, malgré toute la richesse de ce gros livre, vous ne trouverez pas un seul article qui vous donne le droit de poursuivre votre oncle vivant pour ne pas être mort.
– Ah, c’est une infamie ! s’écria Kárpáthy en bondissant de son siège. J’ai dit partout que j’allais intenter un procès !
– Du calme, du calme, le tempéra le banquier. Tout le monde croit ce que vous dites. Moi seul ai besoin de connaître la vérité, car je suis banquier. Mais j’ai l’habitude de me taire. Je connais aussi bien les affaires de famille du prince du Népal aux Indes orientales que le train de vie du premier grand d’Espagne. Et l’embarras de richesse de l’un m’est aussi profitable que la misère dorée de l’autre. Je puis dire à tout étranger sa situation quand il arrive à Paris, quels que soient son chemin et son fracas. Ces jours-ci, deux comtes hongrois sont arrivés ici après avoir traversé l’Europe à pied ; un troisième est revenu d’Amérique, où il a passé toute la traversée dans l’entrepont ; mais je sais pourtant qu’ils ont laissé chez eux des fortunes si bien ordonnées qu’ils pourraient me prêter de l’argent. En revanche, un prince du Nord est entré l’autre jour par la Porte Saint-Denis dans un carrosse doré tiré par six chevaux blancs, avec des laquais à plumes ; mais je sais aussi, moi, que le pauvre diable n’a d’autre argent que celui qu’il a apporté, car tous ses biens ont été saisis pour quelque éclat politique.
Kárpáthy interrompit avec impatience le discours du banquier.
– Eh, Monsieur, mais à quoi bon que j’entende tout cela ?
– Pour vous prouver que les secrets ont existé et existeront toujours au fond des cœurs et des portefeuilles ; que si les hommes qui gouvernent le monde de l’argent apprennent quelque chose, cela peut rester un secret éternel ; et que, parce que je connais vos circonstances délicates, vous pouvez raconter tout autre chose au monde sans que personne en doute.
– Enfin, à quoi cela me sert-il ?
– Comment ? s’exclama le banquier en se frappant le front. Vous préféreriez que le monde entier sache ce que je sais, pourvu que moi je l’ignore ? C’est naturel. Vous êtes venu à moi avec l’intention de me décrire des symptômes tout autres que ceux dont vous souffrez, et de vous faire soigner pour autre chose. Mais je suis un médecin praticien : je vois les causes du mal à la couleur du visage. Et si pourtant je pouvais vous guérir ?
La plaisanterie amère plut à Abellino.
– Hm, tâtez-moi le pouls – dit-il sur le ton de la plaisanterie – mais pas au poignet : au portefeuille.
– Ce n’est pas nécessaire. Voyons d’abord les symptômes. Donc vous avez une petite indigestion due à quelque trois cent mille francs de dettes mal digérées.
– Vous le savez mieux que moi. Donnez quelque chose à mes créanciers pour les faire partir.
– Ah, ce serait dommage pour ces pauvres gens ! Qui irait tuer son tapissier, son carrossier, son sellier pour ne pas avoir à payer ? Il y a une voie bien plus droite : les satisfaire.
– Avec quoi ? s’écria Abellino avec colère. À moins que, comme Don Juan de Castro [23], je n’envoie la moitié de ma moustache à Tolède pour qu’on me prête dessus. Mais je ne peux même plus, puisque je l’ai rasée.
– Et que ferez-vous si on vous la réclame quand même ?
– C’est tout simple. Je me tire une balle dans la tête.
– Ah, vous ne ferez pas cela. Que dirait le monde si un noble hongrois de haut rang se tirait une balle pour quelques misérables centaines de milliers de francs ?
– Et que dira-t-il si, pour quelques misérables centaines de milliers de francs, je me fais jeter à la prison pour dettes ?
Le banquier posa la main sur l’épaule du dandy avec un sourire et dit d’un ton encourageant :
– Voyons un peu comment on pourrait vous aider.
Ce sourire, cette tape amicale et condescendante sur l’épaule peignaient à la perfection le parvenu.
Il ne vint pas à l’esprit de Kárpáthy, en cet instant, que le descendant de l’un des premiers seigneurs bannerets se voyait offrir la protection d’un ancien pâtissier d’un faubourg.
Le banquier prit place à côté de lui sur le large canapé, l’obligeant ainsi à se tenir droit.
– Vous auriez besoin de trois cent mille francs – dit Monsieur Griffard d’une voix douce et calme, et l’idée ne vous effraie pas du tout qu’au lieu de cette somme, vous deviez en rembourser six cent mille quand vous aurez obtenu votre majorat.
– Fi donc ! dit Kárpáthy avec mépris – et un instant de fierté nobiliaire se réveilla en lui. Il retira froidement son bras de la main du banquier. – Vous n’êtes qu’un usurier, après tout.
Le banquier empocha l’insulte avec un sourire et tâcha de l’effacer par une plaisanterie.
– Le proverbe latin dit : « Bis dat, qui cito dat » – « Celui qui donne vite donne deux fois. » Pourquoi ne pourrait-on donc pas demander le double en retour ? D’ailleurs, Monsieur, l’argent est une marchandise ; et si l’on peut attendre dix grains d’un grain semé, pourquoi pas le double d’un argent prêté ? Vous devez aussi considérer que c’est l’entreprise la plus risquée du monde : vous pourriez mourir avant le parent dont vous voulez hériter ; vous pourriez tomber de cheval à la chasse au renard ou aux courses et vous rompre le cou ; vous pourriez être tué en duel ; une fièvre, un refroidissement, et je pourrais porter le deuil de mes trois cent mille francs. Mais poursuivons. Pour vous, Monsieur, il ne suffit pas de payer vos dettes ; il vous faudra ensuite chaque année au moins le double. Bien. Je suis prêt à vous avancer cela aussi.
Ces mots intéressèrent Kárpáthy, qui se tourna vers le banquier.
– Vous plaisantez ?
– Pas le moins du monde. Je risque un million pour en gagner deux, j’en risque deux pour en gagner quatre, et ainsi de suite. Parlons franchement. Je donne beaucoup et je prends beaucoup. Vous n’êtes pas dans une meilleure situation que Don Juan de Castro, qui emprunta aux Sarrasins de Tolède sur la moitié de sa moustache. Bien. La moustache d’un noble hongrois ne vaut pas moins que celle d’un Espagnol ; je vous donnerai autant que vous voudrez, et j’ose demander si, en dehors de moi et des Maures de Tolède, quelqu’un d’autre l’a fait ou le fera jamais.
– Bien. Concluons – dit Kárpáthy en prenant la chose tout à fait au sérieux. Vous me donnez un million, je vous donne une reconnaissance de dette de deux millions, payable à la mort de mon oncle.
– Et si le fil de vie de votre oncle, entre les mains des Parques, se trouvait être plus long que celui du million dans vos mains ?
– Alors vous m’en donnerez un second, et ainsi de suite. Vous placez bien votre argent, car la fortune d’un noble hongrois ne peut être léguée qu’à son héritier légal.
– Et vous êtes tout à fait certain que l’héritier légal ne peut être que vous ?
– Personne d’autre ne portera ce nom après la mort de Kárpáthy János.
– Cela, je le sais. Mais Kárpáthy János pourrait encore se marier.
Abellino éclata de rire.
– Vous vous figurez mon oncle en gentleman aimable ?
– Nullement. Je sais très bien qu’il est déjà au bord de la tombe et que ses organes vitaux sont en pleine décomposition. À moins qu’il ne change radicalement son mode de vie et ne renonce à ses excès – ce dont j’ai fort peu d’espoir, si navré que j’en sois pour lui -, je doute qu’il puisse vivre plus d’un an. Pardonnez-moi de parler ainsi de la mort possible de votre cher parent.
– Je vous en prie.
– Nous qui nous occupons de compagnies d’assurance-vie, nous avons l’habitude d’estimer la durée de vie des gens ; considérez tout cela comme si vous inscriviez actuellement votre oncle à une assurance-vie.
– Scrupules superflus. Je n’ai aucune piété filiale envers mon oncle.
Le banquier sourit. Il savait cela bien mieux qu’Abellino lui-même.
– Donc, je disais à l’instant que votre oncle pourrait encore se marier. Ce n’est pas le cas le plus rare. Il arrive souvent que des gentlemen d’un âge avancé, qui ont eu horreur du mariage pendant quatre-vingts ans, offrent soudain, dans une heure d’attendrissement, leur main à la première jeune lady venue – fût-elle parfois une fille de cuisine. Ou bien ils ont pu avoir quelque ancienne inclination qui, comme un insecte prisonnier d’un morceau d’ambre, revient à la vie après des années : l’idéal qu’ils n’ont pu épouser à seize ans parce qu’elle était liée à un autre, ils l’épousent à soixante-dix ans, quand elle est à nouveau libre.
– Mon oncle n’a pas d’idéal. Il ne connaît même pas ce mot. D’ailleurs, je puis vous assurer qu’un tel mariage ne saurait être suivi d’aucun résultat habituel.
– Je suis rassuré sur ce point ; autrement, je n’aurais guère osé vous faire mes propositions. Mais il est encore un autre point sur lequel vous devez me fournir des garanties.
– Moi ? Des garanties ? Allons, voilà que c’est au tour de ma barbe – marmonna Abellino en se caressant les favoris noirs.
– En effet, ce marché ressemble tout à fait – dit gaiement le banquier, à ce qu’on raconte d’un gentleman bien plus riche que moi, qu’on appelle communément le diable : quand il distribue aux hommes des trésors incommensurables, il fait signer leur âme d’un contrat écrit avec du sang. Par Dieu ! Mon goût est autre : ce Monsieur Satan sait que faire des âmes, mais moi, à quoi me serviraient-elles ? Bien au contraire : ce dont je veux m’assurer, c’est que vous viviez longtemps.
– Naturellement, pour que je ne meure pas avant mon oncle.
– Exactement. Donc, je ne vous donne pas seulement de l’argent, mais je veille aussi à ce que vous ne fassiez pas de tort à votre existence.
– Par exemple ?
– Je m’explique. Tant que vit le vieux Kárpáthy János, il vous est interdit de vous battre en duel, il vous est interdit de participer à des chasses à courre, il vous est interdit de faire des voyages en mer, il vous est interdit d’avoir des liaisons avec les membres du corps de ballet – bref, vous avez l’obligation d’éviter toute occasion de danger mortel.
– Ainsi donc, je ne boirai plus de vin et je ne monterai plus d’escalier, de peur de tomber la tête prise et de me rompre le cou ?
– Nous ne serons pas si stricts. Les interdictions que j’ai énumérées seront, je l’admets, assez désagréables pour vous ; mais je connais un moyen de les lever.
– Et lequel ?
– Si vous vous mariez.
– Parbleu ! [24] Dans ce cas, je préfère promettre de ne plus monter à cheval et de ne plus toucher une arme.
– Monseigneur ! Vous parlez comme les chevaliers en carton des vaudevilles. C’est une caricature d’esprit fabriquée par les feuilletonistes. Vous savez pourtant, si vous aimez voir les choses de près, que dans le monde élégant le mariage n’est qu’un lien en caoutchouc [25] : il tient si l’on veut, mais il s’étire autant qu’on le veut. Vous honoreriez une dame élégante de votre main ; vous passeriez la première année dans le bonheur, car à Paris on peut trouver une dame qu’un homme est capable d’aimer une année entière. Au bout d’un an, il y aurait un rejeton de plus dans la famille Kárpáthy ; après quoi vous seriez délié de votre pénible engagement et libre de vous rompre le cou ou de vous faire tirer dessus, comme bon vous semblera. Et si vous préférez continuer à jouir de la vie, Paris est assez grand, le monde deux fois plus grand – non, deux fois et demie ! – vous pouvez y vivre de telle sorte que vous ne reverrez votre épouse que si vous retombez amoureux d’elle – alors qu’elle vous semblera tout à fait étrangère. Ce n’est pas si terrible.
– Nous verrons – dit Abellino en se levant et en lissant du plat de l’ongle le plastron de sa chemise froissé par la station assise.
– Comment ? demanda le banquier attentif, qui prévoyait que si Kárpáthy se montrait disposé à accepter son aide dans son embarras financier, il allait ensuite commencer à faire le difficile.
– Je dis que nous verrons lequel des chemins qui s’offrent à moi sera le plus praticable. Acceptons d’abord l’argent que vous proposez.
– Ah ! C’est ce que j’espérais.
– Seules les garanties sont en question. Je vais d’abord voir si je supporte les interdictions que vous m’imposez. Oh, je suis habitué aux renoncements ascétiques ; j’ai suivi un jour un traitement homéopathique, et pendant cinq semaines je n’ai pu ni boire de café ni parfumer mes cheveux. J’ai beaucoup de force d’âme. Si je ne le supporte pas, alors j’essaierai le mariage. Le mieux serait encore que je pusse me débarrasser de mon oncle à l’amiable.
– Ah, Monsieur – dit le banquier en se levant d’un bond, j’espère que ce n’était qu’une plaisanterie.
– Ha ha ha ! rit le jeune dandy. Il n’est pas question de poignard ni de poison ; je ne songe même pas à ruiner la santé du pauvre homme avec des maîtresses sanguines ou de lourds pâtés. Il existe, vous savez, de si bons pâtés bien lourds qu’on appelle des pâtés d’héritage. Pas de poison dedans, juste du foie gras et des friandises. Un bon repas de ceux-là, arrosé de bon vin rouge, et l’apoplexie est servie.
– Je ne sais pas, car je n’en ai jamais fait – dit gravement l’ancien pâtissier. Je ne vous conseille pas d’en faire pour votre oncle ; je sais faire des pâtés, mais pas pour ça.
– Je ne vous le demande pas non plus. Je sais haïr, je sais tuer par haine, je saurais poignarder quelqu’un ; mais faire assassiner un homme pour en hériter, ce n’est pas dans ma nature. En revanche, je puis vous dire que si je prenais la peine de vivre près de lui, je serais capable de le faire fuir ce monde.
– Ce serait dommage ; attendons qu’il s’en aille de lui-même.
– Il n’y a rien d’autre à faire. D’ici là, vous serez mon banquier. Plus je dépenserai d’argent, mieux cela vaudra pour vous, puisque vous le récupérerez au double. Que m’importe ? Celui qui viendra après moi n’aura qu’à fermer la porte.
– Ainsi donc, nous sommes d’accord.
– Demain, après-midi, vous pourrez m’envoyer votre notaire avec les papiers tout prêts, pour que je ne sois pas trop fatigué.
– Je ne vous fatiguerai pas.
Abellino prit congé. Le banquier, se frottant les mains, l’accompagna jusqu’à la porte du salon.
Il y avait toutes les chances pour que l’un des plus grands domaines de Hongrie passât en quelques années entièrement aux mains d’un banquier étranger.
– Majorat : Système de succession réservant l’héritage au fils aîné, courant dans la noblesse hongroise.
Forints : Monnaie hongroise.
Grand d’Espagne : Titre de la plus haute noblesse espagnole.
Tontine : Forme d’assurance-vie collective où les survivants se partagent les versements des décédés.
Chapitre III
Au tombeau de Rousseau
Nous voyons trois jeunes gens légèrement vêtus se dirigent vers le petit bois d’Ermenonville [26]. Malgré tout le négligé de leur tenue de voyage, on y décèle une élégance sans apprêt que des personnes habituées à un goût plus raffiné ne sauraient se refuser.
Ce sont trois jeunes nobles hongrois. Nous avons déjà entendu parler des trois chez Monsieur Griffard, et nous savons que les deux qui marchent sur les côtés sont venus de Hongrie après avoir traversé à pied toute l’Europe, par un pari mutuel et une rivalité de privations. Tous deux ont des traits marqués, énergiques. Le premier se distingue particulièrement par ses épais sourcils noirs et un certain sourire sarcastique qui apparaît par instants sur son visage, puis s’efface. Le second a une carrure d’athlète : poitrine immense, cheveux noirs et drus, yeux hardis et ardents, lèvres résolues surmontées d’une petite moustache naissante ; quand il prend parfois la parole, sa voix est si profonde et tonnante qu’on le croirait homme fait, à ne pas voir son visage.
Le troisième, qui marche au milieu, entre les deux autres, est un jeune homme grand et élancé, au visage glabre. Sa mise est simple ; sur son visage, aucune expression ne semble vouloir se manifester ; un calme froid, sans passion, s’étend sur l’ensemble ; sur ses lèvres, dans ses yeux, cette indifférence épurée qui possède un tel pouvoir d’attraction sur les femmes et qui est si dangereuse. Dans ses mouvements, une nonchalance à l’anglaise, sans la moindre affectation recherchée ; sa parole est calme, coulante, il ne donne à un mot ni plus de poids ni plus de force qu’à un autre, et semble surtout soucieux de se faire comprendre plutôt que de faire admirer ses talents d’orateur. C’est ce jeune homme dont Griffard a dit qu’il était revenu d’Amérique dans l’entrepont.
Chose étonnante, ajoutons que tous trois parlent hongrois – ce qui, considérant que notre histoire se passe en l’an mil huit cent vingt-deux, que le lieu est le bosquet d’Ermenonville et que les personnages sont de jeunes nobles hongrois, peut donner ample matière à un juste étonnement.
Les jeunes gens s’appellent entre eux par leurs prénoms ; le fougueux et vigoureux se nomme Miklós [27], celui aux sombres sourcils István, celui du milieu Rudolf.
L’observateur attentif remarquera cette circonstance : des trois jeunes gens qui marchent bras dessus bras dessous, l’un avance toujours d’une bonne tête, tandis que l’autre reste en arrière, tirant ainsi leur compagnon du milieu tantôt en avant, tantôt en arrière. Celui-ci est souvent obligé de s’arrêter pour rétablir l’ordre de marche, qui se désorganise sans cesse au cours de leur vive discussion.
Dans la solitude de la forêt, ils se permettent de parler un peu plus fort ; le bois d’Ermenonville n’est guère un lieu favori du beau monde, et l’on peut y discuter, débattre à voix haute sans risquer de passer pour un mal élevé.
Soudain, une jeune silhouette surgit à travers les buissons et s’arrête sur le chemin, semblant un instant prêter l’oreille à la conversation qu’il entend. À en juger par son apparence, il appartient à la classe ouvrière : sur la tête, un bonnet rond et plat ; ses membres musclés sont couverts d’une ample veste de grosse toile bleue, sur laquelle se rabat un col de chemise bariolé.
Sur le visage du jeune homme se peignent la joie et la surprise en entendant parler les trois passants qui viennent à sa rencontre. Il semble hésiter un instant, puis s’avance vers eux d’un pas décidé et les interpelle :
– Ah, Messieurs, vous parlez hongrois ! Moi aussi, je suis Hongrois.
Les yeux du jeune ouvrier brillaient de larmes de joie.
– Nous te saluons, compatriote – dit le jeune homme à la voix tonnante en tendant cordialement la main droite vers l’inconnu et en la serrant virilement – geste que ses compagnons imitèrent.
Le jeune artisan était tout ému et trouvait à peine les mots pour exprimer ses sentiments.
– Pardonnez-moi, Messieurs, de m’imposer ainsi à vous, mais depuis que je vis à Paris – sept ans déjà -, c’est la première fois que j’entends parler la langue de mon pays, et cela me fait un tel bien, un tel bien…
– Eh bien, venez avec nous – dit celui qui se tenait au milieu, si vos occupations vous le permettent. Accrochez-vous au bras de l’un de nous, et causons.
L’artisan parut se dérober avec modestie, sur quoi celui des jeunes gens qu’on appelait István lui prit le bras et l’attira parmi eux.
– Nous ne vous retenons pas loin de quelque travail ?
– Non, Messieurs, aujourd’hui c’est jour de fête, nous ne travaillons pas.
– Mais peut-être vous détournons-nous d’un rendez-vous ? demanda l’autre avec un sourire fugace.
– Pas du tout – répondit l’artisan. J’ai simplement l’habitude de venir ici chaque fois que j’ai du temps libre.
– Pourtant, c’est un lieu qui offre bien peu de distractions.
– Il est vrai que les auberges sont très loin d’ici, mais il y a là la tombe d’un grand homme dont les œuvres, quand je les lis, me procurent plus de plaisir que toutes les distractions, car elles sont écrites de telle sorte que l’homme le plus simple peut y trouver son bonheur. Peut-être Messieurs connaissent-ils ses ouvrages ? Ah, quelle question sotte de ma part ! Comment des Messieurs aussi cultivés ne connaîtraient-ils pas les œuvres de Jean-Jacques Rousseau ?
– Vous avez l’habitude de visiter la tombe de Rousseau ?
– C’est l’homme que j’aime le plus au monde. J’ai lu ses livres cent fois, et j’y trouve toujours de nouvelles beautés. Oh, comme toutes ses paroles sont vraies ! Je l’ai souvent éprouvé sur moi-même : quand un grand souci me pesait sur le cœur, quand quelque événement me tourmentait, je prenais Rousseau, et sa lecture m’apaisait. Ainsi, les jours de fête, j’ai l’habitude de venir ici, et sous le simple monument élevé en son honneur, je m’assieds, je sors son livre, et alors il me semble que je parle avec lui en personne. Je suis sorti de bonne heure ce matin, et maintenant je rentre.
Rudolf intervint froidement, donnant une tout autre direction à la conversation :
– Quel métier vous retient à Paris ?
– Je suis ouvrier, Monsieur, compagnon ébéniste dans l’atelier de Gaudcheux. Si vous passez par-là, ne dédaignez pas de jeter un coup d’œil aux modèles de meubles d’art et à l’ameublement d’église de style gothique qu’on voit en vitrine : c’est moi qui les ai dessinés.
– Pourquoi ne cherchez-vous pas à avoir votre propre établissement ?
L’artisan poussa un soupir involontaire.
– Je ne veux pas rester à Paris, Monsieur. Je retournerai dans mon pays.
– Chez vous, en Hongrie ? Peut-être êtes-vous mal ici, à Paris ?
– On ne saurait souhaiter mieux. Mes maîtres m’estiment, mon travail est bien payé ; ici, on finit par aimer son métier, car la mode sans cesse changeante l’élève presque au rang d’art. C’est un pur bonheur de pouvoir chaque jour travailler à quelque pièce nouvelle, somptueuse, d’y montrer son talent. Mais malgré tout, je ne puis rester à Paris ; je rentrerai chez moi. Je sais pourtant que là-bas je ne pourrai fabriquer ni lits princiers ni tribunes d’église, car on ne confie pas ces choses à un homme qui porte un nom hongrois. Je sais que je devrai lutter contre la pauvreté, et que si je veux vivre, je serai réduit à tailler des bancs de paysan et des coffres à tulipes, car d’un artisan hongrois on n’attend rien d’autre. Mais malgré tout, je rentrerai.
– Peut-être avez-vous de la famille là-bas ? demanda Rudolf.
– Personne, à part le bon Dieu.
– Alors il est vraiment incompréhensible que vous vouliez quitter le bien-être.
– C’est une folie, Messieurs, et moi-même je ne sais pas me l’expliquer. J’étais presque un enfant quand j’ai quitté mon pays, et depuis, beaucoup de temps a passé ; mais quand je pense que ce peuple qui parle ma langue est à des centaines et des centaines de lieues de moi, et que je ne puis être parmi eux, les larmes me montent aux yeux, et je ne saurais dire ce que c’est que ce sentiment. Passez seulement sept ans loin de votre patrie, Messieurs, et alors vous saurez ce que c’est.
Pauvre garçon naïf ! Il croyait que tout le monde éprouve les mêmes sentiments que les compagnons ébénistes !
István se tourna vers Rudolf et lui murmura à l’oreille :
– Tu vois cela ? Si vous n’en ressentiez qu’un centième !
Rudolf haussa les épaules et marmonna entre ses dents :
– Sensiblerie digne d’envie.
Cependant, nos jeunes gens arrivèrent à un carrefour et s’y arrêtèrent, indécis, ne sachant de quel côté se diriger.
– Ah, mais notre jeune ami connaît bien ce pays – dit Miklós, qui était le plus généreux dans la distribution du mot « ami ». Auriez-vous l’obligeance de nous indiquer le chemin ? Nous aussi, nous nous rendions au tombeau de Rousseau.
Le jeune artisan ne put cacher sa surprise.
– Vous aussi, vous allez à l’île des Peupliers ?
– Vous semblez étonné.
– C’est que c’est un endroit bien abandonné, la tombe d’un sage que très peu de gens visitent. Mais je suis très heureux que vous aussi vous vous souveniez de lui ; sur toute la terre de France, c’est la seule chose que je regretterai de ne pouvoir emporter avec moi. J’y suis déjà allé une fois aujourd’hui, mais j’y retournerai volontiers. On ne peut pas aller jusqu’à la tombe elle-même, car elle est entourée de marécages ; mais en face, il y a une assez grande colline où se dresse une sorte de vieux temple ; sur l’une de ses colonnes est également inscrit le nom de Rousseau, et de là-haut on voit très bien la pierre tombale du sage.
Les jeunes gens acceptèrent volontiers la proposition et se mirent en route à travers le fourré devenu broussaille, sur les pas du garçon qui connaissait les sentiers. Il s’arrêtait de temps en temps, n’arrivant pas à croire que ceux qui le suivaient pussent marcher aussi vite que lui.
Enfin apparut la colline où se dresse le petit temple élevé en l’honneur de Montaigne ; sur ses six colonnes sont gravés les noms de six philosophes, parmi lesquels Voltaire, Montesquieu et Rousseau. L’édifice est resté inachevé, n’a jamais été terminé ; c’est peut-être pour cela qu’on l’a appelé le Temple de la Sagesse.
En face de cette butte, on aperçoit ce petit espace qu’on appelle l’île des Peupliers ; là, sous les arbres aux feuilles frémissantes, blanchit la tombe du sage : un haut obélisque de pierre, avec cette inscription :
« Ici repose l’homme de la nature et de la vérité. »
Il n’est pas étonnant que la tombe soit si abandonnée : la vérité est une mauvaise lettre de recommandation.
