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Eth Miscuàth : Daniel V2
Fiction
Adventure
calendar Pubblicato 17 dic 2025
calendar Aggiornato 21 mag 2026
time 75 min
Gabriel Dax verified
Gabriel Dax 2 mesi fa

Bravo pour cette précision dans le commentaire précédent quant à la prudence en cas d'erreur de toge. Cela t'a probablement évité une belle bagarre, ou en tout cas de prendre l'avantage.
Maintenant, que va donc faire Daniel face à cette découverte que l'inconnu lui affiche sous le nez ?

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Eth Miscuàth : Daniel V2

Le réveil

Dans la nuit artificielle, des sons familiers commencèrent à se frayer un chemin. Tout d’abord, lointains, feutrés, puis progressivement plus près et plus aigus. Des odeurs aussi, qui virent s’ajouter à des bips répétitifs, dans une résurgence de conscience. Et c’est très probablement ces souvenirs olfactifs qui furent le plus marquant et qui, de ce fait, prirent les rênes du réveil.

Daniel ouvrit les yeux, juste avant de ressentir cette gêne imposée par les bandages autour de tête. D’autres ceignaient son bras gauche, un plâtre emprisonnait sa jambe droite et surtout ce fichu cathéter, planté dans une veine sur sa main droite, faisait office de menotte chimique. C’est dans ce réveil au milieu d’un brouhaha aseptisé que les odeurs caractéristiques de l’hôpital lui sautèrent alors à la gorge. Tout l’univers stérilisé de sa chambre l’assaillait, tandis qu’il se retrouvait perdu au milieu de souvenirs imprécis.

Comme il essaya de se redresser, sans y parvenir, une alarme se déclencha quelque part dans la carcasse d’un boîtier relié à son crâne. Le bloc de métal bleu, sponsorisé par Gascq Medical Therapeutic, affichait ses constantes. L’autocollant publicitaire, mal collé sur le nom réel de l’appareil, aurait pu le faire sourire, mais sa mâchoire était engourdie et ses zygomatiques jouaient aux abonnés absents. Le seul mot que l’association conjointe de ses cordes vocales et de sa langue sur la voûte palatine fut : « Fhtagn ! ». Dans la tête de Daniel, ça voulait dire « Putain ! », normalement suivit de « C’est quoi ce bordel ? Où suis-je ? ». Toutes ces petites questions sans leurs réponses. Pour d’autres oreilles, cela ressemblait plus tôt au mot rêve avec une certaine notion de sommeil et d’attente. Et, surtout, dans une langue totalement inconnue des profanes.

C’est à ce moment-là qu’une jeune infirmière fit son entrée.

— Bonjour Monsieur, je suis ravie de vous revoir dans le monde des vivants.

Renseignements tout à fait pertinents, lors d’un réveil de ce type et la présence subite d’un ange à côté de soi.

— Vous ne pouvez pas encore parler, c’est normal, mais je vous rassure, vous pourrez bientôt le faire. Le docteur Moreau va passer ce matin et nous allons voir pour cette histoire de bandages et de mâchoire.

L’infirmière, dont un badge faisait mention du patronyme Shelley, virevoltait d’un appareil à un autre. Elle coupa l’alarme, modifia le capteur sous le bandage crânien, rectifia l’électrode sur le torse et celle du bras, puis ajusta le goutte à goutte de la perfusion pendue à son crochet. Elle approcha un thermomètre électronique, releva la mesure, s’assura de la position de la pince digitale pour la saturation et nota un roman sur une feuille coupée sur une tablette de carton rigide.

Daniel ne perdait pas une miette de tous ces gestes qui lui firent presque oublier d’obtenir des réponses à ses questions. Quand M. Shelley IDE lui sourit, il manqua un battement, qui s’inscrivit sur un papier, et retrouva ses idées embrumées.

— Fhtagn ? Fhtaaagnn fhta ?