Mais la nature a pris sous sa protection la tombe de son homme préféré ; les fleurs n’y sèchent jamais, et tout autour elle fait pousser des buissons verdoyants, comme si elle voulait se l’accaparer tout entière.
Arrivé au monument de Montaigne, d’où l’on pouvait voir la tombe, l’artisan prit congé des trois jeunes Hongrois. Il devait retourner à Paris. Sur ce, il serra avec émotion la main de ses compagnons et s’éloigna sans leur demander leurs noms, se retournant d’innombrables fois sur son chemin.
– Je ressens en moi je ne sais quel abattement – dit István après le départ de l’artisan. Je ne sais si ce sont les paroles de ce garçon qui l’ont éveillé en moi, ou cette froide solitude, que je m’imaginais tout autrement. Je me représentais le paysage d’Ermenonville comme un lieu riant, avec des buissons fleuris, une petite île au milieu d’un ruisseau murmurant, où il suffirait d’imaginer des naïades et des faunes jouant de la flûte pour avoir devant soi la vallée de Tempé [28]. Et voici que nous trouvons un marécage envahi de joncs et de nénuphars, au milieu duquel se dresse une pierre blanche de forme disgracieuse, sous les peupliers noirs les moins pittoresques qui soient.
– Ce paysage fut jadis tel que tu te l’imaginais – dit Rudolf en s’étendant dans l’herbe, tandis que Miklós notait les inscriptions du monument dans son carnet. Une vallée de Tempé fleurie, où même les naïades ne manquaient pas, représentées par les galantes dames de Paris ; et l’on pouvait atteindre la tombe de Rousseau en traversant deux petits bras d’eau dans de petites barques, ce qui était un lieu fort propice aux heures pastorales d’amour. Mais un jour survint une trombe d’eau qui emporta les berges du ruisseau et inonda toute la plaine ; depuis, il n’y a plus que des marécages tout autour, et depuis lors la tombe de Rousseau n’est plus visitée que par les grenouilles – qui depuis Homère sont de grandes amies de la poésie -, quelques routiers excentriques qui trouvent aussi le temps de venir par ici, et peut-être un compagnon ébéniste qui lit La Nouvelle Héloïse. Telle est la vocation de tout savant sous terre. Heureux barbares que vous êtes, qui n’avez pas de savants !
– Si c’est nous que tu désignes par ce titre de « heureux barbares », cet honneur dépasse nos mérites ; ces derniers temps, le Hongrois aussi commence à s’éveiller de sa léthargie spirituelle, et ce n’est plus Csokonai [29] qui est le dernier poète à occuper une place dans la littérature, ni le Savant Palóc [30] le seul périodique à représenter les belles-lettres. Cette année, plusieurs revues scientifiques et littéraires ont vu le jour chez nous ; et quant à nos almanachs parus cette année, nous n’aurions pas à les cacher devant la critique la plus exigeante.
– Je tiens aussi pour un sentiment respectable l’amour de ce qui nous appartient.
István s’anima à ces mots.
– Oh, c’est plus que de l’amour, c’est de la conscience ! Nos jeunes poètes, apparus ces derniers temps, nous rendent fiers de notre langue, de notre race.
Miklós, ayant fini de copier les inscriptions, intervint de sa voix tonnante :
– Ainsi donc, le Hongrois, comme une vieille femme, n’a plus de fierté que dans sa langue ? Et il n’y a devant nous d’autre champ que la versification et l’imprimerie où l’on puisse devenir grand ?
– Mon ami, les grands héros, les grands hommes d’État ne sont nés que là où naissaient les grands poètes ; le certificat de décès d’un peuple, c’est le silence de ses poètes ; et le signe de vie nouvelle d’une nation en léthargie, c’est quand ses poètes commencent à parler. À notre époque, un esprit comme celui de János Hunyadi [31] n’aurait guère d’autre vocation que de labourer et de semer ; tandis que ces jeunes gens qui cette année ont paru dans l’Aurora [32] devant le public – Bajza [33], Szenvey, Vörösmarty -, j’ose leur prédire un brillant avenir.
– Des noms inconnus – dit Rudolf –, la main sous la tête, mâchonnant un brin d’herbe.
– Ils ne le resteront pas. D’ailleurs, je puis t’en citer de plus connus, pour que tu ne croies pas que ceux qui s’occupent de littérature sont considérés comme les parias de la nation. Dans l’almanach Hébé [34] de cette année, tu trouveras des noms comme Dessewffy, [35] Teleky Ferenc, Ráday Gedeon, Majláth – qui sont déjà des nostras [36] et non des inconnus.
Ici apparut de nouveau ce sourire sarcastique fugitif sur le visage du locuteur.
– Galvanisme de cadavres, tout cela – répondit froidement Rudolf en fermant nonchalamment les yeux.
– Tu crois que nous sommes morts ? demanda István.
– Oui.
– Mais je le nie ! s’écrièrent ensemble les deux jeunes gens avec fougue.
Rudolf répondit avec un calme inaltérable :
– Si crier fort est une bonne réfutation contre la mort, alors vous faites bien de me crier ainsi dessus. Vous niez cette idée parce qu’elle vous fait encore mal ; mais moi, je vois, je sais, je sens – c’est devenu en moi une certitude glacée – que notre race a joué son rôle et qu’elle ira là où sont allés ses devanciers : les Huns, les Avars et les Petchenègues. Ses villes, ses grands centres commerciaux sont encore aujourd’hui peu peuplés de Hongrois. Les optimates de la race ne savent que sur la carte où se trouve le pays, et sans le moindre effort ils peuvent passer à n’importe quelle autre nation. La race originelle est peu à peu refoulée vers ses steppes, vers ses enclos ; peu à peu, des propriétaires plus aptes à la vie l’en chasseront ; elle s’éteindra, s’endettera ; la noblesse s’ensevelira sous ses institutions obsolètes dès qu’elle entrera en collision avec la civilisation. Ce ne sont pas les barbares qui consommeront désormais le peuple hongrois, mais la civilisation. Et qu’a donc notre peuple qui lui promette un avenir ?
– Il a des fils ! dit Miklós d’une voix profonde et forte.
– C’est bien dit, Miklós – dit István en serrant la main de son compagnon. D’ailleurs, moi je dis qu’il a tout ce qu’il faut pour vivre.
– Du vin, du blé, n’est-ce pas ?
– C’en est un. Il a de quoi vivre, ce qui est un grand préservatif contre l’affaiblissement. Il est vrai que, précisément parce qu’il a de quoi vivre, il n’est pas contraint de perfectionner son esprit. Pourtant, le Hongrois est un homme à tout faire. S’il est forcé de gagner son pain à la sueur de son front, il fera des merveilles par ses talents multiples. Il adoptera tous les mots d’ordre de la civilisation, il marchera avec son temps, il rivalisera sur tous les terrains avec les premières nations du monde ; il y aura une vie nouvelle, un mouvement nouveau, une circulation sanguine nouvelle dans toute la race. Il déposera l’épée avec laquelle il défendit jadis toute l’Europe, et il montrera qu’il sait manier tous les outils avec lesquels on peut acquérir gloire, profit et honneur, que ce soit le ciseau du sculpteur ou le marteau du mineur, le pinceau du peintre ou le cordeau de l’architecte. Et ceux qui l’encourageront, l’inspireront, il aura des hommes d’esprit élevé ; et je crois que nous n’aurons pas longtemps à attendre leur naissance.
– Et ce que tu as oublié, le plus important, intervint Miklós, c’est que devant lui s’ouvre le champ de la diplomatie ; et il faut bien admettre que le dernier des táblabíró [37] hongrois a dans son petit doigt plus de sagesse d’homme d’État que le premier des…
(Il se rendit compte lui-même qu’il allait trop loin.)
Rudolf sourit à cette dernière affirmation et, s’appuyant sur un coude, se tourna vers István :
– À celui-là, je ne réponds pas – dit-il en désignant Miklós, car il serait capable de me jeter dans ce marécage. Mais ce que tu as dit n’est que l’envers de ma propre affirmation. Si notre race se dépouille de ses caractères ancestraux, si elle se plie aux formes que lui imposent les idées nouvelles, elle cesse d’être ce qu’elle est ; elle commence une vie nouvelle, mais elle meurt à l’ancienne ; elle peut devenir un peuple heureux, mais elle ne sera plus hongroise. Plus elle se rapproche d’une autre nation du monde, plus elle s’éloigne d’elle-même. Les poètes et les musiciens populaires ne maintiennent pas la vie nationale. Quant aux hommes d’État, je n’ose en parler, car ils sont sous la protection de Miklós.
– Et justement, vois-tu, c’est un mot, une idée qui met fin à toute cette inquiétude. Ce mot, c’est : vouloir et ne pas vouloir. Si nous disons que nous voulons vivre ; que nous voulons conserver, perpétuer et préserver tout ce qu’il y a de noble, de viable et de beau dans nos caractères nationaux ancestraux ; que nous voulons, chacun selon ses talents, tenir honorablement sa place sur la voie choisie ; que nous voulons nous aimer nous-mêmes, estimer ce qui est à nous ; que nous voulons rechercher et cultiver tout avantage susceptible d’élever notre race ; et inversement, que nous ne voulons pas être de vains singes de ce qui est étranger, mais que, si nous empruntons quelque chose, cela se transforme en nous comme le chyle blanc se change en sang rouge sous le souffle des poumons ; si nous allons à l’étranger pour servir notre patrie par notre sagesse et non pour servir l’étranger par nos sottises – alors il n’est pas de force naturelle ou morale qui puisse nous dissoudre. La glace fond, mais le cristal dit : « Je ne fondrai pas ! » – et il jette des étincelles au soleil. Les peuples verront que nous sommes viables, et ils respecteront nos efforts ; une vie nouvelle fleurira dans nos campagnes ; sur nos routes de terre et d’eau, le commerce s’animera ; la langue hongroise montera dans nos salons et deviendra à la mode ; dans nos grandes villes naîtra l’esprit national ; dans la capitale du pays, à Pest, se concentreront l’éclat, la force et l’esprit de la nation ; nous aurons notre académie, nos cercles littéraires, notre théâtre national. Et tout cela, il suffit de le vouloir.
– C’est beau. Et qui commencera ce saint vouloir ? Car il faut bien que quelqu’un montre l’exemple ; l’esprit ne peut pas descendre d’un coup sur plusieurs millions d’hommes.
– A capite foetet piscis [38] : ceux qui ont le plus de mérites dans le passé, le plus de péchés dans le présent et le plus de dettes envers l’avenir – les grands seigneurs hongrois.
– Je regrette de n’avoir pas l’habitude de rire aux éclats – dit Rudolf ; ce serait une bonne occasion. Où sont-ils, ces grands seigneurs hongrois ?
– La plupart à l’étranger ; mais tu ne vas tout de même pas contester que, s’ils ont secoué de leurs sandales la poussière emportée de leur patrie, ils n’ont pas mis leurs cœurs en gage.
Rudolf sourit en silence.
– Tu es un missionnaire qui veut convertir tes compatriotes hérétiques, et tu parcours le monde pour les rappeler au pays ?
– Et je ne tiens pas cela pour impossible.
– Bienheureux jeune homme ! Quel âge as-tu ?
– J’ai passé vingt ans.
– Demain, tu en auras dix de plus. Demain, venez avec moi au Club des Jeunes Géants. C’est une noble société où ne peuvent entrer que ceux qui se sont distingués par une naissance illustre, par la richesse ou par quelque mode de vie notoirement extravagant. Vous y trouverez réunis tous les jeunes de la haute société hongroise qui vivent ici. Alors je te demanderai : « Veux-tu et crois-tu pouvoir les emmener avec toi ? »
– Eh, entreprise inutile ! Les lettres de convocation à la Diète [39] les ramèneront au pays sans aucune peine.
C’est par ces derniers mots que Miklós encouragea ses compagnons. Pendant toute la discussion, il s’était employé à relever une colonne de pierre brisée en deux qui gisait devant le temple, et sur laquelle était gravée cette devise : « Qui pourra la relever ? » Miklós retourna la pierre, enfonça sa partie brisée dans le sol, et plaça dessus le morceau cassé avec son chapiteau – réfutant ainsi la sage question.
– Donc, demain, nous irons ensemble au Club des Jeunes Géants.
Chapitre IV
Les Jeunes Géants
Sur le côté nord du boulevard Montmartre [40] s’élève un bâtiment de trois étages, actuellement siège du Jockey Club [41], qui était déjà en 1822 le lieu de prédilection de la jeunesse élégante. (Cette phrase semble pléonastique, puisque tout homme élégant peut toujours prétendre passer pour jeune.)
C’est ici que se déroulaient tous les événements qui occupaient les cercles supérieurs : organisation de steeple-chases et de courses hippiques, banquets en l’honneur d’artistes célèbres ; c’est d’ici que partaient les arrêts de l’opinion publique, les sifflets et les applaudissements, qui abattaient ou élevaient les théâtres ; c’est ici qu’on décidait quelle fleur serait à la mode au prochain carnaval – l’an passé, l’hortensia régna quelque temps, mais vers la fin de saison, la fleur d’oranger et l’héliotrope la supplantèrent ; à présent, l’oranger et le tournesol sont relégués dans les chambres de domestiques, et les suffrages se partagent entre le géranium et le mélaleuque, sans qu’on puisse prédire lequel l’emportera. Question plus grave encore : le directeur de l’Académie Royale de Musique (tel était alors le nom pompeux de l’Opéra) aura-t-il assez de courage pour donner le rôle-titre de Zelmire [42], le dernier opéra de Rossini, à la Catalani [43], que les jeunes géants veulent soutenir parce qu’elle vient d’arriver et qu’elle est encore jeune, et pour écarter Madame Mainvielle [44], qui est là depuis longtemps – et qui plus est, s’est mariée – et qui plus est, à un acteur – et ce qui est le comble : vit en bonne entente avec son mari ? Dans chaque salle, autour des tables de piquet comme autour des billards, des groupes se forment, tous engagés dans de vives discussions ; une seule question occupe les esprits, et c’est à peine si un carambolage artistique ou un sextette triomphal parvient un instant à détourner l’attention du public.
L’élite de cette société, la crème de la crème, a pour lieu favori la salle du balcon. Somptueuse pièce ornée de bas-reliefs en marbre, au plafond peint de main de maître, où le pinceau de Lebrun a fait merveille.
Sur le balcon, on voit cinq ou six jeunes gens en groupe, qui de là observent le monde élégant et non élégant de Paris, y trouvant une matière abondante pour ce divertissement fort agréable qu’on appelle la médisance [45] – chez nous, on dit « parler des gens ».
Parmi eux, nous voyons le célèbre marquis de Debry, premier bonhomme de Paris, le plus aimable des médisants, qui doit connaître chaque petite aventure, les moindres secrets des boudoirs, les intrigues romanesques des coulisses, et en tirer toutes sortes de contes et d’anecdotes aux variantes infinies. Quand il posait les yeux sur quelqu’un, on pouvait être sûr qu’il savait quelque chose sur lui ; et pourtant le marquis était l’homme le plus aimé de tous, car il n’offensait jamais personne en face – et dans le monde civilisé, on ne se fâche pas pour ce qu’on dit de vous dans votre dos.
Les rires des jeunes gens autour de lui attestent qu’il est en train de conter quelque aventure savoureuse ; parfois sa voix descend jusqu’au chuchotement, les auditeurs rapprochent leurs têtes, puis soudain le rire éclate, et ils se renversent de droite et de gauche.
Le marquis est un homme obèse, chez qui personne ne soupçonnerait tant de vivacité, tant de légèreté ; il sait illustrer ses paroles de ses mains et de son visage avec une malice telle que souvent l’histoire en elle-même ne serait guère intéressante si ce n’était lui qui la contait, et ceux qui veulent la répéter devant d’autres échouent généralement.
C’est à cet instant précis que nous arrivons avec le comte Rudolf et ses compagnons, alors que le récit est déjà bien engagé. Rudolf, qui connaît la société, présente brièvement ses amis, et après les salutations d’usage, la narration se poursuit.
– Malgré tous ses efforts infructueux et ses fiascos, notre Saint-Michel [46] ne s’est pas laissé décourager – poursuivit l’aimable homme, d’autant que le pauvre garçon n’était même pas parvenu à attirer le regard de la petite Petit-Pas [47], car le malheureux, avec moi, ne peut guère se compter parmi les Adonis (quelle formule commode pour la médisance, ce « avec moi » !) ; quant à son héritage futur, des inconnus le gèrent encore, même à son insu, et ses gages mensuels ne lui permettent même pas d’offrir un bouquet de mélaleuques à Petit-Pas ; ajoutons qu’il n’est pas né pour se rendre malheureux par son esprit. Alors, qu’a donc pu imaginer le pauvre Saint-Michel pour approcher la charmante petite danseuse aux pieds de biche, pour lui parler chaque jour, pour être chez elle jour et nuit, pour ainsi dire ?
– Oh là là, ça va être un peu fort ! s’écria le prince Iván, haute silhouette martiale en qui nous avons l’honneur de reconnaître ce prince nordique dont il a déjà été question.
– Allons, je donne cent louis à qui devine !
– Garde tes cent louis et devine toi-même – dit lord Burlington, un étrange jeune Anglais assis dos à la société, chevauchant une chaise, les jambes si allongées qu’on avait peine à croire qu’elles lui appartenaient.
– Le noble lord fait de meilleurs mots que moi – rit le marquis ; il sait bien que cent louis n’ont pas coutume de traîner dans ma poche. Eh bien, le brave garçon s’est engagé comme valet chez la petite Petit-Pas.
– Ah, ah ! s’exclamèrent-ils tous en chœur.
– Ainsi, il a atteint deux objectifs d’un coup – dit le lord par-derrière, car il pouvait aussi courtiser les femmes de chambre.
– Fi donc ! fit une voix fine comme un fil de soie ; c’était celle du comte Vezekényi, jeune Hongrois élégant, garçon longiligne au teint de lait, qui s’appuyait avec une paresse affectée contre la balustrade du balcon, les deux bras pendant par-dessus. – Fi donc ! Ne continuez pas, Monsieur, cela m’altère ; un tel scandale dans nos cercles !
– Quelqu’un a-t-il un flacon de sels ? Le comte va s’évanouir ! s’écria Debry en plaisantant.
– Écoutons la suite ! pressèrent les autres.
– Donc, le garçon est devenu valet chez la petite Petit-Pas – rit Iván ; c’est peut-être lui qui m’a ouvert la portière de mon carrosse l’autre jour, et à qui j’ai donné un rouble.
– Et c’est lui qui a renversé du thé sur ma redingote – dit le lord, et pour lequel je lui ai donné une gifle.
– Ah, ah ! s’efforça de dire de sa voix de soie le jeune comte hongrois sensitif, et c’est à lui que j’ai confié mes lettres d’amour pour les remettre à sa demoiselle.
– Alors, il les a certainement toutes jetées au feu ! rit Debry. – Mais laissez-moi finir, car voici le meilleur.
– Écoutons !
– Un jour, la petite Petit-Pas avait un rendez-vous galant dans le bois de Boulogne, où elle possède une charmante petite villa par la grâce de Dieu.
– Et de mon portefeuille – grommela Iván.
– Prince, ce que la main droite donne, la gauche ne doit pas le savoir, le réprimanda le marquis. – Donc, une heure pastorale attendait là-bas la petite danseuse, pour laquelle elle avait loué une voiture étrangère et emmené naturellement son valet.
– Qui ? Saint-Michel ?
– Lui-même ; elle devait y retrouver un brave général, pour lequel la charmante dame éprouve, je crois, une inclination personnelle.
– Debry ! Pas de médisance ! s’écria Rudolf sur le ton de la plaisanterie, s’étant mêlé aux auditeurs.
– Ah, j’oubliais que Monseigneur est présent ; autrement je ferais plus attention à mes expressions. Toujours est-il que le brave général a beaucoup de succès auprès des dames ; moi-même, il m’a déjà supplanté en plusieurs endroits.
– Ne parle pas de toi ; de toi, nous parlerons quand tu seras parti.
– Restons-en donc au sujet. Le général arrive, la petite Petit-Pas fait dresser une table pour deux sous un berceau de roses, exactement comme au temps d’Ovide : berceau de roses parfumées, ruisseau murmurant, et deux cœurs amoureux – sauf que les bergers d’autrefois ne buvaient pas de champagne et ne gardaient pas autour d’eux de malheureux valets chargés de tirer les bouchons des bouteilles pendant qu’eux-mêmes en vidaient le contenu. Donc, quand Damon et Phyllis s’assirent à table, le pauvre valet dut se poster derrière le fauteuil de sa maîtresse, un plateau sous le bras ; et comme le général était assis en face d’elle, il devait lui faire face. Or, en le regardant, le malheureux Saint-Michel manqua de s’enfoncer sous terre – car ce général n’était autre que son propre oncle !
– Ah, voilà qui est encore mieux !
– Encore mieux, peut-être, s’il avait eu assez de présence d’esprit pour éviter que son oncle ne le reconnaisse, car on ne regarde généralement pas les domestiques avec attention – ceux de notre sexe, s’entend. Mais le pauvre garçon fut si troublé qu’il fit tout de travers : il donna un couteau quand on demandait une cuillère, planta une fourchette dans la glace, et faillit crever l’œil du général avec un bouchon de champagne. Alors le général finit par le regarder, et à force de le regarder, il finit par le reconnaître. « Que diable ! mais c’est Saint-Michel, mon neveu ! » s’écria-t-il enfin. Le malheureux laissa tomber d’un coup une demi-douzaine de porcelaines chinoises, de frayeur. Et la petite Petit-Pas se mit à rire si fort que ses agrafes sautèrent, et elle se renversa en arrière, chaise et tout.
– Ah, c’est intéressant.
– Il n’y eut aucun scandale ; on la releva. Le général était de bonne humeur ; on fit asseoir Saint-Michel à table, on lui donna un couvert, et ils festoyèrent ensemble jusqu’à tard dans la soirée pour célébrer leurs retrouvailles.
– Et ensuite ? demanda le lord.
– Allons, c’est fort. Le noble lord veut que l’on termine une anecdote comme Scott ses romans : qui a vécu jusqu’à quand et comment il est mort ?
– Qu’est-il advenu ensuite de Saint-Michel ?
– Sur l’heure, rien. Il y a des oncles plus aimables que leurs neveux. Mais il se peut qu’après cette anecdote, il devienne un lion à la mode.
– Ah, quelles histoires fades ! soupira le comte scythe sensitif en tirant sa montre de sa poche et en la tenant si près de ses yeux qu’il aurait pu se crever l’œil avec l’aiguille s’il n’y avait eu de verre dessus. – Il est déjà cinq heures moins cinq, et je vais être en retard. – Sur quoi il chercha son chapeau, l’examina des deux côtés avec des yeux sensibles pour voir si c’était bien le sien ; puis il l’essaya sur sa tête, pour vérifier si c’était bien la sienne.
– Où peut-il donc être en retard ? demanda l’un de ceux qui restaient, quand l’autre fut parti.
– Au « bain [48] cosmétique de lait » – répondit méchamment Debry.
– Vous plaisantez, intervint István, il ne se baigne tout de même pas dans du lait, comme les femmes ?
– Si fait, car cela rend la peau fine et les nerfs sensibles ; un temps, il se baignait constamment dans du bouillon de bœuf pour rafraîchir ses nerfs émotifs, qu’il avait si bien dressés que chaque fois qu’on jouait le Moïse de Rossini, aux passages les plus sublimes, il s’évanouissait à l’envi avec les autres dames présentes.
– Árpád aux fourrures de panthère ! soupira Miklós de sa voix de tonnerre.
Cependant, la société allait et venait, changeait sur le balcon ; ceux qui partaient étaient remplacés par de nouveaux venus, et ceux qui restaient médisaient de celui qui venait de partir. Ainsi va le monde.
Le prince nordique fut le premier à s’en aller. Debry sut aussitôt conter une anecdote à son sujet.
– L’autre jour, devant le palais de l’ambassade de Russie, il rencontre un Cosaque qui venait de descendre de cheval. « Toi, paysan ! » lui crie le Cosaque – car pour les Cosaques, tout homme qui ne porte pas d’arme ou ne monte pas à cheval est un paysan. « Toi, paysan, viens ici, tiens mon cheval pendant que je suis à l’intérieur », et il lui jette les rênes. Le prince prit gentiment le cheval et le tint pendant que le Cosaque entrait. Les valets de l’ambassadeur, voyant cela depuis la fenêtre, descendirent l’escalier en hâte, criant au Cosaque qui venait à leur rencontre : « Pour l’amour de Dieu, qu’avez-vous fait ! Vous faites tenir votre cheval au prince Iván ! » Le pauvre diable, de frayeur, manqua de mourir ; il tomba à genoux devant le prince et le supplia d’être clément – on aurait probablement pu s’arranger avec lui pour cent coups de knout. Alors le prince sortit deux pièces d’or et les lui mit dans la main : « Tiens, mon garçon ; et n’aie crainte, tu pourras en être fier à l’avenir ! »
Certains y virent matière à rire, d’autres à admirer. Le lord déclara que ce n’était qu’une excentricité, et d’un coup de pied il renversa sa chaise, enjamba trois genoux de ceux qui étaient assis devant lui – glissa ses mains dans les poches arrière de son frac, trouva son chapeau sur la table, y enfonça sa tête sans y toucher des mains, et quitta la salle du balcon.
– Voyez-vous, le noble lord croit être le seul à avoir le privilège de l’excentricité – dit Debry. – Avez-vous entendu parler de sa dernière représentation en invité au Théâtre de la Gaieté ? Ah, c’est intéressant ! dit-il en se tournant vers Rudolf, sans attendre qu’il lui dise s’il l’avait entendue ou non. – Vous connaissez sans doute ce charmant petit vaudeville : La Belle Laitière, qui a fait un tel tabac il y a quelques semaines. Il y a là un rôle d’ours très émouvant ; une grande lutte s’engage avec un chasseur, jusqu’à ce que le chasseur le tue, s’étende sur la scène, s’assoie sur l’ours abattu et chante là, sur l’ours mort, un joli petit couplet que tous les gamins sifflotent déjà. Ce lord extravagant persuade un jour le directeur de la Gaieté de lui laisser jouer le rôle de l’ours. L’autre accepte. On coud le lord dans la peau de l’ours ; il savait admirablement gronder, se dandiner et secouer la tête. Enfin arrive le chasseur ; le lord se dresse sur ses deux pattes arrière ; le chasseur l’attaque ; le lord lui assène un tel coup de patte d’ours sur la main que l’autre laisse tomber son couteau de chasse ; alors ils s’empoignent, le chasseur ne peut venir à bout de l’ours, ils luttent, finalement c’est le chasseur qui tombe, l’ours le cloue au sol, et puis il s’assoit dessus en grand triomphe – et cette fois, c’est l’ours qui chante le fameux couplet sur le dos du chasseur, sous les rires déchaînés du public. N’est-ce pas une farce intéressante ?
Rudolf avait écouté le conte du marquis avec un visage sérieux et attentif, et ne l’avait pas interrompu ; ce n’est que lorsqu’il eut fini qu’il lui dit :
– Très intéressant et très nouveau. Je l’ai lu avant-hier dans le Journal des caricatures.
– Voilà qui est raide – dit Debry. Laisser un homme raconter jusqu’au bout une histoire qu’on a déjà lue dans les journaux. Après un tel affront, je m’enfuis d’ici.
Avant de sortir, il se tourna vers la société avec une supplication bouffonne :
– Messieurs, ayez pitié de moi ! Je sais quel sort attend celui qui s’en va d’ici. Grâce et miséricorde, Messieurs !
Par bonheur pour Debry, à cet instant précis, un autre sujet attira soudain l’attention de ceux qui étaient sur le balcon, les empêchant de raconter sur lui qu’il était l’homme le plus riche du monde car il dépensait non seulement de sa propre poche mais sans cesse de celle des autres, qu’il se teignait la barbe et portait trente perruques différentes, chaque jour une plus longue, et qu’à la fin du mois il disait qu’il allait se faire couper les cheveux, après quoi il recommençait depuis le début, et qu’il se fâchait très fort si l’on faisait allusion à sa perruque ; une fois, il avait failli se battre en duel avec l’Anglais à cause d’un mot d’esprit, quand ils étaient à l’Odéon et que les jeunes géants laissaient sans cesse la porte de la loge ouverte, et Debry se plaignait du courant d’air ! « Pourtant, c’est facile à dire pour vous, avait dit le lord, car vous n’êtes pas tête nue. » – Tout cela et bien d’autres choses étaient prêts contre lui sitôt qu’il aurait quitté le cercle de la médisance, quand passa sur le boulevard, au grand galop, un équipage seigneurial fort singulier. Une calèche vert pastèque toute neuve et brillante, attelée de quatre étalons gris pur-sang – non pas deux devant et deux derrière comme à l’ordinaire, mais les quatre de front, comme devant un char de triomphe romain. C’est l’élégant lui-même qui conduisait les chevaux ; le cocher et le chasseur étaient assis derrière, dans le coupé.
– Regardez Kárpáthy ! dit un jeune dandy en se penchant au balcon (celui-ci, pour ne pas l’oublier, était le fils d’un alispán de Hongrie, qui touchait une pension de chez lui et s’efforçait depuis un an de faire croire aux gens que sa mère était baronne et qu’en Hongrie, les alispán portent le titre d’Excellence). – Ah, quel chic type, ce Kárpáthy ! Messieurs, il n’y a pas un autre cocher comme lui dans tout Paris. Il lance ses chevaux en carrière quand le boulevard est le plus encombré de voitures. L’autre jour, une charrette de laitier ne voulait pas lui céder le passage. « Attends voir ! » me dit-il – j’étais assis à côté de lui -, et il fonça si adroitement sur elle qu’en accrochant l’essieu du laitier, hop ! en un instant il renversa la charrette, les quatre roues en l’air ; le laitier regardait de dessous son panier ; il s’était cassé une jambe et un brancard. Ensuite, Abellino régla l’affaire vite fait à la Conciergerie, où le laitier était allé porter plainte : il sortit sa bourse : « Tant pour le brancard cassé, tant pour la jambe cassée. » Quel esprit ! La même chose est arrivée au cocher de maman la baronne ; un matin, il entre chez papa et lui dit : « Excellence… »
Le jeune merveilleux ne put achever, car à cet instant un grand bruit s’éleva dans le salon, comme si l’on accueillait quelqu’un en triomphe ; la porte de la salle du balcon s’ouvrit, et Kárpáthy entra, le visage rayonnant de gloire, escorté par les jeunes géants attroupés, qui avaient abandonné cartes et billard pour entendre les bonnes nouvelles qu’Abellino apportait concernant l’affaire Mainvielle-Catalani, dont on lui avait confié l’arrangement.
– Alors ? Comment cela s’est-il passé ? Cent questions lui furent adressées.
– Messieurs, laissez-moi d’abord reprendre mon souffle ; je suis tout altéré, exalté, fatigué.
On lui poussa aussitôt une chaise, et on le fit asseoir.
– Tout est gagné ; j’ai obtenu plus que le club n’en demandait. Chut, du calme, Messieurs ! Je vais tout raconter, mais à condition que personne ne m’interrompe ! Donc, vous savez combien ce Deboureux obstiné et têtu, le directeur de l’Opéra, s’est entêté à ne pas donner Zelmire à la Catalani malgré toutes nos exigences, mais à Madame Mainvielle.
– Cette Madame Mainvielle – demanda István en l’interrompant, est-ce la même qui a été accueillie avec tant d’éclat il y a quelques années à Saint-Pétersbourg, à Venise et ici à Paris ?
– Voilà, quelqu’un m’a déjà interrompu ! s’écria Abellino en bondissant de sa chaise avec irritation.
– Pardonnez-moi, mais le nom m’a surpris, car cette femme est une fille de notre patrie.
– Elle l’est…
Ce mot fut dit sur un ton qui signifiait : « Comment quelque chose de remarquable pourrait-il venir de chez nous ? »
– Donc – poursuivit Abellino, le directeur s’était rendu tout à fait inabordable et ne voulait même pas entendre parler de ce point. C’est alors que ma vieille protectrice, la chance, vient à mon secours sous les traits d’un caniche.
Rire général.
– Comme je le dis, sous les traits d’un caniche. Connaissez-vous, Messieurs, ce drame à la dernière mode qui a relégué à l’arrière-plan les pièces de Shakespeare et de Victor Hugo : Aubry, ou le Chien reconnaissant ? Le sujet est le suivant : un chevalier a été assassiné, et son chien fidèle se présente comme accusateur contre le meurtrier ; sur quoi le roi ordonne une ordalie où l’accusé doit affronter le caniche vengeur dans la lice – et naturellement, il est vaincu par lui. Un certain génie en a fait un drame sensible, où le rôle principal est tenu par M. Philax [49], le caniche. M. Philax a déjà parcouru la moitié de l’Europe, accueilli partout avec enthousiasme et triomphe, sous une pluie de couronnes, tandis que la poche de son maître se remplissait de thalers et de louis d’or. En vain les poètes, les gratte-papiers des journaux criaient-ils au scandale, à l’avilissement de l’art, au rabaissement de la poésie ! M. Philax poursuivait sa tournée artistique, et il y a quelques semaines, arrivant à Paris, il y fit également fureur. Au début, les directeurs de théâtre hésitaient à le faire monter sur scène, car les acteurs menaçaient de quitter immédiatement tout théâtre où l’on mettrait un artiste dans la même catégorie qu’un chien, où les applaudissements et les couronnes dus jusqu’alors à une juste déclamation, à un jeu consommé, à une voix excellente et à une émotion rayonnante seraient gaspillés pour les aboiements et les cabrioles d’une bête stupide.
– Celui-là parle bien – murmura István à l’oreille de Rudolf.
– Ne t’inquiète pas, il va tout gâcher.
– Cependant, il se trouva un directeur, celui du théâtre du Luxembourg, que ses acteurs n’intimidaient pas, et il eut l’audace d’engager le chien pour des représentations en invité, faisant dépendre du succès la question de l’engager comme membre permanent ou non. Le succès dépassa toutes les attentes. La misérable baraque du Luxembourg, où personne n’allait auparavant sinon des matelots, des étudiants et des débardeurs, et où même une lorette respectable ne daignait se montrer, se remplit ce soir-là de l’élite la plus élégante de Paris ; des loges empestant l’ail et l’eau-de-vie émergèrent les dames les plus en vue, et ce soir-là, l’artiste-chien fut littéralement enseveli sous une pluie de fleurs. Depuis ce jour, les théâtres se l’arrachèrent les uns après les autres ; un jour c’était la Gaieté qui l’entendait aboyer, le lendemain le Théâtre des Variétés, puis les Vaudevilles, jusqu’à ce qu’il eût fait le tour de toutes les scènes parisiennes – et les deux théâtres pédants, le Théâtre-Français et l’Académie Royale de Musique, se retrouvèrent sans public. Le monde élégant courait après M. Philax, on le faisait monter dans les loges, on le caressait, on le couvrait de flatteries, et naturellement, là où vont les dames, les hommes suivent ; bref : les deux théâtres pédants jouaient devant des rangées de sièges vides – on pouvait y donner Le Cid, Hermione, Tartuffe, ou là-bas La Cenerentola, La Gazza ladra, Alcidor ou Nurmahal – le théâtre était vide, et les directeurs enrageaient contre le public, qui était tombé amoureux du chien.
– Monsieur ! s’écria une voix impatiente. Avons-nous vraiment besoin de savoir tout cela ?
– Messieurs, je demande de la discrétion – dit Abellino avec indignation, sinon je ne dirai plus un mot.
On vota la discrétion.
– Alors voici. Je rends visite à M. Deboureux, et sachant combien il était irrité contre le chien – au point que s’il jouait le rôle du meurtrier dans Aubry, ce serait certainement lui qui mordrait le chien, et non le chien lui -, je lui fis cette proposition : si je mettais immédiatement fin à cette saison canine et guérissais le public de sa passion de canicule, quelle gratitude me devrait-il ? – « Tout ce que vous voudrez » – répondit le brave homme. – « Bien. Je ne demande que deux choses. Donner le rôle de Zelmire à la Catalani, c’est la première. » Il me le promit.
Les jeunes géants se précipitèrent sur Abellino à ces mots.
– La seconde, c’est qu’il donne L’Italiana in Algeri [50], cet opéra usé et démodé, le lendemain de la représentation de Zelmire, et qu’il y fasse monter sur scène Madame Mainvielle.
– Bravo, bravo ! s’écrièrent plusieurs. – C’est magnifique, l’arrangement est parfait, on ne pouvait mieux s’y prendre pour élever une artiste et faire tomber l’autre à côté d’elle.
– Attendez, ce n’est pas tout. Madame Mainvielle a dû flairer le danger, car dans l’heure même, elle a fait dire au directeur qu’il la mette en congé, son mari étant malade et devant aller aux eaux avec lui. Qui ne verrait là encore la malice évidente ? Est-ce l’ordre du monde que les actrices voyagent avec leurs maris ? Enfin, le directeur était lié par son contrat, il devait laisser partir Madame Mainvielle dans trois jours, et Zelmire n’a encore que les deux premiers actes répétés : elle ne pourra donc être donnée qu’après son départ, et il aura l’air que la Catalani n’a eu le rôle que par défaut. – Qui peut remédier à cela ?
Il promena son regard sur les jeunes géants, et comme ils se taisaient, il se frappa le front avec une orgueilleuse conscience de soi, comme pour dire : « Ma tête ! »
– « Tant mieux, dis-je ; nous donnerons donc le même soir les deux premiers actes de Zelmire, suivis des deux derniers actes insupportables de L’Italiana in Algeri, devant lesquels le public a coutume de s’enfuir. N’est-ce pas bien ainsi ? »
– Admirable, magnifique ! s’écrièrent-ils tous. – C’est ingénieusement combiné, l’arrangement est parfait. Le même soir, le triomphe et la chute ; d’un côté les applaudissements, de l’autre le « chut ».
– Mais écoutez la suite. La condition était de mettre fin à la saison canine. – Ici Abellino bondit de sa chaise en faisant claque [51]r ses doigts : – Eh, voilà ! c’est déjà fait !
– Comment, comment ? demandèrent-ils tous, stupéfaits.
– Je suis aussitôt monté à cheval, j’ai parlé à mon banquier (à ce mot, il ajusta sa cravate pour laisser à ses auditeurs le temps de réfléchir au fait qu’il avait de nouveau un banquier) ; de là, j’ai galopé tout droit chez Pelerin, à qui appartient ce chien artiste. Je l’ai fait appeler avec son chien, et sans même descendre de cheval, je lui ai demandé : « À quel prix cédez-vous ce chien ? » L’insolent me répondit d’abord grossièrement qu’il n’y avait pas assez d’argent dans ma poche pour l’acheter. Par Dieu ! Peut-on dire une plus grosse grossièreté à un noble hongrois ? Est-ce que j’ai l’air, Messieurs, de quelqu’un à qui l’on peut dire qu’il n’a pas d’argent ? Hah ! furieux, je criai au drôle : « Monsieur, qu’appelez-vous de l’argent ? Croyez-vous que je ne puisse pas payer le prix de votre chien ? Combien en demandez-vous ? » L’homme répondit qu’il ne le céderait pas à moins de cinquante mille francs. « Fripon ! Et vous appelez cela de l’argent ! Voilà vos cinquante mille francs ! » m’écriai-je en tirant brusquement de mon portefeuille cinquante billets de banque, que je lui jetai. Le drôle resta bouche bée. Le chien, certes, le nourrissait d’année en année du produit de son art, mais un chien peut mourir, tandis que cinquante mille francs ne meurent pas, et avec cela il pouvait ouvrir une épicerie et en vivre jusqu’à sa mort. Il parut réfléchir un instant, puis il rangea les billets et m’amena le caniche par le collier en disant avec un rictus : « Avec ça, Monsieur, vous avez fait une bonne affaire ! » Le misérable m’avait pris pour un directeur de théâtre ambulant, et croyait que j’allais maintenant courir de ville en ville avec le chien pour montrer ses tours. Eh bien, coquin, pour te montrer ce que c’est pour un noble hongrois de jeter cinquante mille francs, et pour que tu aies du respect pour lui à l’avenir, regarde bien : je tirai de mon arçon un pistolet de poche, et pan ! le chien gisait là, mort. – Et voilà, c’est la fin de la saison canine.
La stupeur rendit tout le monde muet ; on n’entendit qu’un seul soupir involontaire.
– Ton ami regrette le chien – dit Abellino à Rudolf en désignant István.
– Non pas le chien, mais toi.
– Eh bien, j’ai rempli la condition, et Deboureux aussi la sienne. Après-demain sont programmés Zelmire et L’Italiana ; maintenant, il faut rapidement s’occuper des préparatifs, distribuer les rôles pour que tout soit prêt à temps, car nous sommes pressés. Debry s’occupera de rassembler les marchandes de fleurs ; qu’il achète tous les mélaleuques qu’il y a. Fennimor (c’était le prénom du patriote qui prenait des bains de lait) parlera aux poètes qui nous dédient leurs œuvres, pour qu’ils écrivent des vers élogieux. Iván, cours chez le joaillier et choisis les plus beaux diamants ; il a le meilleur goût pour cela – un superbe diadème pour elle ; si les frais dépassent la caisse du club, je les couvrirai.
Un grand mouvement s’éveilla parmi les jeunes géants à ces mots ; chacun voulait qu’on lui confiât une tâche.
– Donnez-moi aussi des ordres ! répétait le jeune gentleman qui avait coutume de donner à son père le titre d’Excellence. – Donnez-moi aussi des ordres ! Il l’avait déjà répété dix fois.
– Volontiers, mon ami – dit Abellino –, qui organisait tout. – Cours chercher Monsieur Oignon [52] et amène-le ici.
Le jeune homme réfléchit un moment pour savoir si c’était un grand honneur pour lui ou non. Finalement, il se décida, prit son chapeau et s’en alla.
– Alors, vous ne bougerez pas, vous ? demanda Abellino en se tournant vers le coin où Rudolf et ses compagnons se tenaient.
– Quand il y a tant d’acteurs, il faut bien qu’il reste des spectateurs – répondit Rudolf avec un froid sarcasme, tandis qu’István, saisissant Abellino par le bras, accrochait son index à sa boutonnière et l’attirait vers eux.
– Dis-moi, pourquoi cette rancœur contre Madame Mainvielle ? A-t-elle offensé l’un d’entre vous ?
– Nous tous ! Blessés au vif ! Quand elle est arrivée ici il y a quatre ans, nous l’avons portée aux nues, glorifiée, nous lui avons donné une renommée mondiale, et comment nous en a-t-elle remerciés ? En se retirant insolemment de nous pour se blottir auprès de son mari morose et hypocondriaque, en repoussant les plus dignes galants – alors que plusieurs d’entre nous avaient l’intention de nouer avec elle la liaison la plus honorable ; tous furent repoussés.
– Alors, vous avez raison – dit Rudolf en remuant à peine les lèvres d’un sourire amer.
– Mais ce n’est pas tout. Récemment, nous avons organisé un banquet où ne se trouvaient que des artistes et des amateurs d’art, et elle s’en est retirée sous prétexte que son mari était malade et qu’elle devait le soigner. Ah, Madame ! Vous nous défiez ? Attendez, nous allons vous montrer que nous savons précipiter ceux que nous avons élevés !
– Et si son mari se dressait contre vous ? demanda Miklós, qui aurait trouvé cela tout à fait naturel.
– Son mari ? Que diable pourrait-il faire contre nous ? Nous sommes le public, et lui un acteur ; nous payons, et il joue ; si ça nous plaît, nous applaudissons, si ça ne nous plaît pas, nous sifflons. Nous avons payé, c’est tout.
– Laisse-moi te dire encore une chose – dit István – ce qui devint par la suite une habitude chez lui – en ajustant la cravate de son interlocuteur. – Cette femme est née hongroise, elle est une fille de notre patrie. Alors, même ici, allons-nous persécuter ce qui est à nous ?
Abellino ne répondit pas à la question, mais comme István le tenait par la boutonnière, il dit en plaisantant :
– Voulez-vous bien lâcher ma boutonnière, ou dois-je enlever mon frac et le laisser ici ?
La première option se réalisant, le jeune lion se fondit avec une nonchalance désinvolte parmi les autres géants.
Peu après, le jeune homme issu de la mésalliance entre un alispán et une baronne revint en compagnie de Monsieur Oignon. Et Monsieur Oignon n’était autre que l’entrepreneur de la claque, c’est-à-dire un homme qui fait commerce d’applaudissements et de sifflets. Personnage influent, dont dépend le sort des écrivains et des artistes.
L’accord concernant la première partie – applaudissements, jets de couronnes et distribution de vers – fut rapidement conclu. La seconde partie fut plus difficile ; faire siffler une artiste respectée n’est pas une plaisanterie, et on ne peut s’y attaquer à la légère ; on risque vite de faire connaissance avec la gendarmerie, et le public peut facilement prendre parti. De plus, le chef de claque a aussi un cœur.
Mais heureusement, le cœur du chef de claque n’est pas de fer ; quelques arguments glissés dans sa main finirent par l’attendrir. Il verrait ce qu’il pouvait faire. Il veillerait à ce que l’accueil fût froid ; il obtiendrait que les porteurs de pâtés ne distribuassent pas de rafraîchissements dans les galeries, que le public se plaignît de la grande chaleur ; puis quelques petits incidents fortuits pourraient toujours rendre service : un chapeau qui tombe au parterre, un homme qui bâille à se décrocher la mâchoire pendant un pianissimo, de sorte que la partie la plus impressionnable du public éclate de rire – tout cela vaudrait bien mieux qu’un sifflet délibéré, car l’ennui et la froideur sont des déclarations bien plus accablantes que les sifflets et les huées, qui produisent souvent l’effet inverse.
– Ainsi fut conclu et ratifié l’accord pour le surlendemain, jour mémorable qu’il fut si difficile d’attendre pour les géants surexcités.
– Alors, tu les ramènes chez eux ? demanda Rudolf à son compagnon silencieux.
Une chose est sûre : je t’emmène, toi, parmi eux.
– Rudolf baissa la tête et, sans un mot, traversa les salles du club avec ses compagnons. Ce n’est qu’au bas de l’escalier qu’il dit :
C’est possible.
Voyons maintenant qui était cette Madame Mainvielle qui donna lieu à une telle agitation dans le monde des jeunes géants, et dont l’intérêt à nos yeux est accru par le fait qu’elle était une femme née hongroise – et à ce titre, elle fut jadis célèbre dans toute l’Europe. – Mais ce fut jadis. Aujourd’hui, elle aussi dort d’un profond sommeil, et depuis que sa voix de fée s’est tue, plus un mot n’en parle dans les chroniques…
Chapitre V
La carrière d’une artiste célèbre
Je ne parle pas de choses idéales ; les poètes mentent, c’est la vie qui dit vrai.
L’artiste dont je vais raconter la vie était l’un des esprits les plus rayonnants de son époque ; la nature l’avait dotée d’un cœur riche, d’un visage charmant, d’une voix enchanteresse ; le génie de l’art avait soufflé sur elle son inspiration la plus brûlante, et le destin capricieux lui avait ouvert son sein pour qu’elle pût choisir parmi tous ses trésors.
Sa renommée s’était répandue de Moscou à Venise, de Vienne à Paris et à Londres ; on parlait d’elle comme d’un prodige ; les poètes, qui plaçaient des étoiles sur les héros des guerres mondiales, la baignaient dans les rayons du soleil, et son triomphe fut plus complet que celui de Napoléon, car elle n’était pas seulement la fierté d’une nation, mais de toute l’Europe à la fois ; en Angleterre on la tenait pour aussi grande qu’en Russie, et aux Tuileries on reconnaissait sa supériorité aussi bien qu’au Kremlin. Son nom était aussi connu de tous que l’est aujourd’hui celui de Jenny Lind – et il n’y a pas trente ans de cela –, et maintenant plus personne ne se souvient d’elle.
Cette femme s’appelait Jozefine [53] Fodor. Son grand-père, Károly Fodor, capitaine de hussards hongrois, avait émigré en Hollande au siècle précédent avec ses trois fils. Le plus jeune, József, se consacra à la musique, et après avoir épousé une dame française, fut nommé maître de chapelle à la cour par le duc de Montmorency. De ce mariage naquit Jozefine ; la beauté de son enfance témoignait combien ses parents s’aimaient, et l’épanouissement de sa beauté au fil des ans, combien elle-même aimait ses parents. C’est peut-être une superstition que j’énonce là, mais je crois que l’enfant dont les parents ne s’aiment pas naît laid, et que celui qui n’aime pas ses parents grandit en enlaidissant, car c’est l’amour qui crée la beauté.
À l’éclatement de la Révolution française, le duc de Montmorency s’exila, et József Fodor retourna en Hollande, où sa femme mourut. C’est alors qu’il fit la connaissance du prince Kourakine, qui était ambassadeur à la cour de Hollande, et par lui fut invité en Russie, où ce grand seigneur russe, adorateur des beaux-arts, le prit comme maître de chapelle, tandis que Jozefine était élevée avec ses propres filles de prince par des maîtres de renommée européenne. Dès l’âge de dix ans, la fillette parlait toutes les langues cultivées du monde, et la douce langue barbare de sa patrie, elle l’apprenait de son père, en secret, lors d’heures solitaires.
Dès sa plus tendre enfance, elle jouait de la harpe avec une telle perfection – la harpe avait alors bien des avantages sur le piano encore imparfait – que son père n’hésita pas à la produire devant le beau monde de Moscou lors d’un concert, où elle ravit tous les auditeurs.
Deux ans plus tard, les amateurs d’art moscovites l’entendirent de nouveau ; cette fois, elle chantait. Le tsar Alexandre en personne assistait au concert, et fut si transporté par ces voix charmantes qu’il serra la main de la jeune fille devant tout le monde ; et il ne se passa pas une semaine avant qu’il envoyât son chambellan chez son père pour engager Jozefine au théâtre lyrique de la cour avec des appointements de trois mille roubles.
Elle devint bientôt la favorite du public. Oh, sous ce climat froid, ces gens barbares dont nous autres, enfants cultivés des climats chauds, croyons qu’ils vont tous vêtus de peaux d’ours et dansent au son du tambour – ils savent brûler d’une passion bien ardente pour l’art !
À cette époque, Moscou avait aussi un théâtre dramatique français, dont l’acteur le plus célébré était, selon la renommée, M. Tharaud-Mainvielle.
L’artiste était un homme de haute taille, à l’allure idéale, aux traits nobles et fermes, sur lesquels, dans la vie ordinaire, on ne lisait qu’une seule expression : l’honnêteté, la franchise – et c’était bien son vrai caractère. Mais ah ! sur la scène, il changeait mille fois de visage : fureur, passion, émotion bouleversante, colère terrifiante, charme irrésistible, pâle vengeance ou farce hilarante se reflétaient avec une égale perfection sur ses traits – et c’était là son art.
La renommée disait autant de bien de Mainvielle que de Jozefine. La renommée, cette entremetteuse persuasive, allait de l’un à l’autre ; chaque jour ils devaient entendre parler des triomphes l’un de l’autre. La renommée avait plus d’une fois réussi à rapprocher deux personnes célèbres, un homme et une femme, qui se persuadaient de s’être aimés, alors qu’ils n’avaient aimé que leur renommée mutuelle.