L’infirmière lui décrocha un nouveau sourire « L’île de la tentation » et lui assura d’un passage du médecin dans la matinée. Elle allait le prévenir de son réveil. Apparemment, ça n’était pas un coma, juste un gros somme en raison des antalgiques, un peu costauds, qu’il avait reçu. Ç'aurait pu être pire. La branche, ou plutôt l’arbre qui avait coupé en deux son capot, et déchiré le toit de sa voiture, était passé à quelques centimètres de son crâne. Sa voiture était morte, mais pas lui. Ha oui, il n’avait pas ses papiers et pas de sac non plus. Étonnant pour un touriste venu du département de Vaucluse, mais bon, ça il verrait bien avec la police. Un agent passera, mais pas avant 14 ou 15 heures. Il faudra répondre aux questions probablement, mais pas longtemps en raison de la mâchoire… Bon, pour Daniel, elle parlait trop désormais. Surtout pour lui balancer son avalanche de mauvaises nouvelles. Sourire ou pas, il aurait presque préféré qu’elle lui dise « Fhtagn ». Elle quitta la chambre, en laissant une signature olfactive beaucoup plus sensuelle que les quaternaires d’ammonium et les dérivés phénoliques. Il ne restait plus qu’à attendre le médecin. Que faire d’autre, prisonnier entre la perfusion, les bandages, le plâtre et la migraine qui commençait, elle aussi, à se réveiller.


Daniel ferma les yeux afin de mieux s’immerger dans la brume de ses souvenirs. Elle était dense et froide. Aussitôt qu’il essaya de pénétrer dans le trou noir précédant son réveil à l’hôpital, elle vint s’enrouler et se coller à lui. Il pouvait quasiment sentir sa langue suivre une à une les circonvolutions de son cerveau. Considérant qu’il n’y avait pas d’autre solution, il baissa sa vigilance et la laissa le ceindre de son humide étreinte.

Il y avait eu ce petit restaurant sur pilotis, La Gargote. Contrairement à ce que laissait supposer son nom, l’établissement, qui mordait sur l’eau noire du lac, avait une bien belle et bonne carte. Il avait succombé à une petite salade landaise, sans prétention, mais dont les morceaux de magrets séchés lui avait ouvert l’appétit. Le lieu jaune qui avait suivi, grillé et cerné de cèpes, avait achevé de le convaincre de noter l’adresse comme un incontournable de Gascq. Le patron de La Gargote n’avait d’ailleurs rien lâché quant au lieu précis où attraper ce délice culinaire. « Effectiv’ment, faut savoir où se trouve le tombant et la cassure du courant. C’est là qui chasse et qu’on peut en dégoter des gros. 60 à 80 centimètres. »

Il est terrible de pouvoir se souvenir jusqu’au goût de son dernier repas avant de sombrer dans le néant. Daniel pouvait presque remanger le plat, en sentir toutes les saveurs, toutes les nuances de textures et pourtant il ne se revoyait qu’avec la plus grande peine retourner à sa voiture. Quelques bribes mémorielles venaient s’échouer par vagues successives, souvent les mêmes, avant de repartir en emportant chaque grain de souvenir. La voiture. La petite route. Les pins maritimes, près, très près. Et puis il y a eu cette langue de brume comme un ruban de signalisation laiteux. Les phares l’avaient déchirée sans aucune pudeur avant que Daniel n’engouffre sa voiture dans les entrailles humides du brouillard en formation. Le bruit. Il y avait eu ce bruit aussi, ce vacarme plutôt. Et, enfin, une dernière morsure de réalité lorsque les branches avaient pénétré l’habitacle en déchirant le métal. La douleur et le néant.

— Bonjour Daniel, fit une voix un peu éraillée. On a peu de temps alors si vous pouviez ouvrir les yeux et les oreilles.

Daniel obéit, non pas parce que la voix lui intimait de le faire, mais parce que sa curiosité était le principal vecteur de ses ennuis. Et, il faut bien l’avouer, l’hôpital et tous les détergents du monde ne pouvait masquer l’odeur stagnante des ennuis qui planaient depuis qu’il avait repris connaissance.

— Mon nom est Charlotte, sœur Charlotte. Nous avons une connaissance commune. Votre sœur.

— Ma cheur ? Où est chelle ?

Langue, palais et cordes vocales faisaient leur maximum pour orchestrer une certaine communication, qui restait compréhensible.

— Elle va bien, mais si vous voulez qu’elle continue d’aller bien, je vous suggère de m’écouter. Sinon ce sera une morte que nous aurons en commun. Une avant la vôtre.

— Ch’est une menache ?

— Loin de là voyons. Nous sommes dans le même camp, mais vous ne le savez pas encore. Pour le moment, votre rencontre est impossible. Retenez juste que vous êtes monsieur Patrick Deleglise. Avant de vous retrouver ici et dans cet état, vous étiez tombé de sommeil sans avoir trouvé d’hôtel à Capbreton. Vous avez fini par poser vos affaires dans une consigne afin de dormir serein dans votre voiture. Le lendemain, vous êtes parti en oubliant votre sac et vos papiers. Le paiement du restaurant à Gascq a pu se faire grâce à votre montre électronique. Puis l’accident et plus rien. Vous étiez là pour des vacances. C’est ok ?