Une exception se produisit à cette règle. Les deux artistes les plus célèbres de leur temps s’aimèrent vraiment, et cet amour ne passa jamais, pas même quand la renommée eut passé. Car, mes chers amis qui courez les chemins de la gloire, sachez-le : la gloire d’un artiste est éphémère ; il ne lui faut pas mourir, il lui suffit de vieillir ; il vit encore, mais on l’a déjà enterré.
Donc, les deux artistes célèbres devinrent mari et femme, et dès lors leur gloire fut double à tous deux ; le public qui applaudissait connaissait aussi bien le nom de Mainvielle que celui de Fodor, et il n’eut pas à s’habituer à un mot nouveau quand il vit sa favorite en femme sur la scène.
Cependant la guerre éclata entre les empereurs de Russie et de France, et aussitôt le tsar Alexandre expulsa de son empire tous les acteurs français, parmi lesquels Mainvielle. Jozefine n’était pas obligée de suivre son mari, car l’interdiction ne la frappait pas ; elle était engagée à l’Opéra impérial russe, et il ne se serait rien passé d’extraordinaire dans le monde si elle avait laissé son mari s’en aller et était restée avec son riche contrat.
Mais elle ne fit pas ainsi : elle suivit son mari, quitta sa bonne fortune, s’en alla avec lui vers la pauvreté et le chagrin. Ils formèrent une troupe ambulante, avec laquelle ils parcoururent Stockholm, Copenhague, Hambourg ; ils n’avaient pas d’opéra, et Jozefine jouait des rôles dramatiques. Cela, je crois, doit être considéré comme le plus grand renoncement possible par quiconque compare la carrière éblouissante d’une cantatrice d’opéra à la vie austère d’une actrice dramatique.
C’est ainsi qu’ils revinrent à Paris.
Un théâtre de troisième ou quatrième ordre, le Théâtre Feydeau [54], consentit après bien des démarches à laisser Jozefine s’y produire. Depuis ce jour, elle devint la favorite de Paris. On l’engagea aussitôt comme première cantatrice à la troupe de l’Opéra italien, et quand elle parut dans Griselda, l’ancienne prima donna, la signora Barilli, fut ensevelie dans le vert éternel de l’oubli.
De là elle parcourut l’Angleterre, la féerique Venise. C’est là, dans la patrie originelle de la musique, qu’elle atteignit le faîte de sa gloire. Il est rare qu’un artiste porte dans le pays de l’art les couronnes gagnées ailleurs, mais celui qui les y porte et les en rapporte sans qu’elles aient fané, celles-là deviennent toujours vertes sur sa tête.
L’enthousiasme du monde vénitien pour l’artiste hongroise grandit à un tel point qu’au théâtre de La Fenice on la couronna solennellement, et l’on fit frapper en son honneur des médailles d’or, d’argent et de bronze ; sur l’une des faces, le portrait de l’artiste entouré de son nom ; sur l’autre, une couronne de laurier avec ces mots : « Te nuova Euterpe [55] Adria plaudente onora. » (« Toi, nouvelle Euterpe, l’Adriatique en t’applaudissant t’honore. »)
Alors Paris la réclama. C’est d’ordinaire après l’estime de l’étranger que nous découvrons la valeur de ce qui est à nous. Jozefine revint. C’était précisément l’époque où Rossini tentait sa chance avec ses premières œuvres, mais n’y récoltait que des échecs à Paris. Son Barbier de Séville fut donné ; à la première représentation on le siffla, à la seconde on s’en moqua, à la troisième on n’y vint pas, après quoi on le raya définitivement du répertoire. Jozefine fit connaissance avec l’œuvre, et son âme ardente en perçut les beautés. Elle demanda à y paraître. Quand elle chanta Rosine, le public parisien trépigna de joie ; partout surgissaient des beautés nouvelles, inconnues. Rossini devint en un jour l’homme à la mode, et dans le Barbier de Séville, le public entendit et applaudit Madame Mainvielle quatre-vingts fois de suite.
Le bon public ! [56] Car le public est si bon en soi ; celui qu’il a une fois aimé, il ne l’abandonne pas facilement – si seulement le public n’était pas composé d’individus !
Si grande que soit une artiste, si complètement qu’elle ait conquis le cœur du public, si elle reste longtemps au même endroit, on se refroidit peu à peu envers elle, on s’habitue, on ne remarque plus ses qualités, mais on note ses défauts. Si elle vit uniquement pour son art ; si elle ne se jette pas dans le tumulte du monde en jouant dans la vie les mêmes rôles que sur la scène ; ou si elle a trouvé chez elle un bonheur domestique où elle peut se retirer paisiblement ; si elle n’apparaît jamais qu’au bras de son mari, qu’elle aime obstinément depuis des années – peu à peu les adorateurs s’éloignent, puis les admirateurs aussi ; les applaudissements, les couronnes, on les jette à pleines mains à des beautés sans talent et bon marché, et elle doit faire l’expérience de tout ce qui témoigne du refroidissement du public : le silence hostile quand elle sent en son âme que son art a excellé, les critiques dédaigneuses, et les rangs de sièges vides. Plus tard, elle doit aussi entendre qu’elle joue depuis longtemps déjà, qu’elle vit depuis longtemps déjà ; on compte ses années ; on dit qu’elle n’est plus bonne pour tel ou tel emploi ; on parle de qui viendra après elle quand elle s’effacera. On lui dit en face qu’elle a vieilli. Et si vient une rivale chanceuse, qui a sur elle deux grands mérites – le premier, qu’elle est nouvelle ; le second, qu’elle s’efforce de mériter les faveurs du public non seulement sur la scène mais aussi hors de la scène -, alors l’ancienne favorite, sans avoir péché, sans que ses forces ni son art aient décliné, est en train de tomber ; tout le monde se retourne contre elle ; viennent les critiques méprisantes, la froideur du public, les intrigues des camarades acteurs, les rôles odieux, et enfin les sifflets.
La Catalani [57] n’était ni plus belle, ni plus jeune, ni plus grande artiste que Jozefine, mais elle possédait un talisman qui compte beaucoup dans le monde de l’art : elle ne traînait pas son mari avec elle. Le brave capitaine de marine, Dieu sait sur quel océan de quel continent il consommait son rhum ; sa femme ne le jugeait même pas digne de porter son nom devant le public. Comment eût-elle échangé un nom harmonieux, lié au souvenir de tant de triomphes, contre un nom barbare de Bourgogne ? La moitié de ses applaudisseurs se seraient tus s’il leur avait fallu crier « Madame Valabregue » au lieu de « signora Catalani ».
L’honnête Valabregue ne gênait pas la carrière artistique de son épouse ; il pouvait tomber malade à sa guise, attraper la fièvre jaune, le scorbut, la variole et tous les autres cadeaux des climats tropicaux ; il pouvait même mourir si bon lui semblait, et sombrer dans la mer : il n’y aurait pas eu le moindre changement au programme de la semaine, et la pièce annoncée n’aurait pas eu à être retirée de l’affiche.
N’est-ce pas déjà assez irritant qu’une œuvre proclamée à grand bruit doive être annulée parce que l’actrice principale est tombée malade ce jour-là ? Peut-on croire une chose pareille ? Peut-on la pardonner ? L’homme ordinaire, s’il a pris froid à l’estomac, peut-être de mauvaise humeur ; s’il a un rhume, il peut tousser ; si sa bile s’est répandue, il peut être en colère ; s’il ne peut tenir sur ses jambes, il peut se coucher ; mais un artiste, dont le devoir est de divertir le public, quel droit a-t-il de tousser, de faiblir, de se coucher ?
Et qui n’a jamais entendu dire qu’une actrice se retirât de la scène simplement parce que son mari est malade ? Mon Dieu, qu’elle lui fasse appeler un médecin, elle ne le guérira pas elle-même ; et qu’elle aille jouer, chanter, sourire, minauder.
Depuis plusieurs jours circulait dans la ville cette nouvelle scandaleuse : Madame Mainvielle refusait de paraître, alléguant qu’elle se sentait incapable de chanter quand son mari était à l’article de la mort, et que si elle s’éloignait de lui un seul instant, elle était en proie aux angoisses les plus cruelles. – Balivernes ! Qui pourrait y croire ? Elle ne veut pas paraître parce que la Catalani est là, parce que le public applaudit la Catalani, et cela blesse Madame.
De tous côtés on harcelait le directeur : pourquoi ne faisait-il pas paraître Madame Mainvielle ? Le directeur lui envoyait des messages à chaque heure ; à la fin il menaça de l’y contraindre. L’artiste finit par demander son congé, car son mari ne pourrait guérir que s’elle pouvait l’emmener aux eaux. Fort bien, mais d’abord elle devait encore paraître une fois, car c’était dans son contrat. Soit, elle le ferait aussi, pourvu qu’on la laissât partir ensuite. Alors on lui envoya son rôle le plus insupportable ; elle ne s’en soucia pas, elle se résolut à en passer par là.
Elle avait déjà veillé sept nuits de suite au chevet de son mari souffrant, et elle-même était aussi pâle que lui. Pendant de longues nuits elle était restée assise au bord du lit du malade, épiant les soupirs de ses lèvres, comptant les minutes des heures pour ne pas manquer l’heure du médicament, rafraîchissant de sa main fraîche son front brûlant, et chassant par de doux murmures les rêves effrayants de la fièvre. Les visiteurs, les bons amis avaient cessé de venir, car ils disaient que la maladie de Mainvielle était contagieuse. La femme serrait son mari dans ses bras, posait sa tête sur son oreiller trempé de sueur, baisait ses lèvres brûlantes, couchait sa tête ardente sur sa poitrine, pensant que si la fièvre était contagieuse, qu’elle la prît, elle, et que si le mari mourait, qu’elle mourût avec lui… et dans ces moments-là étaient oubliés le monde du théâtre et la gloire d’un jour !
La maladie de Mainvielle avait pris un tournant décisif cette nuit-là, et maintenant un sommeil réparateur avait fermé ses paupières ; selon les médecins, il était désormais hors de danger de mort.
Jozefine était assise à son chevet ; sur ses traits pâles et nobles se lisait le bonheur de la paix retrouvée. Elle n’avait qu’une pensée : que son mari allait guérir.
Elle tenait en main les notes du rôle insupportable, qu’elle parcourait pour s’en souvenir, cherchant de son âme créatrice une lumière nouvelle, une beauté nouvelle. En vain. C’était un rôle ingrat, l’un de ceux où l’artiste dépense toutes ses forces physiques et morales sans pouvoir récolter le moindre succès ; que le poète a composé sans envie, sans pensée, et qu’il a confié à l’artiste pour qu’elle y insuffle une âme qui lui était étrangère. Cent fois elle aurait dû jeter ce rôle par terre, en déchirer les pages et les piétiner de ses pantoufles ; mais Jozefine ne se mettait pas en colère ; les irritations du monde théâtral ne touchaient pas son cœur ; elle ne sentait maintenant qu’une chose : son mari allait guérir.
Parfois son visage s’assombrissait quand elle repensait au côté lumineux de sa vie, et que sa pensée la conduisait là où, au crépuscule de la vie d’artiste, chaque ombre s’allonge ; mais un regard sur le visage de son mari endormi, et ses yeux recommençaient à sourire – car tout cela n’était que comédie ! Le bonheur habite entre quatre murs, et n’a rien à voir avec l’éclat des lumières de la rampe. Voyez : ce pour quoi elle avait prié le ciel – son mari guérissait ; que la gloire se perde en échange ! S’il l’avait perdu, lui, qu’importait que revienne la gloire, que revienne la renommée : jamais elles ne combleraient cette perte.
Soudain la porte s’ouvrit doucement, et sur les tapis moelleux entra avec précaution Mademoiselle Jeanette, la plus ancienne et la plus chère servante de Jozefine, qu’elle avait ces derniers temps dispensés de tout travail pour la garder auprès d’elle comme dame de compagnie, comme amie.
Sur le visage de la jeune fille se lisait une inquiétude qu’elle dissimulait mal.
– Pourquoi êtes-vous venue, Jeanette ? demanda doucement Jozefine, lui faisant signe de ne pas faire de bruit, car son mari dormait.
– Ah, Madame, comme je me réjouis que Monsieur Mainvielle guérisse, et comme je voudrais que vous tombiez soudain malade aujourd’hui !
– Jeanette, vous me souhaitez du mal.
– Pour rien au monde, Madame, je ne parlais pas d’une maladie durable, seulement d’une de ces maladies de théâtre.
– Vous savez, Jeanette, que ce mal-là n’est pas mon genre ; pourquoi le souhaiteriez-vous maintenant ?
– Ah, Madame, vous ne savez peut-être pas encore que la Catalani aussi va paraître ce soir dans Zelmire.
– Je le sais, Jeanette.
– Et on va l’applaudir, lui jeter des couronnes.
– Et vous croyez, Jeanette, que cela me fait de la peine ? La Catalani mérite tout cela, car c’est une grande artiste.
– Grande là où vous n’êtes pas. Mon Dieu, quelle idée : que vous paraissiez dans L’Italienne [58] à côté d’elle ! Le public sera froid.
– Il m’y a habituée.
– Mais non seulement froid, il sera indifférent ; il vous fera sentir son déplaisir.
– Je le supporterai, Jeanette.
– Oh, Madame, vous ne savez pas ce qui se prépare contre vous ! On dit partout dans la ville…
– Que dit-on ?
Jeanette parut hésiter, comme si elle cherchait d’autres mots, mais elle finit par dire le vrai :
– Qu’on va vous siffler…
Jozefine devint un instant pâle comme le mur ; son rôle lui tomba des mains ; sa tête s’inclina, et deux larmes parurent dans ses yeux.
– Oh, Madame, si vous le pouvez, ne paraissez pas aujourd’hui, ne paraissez plus jamais ici ; on va vous outrager.
Jozefine releva calmement son visage à ces mots.
– Qu’ils le fassent. Que m’importe maintenant !
Et son regard tomba sur son mari endormi.
– Ne parlons plus, Jeanette ; mon mari pourrait se réveiller et entendre quelque chose.
À cet instant Mainvielle ouvrit les yeux et, tendant sa main sèche, saisit la main blanche et lisse de Jozefine, l’attira à lui et murmura d’une voix basse :
– J’ai tout entendu. – Oh, les malades sont rusés ; souvent ils ferment les yeux en faisant semblant de dormir, rien que pour écouter ce qu’on dit autour d’eux… Alors nous en sommes là !…
Jozefine se pencha vers lui et baisa son front.
– N’y pense pas, Tharaud ; la rumeur [59] est plus grande que la réalité ; je ne crois pas qu’ils me fassent cela, et quand bien même ils le feraient, que peuvent-ils me prendre ? Ma renommée ? Alors je serai heureuse de l’avoir oubliée. Toi, tu me resteras.
– Tu n’aurais pas dû m’aimer tant – soupira Mainvielle. – L’actrice appartient au monde entier, et celui qui se l’accapare est un voleur, et on le punit.
– Sois tranquille, et n’y pense plus.
– Moi, ne plus y penser ? dit amèrement l’acteur malade. – Moi, qui sais ce que c’est qu’un seul sifflet parmi mille applaudissements, que l’artiste entend au milieu de son plus grand enthousiasme, et qui fait plus mal que si tu sentais le dard du serpent ; moi, je dormirais tranquillement, n’est-ce pas, alors que je sais que toi, mon idole, mon image sainte, tu te tiens au pilori de la honte, et que de misérables gredins arrachent de ton front les couronnes que les mains de Dieu y ont tressées ? J’entendrai le sifflement jusque dans mon lit, comme s’il montait de mon verre. Ah, passe-moi ce verre, que je le brise en morceaux !
– Tharaud ! supplia la femme. – Ne t’emporte pas. Une âme pure peut-elle être blessée par un tel affront ? Quand je reviendrai, tu ne verras pas sur mon front la rougeur de la honte.
– Et moi je resterais couché ici à me morfondre ? Tu crois cela ? Non. Je me ferai porter là-bas, à demi mort, parmi les spectateurs. Je veux voir si quelqu’un aura le courage – de me tuer, si quelqu’un aura le courage de me passer sur le corps ! Moi ! Moi-même je défie le monde entier !
– Recouche-toi, Tharaud – dit Jozefine avec sang-froid. – Cette agitation ne te vaut rien. Un homme malade n’effraie personne. Même si tu étais bien portant, tu ne pourrais pas me défendre, parce que tu es mon mari. Si tu étais mon amant, alors tu pourrais tout faire pour moi ; mais réfléchis : quel rôle ridicule ce serait – le mari d’une actrice qui se querelle avec ceux qui ne veulent pas applaudir sa femme !
Mainvielle se couvrit le visage de ses deux mains.
À cet instant on sonna à la porte d’entrée. Jeanette se hâta d’aller ouvrir.
– Si je guéris, haleta Mainvielle avec de violents sanglots, je me ferai danseur de corde ! Cirque, chiens savants, escamoteurs, nudité éhontée de ballet – voilà ce qu’il faut ici, pas de l’art ! Si je recommence à vivre, je dirigerai un manège, pas un théâtre ! Farewell, Othello ! La foire est à Bamboche !
Jozefine tentait en vain de calmer son mari emporté, qui semblait épuiser ses dernières forces dans ses paroles, quand Jeanette revint, tenant une lettre décachetée.
– Pardon, Madame, d’avoir osé ouvrir cette lettre, mais comme celui qui l’a apportée ne voulait absolument pas dire son nom, j’ai pensé que c’était peut-être quelque écrit blessant, quelque pasquinade ; oh, les gens sont capables de tout.
– Alors, qu’est-ce que c’est ?
– Tout le contraire de ce que je croyais. Vous pouvez la lire.
– Une lettre anonyme ? Qui peut l’avoir écrite ?
– Ce ne peut être un grand seigneur, car elle est très bien écrite ; c’est un homme simplement vêtu qui me l’a remise. Lisez, Madame, lisez de façon que Monsieur Mainvielle puisse entendre aussi.
Jozefine prit la lettre en main et en lut à haute voix ce qui suit :
« Artiste immortelle ! Que la nouvelle ne vous surprenne pas : pour votre représentation de ce soir, certaines personnes qui n’ont rien d’autre à faire préparent des manifestations qui pourraient vous affliger ; je puis vous assurer que cette partie du public qui va au théâtre non pour bavarder mais pour écouter, tous ceux qui ont admiré en vous l’art et non vos charmes personnels, éprouvent toujours pour vous des sentiments ardents, et ce soir ils prouveront ces sentiments non seulement par des paroles, mais au besoin, j’en suis certain, par des actes. Paraissez donc devant le public avec toute l’assurance de quelqu’un qui sait qu’on l’aime. Pardonnez-moi ces lignes confuses ; moi qui les ai écrites, je suis un simple artisan, et tout mon intérêt, qui me pousse à vous parler, est que moi aussi je suis né en Hongrie, et que je suis fier de vous comme d’une fille de ma patrie. N.N. »
Les mots simples et sans fioritures firent tant de bien à l’artiste persécutée. Donc, là où l’on ne fait que jouir des délices de l’art, et où l’on n’exige pas davantage de l’artiste, la piété n’est pas tout à fait morte.
– Tu vois – dit-elle à son mari, ces quelques mots me relèvent. Cette lettre anonyme est pour moi un plus grand triomphe que des monceaux entiers de lettres parfumées dont les cachets portent des couronnes à dix branches ; celle-ci a pour cachet une abeille, symbole du travail. Oh, ce jour-là je serai forte !
On sonna de nouveau.
Jeanette revint avec un visage incertain.
– Le commissionnaire du directeur est là avec un message. Je ne sais pas si je dois le faire entrer.
– Qu’il vienne ! Quel que soit le message – dit Jozefine d’un cœur ferme. – Aujourd’hui rien ne pourra m’ébranler.
Et elle sortit à sa rencontre dans le salon, pour que son mari ne fût pas mis en émoi par un message peut-être désagréable.
Le directeur faisait savoir avec tout le respect dû, par l’intermédiaire de son commissionnaire, qu’il demandait pardon à la distinguée artiste : à la place de L’Italiana in Algeri, annoncée pour ce soir, il était contraint de donner autre chose, car Sa Majesté le Roi venait d’ordonner que, sur le désir de la duchesse de Nemours nouvellement arrivée, qui souhaitait entendre Madame Mainvielle dans Semiramide, ce dernier opéra fût représenté à la place. Toutefois, si des soucis de famille retenaient peut-être la distinguée artiste, le directeur avait la bonté de lui épargner la représentation, et prendrait sur lui de l’excuser auprès de la duchesse.
L’aimable directeur, si accommodant ! Comme il était devenu bon tout à coup ! Ah, oui : car Semiramide était un rôle où Jozefine enchantait le public, et si elle y paraissait après Zelmire, elle pouvait facilement arracher la palme des mains de la Catalani. Ah, quel coup de travers dans les calculs des jeunes géants ! Dans leur effroi, c’était eux qui avaient conseillé à Deboureux de plutôt dispenser Madame Mainvielle de jouer, car elle aurait certainement peur de cette représentation fatidique.
Le visage de Jozefine s’enflamma, ses lèvres tremblèrent, et sa poitrine se souleva.
– Mes respects à Monsieur Deboureux – dit-elle –, prenant soudain sa décision. – Je jouerai !
Le commissionnaire se hâta de retourner avec ce message, qui mit les jeunes géants dans une rage parfaite. C’était un défi audacieux, une provocation ouverte contre eux ; ils lui avaient ouvert un passage pour qu’elle se retirât, et elle ne l’avait pas pris, elle leur faisait front. Le commissionnaire entendit distinctement à travers la porte Jozefine ordonner d’une voix haute à sa dame de compagnie de préparer son plus beau diadème, ses toilettes les plus somptueuses.
Ah ! Donc c’était la guerre à la vie, à la mort !
Chapitre VI
La bataille théâtrale
L’heure tant attendue et tant redoutée était arrivée. La foule se pressait vers l’Opéra. Les préparatifs insuffisamment dissimulés des jeunes géants avaient répandu la nouvelle aux quatre coins de la ville : ce soir, de grands événements allaient se produire au théâtre – un grand spectacle non seulement sur la scène, mais aussi au parterre, aux galeries et dans la loge infernale [60]. C’est ainsi qu’on appelait la loge la plus proche de la scène, tanière favorite des jeunes géants, en raison de cette propriété qu’elle était située bien plus bas que la scène, offrant la vue la plus agréable lors des ballets.
Les jeunes merveilleux se frayaient un chemin à travers la foule massée devant les guichets et dans les vestibules, s’efforçant de faire remarquer qu’ils avaient des affaires en cours ; quand deux d’entre eux se croisaient, ils se demandaient l’un à l’autre avec une gravité affectée : « Tout est-il en ordre ? » – Le fils de l’alispán s’était inventé le rôle de demander à chaque passant : « N’avez-vous pas vu Monsieur Kárpáthy ? N’avez-vous pas vu mon ami le prince Iván ? N’avez-vous pas vu Monsieur Fennimor ? » À la fin, n’ayant plus d’autres noms, il finissait par demander : « N’avez-vous pas vu Monsieur Oignon [61] ? » – personnage après lequel un homme civilisé n’a guère coutume de s’enquérir en tout lieu, car il est une certaine classe de gens avec lesquels on entretient des relations confidentielles en tête-à-tête, mais qu’on ne reconnaît pas devant les autres.
Monsieur Oignon n’avait d’ailleurs pas besoin qu’on le cherchât : il était à son poste. Il avait bien disposé ses hommes au parterre et aux galeries ; à présent il inspectait ses avant-postes pour vérifier que chacun était à sa place. Les applaudissements devaient commencer au parterre, car c’est là qu’ils acquièrent leur crédit ; comme l’opéra était donné pour la première fois, les gens ne pouvaient savoir quand applaudir ; il fallait donc qu’ils surveillent le moment où Kárpáthy se lèverait devant le miroir dans la loge infernale. Cela signifiait : maintenant, applaudissez. Les lanceurs de couronnes étaient déjà briefés et placés aux trois galeries ; à la troisième galerie se trouvait déjà l’homme dont le chapeau devait tomber quand viendrait l’aria de Semiramide, et en face de lui l’autre qui bâillerait pendant les fioritures les plus délicates.
Pendant ce temps, les plus initiés des jeunes géants battaient des ailes dans le foyer, groupés autour de la Catalani. Madame Mainvielle n’était pas encore habillée ; elle ne paraîtrait qu’après deux actes et restait pour l’instant dans sa loge.
La Catalani ce soir était toute gaieté ; ses mots d’esprit, parfois piquants, mettaient tout le monde de bonne humeur ; elle savait fort bien les efforts que les jeunes gentlemen avaient déployés ce soir pour elle, et s’efforçait d’en paraître reconnaissante.
Sa toilette était des plus enchanteresses. Ses longs cheveux noirs, à demi défaits, étaient rassemblés en boucles ondoyantes par des rangs de perles entrelacées ; la tunique légère comme l’écume qui voilait les charmes de sa silhouette était taillée dans une étoffe phrygienne dont on avait retiré à grand-peine un fil de soie sur deux pour la rendre plus révélatrice ; la ceinture rouge richement brodée était nouée autour de sa taille fine de façon à rendre son sort enviable aux yeux de ceux qui auraient volontiers troqué leur peau contre du cachemire pour pouvoir enserrer cette taille de belle femme.
La belle n’avait pas un an de moins que Madame Mainvielle, mais sa gaieté enjouée, son humeur coquette parfois débordante, et je ne sais quelle audace merveilleusement conquérante qui se répandait sur tout son être lui assuraient cette adoration qui est le privilège de l’éternelle jeunesse. De plus, dans chaque rôle elle ne jouait qu’elle-même, que la Catalani : la femme charmante, gaie, conquérante ; elle ne se souciait guère que son costume fût caractéristique, pourvu qu’il mît en valeur ses attraits ; elle entrait en scène avec un sourire, et mourait en lançant un regard conquérant vers la loge infernale. Cela ne suffisait guère à celui qui adorait l’art, mais à celui qui adorait l’artiste, cela suffisait.