— Pourroi rant de cachocheries ? Che m’est-chil arrivé ?

— Chaque chose en son temps et nous n’en avons pas pour le moment. L’infirmière Shelley va s’occuper de vous, elle est notre petite dans ce lieu de perdition. Jouez pas à l’imbécile avec le Docteur Moreau par contre.

Et soyez rassuré, vous n’avez rien sous votre plâtre. On vous a un peu cassé la figure, pour la crédibilité.

— Chuper !

— Je vous laisse Patrick, n’oubliez pas, Patrick Deleglise.

Sœur Charlotte tourna les talons, emportant avec elle ses robes religieuses avant de disparaître dans le couloir. Daniel eut juste le temps d’apercevoir un voile d’inquiétude rayer son front, au moment de sortir de la chambre.


Le résumé de sa situation, que Daniel se fit dans sa tête, n’était pas des plus engageants. Son pronostic vital, bien que meilleur que prévu, n’inspirait pas une grande confiance dans la durée ; le docteur Moreau semblait être l’homme de la situation pour l’aggraver. Tout ce qu’il retenait était que son accident n’avait probablement rien d’accidentel. Que ses égratignures étaient liées aux branches au travers de sa voiture, mais que sa mâchoire en bandoulière, elle, avait rencontré quelqu’un plutôt que quelque chose. Quant à sa jambe, apparemment, elle n’avait pas besoin d’un plâtre, mais quelqu’un d’autre avait jugé bon de l’empêcher de fuir. Bref, le résumé n’était pas des plus folichons pour ce Monsieur Patrick Deleglise. Quant à sa sœur, cela restait un mystère. Surtout qu’elle ne devait pas être au courant de sa venue. Comment avait-elle su et comment avait-elle pu organiser toute cette mascarade ?

— Bonjour, Monsieur ! fit la jolie voix musicale de Marie. Arrivez-vous un peu à parler ? Pouvez-vous enfin me dire votre nom ?

Un voile d’hésitation embruma la réflexion de Daniel. Incapable de réfléchir convenablement, pressé par le temps, il se sentait tellement vulnérable entre des mains inconnues, si avides de ses données verbales. Le Docteur, l’infirmière, la bonne sœur ? Chacun revêtait son costume et il devait choisir l’habit qui ferait le moine. Il prit une profonde respiration, pour se donner du courage plus que par nécessité et bredouilla n’importe quoi.

— Chapelle... chm'apell...

Sa langue lui semblait trop nouée dans sa bouche et bien trop grosse pour exprimer quoi que ce soit. Pourtant, il savait qu’il devait faire vite ou le Docteur Moreau prendrait la décision à sa place. La peur commençait à sourdre au travers de ses pores. C’était là, la réponse à son hésitation.

— Fagth...gnnn ! jura-t-il avant de cracher son nom. Pakrick Delegliche !

C’était presque ça, mais le sourire de Marie lui indiqua qu’il avait obtenu la mention passable à son oral.

— Sage décision Patrick.

Elle approcha un plateau rempli de flacons aux étiquettes incompréhensibles et déchira l’emballage d’une seringue. Avec savoir-faire et maîtrise, elle piocha dans le premier flacon. Elle enchaina par trois fois son geste, dans trois solutions différentes, en jetant l’aiguille dans une boite jaune à chaque prise de liquide. Puis satisfaite, vida le contenu de la seringue dans un petit récipient. Sans dire un mot, tandis que Daniel hurlait intérieurement pour obtenir des réponses à des questions qu’il n’osait formuler, même dans sa langue bredouillante, elle attrapa une nouvelle seringue et son aiguille stérile. Puis, elle décacheta un flacon qu’il tira d’une poche de sa blouse avant d’en prélever un volume important.

— Mon cher Patrick, dit-elle posément, je vais vous conduire à la frontière de la mort. Pour faire simple, l’idée est de vous rendre inapte aux expériences du Docteur Moreau. Vous obtiendrez alors un certificat de décès, qui ici vaut certificat de crémation. Je vous rassure, si tout se passe bien, vous vous réveillerez avant.

— Chi tout che pache bien ?

— Oui, si tout se passe bien.