La Catalani n’avait pas ces faiblesses qu’ont d’autres cantatrices, qui aiment faire croire au monde qu’elles n’intriguent pas contre leurs rivales et réprimandent quiconque en dit du mal devant elles. Oh non, Madame Valabregue n’aimait pas feindre, même sur la scène. Elle encourageait ouvertement ses adorateurs à médire des autres chanteuses devant elle, et quand ils étaient à court de matière, elle leur en fournissait elle-même. Un temps, par cette bizarrerie, alors qu’elle était directrice de l’Opéra, elle avait poussé les choses si loin que toutes les femmes de sa troupe l’avaient quittée, et elle était restée seule.
Ce soir était une foire extraordinaire de flatteries ; ces papillons aux ailes de frac lui chuchotèrent en grand secret qu’une magnifique surprise l’attendait ce soir ; plus tard ils lui révélèrent aussi en quoi consistait cette surprise : des couronnes et un diadème de diamants pour l’artiste, des sifflets et peut-être des huées pour la rivale.
– Elle l’a bien mérité ! dit la belle sans dissimuler sa joie, en frappant ses petits poings ronds l’un contre l’autre.
Plus tard, ceux qui étaient présents révélèrent aussi à qui l’on devait tout cela. Naturellement, celui qui n’était pas là n’en sut rien.
La belle récompensa les zélés d’un sourire radieux, et elle-même appela Abellino pour que, en tant que disciple le plus accompli de l’art de la beauté, il collât sur ses lèvres de corail le petit flastrom de beauté noire. Cet honneur fut rehaussé par le fait qu’elle épingla sur sa poitrine la magnifique montre sertie de diamants qu’Abellino lui avait offerte ce matin-là. Que les dames portassent des mouches de beauté et des montres de gousset à l’époque de Zelmire, ce n’était pas la question.
Enfin arriva le régisseur, qui annonça avec une profonde déférence qu’il serait temps de commencer la pièce, car les duchesses de Nemours et de Berry étaient déjà dans leurs loges.
– Que m’importent les duchesses de Nemours et de Berry ? s’écria fièrement la belle, qui n’avait pas oublié que c’était à cause d’elles que Madame Mainvielle chanterait ce soir Semiramide au lieu de L’Italienne à Alger. – Qu’elles attendent ! Ici, c’est moi la reine.
Cependant les jeunes géants n’avaient nulle intention de vivre éternellement dans un royaume où la belle était reine, et avec force courtoisie ils demandèrent pardon d’avoir retenu si longtemps l’artiste – alors qu’elle eût précisément souhaité être retenue plus longtemps encore !
Chacun se hâta vers sa loge. Abellino fit encore une fois le tour des loges des alliés, les encourageant et les stimulant d’un geste. Dans l’une d’elles étaient assis les trois jeunes magnats hongrois, István, Rudolf et Miklós. Kárpáthy y entra aussi.
– Ah, vous êtes là, vous aussi ? Très bien. Je vous demande seulement de surveiller notre loge.
– Il semblerait – dit Rudolf –, que ce soit vous qui fassiez vos débuts ce soir, et non ceux qui sont sur la scène. Bonne chance !
Peu à peu chacun trouva sa place. L’ouverture commença ; pendant ce temps la loge infernale braquait ses batteries de lorgnettes, assiégeant les rangées de loges, cette galerie vivante des beautés du monde ; de là on passa en revue le parterre, les galeries ; partout on reconnaissait des visages.
Monsieur Oignon, le chef d’orchestre des applaudissements, se dressa bien haut à la première galerie, debout au bout d’un banc. Abellino, depuis la loge, échangeait avec lui des signaux secrets à travers le grand miroir vénitien.
Enfin l’ouverture s’acheva dans un fracas de tambours et de trompettes, et le rideau tant attendu se leva.
Tous les yeux, toutes les lorgnettes étaient tournées vers la scène, toutes les paumes étaient prêtes, les couronnes et les vers en vol ; si bien que, lorsque du fond obscur de la scène s’avança une silhouette féminine drapée de pourpre et brodée d’or, toute une tempête d’acclamations éclata au-dessus d’elle, et pour qu’une tempête ne soit pas sans pluie ni vent, des couronnes volantes et des vers tourbillonnants se mirent à pleuvoir sur la scène !
– Imbéciles ! Que faites-vous ? Ce n’est pas encore la Catalani, c’est la signora Brussi qui va réciter le prologue ! Taisez-vous !
La signora effrayée comprit que la tempête n’était pas pour elle et se hâta de déguerpir avec son prologue, laissant la place à Zelmire, qui entra en scène furieuse, vouant au diable Rossini et son stupide librettiste, qui mettaient des prologues devant les opéras et faisaient jeter les couronnes des autres. Que voulez-vous, à la première représentation on ne peut pas dresser ces ignorants à tout bien faire. Il n’y avait qu’un moyen de réparer la bévue : siffler la signora Brussi et attaquer aussitôt la scène.
À cette scène, les applaudissements redoublèrent. Si une autre actrice s’oubliait ainsi et manquait de respect au public, on pouvait être sûr qu’elle serait bannie de cette scène ; ah, mais de la part de la favorite du public, c’était du génie et une admirable présence d’esprit.
À cette scène, les couronnes en retard prirent aussi leur vol, si bien que la Catalani, au sens propre du mot, marchait jusqu’aux genoux dans les vers et les bouquets, ce qui ne constituait pas un mince obstacle pour s’approcher du trou du souffleur ; car elle avait cette particularité singulière de juger généralement superflu d’apprendre le texte de sa partition – ce qui d’une part témoignait de son audace extraordinaire, et d’autre part prouvait combien il est peu nécessaire aux interprètes d’opéra de connaître le contenu de l’œuvre.
Mais il faut lui accorder ceci : c’était une belle femme – ici, à la lumière des lampes, elle avait l’air d’une jeune fille ; chaque instant de sa présence tuait et vivifiait, chaque mouvement enchantait et ravissait ; elle ne s’efforçait pas de donner à son rôle une harmonie réfléchie, mais elle était cette chaîne variée de tout ce qui ensorcelle, envoûte, séduit ; le chant lui-même s’éloignait fort de ce qui était écrit dans sa partition, tant elle l’entrelardait à sa guise des fleurs de sa voix merveilleusement souple ; elle déployait tous ces tours de maître qui conquièrent le public, et parsemait d’étoiles la pièce entière, si bien que Rossini lui-même, écoutant son œuvre depuis les coulisses, se mit à applaudir, demandant à ceux qui l’entouraient :
– C’est une très belle œuvre ; ne savez-vous pas qui l’a composée ?
Le public aussi jouait fort bien son rôle ; les hommes de Monsieur Oignon se comportaient bien : à un geste de Kárpáthy, cent et cent paumes résonnaient en écho ; et quand il baissait la main, elles se taisaient de nouveau, pour qu’aucune précieuse fioriture ne fût perdue pour le public à cause d’applaudissements intempestifs.
Maintenant venait la romance de Zelmire, le plus beau moment de l’œuvre, où l’aria mélancolique est accompagné seulement d’une flûte, d’un pizzicato de violon et d’un hautbois en contre-chant.
– Chut ! Chut ! Psst ! fit-on à l’avance. De la loge infernale on faisait signe au public de se taire, car voici que venait le meilleur.
La Catalani s’avança jusqu’au bord de la scène pour être mieux entendue, et commença à chanter la romance d’une voix fondante et douce.
Elle avait à peine avancé de quelques mesures que, dès le premier trille, une voix rauque cria « Bravo ! », et aussitôt d’innombrables paumes se mirent à applaudir.
Kárpáthy leva un regard effrayé : « Quel maladroit imbécile, cet Oignon ! Il fait applaudir pendant le piano ! »
La Catalani s’arrêta au milieu de son chant et attendit, visiblement irritée, que les applaudissements cessent, pour reprendre ensuite la romance.
Elle n’avait pas atteint la roulade suivante que de nouveau les bravos et les applaudissements reprirent.
– Cet Oignon est-il devenu fou ? cria Kárpáthy assez fort pour être entendu, en se penchant hors de sa loge. – Chut ! Silence !
Toute la loge infernale se leva pour faire cesser ce tapage mal à propos ; or rien n’est plus difficile que de supplier un public qui applaudit de ne plus applaudir. Zelmire commençait à sortir de son rôle et secouait la tête.
Elle reprit le chant ; les applaudissements l’interrompirent encore, ce qui finit par mettre l’artiste tellement en fureur que, s’oubliant complètement, elle frappa du pied avec colère.
Abellino, furieux, se précipita hors de la loge, monta à la deuxième galerie, où il saisit à la gorge Monsieur Oignon qui venait à sa rencontre, livide.
– Homme ! Que fais-tu ? Tu veux nous tuer ?
– Monsieur, se défendit le pâle marchand d’applaudissements, je suis un homme ruiné. Ce sont des mains étrangères qui agissent ici ; ce ne sont pas mes applaudissements ; c’est un complot qui me dépasse. De ces applaudisseurs, je n’en reconnais pas un seul.
– Il faut les faire taire.
– N’y allez pas, Monsieur, car ce sont des ouvriers ivres, qui ont la main leste.
Abellino, désespéré, s’arrachait les cheveux.
Enfin Zelmire, voyant qu’à cause de ces applaudissements elle ne pouvait chanter cet aria tranquille, se tira d’affaire en improvisant : elle emprunta soudain un final à un autre opéra, qui était le favori du public, et le chanta à la place de la romance de Zelmire. Les applaudissements furent terrifiants. À une artiste qui est la favorite du public, tout est permis, tout sied bien.
Les jeunes géants étaient hors d’eux-mêmes devant la grandeur de ce succès, et quand le rideau tomba, ils se précipitèrent sur la scène, où deux garçons de théâtre ratissaient justement les couronnes, pour pouvoir obtenir un pétale de leurs propres bouquets. Ils firent monter l’artiste, en costume de Zelmire, dans sa voiture, dételèrent avec grand enthousiasme ses chevaux du timon, et la traînèrent eux-mêmes en cortège triomphal jusqu’à son logis, où elle se changea de nouveau pour retourner au théâtre avec la foule de ses adorateurs et jouir dans sa loge de la seconde partie de son triomphe : la chute de sa rivale.
Pendant ce temps on avait fait les préparatifs nécessaires pour la seconde pièce ; l’ouverture commença. Chacun s’assit à sa place, ajusta ses lorgnettes, et attendit avec curiosité que le rideau se levât, car enfin il devait se passer ce soir quelque chose d’extraordinaire : la première artiste du théâtre, qui pendant tant d’années avait été la favorite du public, allait être sifflée, et le public trouvait une certaine satisfaction à voir enfin humiliée, brisée, celle à qui il avait si longtemps payé son tribut d’admiration. En fin de compte, elle n’avait jamais été qu’un jouet fragile.
L’ouverture se termina – on entendit la sonnette du régisseur sur la scène -, dans une loge on claqua bruyamment la porte et l’on se mit à parler et à rire à haute voix. C’était la loge de la Catalani, qui semblait fort bien s’amuser en compagnie de plusieurs jeunes géants, ce qui s’entendait d’autant mieux que tout le public était plongé dans le plus profond silence depuis le dernier coup de tambour.
Le rideau se leva lentement. Du fond de la scène s’avança une haute et majestueuse silhouette. Son visage, sa stature, son port étaient vraiment royaux. Semiramide elle-même n’aurait pu être plus belle, plus auguste, lorsqu’elle parut devant ses juges, devant ses ennemis, pour reconquérir ou perdre son empire. – Oh, ici aussi il s’agissait d’un empire !
Un profond silence régnait partout ; seule une loge bavardait bruyamment. Pas un sifflet encore ; cela ne devait commencer que lorsque l’intéressée s’avancerait dans la lumière des lampes.
Jozefine savait bien que c’était à cet endroit dangereux que cela commençait d’ordinaire, et sur son visage on ne lisait pas un trait de peur ni d’hésitation. Elle s’avança bravement.
À cet instant, la duchesse de Berry, assise à côté de la duchesse de Nemours, se pencha hors de sa loge et cria d’une voix forte et claire ces mots :
– Au nom de la reine !
Et le public vit une couronne d’immortelles voler vers l’artiste.
L’instant d’après, une voix d’homme cria de la première galerie :
– Au nom du peuple !
Et une simple couronne de laurier tomba aux pieds de l’artiste.
À cet instant, comme si l’on avait soudain changé le public, un applaudissement si général, si gigantesque éclata que la Catalani rejeta la tête en arrière, effrayée, comme s’il y avait eu une explosion.
Chez le public, il n’y a qu’une membrane entre l’injustice et la générosité, et aussi facilement qu’il penche vers la première, aussi impétueusement il éclate dans la seconde.
Madame Mainvielle était prête à tout, sauf à cela ; deux couronnes tombaient devant elle, accompagnées de deux noms si grands que tout le monde s’incline devant eux avec respect, et qui d’un coup de baguette magique avaient conquis pour elle le public ; si bien que, lorsqu’elle se pencha pour ramasser ces deux couronnes, qui valaient autant que des flots entiers de bouquets payés, elle oublia Semiramide et tomba à genoux. Beaucoup croient que l’actrice ne sait pas vraiment pleurer sur la scène ; oh, c’étaient là de vraies larmes, les larmes d’une gratitude infinie, sans bornes.
Le public n’en finissait plus d’applaudir, et c’était heureux pour Jozefine, car si elle avait dû chanter à cet instant, elle n’aurait pas eu une seule note à sa disposition.
Mais enfin elle eut fini de pleurer, ses forces revinrent ; un garçon de théâtre vint sur la scène pour poser les deux couronnes sur un plateau d’argent. Jozefine lui dit à voix basse de courir annoncer ce qu’il avait vu à son mari malade – et redevint Semiramide, la reine conquérante des cœurs et des royaumes…
Jamais on ne l’avait entendue chanter ainsi ! Sa voix sonnait comme la musique de l’harmonica de verre, rivalisait de pleurs avec la flûte, si bien qu’on ne pouvait distinguer lequel était le chant, lequel la musique ; puis elle descendait profondément à travers deux octaves et demie, et comme une cloche frappée, sa voix pure d’airain résonnait à travers les cœurs. Ce n’était pas de l’artifice, mais de l’art ; ce n’était pas de la séduction, pas de la magie ; mais de l’idéal, de la poésie !
Le public, comme s’il voulait exprimer son repentir d’avoir si facilement délaissé son ancienne favorite, était doublement transporté.
Il y a une sorte de murmure involontaire, une voix sans nom du ravissement, qui est comme l’or : on ne peut le fabriquer, et c’est justement pour cela qu’il est aussi précieux que ce noble métal, et vaut plus que toutes les tempêtes d’applaudissements ; ce son mêlé de soupirs, d’encouragements, de satisfaction accompagna tout le premier air de Jozefine, où l’on ne pouvait trouver une tache, un souffle de faiblesse.
Les occupants de la loge infernale étaient frappés de mutisme ; si quelqu’un qui se serait soudain retrouvé au fond de la mer dans les débris d’un bateau à vapeur éclaté par hasard pouvait décrire le sentiment qui l’aurait saisi, cela approcherait quelque peu de l’état intérieur des jeunes merveilleux.
– Qu’est-ce que c’est ? C’est un complot ! Une conspiration ! Une conjuration ! De qui est-ce l’œuvre ? Y aurait-il un traître parmi nous ? Ah, ces applaudissements sont un scandale ! C’est payé. Ce sont certainement ces deux magnats hongrois nouvellement arrivés qui ont tout organisé. Non, non, ils sont bien trop économes. C’est désespérant !
De telles apostrophes et d’autres semblables emplissaient la loge infernale, jusqu’à ce qu’Abellino, ne pouvant plus supporter l’inquiétude, promît de monter chez Rudolf pour lui tirer les vers du nez et savoir si ce scandale n’avait pas quelque rapport avec leur séparatisme.
– Ah – fit-il en faisant irruption dans la loge, alors la fière Madame Mainvielle aussi a de riches adorateurs !
Rudolf haussa les épaules, montrant qu’il ne comprenait pas ce syllogisme qui n’avait ni queue ni tête.
– Allons, tu ne peux nier qu’une telle fureur ne se produit pas sans adorateurs.
– J’admets qu’elle a des adorateurs ; seulement je ne comprends pas pourquoi il faudrait qu’ils soient riches.
– Ah, tu crois donc qu’on peut faire une farce aussi magnifique gratuitement ? C’est vraiment fameux ! Qui que ce soit parmi nous qui ait fait cela, il faut avouer que la victoire est à lui.
– Et pourtant la victoire n’est à aucun de nous, car ce n’est pas l’un de nous qui l’a remportée.
– Aha ! Vous savez donc qui c’est. Dites-le-moi seulement, que les autres ne l’apprennent pas.
– Il est là-bas, debout au milieu de la première galerie ; tu peux bien le voir, car il porte une sorte de vêtement à brandebourgs qu’on ne porte pas ici.
Abellino braqua sa lorgnette dans cette direction.
– Bon Dieu ! Qui diable est-ce ?
Rudolf répondit avec sang-froid :
– Le compagnon de Maître Gaudcheux, l’ébéniste.
– Va-t’en ! s’écria Abellino avec colère, et il bondit et quitta la loge.
– Est-ce que cela vaut la peine de lui dire la vérité ? dit Rudolf en tournant ses lorgnettes vers la loge des lions, dont les armes optiques travaillaient furieusement, cherchant à découvrir des visages connus parmi l’ennemi inattendu ; mais en vain : ils ne parvenaient pas à démêler l’énigme.
Pendant ce temps Abellino courut chercher Monsieur Oignon. Il le croisa dans l’escalier. L’homme avait l’air de quelqu’un qui saigne du nez.
Le dandy saisit le haut col du marchand d’applaudissements.
– A kingdom for a horse ! Un cheval pour un sifflet, grand homme !
– Ah, Monsieur, je ne suis plus un grand homme. Je suis un homme brisé, anéanti. Entendez-vous ces applaudissements meurtriers ? Je m’enfuis.
– Fuis, mais envoie-moi des sifflets et tes homonymes. S’ils vont aux extrémités, nous irons aussi aux extrémités.
– Eux ! Eux ! Mais qui sont ces « eux » ? Si seulement j’en reconnaissais un seul, je saurais tout de suite qui se cache derrière eux. Mais ce ne sont que des figures inconnues, et comment saurais-je sur l’ordre de qui ils agissent ?
– Très bien, Oignon, vous êtes un lâche, et cela vous va bien ; mais personne ne fera passer des gentlemen pour des imbéciles. Maintenant, filez, et envoyez-moi à votre place des couronnes d’oignons.
– Ah, Monsieur, croyez-vous que quelqu’un aura le courage de les jeter ?
– Fripon ! Moi, j’aurai le courage.
– Pour l’amour de Dieu, ne faites pas cela, Monsieur. Alors je ferai encore une tentative ; au prochain entracte, je donnerai l’ordre à mes hommes de siffler ; pour les sifflets, ce serait mauvaise récolte ce soir ; peut-être qu’un bon « chut ! » rendra le même service avec moins de danger.
– Alors voyez à réparer cet échec, sinon c’est nous qui prendrons le rôle en main.
Sur ce, Abellino retourna dans l’antre des lions, racontant son intervention énergique contre Oignon, conduite héroïque qui recueillit l’approbation de tout le club ; tous se déclarèrent prêts, au cas où Oignon ne tiendrait pas parole, à tenir la promesse de Kárpáthy et à intervenir résolument contre la canaille.
Le premier acte s’acheva cependant glorieusement ; public et acteurs étaient satisfaits l’un de l’autre, ce qui est une grande rareté. Pendant l’entracte, un message fortuit arriva à la duchesse de Berry, sur quoi les deux duchesses quittèrent leur loge.
Ce fut un bon signe pour les jeunes géants. Beaucoup, parmi les hommes de Monsieur Oignon, avaient éprouvé quelque retenue à cause de la présence des hautes invitées ; leur départ réveilla en eux un nouvel élan de turbulence.
Dans le deuxième acte, Madame Mainvielle n’a pas tout de suite de rôle ; d’abord plusieurs petits rôles secondaires s’acquittent de leurs tâches. Ceux-ci étaient bons pour aiguiser d’avance les armes de la conspiration. Sur la carrière d’un artiste, même le malheur d’autrui exerce une influence.
Ici commence l’aria de Semiramide. Rêverie calme et onirique, dont la mélodie semble s’entendre avec le cœur, et dont chaque mot éveille d’anciens échos.
Au milieu de cette aria calme et mélancolique, sous le pianissimo, comme Monsieur Oignon l’avait bien préparé d’avance, soudain quelqu’un à la troisième galerie se mit à bâiller longuement et savamment, s’étirant sur toutes les voyelles de l’alphabet.
À tant de voyelles succéda brusquement une consonne, consonne qui ne se trouve dans aucun alphabet, n’étant autre que le bruit d’une grosse paume qui, au milieu du bâillement, s’abattit de tout son poids sur la bouche de quelqu’un.
Le public entendit le bâillement et le claquement ; quelques-uns rirent, un ou deux sifflèrent, puis le silence revint, et Madame Mainvielle, troublée – poursuivit son aria.
Après ce premier signal, les jeunes géants semblaient guetter attentivement le moment où commencerait le « chut ».
Au moment du claquement, on entendit bien un ou deux sifflets, mais on ne pouvait savoir s’ils s’adressaient à la scène, aux bâilleurs ou aux rieurs.
On n’entendit rien de plus.
L’aria était fini ; pas un sifflet ne perça ; mais le public applaudit, et l’artiste qui s’éloignait fut rappelée à scène ouverte.
Alors la fureur de l’ennemi ne put plus se contenir. Dans la loge infernale on se mit à siffler. Mais qu’étaient ces sifflets contre tant d’applaudissements ? Un souffle de vent qui ne faisait qu’attiser le feu.
– Aux galeries ! Aux galeries ! hurla Abellino. – S’il faut du scandale, qu’il soit retentissant ! Pourquoi n’ai-je pas fait apporter des couronnes d’oignons à l’avance !
L’homme dit souvent de grandes choses dont il sait qu’elles ne sont pas sous la main ; et si alors survient quelque homme à la main prompte qui produit aussitôt l’objet demandé mais non désiré, alors que faire ?
C’est ce qui arriva à Abellino : car l’excellent jeune compatriote qui se tenait à côté de lui, dès qu’il entendit ce qui manquait, descendit aussitôt en courant au marché, acheta toute une marchande d’oignons, et remonta en courant à la loge avec ses bottes d’oignons sur le dos.
– Les voilà !
Nous y étions. Kárpáthy fut contraint de jouer son rôle héroïque jusqu’au bout.
– Aux galeries ! En avant, mes amis ! cria-t-il résolument.
Il eut au moins la présence d’esprit d’envoyer l’excellent jeune homme en avant.
Et les jeunes Titans se ruèrent vers l’Olympe tonnant, pensant que leur apparition énergique enflammerait leurs alliés.
Hélas, toute l’armée alliée était déjà lamentablement démontée.
Comme Rudolf l’avait justement deviné : les compagnons de Maître Gaudcheux l’ébéniste faisaient cette fois-ci la police la plus secrète. Excités par leur camarade, non seulement ils s’employaient à couvrir de marques d’admiration la favorite du peuple, mais aussi à étouffer dans l’œuf les manifestations contraires des hommes de Monsieur Oignon.
Pendant le premier acte, il avait été très facile de repérer ces élus qui applaudissaient sur un signe de la loge infernale, et il était aisé de deviner que c’étaient eux qui siffleraient dans le second acte. Pendant l’entracte donc, quand le public s’éclaircit, ils se faufilèrent près d’eux, et à chaque siffleur engagé se colla un robuste compagnon ébéniste aux larges épaules ; et au moment où le premier sifflement se fit entendre, comme sur commande, un coude pointu ou un poing musclé s’enfonça dans le flanc du siffleur. Celui-là n’en dit plus un mot. Un soufflet pour un sifflet [62] ! Tel était le mot d’ordre secret, ce bon mot signifiant : « Une gifle pour un sifflet. » Et c’en fut largement assez pour réduire l’ennemi au silence. Un sort semblable frappa le bâilleur, qui probablement une autre fois ferait sa sieste chez lui. Toute la claque était désarmée ; Monsieur Oignon ne pouvait imaginer autre chose sinon que ses hommes avaient été engloutis par quelque trappe secrète.
Mais voici que venaient les triarii [63]. En tête courait l’excellent jeune homme, les épaules chargées des couronnes dangereuses ; il sautait deux ou trois marches à la fois, Fennimor ne cessait de lui crier par-derrière que cette course affectait les poumons.
– Nous voilà ! cria-t-il triomphalement en atteignant la dernière marche, mais à cet instant des mains jusqu’alors invisibles lui enfoncèrent si fort son chapeau Bolivar sur la tête que son large bord lui couvrit les épaules.
À cet instant la munition fut dispersée ; au bruit, une foule de tanneurs, de compagnons ébénistes et autres troupes sans gants se rua dans l’escalier ; les gants jaunes [64][65] ne tinrent pas contre l’assaut ; qui perdit son chapeau, qui une manche de frac, et toute l’armée révoltée des géants fut précipitée du paradis, poursuivie par une grêle de foudres d’oignons rouges.
À l’intérieur du théâtre, on ne sut rien de tout cela ; on rappela douze fois de suite Jozefine, qui pleurait d’émotion ; les dames agitaient leurs mouchoirs, les hommes frappaient le sol de leurs cannes ; on ne voulait presque plus la laisser partir.
Seule la loge infernale était vide.
Ses occupants se battaient dehors avec la canaille inconnue, qui salissait leurs gilets blancs, enfonçait leurs chapeaux de castor, piétinait leurs bottes vernies et déchirait leurs habits lisses, dans la grande bagarre qui opposait Catalani contra Mainvielle et qui s’acheva ainsi.