Reprendre ses mots en guise de réponse n’était pas réellement ce qu’il attendait, mais visiblement, c'est tout ce qu’il aurait. Marie reprit le fil des événements à suivre tout en déversant le contenu de sa seringue directement dans le cathéter posé à sa main.

— À votre réveil, vous sortirez de la boite, elle n’est pas verrouillée. Pourquoi le serait-elle. Des vêtements propres, et discrets, vous attendront. Ne revenez pas ici, mais dirigez-vous vers la salle de crémation. Les deux employés n’y verront que du feu si vous attendez qu’ils se chargent d’une boîte. Vous passerez alors dans leur dos et prendrez la porte du fond. Un couloir vous conduira vers leur vestiaire et la sortie. Traversez le parking en faisant attention aux deux caméras de surveillance et filez perpendiculairement au bâtiment vers la forêt. En allant toujours tout droit, vous finirez par trouver une toute petite cabane dans les arbres. C’est votre prochaine destination et vos prochaines informations. Je vous souhaite bonne chance.

— Akendez ! Et chi che me réveille pas à chant ! Et ché à combien de dichtan…

Le sommeil le gagnait et il ne voyait déjà plus la silhouette de Marie. Il avait beau soulever les sourcils pour tenter de garder les yeux ouverts, mais ses paupières étaient bien trop lourdes. Les sons ne lui parvenaient plus et c’est à peine s’il sentit les lèvres de Marie se poser sur son front.


Il faisait chaud. Tellement chaud. Le bruit était étouffé, mais il bruissait avec gravité. Les flammes, le brasier. Encore engourdi, Daniel ouvrit les yeux sur sa situation. Il était enfermé, nu, dans une boîte en carton rigide. La panique s’insinua en lui avant même la conscience de sa première respiration. Alors, il leva les poings si fort que ses bras passèrent au travers du couvercle. L’adrénaline avait remplacé la chimie de Marie dans ses veines. Fort de sa nouvelle puissance, il déchira le reste de la boîte avec toute la rage de son instinct de survie. Les mots de Marie revenaient lentement : si tout se passe bien. Seulement, face aux deux employés stupéfaits de voir un mort sortir de sa boîte, tout ne semblait pas s’être bien passé. Les deux hommes étaient paralysés par le retour à la vie de Daniel. Ils restaient pétrifiés juste à côté des restes de la boîte. Daniel encore abasourdit vit une porte sur la droite mentionnant « morgue » et une autre sur la gauche mentionnant « vestiaire ».

— Attention, ça va péter !


En jaillissant de sa boîte, Daniel cria ce qu’il lui traversa la tête. Sa propre surprise d’avoir retrouvé un usage normal de sa parole contribua grandement à l’effet de terreur sur les deux hommes. Tandis qu’il se rua vers la porte des vestiaires, les deux employés lui emboîtèrent le pas sans même chercher à l’arrêter. Se cognant l’un à l’autre, ils jetaient alors des coups d’œil inquiets dans le vide. Daniel fut donc le premier à tirer sur la porte des vestiaires et un premier sourire éclaira son visage lorsqu’un simple parapluie lui fit un clin d’œil invisible. Il s’en saisit et le cala entre la poignée et le chambranle. Dans la seconde qui suivit, le pépin jouait un tout nouveau rôle de protection.


Le vestiaire était sobre : quatre casiers, deux bancs. La condition nécessaire et suffisante pour trouver de quoi s’habiller en vitesse, chausser hâtivement une paire de sneakers. La pointure n’était pas rigoureusement exacte, la taille des vêtements non plus, mais l’urgence à cette faculté de faire convenir l’inconvenable. Moins de cinq minutes après son alerte explosive, Daniel ouvrait la porte extérieure, les deux employés du funérarium ouvraient celle du vestiaire.

Daniel courait en direction de la forêt de pins maritimes qui lui tendait les branches. Elle l’absorba dans un brouillard huileux salvateur. Derrière lui, sur le parking de service de l’hôpital, ses deux poursuivants, furieux, vociféraient des noms d’oiseaux qui lentement s’étouffaient dans le silence oppressant des arbres humides. Mélangeant la vapeur de son souffle à la respiration brumeuse qui rampait sur un lit d’aiguille, Daniel eut une pensée pour les deux caméras mentionnées par Marie. Il devait donc faire vite. Trouver la cabane et les prochaines informations avant de repartir au plus vite. En espérant que tout se passe mieux que le plan foireux de son évasion.