Et cela s’appelait en 1822 une « magnifique distraction ».
Le directeur de théâtre, Deboureux, se précipita chez Madame Mainvielle le soir même après la représentation, lui offrant quatorze mille francs [66] si elle renonçait à se produire davantage.
Ceux qui suivent les intérêts des intrigues comprendront comment un directeur peut offrir quatorze mille francs pour se débarrasser de sa meilleure artiste…
Chapitre VII
Chataquéla
Les fleurs de la mode ont une vie brève. Sur l’île de Paphos de cette déesse capricieuse, à Paris, la gloire ne chemine pas sur la même voie que l’immortalité. [67]
En l’espace de quelques mois, disons combien la rumeur et les commérages eurent de nouveaux sujets, ou pour user du terme consacré : qui furent les lions du jour ?
Car une rumeur en enterre une autre, et celui qui était idole aujourd’hui sera demain victime sur l’autel d’une nouvelle idole.
Ainsi donc, du 1er au 5 avril, le héros à la mode fut l’auteur de La Belle Laitière ; du 5 au 8, ce fut lord Burlington, qui joua l’ours et jeta le chasseur à terre ; du 9 au 10, ce fut le valet de chambre de Debry, à qui son maître avait donné, en guise de six mois de gages, un billet de loterie qui lui rapporta quatre-vingt mille francs – somme qu’à peine en main il se mit aussitôt à dépenser de la même façon que le marquis lui-même : il acheta voitures et chevaux, s’établit dans un hôtel, prit une loge à l’Opéra-Comique et fit la cour à des danseuses de ballet. Sur cette voie, il lui fut aisé de calculer que dans quatre mois, c’est-à-dire vers le 10 août, il ne lui resterait pas un sou de ces quatre-vingt mille francs ; c’est pourquoi il pria d’avance son ancien maître, le marquis Debry, de ne point engager de valet à sa place, car il reviendrait.
Jusqu’à la mi-avril, la rumeur éleva de nouveau le prince Iván, qui, ayant appris que la célèbre danseuse Vestris passerait par ses terres, donna l’ordre dans la ville dont il était le seigneur de retirer les enseignes de toutes les auberges et de faire placer à la place, sur son propre palais, une enseigne d’auberge – grâce à laquelle supercherie la célèbre artiste se fit conduire tout droit dans son palais, où le prince, en aubergiste au tablier blanc, la casquette sous le bras, l’accueillit et exécuta tous ses ordres, ne lui révélant qu’au moment où elle quittait la ville par qui elle avait été servie.
Après lui vint dans la renommée mondiale mademoiselle Grignon, qui, bien que simple rat (c’est ainsi qu’on appelle à l’Opéra les figurantes muettes), cingla de sa cravache de cavalier, en pleine rue du Palais-Royal, la plus fréquentée, un jeune dandy qui l’avait trompée de quelque façon.
Cette rumeur fut effacée par un certain mangeur de petits enfants, qui tua peut-être cinq ou six personnes de suite et fut décapité pour cela. Car cela aussi suffit pour qu’un homme devienne à la mode.
La renommée du décapité fut éclipsée par le chien d’Aubry, qui mit tout le public en fièvre. Le chien fut remplacé par Abellino Kárpáthy, qui l’abattit pour cinquante mille francs.
Vint ensuite la bataille théâtrale, le combat Mainvielle-Catalani ; c’est de cela qu’on parla le plus longtemps, cette rumeur dura à peu près jusqu’au 10 août, date à laquelle la saison prenait fin. À cette date, comme il l’avait prédit, le valet de Debry avait dépensé tout son argent et reprit son service de laquais auprès de son ancien maître, avec qui il avait rivalisé de prodigalité pendant quatre mois. Mais toutes ces rumeurs furent bientôt effacées par un nom qui, s’il sonne étrangement à nos oreilles, cause un double embarras au Français, contraint de faire subir à ses organes de parole toutes les violences imaginables avant de pouvoir le prononcer :
« Chataquéla. »
Et pourtant, dès le début de septembre, personne ne parlait plus d’autre chose que de la merveilleuse Chataquéla, et il n’était point d’homme digne de ce nom qui ne sût conter au moins une nouvelle aventure la concernant, qu’elle fût vraie ou non.
Ainsi, à en juger par la sonorité, on pourrait longtemps laisser deviner l’individualité cachée sous ce nom singulier [68], et il y en aurait pour croire qu’il s’agit d’un hippopotame du Nil, d’un prestidigitateur arabe ou d’un oiseau d’Australie ; ce nom semblable au cliquetis d’un moulin pouvant représenter n’importe quoi, sauf un objet idéal.
Et pourtant ce nom était porté par l’une des plus belles femmes que le climat des tropiques n’ait jamais engendrées.
Chataquéla était fille d’un chef de guerre afghan, et comme telle, elle était tombée en captivité encore enfant, pendant la guerre contre les Anglais. D’abord captive, puis souveraine – car dès l’instant où cette fleur des climats chauds transplantée en Europe posa le pied sur le continent, elle devint la reine de tous les cœurs masculins.
Une beauté entièrement nouvelle, exotique, qui s’écarte tant de ce à quoi l’on est accoutumé, et dont les charmes insolites promettent des délices inconnus. La peau de son visage et de son corps, comme de l’or mêlé d’argent, brillante mais d’un jaune nullement désagréable, dont le velours pâle laisse transparaître, à travers cet or translucide, la couleur aurorale de son visage, que la flamme des passions muettes semble visiblement embraser. Le blanc de ses yeux possède une profonde nuance bleu porcelaine ; son iris est vraiment un arc-en-ciel, car dans son noir on croit voir briller toutes les couleurs du rayon solaire. Ses cheveux, tressés en quatre longues nattes, ont l’éclat noir d’un acier bleuté ; ses lèvres sont minuscules, rouges, pleines, comme une cerise fendue, et sa silhouette est élancée et fière. Mais qu’importent le visage, la silhouette et les yeux ? Que vaut une description morte face à un seul regard du vivant ? Qui saurait parler du feu inextinguible de ces yeux, qui éclaire et brûle, qui tourmente et consume, qui rend heureux et ensorcelle ? Un peintre oserait-il toucher à son pinceau, un poète à sa plume, s’il voyait ces lèvres sourire ? Sans parler d’autres situations. Et qui pourrait la décrire à chaque instant, car cette femme merveilleuse change de forme à chaque minute ; jamais deux hommes n’ont eu d’elle la même idée, et si dans une assemblée il y a dix personnes, chacune verra en Chataquéla une femme différente : pour l’une elle sera douce, pour l’autre coquette, pour une troisième une héroïne, pour une quatrième une enfant ; ici prudente, là inconsciente ; aujourd’hui follement gaie, demain rêveuse et mélancolique – et c’est pour cela que les hommes sont si éperdument épris d’elle.
Par ailleurs, rien de tout cela ne doit nous faire concevoir de soupçons défavorables à l’encontre de Chataquéla : elle n’appartenait pas à la catégorie des beautés à la mode, des entretenues et autres dames à qui l’on accède aisément ; elle était elle-même l’image de la morale et de la vertu la plus stricte – selon les concepts afghans.
Il suffit donc de connaître les concepts afghans.
Dans le code matrimonial afghan, très peu de formalités sont établies pour les unions amoureuses officielles. Le tout se résume à ceci : si un homme est attiré par une femme en état de liberté, il lui envoie la ceinture qu’il porte à la taille ; si la dame la garde et lui renvoie la sienne en échange, le mariage est conclu. Dès lors, si une dame paraît avec la ceinture d’un homme à la taille, chacun peut savoir qu’elle est l’épouse de celui-ci et qu’elle n’est plus libre ; l’homme, cependant, est tenu d’offrir quelque petit présent au premier bonze qu’il rencontre, lequel les bénit en retour.
La séparation s’accomplit selon des formalités tout aussi simples. Celui des deux époux qui ne désire plus poursuivre l’union dénoue de sa taille la ceinture et la renvoie à celui de qui il l’a reçue, et tous deux redeviennent libres. Chacun peut chercher une nouvelle épouse ou un nouveau mari, et peut répéter cela autant de fois qu’il le trouve commode. Mais malheur à la femme qui, tant que la ceinture d’un autre homme est à sa taille, laisserait un étranger toucher ses mains ! La morale afghane est stricte ! Une telle femme serait adultère, et ce serait encore un moindre mal qu’elle fût enterrée vive en ce monde ; mais dans l’autre monde, la grande Talihaméha aux dents énormes la découperait de ses scies ardentes en mille morceaux, dont chacun devrait éprouver séparément la douleur qu’en ce monde elle avait ressenti d’un seul tenant.
Voici : selon ces pieuses notions de la morale, Chataquéla était la plus parfaite de toutes les femmes que les cimes du Dhavalagiri aient jamais élevées.
Son premier mari fut un colonel anglais, qui l’emmena avec lui à Londres ; mais là, ayant épousé la fille d’un lord, il se sépara d’elle légalement selon les simples cérémonies décrites plus haut.
Depuis lors, Chataquéla jouissait d’une grande faveur auprès de Siova, la déesse afghane de l’amour, qui est représentée avec douze mille oreilles afin de pouvoir entendre tous les soupirs qui lui sont adressés.
En deux ans, en effet, il ne resta guère d’homme célèbre dans les capitales du monde qui ne l’eût possédée comme épouse légitime selon les rites, et Chataquéla observa strictement envers chacun d’eux la fidélité et la vertu féminine auxquelles elle était tenue – aussi longtemps, s’entend, qu’elle ne jugeait pas bon de s’en séparer définitivement.
Ces derniers temps, elle avait suivi en Hellade le héros grec des Thermopyles, Ulysse, et avait combattu avec lui, bravement et héroïquement, contre les Turcs ; c’est là, au cours d’une bataille, qu’elle reconnut le géant à l’esprit flamboyant, Byron, et, se séparant d’Ulysse, elle l’honora de sa ceinture longuement voyageuse ; et avec le poète, elle revint à Londres.
Quelques semaines à peine s’étaient écoulées depuis qu’elle avait quitté la capitale britannique pour Paris ; ici, tout le monde ne parlait que d’elle. Sa beauté surpassait tout ce qu’on avait vu jusqu’alors, ses singularités étaient ravissantes.
L’on savait quel amour infini habitait ce cœur, et combien pourtant il était difficile de l’atteindre.
Il ne suffisait pas d’être riche devant elle. Chataquéla savait souffrir, se priver pour celui qu’elle aimait ; s’il le fallait, elle savait être sa servante ; devant elle, il fallait être digne d’amour, car elle n’avait jamais menti en amour.
Elle avait un mari. Selon les concepts européens, c’était une chose fort commode, car une liaison engagée avec une femme mariée ne pouvait aboutir au mariage, et de plus il y avait cette plaisanterie de se procurer du plaisir pour soi et du chagrin pour autrui, ce qui est un double plaisir. Mais la fidélité de Chataquéla envers son mari ne pouvait se rompre que par son amour pour son prochain mari ; pour tout autre, elle était intouchable.
Ce n’eût pas été non plus un grand malheur, car enfin on pouvait donc l’épouser, puis avec le temps s’en séparer ; mais il n’était pas si aisé de conquérir la dame afghane. La courtoisie européenne était trop pauvre pour satisfaire ses caprices. Les flatteries, les plaisirs frivoles ne l’amusaient point ; devant elle, il fallait être un héros, courageux, intelligent, capable de sacrifice, et il ne suffisait pas de feindre ces sentiments : elle mettait les hommes à des épreuves incommodes, et s’ils n’y résistaient pas, elle les ridiculisait.
Pour elle il fallait peiner, lutter – et pourtant comme il était facile et doux de la posséder !
C’est cela qui donnait le plus grand aiguillon aux passions ; cet appât ensorcelant qui vous arrête juste avant le but, comme ces fleurs qu’on voit au fond de la mer et qu’on croit pouvoir atteindre de la main, mais quand on tend les bras vers elles, on s’aperçoit à quelle profondeur elles sont.
C’est cela qui avait enflammé toute la jeunesse élégante ; chacun s’efforçait de prendre la place du nouveau mari, ce qui était cette fois d’autant plus difficile que l’ancien possédait encore l’amour de la dame, et cet ancien était lord Byron [69], et il se tenait si haut au-dessus de tous les lions de son époque qu’à la seule pensée il fallait désespérer de pouvoir jamais effacer son souvenir du cœur d’une femme aimante.
Et pourtant les jeunes géants ne cessaient d’espérer ; chaque jour ils assiégeaient les salons et le cœur de la belle exotique ; les salons étaient ouverts, mais le cœur fermé à jamais. Elle ne faisait que partager la soif, mais non l’apaisement de la soif. Elle jouait, badinait, s’amusait avec eux comme on joue avec des animaux apprivoisés ; les jeunes gens racontaient chaque jour au club les progrès que chacun avait faits – et quand ils faisaient le bilan, ils voyaient qu’ils en étaient au même point qu’au début.
Un après-midi, un incendie éclata rue Mouffetard [70].
À cette époque, les services de lutte contre l’incendie n’étaient pas encore aussi bien organisés qu’aujourd’hui, et à chaque feu il fallait battre du tambour et sonner les cloches pour que quiconque avait des bras et des jambes valides accourût empêcher le danger public.
La rue Mouffetard était d’ailleurs fort propice à ce qu’un incendie qui y prenait naissance devînt dangereux pour tout le quartier. C’est un dédale des maisons les plus bizarres, dont certaines ont plus de trois cents ans, entremêlées de ruelles étroites comme les rues Saint-Médard, Arras, Oursine, qui semblent n’avoir été laissées que pour les piétons. Une maison est de plain-pied, l’autre a trois étages, mais toutes ont des murs vétustes, décrépis, noircis, des portes vermoulues ; au-dessus de la rue, les lanternes pendent de cordes tendues d’un toit à l’autre, et dans ce fouillis crasseux, seule la classe la plus pauvre de la population qui habite ce quartier sait s’orienter ; et comme ici ne passent ni voitures de maître ni diligences, la rue est par endroits si étroite que si une charrette vient à y passer, elle plaque les piétons contre le mur.
Parmi les bâtisses médiévales délabrées s’élève haut une construction massive aux murs de brique rouge, aux fenêtres nombreuses et serrées : c’est la manufacture de tapisseries des Gobelins, qui donne du travail à toute la population de la rue ; les gens y travaillent tout le jour, et la nuit vont ramasser des chiffons.
À une extrémité de la rue se dresse l’hôpital de la Pitié, où il y a une maternité pour les femmes visitées par la misère ou le crime ; à l’autre extrémité, l’hôpital de la Bourbe pour les mourants et la prison Sainte-Pélagie pour les condamnés à mort. Ainsi, la population de cette rue est prise en charge du berceau à la tombe.
À peine la cloche d’alarme de l’église Saint-Médard eut-elle retenti que la foule stupéfaite vit s’élever vers le ciel une énorme colonne de fumée noire, bientôt zébrée de langues de feu aiguës.
La foule accourut aussitôt de tous côtés vers le quartier en danger ; les cloches se répondaient les unes aux autres en sons confus et alarmants, dont le plus terrible était le grondement effroyable de la cloche de Notre-Dame.
C’est de la place du Panthéon qu’on voyait le mieux l’incendie, qui se propageait sans obstacle parmi le dense amas de bâtiments ; c’est là que le monde élégant se précipita dans ses somptueux équipages, à cheval, en cabriolet, pour admirer le grandiose spectacle ; les dames tenaient des flacons prêts, au cas où il faudrait s’évanouir ; les chevaliers faisaient arroser leurs habits à la première fontaine venue pour pouvoir dire ensuite qu’ils avaient aidé à éteindre le feu.
On pouvait y voir aussi la voiture découverte de Chataquéla, entourée de cavaliers élégants [71] parmi lesquels nous reconnaissons Abellino, Fennimor, le fils de l’alispán et d’autres connaissances du pays ; lord Burlington était assis sur le siège arrière de la voiture, examinant de sa longue lunette posée sur ses genoux l’extension de l’incendie ; les autres cavaliers galopaient çà et là comme des coursiers de guerre, apportant des nouvelles à la dame, qui, dans son superbe habit de cachemire, s’était nonchalamment renversée contre les coussins de la voiture, avait ôté de sa tête son fin chapeau de paille de riz et le tenait par ses rubans, le regard fixé sur le feu.
La plupart de ceux qui lui apportaient des nouvelles n’avaient guère dépassé la rue voisine et avaient jugé bon de rebrousser chemin devant la cohue ; seul le prince Iván prit la peine de se frayer à cheval un passage à travers la canaille jurante, à coups de manche de cravache. Peu après, il revint.
Le feu se propage de plus en plus – dit-il en se penchant vers la voiture de Chataquéla ; bientôt il gagnera l’église Saint-Médard, ce sera un spectacle grandiose.
– Et n’y a-t-il pas ici d’hommes courageux pour l’en empêcher ? demanda la dame.
– Que peuvent-ils faire sans pompes ? On ne peut faire passer les grandes pompes à travers ces ruelles étroites. J’ai bien ri de voir quelques braves garçons de chez nous s’escrimer avec une pompe de jardinier hors d’usage, de celles dont on se sert pour arroser les chenilles sur les arbres ; bien sûr, ils n’arrivaient même pas à en faire gicler l’eau jusqu’aux fenêtres de la maison en feu.
– Mais n’y a-t-il pas une grande pompe à incendie dans les environs ?
– Il y en a une dans la cour du Panthéon, mais il n’y a pas de chevaux pour la tirer jusqu’ici.
– Il est facile d’y remédier – dit Chataquéla –, et elle fit signe à son cocher de conduire au Panthéon.
– Arrivée là, elle fit dételer de devant sa voiture ses magnifiques chevaux pur-sang anglais et les fit atteler à l’énorme pompe, qu’un groupe de jeunes gens s’efforçait déjà de pousser plus loin.
Alors Chataquéla jeta au loin son chapeau de paille de riz, retroussa jusqu’aux épaules les manches brodées de sa robe sur ses bras superbes, et sautant sur le siège de la pompe, saisit elle-même les rênes.
Ah ! s’écrièrent ses compagnons épouvantés. Vous n’allez tout de même pas conduire vous-même les chevaux ?
– Que faire d’autre ? Je ne vais tout de même pas rester assise dans une voiture sans attelage.
– Sur ce, elle cingla ses chevaux d’un coup de fouet, et la lourde pompe à incendie se mit en branle avec un grondement de tonnerre sur les pavés en direction de la rue Mouffetard. Le monde élégant, scandalisé, secouait la tête :
Quelle bizarrerie ! Quel désir de se faire remarquer !
– L’escorte de dandys se détacha peu à peu d’elle, la foule chassée en avant se referma aussitôt derrière la pompe, et tandis qu’elle lui frayait un chemin avec des hourras, elle repoussait avec des jurons les cavaliers qui suivaient.
Chataquéla ne remarqua même pas qu’en arrivant sur les lieux de l’incendie, elle était seule représentante du monde élégant.
Ici, ici, madame ! cria soudain près d’elle une voix au noble accent, et Chataquéla aperçut un jeune homme vêtu à la dernière mode, mais entièrement trempé et couvert de suie, qui, saisissant les chevaux par le mors, s’efforçait de les diriger vers un angle où quelques jeunes gens, vêtus avec une élégance similaire, tentaient avec une pompe maladroite d’empêcher le feu de se propager à la maison d’en face.
– C’était le point le plus critique. Si le feu pouvait s’emparer de cet angle, l’église Saint-Médard était perdue. Plusieurs ouvriers vêtus de blouses, sous la conduite d’un autre jeune chevalier, étaient montés sur le toit et en arrachaient les tuiles.
Chataquéla ne reconnaissait aucun d’entre eux ; bien qu’ils dussent appartenir au monde le plus distingué, elle ne les avait jamais rencontrés ; mais eux la connaissaient bien, et l’un d’eux, après un bref salut, l’appela par son nom, la remerciant sans faire de compliments du service rendu ; et quand la nouvelle pompe fut mise en place contre l’angle, il y bondit, saisit le tuyau et, avec une admirable habileté, dirigea le jet d’eau sur le toit en feu au-dessus d’eux.
L’effet fut aussitôt visible : les flammes commencèrent à faiblir de ce côté, mais en revanche les étincelles crépitaient de plus belle.
Une douzaine de maisons brûlaient déjà d’un seul tenant.
Soudain, des cris de désespoir déchirants se firent entendre au milieu du tumulte de la foule.
De la manufacture des Gobelins arrivait un groupe de femmes, se tordant les mains avec une expression de désespoir extrême ; les hommes qui les entouraient avaient toutes les peines du monde à les retenir de se jeter dans le feu.
Qu’ont ces femmes ? demanda Chataquéla à un ouvrier qui arrivait.
– Les malheureuses, quand elles vont travailler à la manufacture, ont coutume de confier leurs enfants dans une cour où une vieille femme veille sur eux. Or, cette vieille femme est partie quelque part et a enfermé les enfants à clef, et maintenant ils vont tous brûler là-dedans.
– Mais il faut les délivrer !
– Si seulement on pouvait accéder à cette cour ! Mais tout autour chaque maison brûle déjà ; à moins que quelqu’un ne passe par les toits des maisons en feu pour aller les chercher, car les ruelles sont effondrées.
– Et en effet, il semblait qu’au milieu du tumulte et du chaos on pouvait distinguer au loin des pleurs d’enfants.
Messieurs, c’est horrible ! s’écria Chataquéla en se tournant vers ceux qui l’entouraient. N’entendez-vous pas ces pleurs ? N’y a-t-il donc aucun moyen de sauver ces enfants ?
– Il y en a un – dit froidement ce jeune homme qui avait le premier adressé la parole à la dame : dresser une échelle contre cette maison devant nous, traverser son toit sous la protection continue du jet de la pompe, de là un homme en descendra un autre à la corde dans la cour, et celui-ci, sur la même corde, hissera les enfants un par un ; ainsi on pourra se les passer de main en main.
– Oui – dit l’ouvrier en rabattant avec colère la visière de sa casquette, mais qui sera assez hardi pour grimper sur ce toit en feu ?
– Moi ! dit le gentilhomme d’un visage impassible.
– Mais alors, l’autre, celui qui de là-haut descendra, au risque que si vous le lâchez il périsse là-bas, hein ? Qui osera se confier à vous ?
– Moi, moi ! s’écria Chataquéla avec fougue. Vite, une échelle et une corde ! Et sans plus délibérer avec elle-même, elle dégrafa vivement les agrafes qui maintenaient son habit sur le devant, et sans se soucier de ceux qui l’entouraient, elle ôta brusquement de son corps l’habit de cachemire, sans songer qu’elle allumait ainsi un incendie bien plus grand que celui qui faisait rage. Sa silhouette magnifique n’était couverte que d’une chemise de tissu d’ortie laissant ses épaules nues, et d’un large pantalon turc de soie qui, selon la coutume indienne, ne descendait que jusqu’aux genoux, où il était resserré et orné d’une large bordure de dentelle.
– Les spectateurs oublièrent un instant l’incendie lui-même. Chataquéla ne remarqua pas l’effet dangereux qu’elle avait produit, et d’une voix forte et claire elle cria :
– En avant, messieurs ! Apportez l’échelle, les mères pleurent après leurs enfants, dépêchez-vous !
Ma foi, cette femme a du cœur ! grommela l’ouvrier en s’éloignant, et peu après, avec ses compagnons, il apporta devant elle une longue échelle et une corde ; ils appuyèrent l’échelle contre la maison en feu, la dame s’enroula la corde autour de la taille et fit signe au jeune homme de passer devant. Les hourras de la foule accompagnèrent les deux téméraires. Les femmes s’agenouillèrent devant la maison d’en face et, en priant, attendirent d’en haut l’issue.
– Sans s’arrêter ils montèrent. Déjà le jeune homme avait atteint le toit en feu. D’un geste de la main il fit signe à la dame de rester un peu en arrière. Il devait d’abord se glisser sous une poutre en feu. À cet instant, un jet d’eau bien dirigé atteignit la poutre en feu, et le jeune homme réussit à saisir la partie soudain éteinte et à écarter la poutre du chemin. Puis il tendit la main à la dame qui le suivait ; elle bondit hardiment sur le mur fumant. Cette femme était l’alliée soit des bons, soit des mauvais esprits !
– Le même jet d’eau, dirigé par le gentilhomme resté en bas, accompagnait maintenant ceux qui avançaient au milieu du feu, leur frayant un chemin et gardant libres leurs arrières. Ah, ils réussirent à atteindre le mur coupe-feu ! Le jeune homme chercha un appui pour ses pieds, tâta le mur pour voir s’il n’allait pas s’effondrer sous lui. D’un geste rassurant il fit signe à ceux d’en bas que les enfants étaient là, dans la cour. Alors la dame déroula la corde de sa taille, l’enroula deux fois autour d’une poutre saillante, et s’accrochant au rebord du mur, se laissa descendre lentement ; la corde était dans les mains du jeune homme, qui la laissait filer doucement ; si le jeune homme trouvait le courage de faiblir ne fût-ce qu’un instant, la dame était perdue ; et tout cela se passait sous une pluie de braises et dans un nuage de fumée étouffante. Les gens d’en bas s’étaient tus, si profonde était l’attente, l’admiration. Le jeune homme, à demi agenouillé, devait tenir la corde des deux mains pour ne pas laisser échapper son fardeau ; entre-temps, une poutre en feu au-dessus de sa tête commença lentement à pencher vers lui ; l’homme voyait bien qu’elle allait lui tomber dessus ; en bas, un cri d’horreur s’éleva, elle allait l’écraser ! Le jeune homme ne pouvait ni lever la main devant lui ni s’écarter, car il devait tenir la corde ; il ne fit que regarder calmement la poutre en feu qui penchait vers lui. Plusieurs accoururent pour le sauver en montant à l’échelle, encouragés par son exemple ; déjà trop tard ! La poutre s’abattit ! À cet instant le jeune homme s’esquiva habilement, et elle tomba à ses pieds, à peine à un demi-pouce de lui.
Déjà plusieurs hommes courageux avaient grimpé sur le toit. À cet instant la dame atteignit la cour. Les enfants étaient tous rassemblés sous un grand robinier qui jusqu’alors les avait protégés de ses branches contre la pluie de feu ; ils étaient environ vingt-quatre.
Chataquéla attacha vivement un court bâton au bout de la corde, y assit deux enfants de chaque côté, leur ordonnant de bien s’accrocher à la corde, et fit signe au jeune homme debout en haut.
Celui-ci hissa les deux enfants, que les autres ouvriers, se les passant de main en main, firent descendre par l’échelle.
Voyez la joie de ces mères qui reçurent les premières leurs enfants, regardez cette frénésie : comme elles les serrent contre leur poitrine, pleurent, et tombent à terre de joie ; les autres, haletantes, prient Dieu de secourir ceux qui peinent.
Le jeune homme hissa encore deux enfants par la corde ; peu à peu chaque mère put serrer son enfant sur son cœur. Déjà les deux derniers étaient dans les mains des hommes. Ah, mais il en manquait encore un. Le tout dernier, le plus petit, un nourrisson couché dans un berceau, qu’on avait sûrement oublié dans la chambre ; c’était l’enfant d’une pauvre jeune femme de dix-neuf ans dont le mari était mort cette année, et dont l’unique consolation était cet enfant ; et elle se roulait là par terre, s’arrachant les cheveux de désespoir. Le jeune homme faisait déjà signe aux hommes debout sur le toit de s’écarter, et il semblait mettre plus de force à tirer la corde que jusqu’alors. On voyait bien que ce n’était pas un fardeau d’enfant qui montait cette fois. La jeune mère, le cœur brisé, levait les yeux vers le ciel comme pour y chercher son enfant, quand un immense cri de joie triomphale s’éleva autour d’elle : la dame était remontée sur le mur coupe-feu – et dans ses bras elle ramenait le nourrisson retrouvé.
Quelques instants plus tard les deux sauveteurs courageux redescendirent par l’échelle ; tous les étages de la maison étaient déjà consumés, les flammes sortaient de chaque fenêtre.
Revenue à terre, Chataquéla plaça le nourrisson sauvé contre le sein de la jeune veuve, accrocha autour de son cou le fétiche de diamant qu’elle portait sur sa poitrine, et s’empressa de remettre son habit.
Comme elle était belle ! Comme ses yeux brillaient, son visage était radieux et heureux. Comme on la bénirait dans les misérables taudis ! – Et comme on la tournerait en ridicule dans les salons pour ce numéro de funambule !
À cet instant, un côté de la maison en feu s’effondra avec un grand fracas. Si cela était arrivé dix minutes plus tôt, tous deux eussent été ensevelis.
Cependant le feu de ce côté était étouffé, et de l’autre on l’éteignait vigoureusement ; la foule commença à se disperser.
Entre-temps la voiture de Chataquéla était arrivée avec l’attelage revenu, et ses laquais accoururent pour l’aider à monter.
La dame regarda autour d’elle comme si elle cherchait quelqu’un, mais les trois jeunes gens inconnus n’étaient plus nulle part ; à l’instant où la dame avait rendu l’enfant à sa mère, ils s’étaient éclipsés dans la foule – sans doute voulaient-ils éviter les remerciements.
Chataquéla s’enquit en vain auprès de ceux qui l’entouraient ; personne ne les connaissait, et pourtant comme elle aurait aimé savoir qui était ce jeune homme à qui elle avait confié sa vie avec une telle légèreté, et qui l’avait si vaillamment préservée.
Quelques-uns affirmaient que le chasseur venu avec lui avait appelé le jeune homme « comte ».
Ainsi donc elle devait le rencontrer quelque part – à moins que ce jeune homme ne fût un ascète ou un puritain qui évitait les cercles où elle avait coutume de paraître.
Comme elle aurait aimé le revoir une fois dans sa vie ! Peut-être pour rien d’autre que pour lui dire : « Vous êtes un homme brave ! »
Comme il y aurait de plaisanteries et d’anecdotes sur ce numéro d’acrobate dans les beaux cercles, ainsi que nous l’avons dit d’avance.
Au club des jeunes géants, le plus heureux était celui qui savait trouver le meilleur mot d’esprit sur l’affaire. S’ils y avaient été eux-mêmes, ce travail eût été un acte héroïque ; mais ainsi ce n’était qu’un badinage dont il fallait rire.
On raconta l’exploit de Chataquéla avec cent broderies et retournements, mais une chose qu’on ne put découvrir : qui était ce héros inconnu qui l’y avait aidée ? Est-ce que cet homme n’avait donc pas de vanité, pour qu’il ne se hâtât pas de se faire connaître à quelque journaliste ? Ou, s’il appartenait aux meilleurs cercles, pourquoi ne s’en vantait-il pas ? S’il était un homme du peuple, pourquoi ne se hâtait-il pas de réclamer sa récompense au gouvernement ? S’il était un grand seigneur, pourquoi ne venait-il pas la chercher auprès de Chataquéla ?
Mais l’inconnu ne se montra pas.
Un midi, la plaisanterie et l’esprit battaient leur plein sur ce sujet ; cette fois c’était Abellino qui tenait le crachoir dans le salon du balcon ; les familiers ordinaires étaient présents : lord Burlington, Rudolf, le prince Iván, le marquis Debry, Fennimor et les autres.
Je suis sur la piste, messieurs – dit Abellino. J’ai des données psychologiques qui prouvent que la salamandre inconnue appartient aux cercles nobles.
Qu’on nous dise ces données ! crièrent plusieurs voix.
– Donc : quand Chataquéla fit à la foule cette offre de donner mille pièces d’or à qui la suivrait dans le feu, personne ne bougea ; alors elle cria : « Un baiser à l’homme qui viendra avec moi ! », et aussitôt il y eut un volontaire. Cela ne désigne-t-il pas quelqu’un de chez nous ?
– Hihihi ! ricana le fils de l’alispán, qui avait cette très bonne habitude de rire des mauvaises plaisanteries des autres. Et ensuite, l’a-t-il reçu, le baiser ?
– Laissez-moi parler, monsieur – dit Abellino avec un mépris offensé ; il savait fort bien qu’en Hongrie on n’appelle point les alispán « excellences », et cela le blessait profondément que le fils d’un tel personnage lui coupât la parole.
– Donc – reprit-il en se ressaisissant, selon ce qu’on dit, notre dame, pour donner plus de crédit, livra au milieu du feu, sous les yeux de la foule, le baiser promis à l’homme inconnu.
– Rire général auquel seul Rudolf ne prit point part, lisant pendant ce temps un journal anglais.
– Cette femme doit avoir grand goût à s’embrasser dans le feu – remarqua le prince Iván.
Et comment ! dit l’incorrigible fils de l’alispán, qui croyait pouvoir apprendre quelque chose de nouveau au prince Iván, lequel, en tant que Moscovite, pouvait difficilement le savoir. Les femmes indiennes s’immolent avec le corps de leur mari, et pour elles c’est un plaisir.
– J’ai peine à croire que Chataquéla fasse participer à une telle gloire l’un ou l’autre de ses maris passés ou à venir – dit Abellino en riant, et tous les autres rirent après lui.
– À ces mots Rudolf se leva de sa place et s’avança au milieu de la compagnie rieuse.
– Sur son beau visage pâle s’affichait en cet instant une expression si oppressante de lassitude de la vie, de contrariété, de misanthropie et de mépris que ceux qui le regardaient cessèrent involontairement de rire. Son regard était particulièrement tourné vers Kárpáthy.
Il serait difficile de peindre un groupe plus bizarre que ces deux visages ainsi face à face. D’un côté, l’orgueil léger, irréfléchi, le visage fier et rieur aux traits provocants et moqueurs – de l’autre, le visage au regard perçant, méprisant, statuaire, au sourire froid et amer, qui semblait vouloir riposter à l’autre. Un physionomiste aurait pu lire sur le visage de ces deux hommes qu’ils seraient un jour des ennemis acharnés.
Je parie, monsieur, que ce que vous avez dit n’est pas vrai… – dit Rudolf –, jetant négligemment ces mots à Kárpáthy.
Comment ? demandèrent plusieurs, surpris par la conduite inhabituelle de Rudolf.
– Pariez – dit Rudolf en fixant Kárpáthy droit dans les yeux, que cette femme en question est capable de se tuer si son mari venait à mourir.
– Ah, ça ! Voilà un pari étrange. Faites-nous en connaître les modalités. Le temps fait une grande différence, car la question essentielle est que Chataquéla soit encore jeune à ce moment-là.
– Ma proposition est brève et peut s’exécuter rapidement. J’épouserai cette femme ; c’est le premier point. Ensuite j’aurai soin de mourir soudainement ; c’est le second. Chataquéla mourra après moi ; c’est le troisième ; et alors vous serez tenu de vous exécuter vous-même de la façon qui vous plaira ; c’est le quatrième.
– Ah, c’est de la folie ! s’écria Iván. Vous parlez de la vie de deux gentilshommes aussi légèrement que s’il s’agissait de renverser deux quilles au choix.
– C’est une excellente plaisanterie ! déclara le lord. Je regrette seulement qu’elle ne vienne pas de moi, ou que Rudolf ne soit pas Anglais. Au demeurant, je crois qu’il tiendra parole.
– Abellino rit, comme le font ceux qu’un mot sérieux effraie.
– Croire ou parier, monsieur ! dit Rudolf d’un visage froid en tendant la main.
Croire quoi ?
– Que Chataquéla sait mourir après son mari – ou parier – tête pour tête !
– Le pari [72] tient ! s’écria Abellino en riant, et il saisit la main tendue.
– Sur parole de gentilhomme ! dit Rudolf.
– Sur ma parole de gentilhomme ! affirma Kárpáthy en riant.
– Vous avez entendu, messieurs – dit Rudolf en se tournant vers l’assistance : si je ne tiens pas ce que j’ai promis, tenez-moi pour lâche ; si cette femme ne fait pas son devoir, riez de moi ; mais si les deux choses arrivent, vous verrez assurément que Kárpáthy Béla tiendra sa parole de gentilhomme. Jusqu’à ce moment, le secret est affaire d’honneur.
– Sur ce, il prit son chapeau et s’en alla.
– Aux derniers mots, le visage d’Abellino passa d’un sourire arrondi à une certaine longueur, et il commença à regretter que les jeunes géants trouvassent ce pari une si bonne plaisanterie. Cependant il y était engagé, et par nécessité il dut accepter la magnanimité.
Ce pari était une chose admirablement hardie, mais il y avait pour ceux qui étaient présents une chose triste : on ne pouvait pas le divulguer. Rudolf en avait fait une affaire d’honneur, et c’était naturel, afin que la dame intéressée elle-même n’en apprît rien.
Beaucoup trouveront ce pari exagéré, mais nous pouvons les assurer que dans ces hautes sphères la vie est très bon marché ; un mot, un regard suffisent pour tuer et mourir. Un pauvre homme peut avoir des craintes pour sa vie, mais cela ne sied point aux grands seigneurs, et devant les esprits blasés à la mode, c’est même un crime. Le pauvre homme doit sa vie à sa famille, à sa patrie, à son Dieu ; parmi les grands seigneurs règne cette croyance qu’ils ne la doivent à personne.
Ah, arrêtons-nous ! Ici pourtant, cette fois, il y a une exception. Monseigneur Kárpáthy doit bel et bien sa vie à quelqu’un : à son créancier.
Monsieur Griffard apprit le pari, car il lui fallait tout savoir, fût-ce sous cadenas, sceau diplomatique, sanctuaire capitulaire ou parole d’honneur. Mais le secret demeura, car rien ne venait de lui.
Monsieur Griffard ayant donc appris que la plaisanterie était si sérieuse que si Rudolf remplissait les conditions du pari, Kárpáthy serait contraint d’en accepter les conséquences, faute de quoi n’importe lequel des témoins aurait le droit de lui tirer une balle dans la tête où qu’il le trouvât – et lord Burlington l’avait déjà consolé d’avance en lui disant que s’il n’avait pas lui-même le courage de tenir son pari, il pourrait lui prêter le sien, et le brave lord abattait à cinquante pas une pièce de monnaie lancée en l’air.
Ce pari ne plut donc nullement au banquier. Il rendit visite personnellement à Kárpáthy et lui reprocha d’avoir déjà rompu leur contrat en s’engageant dans une aventure mortelle.
Ah, bah ! dit Abellino. Ici le danger de mort est aussi loin que la lune. D’abord il faut que cela arrive que Rudolf épouse la dame – selon les rites afghans ; mais pouvez-vous croire que cela lui réussira ? Cette femme entêtée n’a même pas voulu oublier le poète britannique pour moi ni pour d’autres, qui étions tous des gentlemen riches, généreux, élégants ; le fera-t-elle pour Rudolf, un excentrique mélancolique et spleenétique, plein de manières de yankee ? C’est peu probable ; mais en supposant même que cela pût arriver, peut-on imaginer un homme sensé qui, rien que pour gagner un pari, se tue ? Ce n’est de la part de Rudolf que provocation et désir de se faire remarquer, et cela reculera devant l’extrémité. Enfin, en admettant encore cette dernière hypothèse, il reste l’impossibilité suprême : que Chataquéla se tue après lui, parce qu’en Inde c’est la coutume. C’est une absurdité psychologique. Une femme qui a eu cinquante maris, dont plusieurs sont morts…
Mais il faut que vous considériez que la dame s’est séparée de ceux-ci de leur vivant, et qu’ainsi son obligation religieuse envers eux a cessé.
– Eh, laissez-moi en paix avec ces chicanes !
– Sur ce, il tourna le dos au banquier et se mit à siffloter.
– C’est une excellente réponse quand on est pris au piège.
Cependant la dame indoue cherchait partout avec la fièvre de la passion son chevalier inconnu, et cette passion devint d’abord de la rage, puis du désespoir, car nulle part elle ne le trouvait.
Le jour, elle roulait sans cesse dans les rues de Paris, déjeunait dans des restaurants publics, allait prendre des glaces dans les kiosques les plus fréquentés ; le soir, elle faisait le tour des théâtres, ses lorgnettes balayant chaque visage d’homme ; en vain ! Celui qu’elle cherchait n’était nulle part. Ah, c’était désespérant : chercher dans une foule infinie un visage qu’elle n’avait vu qu’une fois et qui avait disparu sans laisser de traces ! Qui pouvait-il être ? Pourquoi se cacher d’elle ? N’y avait-il personne qui le connût, pour qu’au moins on en parlât ? Il avait été si près d’elle, elle avait serré sa main dans la sienne, elle lui avait confié sa vie pour qu’il la gardât – et elle avait oublié de lui dire seulement un mot, de lui poser seulement cette question : « Comment vous appelez-vous, monsieur ? Quand pourrai-je vous revoir ? » Maintenant, comme elle serait heureuse si elle possédait la réponse à ces deux questions !
Des nuits entières elle restait éveillée. Sa vieille nourrice, la magicienne Hyurmala, la divertissait avec des sortilèges hindous, dont chacun devait prédire qui était ce jeune homme, et si elle le reverrait.
La vieille duègne dressa sur la table basse la bouteille hindoue. C’est un vaste récipient de verre, étroit et haut, rempli d’un liquide épais mais limpide comme le cristal. Alors, par le goulot étroit, la magicienne y versa un liquide pur comme de l’or, et aussitôt le contenu de la bouteille se troubla, comme si on l’avait rempli de nuages qui, roulant densément, descendaient jusqu’au fond de la bouteille, de plus en plus sombres, de plus en plus noirs. Quand le tourbillon nuageux eut atteint le fond, l’intérieur de la bouteille commença à s’animer merveilleusement : des formes mouvantes y apparurent, qui changeaient, rétrécissaient, se poussaient les unes les autres, et dont l’imagination excitée faisait naître des visages familiers, des maisons, des villes. Les objets sombres et nuageux furent peu à peu traversés par des couleurs irisées ; le vert des prairies et le rouge de l’aurore jouaient ensemble ; les formes mouvantes y gagnèrent une lumière féerique ; puis le mouvement des formes nuageuses se ralentit, les objets se fondirent de plus en plus les uns dans les autres, les couleurs irisées pâlirent, les merveilles du tourbillon se déposèrent, et tout l’espace du phénomène fut recouvert d’une couleur mortuaire pâle et opaque.
La vieille Hyurmala, dont le temps avait teint la peau en couleur de tan, ne tarda pas à former des récits suivis à partir de ces formes vues, mêlées en un chaos énigmatique. Elle dit à sa maîtresse où se trouvait maintenant le jeune homme inconnu. En ce moment il se promenait dans des prairies fleuries ; là où il posait le pied, le paysage devenait vert et rouge, et dès qu’il le quittait, il virait au bleu lugubre, au lilas. Quelles étaient ces silhouettes brunes derrière lui ? C’étaient des assassins à gages qui voulaient le tuer. Mais il était protégé par la forêt, les taillis ; des feuillages vert sombre se refermaient derrière lui, et nul ne pouvait l’atteindre. Là-bas, une silhouette jaune pâle se frayait un chemin à travers les phénomènes tourbillonnants, comme si elle cherchait quelqu’un. Toujours ils se manquaient. De petites têtes d’enfants sur le sol, des serpents volants dans les airs passaient devant lui, derrière lui. Bénédiction et calomnie. Maintenant ils se rapprochaient l’un de l’autre ; la silhouette jaune s’arrêtait, les têtes d’enfants se changeaient en têtes de roses et formaient une tonnelle autour d’eux, les serpents devenaient des colombes qui volaient au-dessus de leurs deux têtes. Regarde, regarde, maintenant ils tournent rapidement l’un autour de l’autre ; ah, ils vont se toucher ! Maintenant ils se sont touchés – les deux silhouettes se fondent l’une dans l’autre en un instant, et ô phénomène merveilleux ! la bouteille magique [73] tout entière est soudain traversée d’une lumière de rose ardente ! – Madame, celui que vous attendez viendra pour vous, et alors il vous aimera. – Maintenant les silhouettes s’éloignent, le liquide pâlit, s’obscurcit. – Et ensuite vous n’aimerez plus personne.
Cette nuit-là Chataquéla fit de beaux rêves ; et pourtant, au matin en s’éveillant, elle trouva intacte la coupe remplie d’élixir : donc les rêves venaient d’ailleurs.
Elle s’habilla ; le style fantasque de sa toilette était créé par son âme aventureuse, unissant l’idéal du costume hindou et européen. Ses cheveux noirs tombants étaient retenus sur le front par un ruban blanc noué ; la longue robe de soie jaune pâle laissait ses bras nus, serrés par des bracelets de métal lisse ; et le volant ouvert sur le devant laissait voir le jupon hindou tissé avec une prodigieuse bigarrure, comme seuls les tisserands orientaux osent manier les couleurs, plaçant côte à côte les plus opposées avec une audace criarde, et pourtant l’ensemble était si harmonieux. Sur sa poitrine, une triple agrafe de rubis maintenait la robe, et autour de sa taille élancée, descendant jusqu’aux hanches fières, était noué un long châle rouge brodé d’or et d’argent, qui donnait à la mode de l’époque, à la taille courte et extrêmement prosaïque, une tout autre coupe.
Sur un coup de sonnette, Hyurmala entra, et tandis que ses femmes de chambre arrangeaient ses longues boucles en merveilleuses nattes, elle lui tendit les cartes de visite des visiteurs de la veille, qui n’avaient pu être admis auprès de Chataquéla ce jour-là, car ce jour-là elle était malade – peut-être d’amour, peut-être de caprice.
La dame parcourut les cartes de visite. Tous des hommes connus, lassants, éconduits. Mais ah, il y en avait pourtant une nouvelle.
Un nom qu’elle n’avait jamais entendu prononcer. Un nom qu’elle ne pouvait même pas lire selon les règles des langues qu’elle connaissait jusqu’alors. Le prénom à la fin, le nom de famille au début, comme on ne le faisait nulle part dans le monde qu’elle connaissait. Car les autres étaient tous inversés : Vicomte Abellino de Carpathy – Comte Fennimor de l’Île de Szigetvár – Chevalier Charles de Calacci (lisez Kalácsi). Pourquoi donc celui-ci seul était-il si excentrique ? Le titre tout à la fin, ainsi : « Szentirmay Rudolf [74], baron. »
Les autres cartes tombèrent de sa main ; elle ne garda que celle-ci sur ses genoux. Peut-être était-ce lui, celui qu’elle attendait. La bouteille magique avait prédit le bonheur, et cela devait s’accomplir.
Pauvre femme indoue ! Elle ne connaissait pas cette bénédiction : que ce que nous désirons, nous pouvons aussi le demander en priant ; seul le désir muet, le sortilège trompeur et les rêves fugitifs occupaient son âme.
Ne laissez entrer personne chez moi ! dit-elle à Hyurmala. Excepté seulement celui à qui appartient cette carte. A-t-il promis de revenir ?
Personne ne s’en souvenait.
Comment était-il, sa silhouette, son visage ? demanda la dame avec une curiosité languissante.
– Personne ne put le lui dire. Il avait échappé à leur attention, et à sa place on lui décrivait d’autres qu’elle connaissait très bien.
Un midi passa dans l’inquiétude et l’impatience. Des voitures, des cabriolets s’arrêtaient de temps à autre devant l’hôtel ; on entendait la sonnette du portier ; puis les voitures repartaient. Ce n’était pas celui qu’elle attendait.
– L’après-midi était déjà là. Chataquéla était malade de désir, ne trouvait pas sa place, se couchait sur son divan puis se relevait d’un bond, commençait cent travaux et les abandonnait tous.
Soudain on entendit de nouveau la sonnette du portier, et l’oreille fine de la femme hindoue perçut sur l’escalier fermé des pas d’homme.
Son cœur se mit à battre vite.
C’était lui !
Elle s’assit dans un coin de son divan, serrant ses bras contre sa poitrine ; elle n’osa pas lever les yeux.
Elle avait peur, tremblait comme une jeune vierge qui attend son fiancé.
Les tapis bruissèrent ; quelqu’un entra en marchant dessus.
C’était lui ! Elle ne leva même pas les yeux, mais elle savait que c’était lui qui venait.
Elle l’avait si souvent rêvé ainsi : le héros, le jeune homme brave, entrait dans sa chambre ; son visage, si froid au milieu du péril, la regardait maintenant avec une douceur enchanteresse ; ses yeux, qui avaient défié la mort, étaient pleins d’un amour rayonnant ; il s’asseyait près d’elle, lui murmurait à l’oreille… et elle avait si souvent rêvé cela.
Maintenant c’était ainsi.
Le jeune homme entra, la salua dans un murmure, la regarda avec une douceur enchanteresse, ses yeux rayonnants d’amour inondèrent son âme, il s’assit près d’elle… et la dame craignit maintenant que ce ne fût de nouveau qu’un rêve.
Et pourtant il était vraiment assis près d’elle, celui qu’elle cherchait, qu’elle attendait, qu’elle aimait, et ce n’était plus un rêve ; le souffle chaud du jeune homme effleurait ses épaules.
Chataquéla lui parla à voix basse, comme on parle aux apparitions de rêve, de peur qu’elles ne s’effarouchent.
Ainsi donc, on vous appelle Rudolf ? Quelle grande torture ce fut pour moi de ne pouvoir vous nommer en moi-même ; je ne voyais que votre visage devant moi, et je ne pouvais pas vous appeler.
Moi aussi j’ai beaucoup pensé à vous – répondit Rudolf, sur le visage duquel nous ne verrons rien d’autre à cet instant que la froideur habituelle ; seuls les yeux de la femme amoureuse voient en lui les yeux rayonnants de magie. Ce visage froid et pâle est le fléau des femmes. Les hommes ne le savent pas, mais les femmes qui aiment le savent bien : c’est cela qui mène à la folie.
Savez-vous ce que j’ai pensé quand, en cette heure périlleuse, vous m’avez confié votre vie ?
– Pensiez-vous à moi en ce moment-là ?
– Je pensais que lorsque les enfants seraient sauvés et qu’il ne resterait plus que vous, au lieu de vous hisser, je lâcherais la corde dans le vide et m’y précipiterais après vous, et nous péririons ensemble dans le feu.
– Pourquoi ne l’avez-vous pas fait ? demanda la dame avec un désir indicible.
– Quand les deux derniers enfants furent sauvés, quelque esprit gardien vous conseilla d’aller voir dans la maison en feu s’il n’était resté personne.
– Oui, j’ai senti comme si quelqu’un me tirait par la main pour que j’y aille.
– Vous y êtes entrée, et avez rapporté un nourrisson endormi dans son berceau, que vous avez attaché à votre ceinture contre votre poitrine ; et ainsi vous avez pesé sur la corde. Et je ne pus plus faire ce que je voulais.
– Pourtant, cela m’eût été un délice. Ceux qui meurent dans le feu vont droit au soleil ; ceux qui meurent dans la terre doivent attendre longtemps avant de devenir de si infimes grains de poussière, comme ceux qui dansent ici dans le rayon de soleil qui passe entre les rideaux, et que le soleil aspire à lui grain par grain. La plus belle mort est dans le feu et dans l’amour – ainsi qu’ont coutume de mourir les femmes de mon pays.
– Rudolf prit doucement la main de cette femme merveilleuse.
– Chataquéla, sois ma femme !
– La dame trembla, ne put répondre.
Retourne auprès de ton mari et sépare-toi de lui aussitôt ! Je te suivrai, et je t’épouserai, et je t’aimerai jusqu’à ma mort.