Le sol amortissait sa course au travers des troncs immobiles que Daniel découvrait parfois au dernier moment. Ses pas étouffés déchiraient des lambeaux de brumes, et quelques branchages déchiraient des lambeaux de son blouson. Encore des indices qui réduiraient le temps disponible pour rebondir entre la cabane et un ailleurs incertain. Si les deux énergumènes ne l’avaient pas suivi, Daniel se doutait que la sécurité n’avait pas raté le début de sa course. Sans doute le Docteur Moreau était déjà au courant. À cette idée, un frisson glacé lui procura une nouvelle énergie dans les jambes libérées de l’entrave plâtrée. En réalisant ce détail, Daniel ne put pas s’empêcher de regarder les deux pistons qui le faisaient courir et, forcément, lorsqu’il releva la tête, ce fut pour constater qu’une branche l’attendait. Par réflexe, il baissa la tête, mais son corps bascula en avant et Daniel s’étala de tout son long. Quand il releva la tête, la chance lui souriait de nouveau sous les traits d’une cabane en bois posée au milieu d’une petite clairière. La brume se lovait poétiquement tout autour, mais l’heure n’était pas à la contemplation et Daniel se relava aussitôt.


Les murs de la façade principale étaient constitués de rondins bruts. Deux fenêtres aux volets fermés encadraient une porte en bois sombre. Daniel grimpa les trois marches pour accéder à une petite terrasse et se retrouva devant la poignée. Quelques sifflements inconnus lui demandèrent ce qu’il comptait faire. Prendre le temps de se caler contre la porte, chercher un interstice pour regarder l’intérieur de la cabane ou tourner la poignée et rentrer. Daniel jeta un œil sur le chemin parcouru, revint à la porte, et prit sa décision.


Les saloperies qui avaient circulé dans ses veines n’avaient pas été en mesure d’être rigoureusement ponctuelles. D’où ses emmerdes avec les deux énergumènes chargés de faire disparaître les corps. Cependant, Daniel était persuadé que Marie avait fait de son mieux. Pourquoi se donner tant de mal et braver le docteur Moreau pour en arriver à le laisser brûler dans une boîte de carton rigide ? Alors, loin de son Vaucluse, Daniel se dit que la porte de la cabane avait toutes les chances d’être déverrouillée. Il tourna la poignée et poussa la porte.


La cabane était des plus sommaires. Au fond, une pièce ouverte sur un lit, au centre la salle de vie : cuisine, table, cheminée, buffet. Le strict nécessaire pour se reconnecter à la nature. L’envie, fugace, de tirer une chaise sur le perron pour se laisser aller à un moment de sérénité laissa place à la réalité brute, moins poétique. Sur la table, un tas de vêtements et un papier abandonné au sommet du monticule textile.


Daniel se défit des vêtements trop grands et trop déchirés pour revêtir un simple survêtement anonyme, mais à sa taille. Les baskets étaient également un soulagement pour ses pieds endoloris. Fin prêt pour repartir, il attrapa le billet en essayant de se souvenir de l’écriture de sa sœur. Ça n’était pas une certitude, mais ses souvenirs semblaient le rassurer. Le courrier était adressé à son pseudonyme : Patrick Deleglise. L’histoire du jeu de l’espion n’avait aucun sens pour lui, mais sans doute était-ce pour appuyer sur le fait qu’un message secret devait être dissimulé dans ce message.


Cher Patrick Deleglise, comme tu aimais être appelé quand tu jouais à l’espion. Rendez-vous dans le complexe des dunes pour pousser la vague. Direction le bord de mer OSO.
Le tout jeune frère qui veille sur moi, chose peu commune. Toutefois, je veux que tu cesses ce dessein de me chercher. Si je me suis envolée, c’est pour suivre mon propre chemin.
L’absence de lettre de ma personne montre nettement mon sens, cher frère. Tu le sauras, je n’en doute pas et tu feras ce que je te demande.
Tu as l’option d’un car pour partir hors du bourg. Tu as ton sac là-bas. Puis, tu vas jusqu’à ton logis, m’oubliant pour toujours. Ainsi sont nos choix ou pas. Chacun doit choisir.
Vois, je n’écris point en grec, donc tu perçois dès lors comment les portes de mon vécu sont ouvertes. Il te reste peu de temps pour te rendre compte de ce qui découle de mes mots et de ce qui doit suivre.