– La dame pâlit comme la cire, ses lèvres blanchirent ; tremblante, fiévreuse, elle tomba aux pieds du jeune homme, qui, enlaçant de ses bras sa taille élancée, la maintint debout, et ce ne fut que lorsqu’elle sentit sur sa nuque penchée la brûlure d’une bouche ardente qu’elle revint à elle. – Elle se releva d’un bond et tendit les mains devant elle pour se protéger.
Qu’avez-vous fait ! s’écria-t-elle avec un regard effrayé. Vous m’avez embrassée alors que je ne suis pas encore à vous, alors que je ne me suis pas encore séparée de mon mari. Les esprits courroucés m’apporteront malheur pour cela.
– Je me tiendrai entre eux et toi ! dit Rudolf en serrant irrésistiblement la dame contre lui.
Une heure plus tard, Chataquéla était en route vers Calais.
– Rudolf promit de la suivre dans deux jours.
– Et c’est ici qu’il convient de nous demander : « Est-ce une plaisanterie ou la réalité ? Et si c’est la réalité, sur quoi est-elle fondée ? »
D’où vient cette lassitude de la vie à trente ans, cette excentricité bizarre, ce mépris du monde, cette pensée égarée de son chemin ? Nous allons le dire.
Ce n’est pas une maladie du foie et de la rate, mais de l’âme, et le plus souvent d’une grande âme, car les petites âmes trouvent vite leur place dans le monde. C’est la malédiction de l’oisiveté sur tous ceux à qui le destin a donné une force spirituelle extraordinaire, mais qui l’ont évitée, n’ont pas cherché le terrain qui leur était mesuré, et en châtiment cette force spirituelle même est devenue un fouet contre eux, car elle voyait le monde vide et tout ce qu’il contient inutile, ne méritant ni peine, ni amour, ni réflexion. Et pourtant, s’il l’avait cherché, il aurait trouvé qu’il y a quelque chose qui mérite la fatigue de ses bras, la lutte de son esprit et l’amour le plus profond de son cœur, et cela – s’il n’y en a pas d’autre – c’est la patrie.
Dix jours s’étaient écoulés depuis le départ de Chataquéla, et Rudolf attendait toujours en vain une lettre de la dame, bien qu’au moment de leur séparation elle eût promis de le prévenir dès son arrivée. Enfin il résolut d’aller la rejoindre à Londres.
Était-ce une inquiétude instinctive, ou un amour véritable, ou rien d’autre qu’une sorte de ces désirs qu’un homme se forge à force d’y penser ?
La veille du jour fixé pour son départ, il alla encore une fois au théâtre, et constata qu’il ne s’était jamais autant ennuyé qu’alors. Le monde entier lui semblait extraordinairement laid et stupide. Jamais Mademoiselle Mars ne déclama si mal, jamais les claqueurs ne furent si maladroitement impertinents, jamais les jeunes dames des loges ne se comportèrent avec tant de coquetterie, et jamais les jeunes géants ne dirent autant de fadaises qu’aujourd’hui ; c’était une torture, une contrariété que de regarder où que ce fût ; finalement il ne regarda plus nulle part, se renversa sur le divan de sa loge, et fut tout prêt à se quereller avec le premier venu qui entrerait dans sa loge.
Et en effet la porte s’ouvrit. Rudolf, très bourru, jeta par-dessus son épaule un regard de travers et vit entrer le comte István [75].
Il eut en plus cette contrariété qu’il ne pouvait pas se quereller avec lui, car il était obligé d’avoir pour lui une sorte de considération.
Le jeune comte s’arrêta simplement sur le seuil, et dit à voix basse à Rudolf :
Allons, je t’en prie, un mot. Les Eszéki sont ici, ils viennent d’arriver de Londres ; ils ont appris que tu étais ici ; la vieille dame aimerait beaucoup te parler.
Rudolf fit une grimace indiciblement acide à cette joyeuse nouvelle, et quand il se décida à se lever de sa place, ce fut avec une peine comparable à celle qu’il faut pour mettre une machine à vapeur en mouvement ; et, s’accrochant de très mauvaise grâce au bras du comte István, il se laissa traîner où celui-ci voulait.
Le comte István lui ouvrit la porte d’une loge du rez-de-chaussée.
– La famille en question était l’une des plus distinguées de Hongrie, et deux de ses membres étaient présents dans la loge : l’aïeule, la digne et enjouée comtesse Sándorné Eszéki, et sa jeune petite-fille de dix-sept ans, Flóra [76], avec qui elle avait passé un hiver à Londres.
La dame âgée conservait en tout la mode de l’époque impériale : la grande coiffure poudrée qui, au demeurant, allait fort bien à son visage de matrone rouge et sain, la taille pointue serrée par une ceinture brodée de fleurs, la robe étroite et ajustée aux manches courtes, le long éventail peint de la taille d’une queue de paon, et les gants de peau de daim qui montaient jusqu’au coude.
Elle occupait la place d’honneur, face à la scène. En face d’elle était assise sa petite-fille, Flóra ; un visage d’une beauté saisissante, que seule une gravité modeste préservait de rendre les hommes fous. Le calme de son regard, les traits pâles de son visage ovale – sur lequel, si on le regardait longtemps, on croyait voir une sorte d’auréole -, ses sourcils fins, ses yeux doux, ses lèvres délicates présentaient devant nous l’image d’une innocence si harmonieuse qu’à sa seule vue le spectateur était capable de renier la Vénus vulgaire. L’une de ces figures dont la vue n’éveille pas la passion, bien que sa beauté soit parfaite.
Son attention était entièrement absorbée par la scène, et quand les deux jeunes gens entrèrent dans la loge, elle les salua d’un léger signe de tête, et avec une politesse gracieuse détourna son regard de la scène, sans toutefois le consacrer tout entier aux nouveaux venus.
Vous êtes un méchant homme – dit avec une réprimande enjouée la comtesse Eszéki à Rudolf ; si on ne vous avait envoyé chercher de force, on ne pourrait même pas vous parler. Nous pensions vous rencontrer au théâtre, et au lieu de passer les loges en revue, vous vous blottissez dans un coin de votre divan et ne regardez nulle part ; quel oubli de la curiosité convenable ! Vous êtes un méchant homme ; vous quittez toujours une ville quand nous y arrivons, comme si vous nous évitiez exprès ; mais cette fois nous vous avons attrapé, et c’est nous qui vous avons cherché.
Moi, j’aurais fait cela ? dit Rudolf quand il put enfin placer un mot dans le flot de paroles de la dame bavarde. Je n’ai pas oublié le respect que je dois à vos grandeurs.
Seulement il aurait été difficile de le prouver, car demain nous partons pour ma chère Hongrie.
– Quelques rictus sarcastiques sur le visage de Rudolf semblaient indiquer qu’il pensait en lui-même : « Il faut y aller, car on fauche le colza, on tond les agneaux ; c’est le moment où une bonne maîtresse de maison doit être chez elle. »
– Mais à la place il dit :
– Vos grandeurs ont quitté l’Angleterre au bon moment ; la vie joyeuse, les courses de chevaux, les parties de chasse, les excursions en mer, les divertissements sur l’île de Jersey ne font que commencer.
Je ne pouvais plus rester loin de ma petite petite-fille ; elle m’a toujours suppliée pendant l’hiver de vouloir être à la maison.
Rudolf ne regarda attentivement le visage de la « petite petite-fille » qu’à ce moment-là – elle qu’il avait vue il y a des années courir comme une gamine -, et il eut peine à cacher sa surprise devant la beauté développée et virginale de la jeune fille. Parfois, en quelques années, un visage qui promettait peu dans ses traits enfantins se développe en un idéal.
– Ainsi donc, Mademoiselle Flóra s’ennuyait à Londres ? dit-il en adressant ses paroles directement à la jeune fille – probablement pour l’engager à parler et voir comment ce beau visage se troublerait à sa question.
– Cependant la bonne grand-mère avait cette aimable habitude de vouloir répondre elle-même aux questions adressées à sa petite-fille, ne permettant pas que quelqu’un la mît dans l’embarras.
Ah, monsieur, comment aurait-elle pu s’ennuyer ? Elle n’est encore qu’une enfant, tout l’amuse, et elle n’a ni mari ni soupirants pour connaître l’ennui.
– Je garde ce compliment au nom de tout le sexe masculin – répondit Rudolf avec emphase ; la comtesse Eszéki le distinguait particulièrement parmi tous les jeunes gens de sa connaissance, car elle trouvait en lui son partenaire de discussion le plus têtu et le plus fin.
Ainsi donc, c’est le mal du pays – poursuivit Rudolf en s’appuyant au bras d’un divan, un désir romantique du Tisza blond, entendre de nouveau le murmure des moulins depuis l’ombre des peupliers de Tiszavárad, se promener parmi les bleuets, voir le groupe familier de tziganes à la sortie du village fabriquer des guimbardes, et entendre le dimanche les sublimes méditations du pasteur.
– Ah, monsieur, ne poursuivez pas vos sarcasmes, coupa la comtesse Eszéki ; vous avez des idées très champêtres du mal du pays, si vous ne le voyez se réaliser que parmi les bleuets ; nous n’allons pas à Tiszavárad écouter le murmure des moulins, et nous allons vivre dans une grande ville, en Hongrie aussi.
– D’autant mieux. Debrecen ou Szeged, ou même Hódmezővásárhely offriront les plus rares délices. À Debrecen, par exemple, il y a un grand pont au milieu de la ville, qui traverse toute la rue, et qui est une curiosité européenne parce qu’il est bâti sur la terre ferme ; il sera intéressant de s’y promener.
– Vous vous trompez encore ; nous avons du respect pour ces grandes villes productrices de pain, mais c’est à Pest que nous allons vivre.
– Ah, j’avais oublié qu’il y en avait une en Hongrie. Je crois que là-bas vos grandeurs oublieront aussi qu’elles sont en Hongrie. Car ce n’est pas une ville hongroise, mais une grande colonie germano-juive où l’on n’entend de mot hongrois que dans les cours de Kőrös et de Kecskemét, les jours de marché.
– Qu’il en soit ainsi, monsieur. Il y aura une personne de plus avec nous, de qui on l’entendra. J’avais depuis longtemps une idée bizarre ; j’attendais seulement que ma petite-fille grandît. Maintenant nous allons vivre en permanence à Pest. Comme Pest n’a guère de beaux bâtiments (en 1822), nous ferons construire un palais plus imposant dans un endroit plus distingué de la ville. Pour résidence d’été, nous choisirons les collines de Buda ; nous veillerons à ce que tous les travaux soient exécutés par des artistes et artisans du pays ; nous donnerons à des poètes et artistes de talent l’occasion de vivre à Pest ; nous tiendrons une grande maison d’où tout ce qui est étranger sera banni ; sur nos tables, le monde élégant trouvera des journaux hongrois, dans nos salons on entendra la langue hongroise, la musique hongroise, et on en aura envie. Ou bien croyez-vous que nous ne réussirons pas à former un cercle ?
– À cette question, la comtesse Eszéki regarda fièrement sa petite-fille.
– Au contraire – répondit Rudolf ; je serais un satellite perpétuel de vos grandeurs, si j’avais la chance d’être inspiré par un semblable mal du pays.
– Mon cher Rudolf – dit gravement la comtesse Eszéki en prenant la main du comte, vous commettez une indignité envers votre âme en niant le sentiment le plus sacré. Et ce triste phénomène ne se voit guère que dans nos cercles. Je parcours du regard les rangées de loges, et je vois ici cinq ou six grands seigneurs hongrois qui vivent ici en permanence, gaspillent leur fortune et, ce qui est pire, leur esprit ; et pourtant, comme ils pourraient être utiles chez eux ! Voyez, je ne m’entends pas en politique, je ne sais pas si nos grands seigneurs ont encore un rôle à jouer en Hongrie. Mais je sais que si un peuple est abandonné précisément par ceux qui sont les plus riches et les plus grands, il doit inévitablement devenir pauvre et petit.
D’autres pourraient encore être utiles, madame – répondit Rudolf avec un sourire froid ; mais à moi, quel usage pourrait-on encore faire de moi ? Je suis inutilisable.
– Non, mon cher Rudolf, je le sais mieux. Je connais la vie, car j’ai moi-même vécu longtemps. Les hommes de notre espèce ont coutume de faire ainsi : jusqu’à seize ans c’est un enfant, il n’y a rien à en dire, il apprend le bien, le mal, n’importe quoi ; de seize à vingt ans, c’est un rêveur, un amoureux poétique ou du moins languissant ; de vingt à vingt-cinq ans, il se plonge dans toutes les joies du monde, devient sauvage, chasseur de plaisirs, et quand, au bout de quelques années, il croit avoir touché le fond de chaque plaisir avec ses pieds, il commence à devenir blasé, nie ses passions, nie son cœur, nie même la chaleur de son sang ; il sourit, ou ne fait même plus cela ; si devant lui on parle d’un certain amour, qu’il s’agisse d’un bon ami, d’une femme ou de la patrie, il joue avec sa vie comme avec un jouet ennuyeux, qui n’a pas plus de valeur à ses yeux qu’une écorce de citron dont il a pressé la dernière goutte ; et cela dure jusqu’à trente ans ; alors seulement s’ouvre à lui le monde de son propre cœur, alors il commence à vivre vraiment, à voir juste, à sentir vrai ; alors il devient philanthrope, patriote, bon mari ; en un mot : un homme heureux. Voyez, Rudolf – et vous n’avez pas encore trente ans.
– Rudolf attendit avec impatience que le sermon de la comtesse prît fin, et alors il laissa échapper cette phrase :
– Il faudrait qu’un nouveau dieu surgît pour créer en moi un homme nouveau.
– En vérité, seule une humeur extrêmement surexcitée peut expliquer qu’il ait pu dire cela, lui qui d’ordinaire n’offensait pas les sentiments pieux.
La comtesse Eszéki fut profondément scandalisée.
– Mon cher Rudolf, il ne m’est pas agréable d’entendre de vous un tel mot. Voyez, je ne suis pas bigote, mais j’aime que le nom de Dieu soit prononcé avec respect. C’est pourquoi, bien qu’à Paris on ait placé sur l’autel une danseuse du Bal Mabille, Dieu tout-puissant est resté tel quel, et ses miracles se voient non seulement dans les éléments, mais aussi dans les cœurs des hommes.
Rudolf soupira profondément, comme s’il se demandait en lui-même : « Y aura-t-il donc une puissance divine pour l’empêcher de mourir avec un cœur froid, brûlé, las ? Quelqu’un pour lui apprendre un jour à vivre et à sentir ? »
Cependant il jugea convenable de donner un autre cours à ce flot emphatique, et se tournant vers Flóra, il entama par pure politesse une conversation sur un sujet général, lui demandant comment elle s’était amusée à Londres, et quels étaient là-bas les sujets de conversation les plus récents.
– La jeune fille, levant vers celui qui l’interrogeait ses grands yeux noirs et intelligents et son visage pur comme celui d’une fée – répondit d’une voix juste, en veillant à ce que ses paroles ne fussent ni assez hautes pour déranger le public qui écoutait, ni assez basses pour qu’on les prît dans la loge pour un chuchotement.
Oh, il y a maintenant une grande tristesse à Londres. Tout le monde élégant est en deuil. Quand nous sommes partis, la veille, on enterrait l’homme le plus célèbre et la femme la plus célèbre d’Angleterre.
Ah, nous n’en savons encore rien – dit Rudolf, et il pensa en lui-même : « Cette petite fille naïve prend sans doute le Lord Maire ou quelque grand général pour l’homme le plus célèbre, et sa femme célèbre est au moins une dame de l’Étoile. »
Et qui étaient cet homme célèbre et cette femme ? demanda-t-il à Flóra comme on interroge les enfants.
– Cet homme célèbre – dit la jeune fille avec une certaine exaltation qui seyait bien à son noble visage, était l’esprit le plus élevé de son temps, le poète immortel – lord Byron.
– Rudolf, comme s’il avait reçu une décharge électrique dans chaque fibre, fut si secoué par ce nom que son visage pâlit ; on voyait battre les veines de ses tempes et de son front blanc ; un instant, l’esprit déserta tous ses sens.
– Et qui était la femme ? demanda-t-il d’une voix étranglée quand ses pensées commencèrent à revenir.
– Cette femme était fille d’un autre climat ; elle aimait le poète, l’avait accepté comme mari devant ses propres dieux, et quand le mari mourut, ainsi qu’on fait dans son pays natal, elle mourut après lui, en mettant le feu au kiosque où elle vivait. Peut-être avez-vous déjà entendu ce nom : « Chataquéla » ?
Rudolf se tut, ne répondit rien.
– Ainsi donc, Byron était mort avant que Chataquéla ne pût se séparer de lui.
– Et la femme indoue avait considéré comme son devoir de mourir après lui.
Elle avait devancé Rudolf, au lieu de le suivre.
Ainsi donc, il y avait bien une puissance divine qui arrachait des mains d’un homme las de la vie l’arme dirigée contre lui-même ! …
Rudolf sentit un frisson sacré lui parcourir les membres, comme s’il entendait ces sons dont la résonance changea Saül en saint Paul.
Et chose merveilleuse ! Quand il commença à revenir à lui, cette nouvelle ne le toucha pas désagréablement ; au contraire : il ressentit dans sa poitrine un sentiment apaisant, comme quelqu’un qui se réveille d’un cauchemar oppressant et se réjouit que ce qu’il a vu ne fût qu’un rêve.
Par bonheur son émotion ne fut pas remarquée par ceux qui étaient présents, car en cet instant un monologue de Mademoiselle Mars retenait l’attention, et tout le monde regardait de ce côté. Rudolf suivit l’attention générale, et fut le premier à applaudir à la fin de la déclamation.
Comme Mademoiselle Mars a bien déclamé aujourd’hui !
Et où qu’il regardât, il voyait tout avec d’autres yeux ; les gens étaient meilleurs, plus beaux qu’auparavant ; et quand ses regards revinrent sur le visage de Flóra assise devant lui, il le contempla si longuement, si oublieux de lui-même, que la jeune fille commença peu à peu à rougir, comme un fruit que mûrit le rayon du soleil.
Soudain, sans aucun à-propos, il se tourna vers la comtesse Eszéki, qui commençait déjà à trouver son hôte distrait.
– Quand vos grandeurs partent-elles pour la Hongrie ?
Demain, de bonne heure.
Permettez-vous que je sois votre compagnon de voyage ?
– Cette question était si surprenante, si inattendue pour tous, que personne ne répondit.
– Cependant le silence et la stupéfaction étaient une réponse suffisante.
– Rudolf prit soudain son chapeau et prit congé.
Je dois me hâter aujourd’hui de mettre mes affaires en ordre et de donner des instructions pour ma voiture, afin de ne pas être en retard.
Et sur ce, s’inclinant avec la précipitation d’un homme heureux, il s’enfuit.
Quand ils furent seuls, le comte István se pencha avec respect vers la main de Flóra, et effleurant de ses lèvres ses doigts délicats et blancs – murmura doucement :
– Merci à vous.
Flóra, stupéfaite – demanda :
Pourquoi ?
– Parce que vous avez rendu un homme de valeur à sa patrie.
La belle jeune fille secoua sa petite tête pour montrer qu’elle ne comprenait pas.
– Et pourtant c’était si simple.
– Quant à Rudolf, il dévala rapidement l’escalier ; à un tournant il faillit renverser Debry, qui, l’ayant reconnu, se lança à sa poursuite, et l’attrapant par le pan de son frac, le força à s’arrêter.
Ecco ce ! Ecco ce ! Arrêtez-vous donc. Voici un pari que les deux parties ont gagné et qu’aucune n’a perdu ! N’avez-vous pas encore appris que Chataquéla est morte ? Oui ! Elle s’est brûlée après son mari. Donc vous avez gagné le pari. Mais ce n’est pas après vous qu’elle s’est brûlée, donc Abellino ne l’a pas perdu non plus.
J’ai déjà appris – dit Rudolf en partageant pleinement la gaieté du marquis, et libérant le pan de son frac, il se hâta de se jeter dans sa voiture et de se faire ramener chez lui.
En chemin il voulut pourtant se faire des reproches de ne pas pouvoir éprouver la moindre tristesse à la mort de cette femme, alors que son sacrifice d’amour avait été infini. Mais en vain ! On ne peut forcer les sentiments ; il se sentait comme quelqu’un qui aurait reçu un riche héritage ; il aurait dû, il aurait été convenable d’être triste, mais d’autres émotions plus bruyantes chassaient le deuil.
– Il commença à s’accuser d’être sans cœur, d’être lâche, lui qui se réjouissait d’avoir été délivré d’un pari mortel par la mort d’un cœur aimant ; et, rentré chez lui, il prit son journal pour évoquer de nouveau les impressions de ces jours remplis par le souvenir de cette femme enchanteresse.
– Mais avant d’atteindre ces pages, il dut d’abord en feuilleter d’autres où étaient consignés les souvenirs d’émotions depuis longtemps oubliées et maintenant revenues. Un portrait de parents longtemps non vus, le dessin d’un paysage romantique sur les rives calmes du Danube, une fleur conservée dans ses couleurs et qui tombait des pages, rappelant ces années d’enfance passées dans les montagnes de Transylvanie, les premiers élans romantiques dignes de respect, une mèche de cheveux gris du père défunt dont le visage lui apparaissait vivement devant les yeux à la vue de cette mèche grise – et puis une lettre écrite d’une main tendre par sa mère veuve, envoyée à son fils parti dans un monde lointain, tandis qu’elle ne pouvait se détacher de la tombe qui abritait son mort le plus cher, et dont elle arrosait maintenant encore les cendres de ses larmes.
L’âme de Rudolf dut s’arrêter sur chacun de ces souvenirs ; sur certains il s’attarda longtemps ; et quand il parvint aux dernières pages, qu’il avait écrites sous l’influence d’un sentiment inhabituel, ou plutôt d’un engourdissement, il trouva les idées si ridicules, si pitoyables, qu’il eut honte de les relire.
Il fit encore une tentative dans son âme pour la lutte contre lui-même, qui ne voulait pas se laisser vaincre par un cœur de fer. Il prit son crayon et s’assit devant son journal pour dessiner de mémoire le visage de Chataquéla – ce qui d’ordinaire lui réussissait si bien grâce à son imagination vive et son habileté.
Et maintenant il constata avec découragement qu’il ne pouvait pas se représenter ce visage. Il évoqua dans sa mémoire cette heure où il l’avait vue si rayonnante, et traça des contours pâles sur le papier. Le dessin ne voulait pas réussir ; le visage devint un peu plus allongé, les yeux un peu plus clairs, plus ouverts, les sourcils plus fins, les lèvres plus graves ; et quand ce fut terminé, et qu’il le tint loin de lui pour voir s’il était juste, il s’arrêta stupéfait : le dessin ne ressemblait pas à Chataquéla, mais à Flóra.
Rudolf sentit autour de lui la présence d’esprits supérieurs ; il sentit qu’il n’était pas seul dans cette solitude ; qu’autour de lui, au-dessus de lui, partout, vivait une puissance supérieure qui ne montrait pas seulement ses miracles dans les éléments, mais aussi dans les cœurs humains.
Ses mains se joignirent involontairement – de sa poitrine un soupir s’éleva vers les hauteurs – et dans ses yeux parut une larme ; premier soupir et première larme depuis les années d’enfance enfermées.
Puis, reprenant son crayon, il se représenta devant lui la belle jeune fille rougissante, Flóra, corrigea quelques traits sur le dessin, et voici : le visage ressemblait maintenant parfaitement à son modèle vivant, et l’amour et le sourire y rayonnaient.
Rudolf porta involontairement le dessin à ses lèvres et l’embrassa. Sur son visage il sentit affluer la chaleur juvénile de la rougeur. De nouvelles émotions, de nouveaux désirs déferlèrent dans ses veines ; le monde prit devant lui une nouvelle couleur.
Calme et de bonne humeur, il se mit à ses préparatifs de voyage… – retour vers la belle – la pauvre Hongrie.
Chapitre VIII
Le roi de la Pentecôte
Nous voici donc de retour au pays, dans la chère, pauvre Hongrie. C’est l’aube de la rouge Pentecôte, une aube vraiment rouge. Dans les rues de Nagykunmadaras, de bon matin, après le premier chant du coq, une bande de musiciens bruns défile en grande musique ; devant eux marche un juré de la ville, brandissant une baguette de noisetier, et à la dignité courroucée de son visage on voit bien qu’il vaque à une importante fonction officielle, et qu’il n’a pas encore bu d’eau-de-vie aujourd’hui. [77]
Le brave juré est honnêtement vêtu de bleu, comme il sied à un homme de son rang ; son chapeau à bords relevés est orné d’une paire de grosses pivoines épanouies, à sa boutonnière un bouquet d’œillets avec des feuilles de géranium, son gilet de soie a des boutons d’argent, son visage est rouge, sa moustache pointue, ses bottes à glands et à éperons ; il pose ses pieds avec tant de précaution qu’on dirait qu’il marche sur des œufs, et il ne regarderait de côté pour rien au monde, encore moins les tziganes qui marchent derrière lui ; seulement quand ils passent devant la maison d’un conseiller ou d’un bourgeois élu, alors il fait signe de sa baguette levée qu’il faut ralentir le pas et souffler plus fort dans les trompettes.
À ce grand vacarme musical, les habitants des rues se réveillent partout, on ouvre les volets et les persiennes, les jeunes filles, la poitrine couverte de leur tablier, regardent par la porte cochère et souhaitent une bonne et heureuse matinée à M. András Varju ; mais M. András Varju ne reconnaît personne, car aujourd’hui il exerce une haute fonction qui ne permet pas la condescendance.
Bientôt il arrive devant les maisons des révérends ; là il doit entrer, car il a avec eux une occupation particulière : cette occupation particulière consiste en un verre d’eau-de-vie qui l’attend, dont l’effet adoucissant se voit sur son visage quand il en ressort.
Cela fait, reste pour la fin la mission la plus importante : rendre hommage selon les formes à Son Excellence, M. Jancsi [78].
Ce n’est pas une plaisanterie, car
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