Rien de très évident, sinon un lieu, une action et très probablement une règle à suivre. Le reste était incompréhensible. Une introduction et quatre paragraphes pour un code ? Il restait encore à trouver ce fichu complexe et le temps pressait, les autres ne devaient plus être très loin. N’ayant pas grand-chose d’autre à se mettre sous la dent, au propre comme au figuré, Daniel retourna sur le perron.


Face à lui, dans la direction de l’hôpital, un groupe d’oiseaux s’envolèrent précipitamment. Tout autour de la cabane, des pins maritimes endémiques semblaient lui dire « viens, c’est par ici ». Un nouveau groupe d’oiseaux, plus proche, s’élancèrent dans le ciel qu’un maigre soleil tentait de percer. La brume attendait ses premiers pas. Daniel descendit les quelques marches le séparant du tapis d’aiguille et se dirigea vers la droite, puis tourna sur lui-même pour regarder vers la gauche. Une boussole aurait été la bienvenue. Une boussole et une carte.


Daniel ne céda pas à la panique. Étaient-ce les résidus des produits de Maria qui le soutenaient ? Peu importait en réalité, et face à la menace, Daniel se sentait apaisé. Sa respiration lui renvoyait de petits nuages de condensation qui allaient se mêler à la brume. Il sacrifia alors quelques secondes à cette sensation, à cette contemplation, avant que le mot boussole ne vienne orienter sa décision. Un mélange de souvenirs, de lecture, d’enseignements et c’est avec un léger sourire aux lèvres que Daniel retourna dans la cabane. Il récupéra toutes les affaires qu’il avait laissées, remit toutes les choses en place pour effacer sa présence, puis referma la porte en vérifiant ses traces de pas. Le tapis d’aiguille avait eu ce mérite de ne pas lui faire prendre de la boue sous les semelles. Satisfait, il s’éloigna de la cabane, passa derrière dans le but de se cacher le temps de scruter l’écorce des arbres et les affleurements de pierre. La nature est une boussole, la mousse est son aiguille. Daniel compara plusieurs arbres, plusieurs rochers et estima où se trouvait le nord. Il prit donc la direction ouest, sud-ouest avec une approximation raisonnable. Les sens en alerte, il veillait à ne pas casser de brindilles au sol ou de branchettes en position basse. Ce faisant, il avançait silencieusement sur l’épais tapis d’aiguilles, en alignant un nouvel arbre sur les deux précédents. Régulièrement, il reprenait la lecture de la mousse pour ajuster son cap.


La faim commençait à se faire sentir. Les « j’aurais dû » tentaient de prendre possession de son esprit. J’aurais dû fouiller les placards. J’aurais dû piquer de la nourriture à l’hôpital. J’aurais dû ceci, j’aurais dû cela… mais Daniel les chassa très vite. Les sifflements devinrent des chuchotements, puis un silence, à mesure que d’autres bruits grignotaient les sons ambiants de la forêt. Des bruits de pollution sonore, de civilisation. Ceux que l’on occulte à vivre au milieu d’eux. Les « j’aurais dû » se turent et Daniel fit travailler ses méninges. Il repéra un agencement neutre pour y enterrer son lot de vêtements et faire disparaître son emprunt vestimentaire. Il conserva juste le message qu’il n’avait pas encore décrypté. La destination semblait évidente : le complexe des dunes. Dans le complexe des dunes pour être précis. Par conséquent, plus qu’un lieu, un bâtiment ou du moins quelque-chose dans lequel on pouvait rentrer. Il restait à comprendre la suite. Forcément, cela devait servir, sinon à quoi bon l’écrire. Servir à partir irrévocablement ou chercher à sauver Marion. En tout cas, si elle avait pris tant de précautions, c’est que le danger devait être mortel. Ses méninges tournaient à plein régime, consommant tout le sucre disponible. Son estomac protesta donc et dit entendre sa voix. Daniel examina les environs. Une centaine de mètres le séparait d’un parc aménagé. L’endroit idéal pour quitter l’orée et se glisser dans la civilisation.

Gascq

La petite ville de Gascq diluait son visage de carte postale dans la brume qui lui servait de support onirique. Le parc, que traversait Daniel, orchestrait quelques voix enfantines, tandis que ses propres pas faisait crisser les gravillons des allées, comme des graines dans des maracas.

Un accompagnement sonore qui, loin d’être agressif, contribuait à l’atmosphère envoûtante de la place. Plus loin, les grilles en fer forgé s’ouvraient sur le murmure de rares voitures. Ses yeux tombèrent alors sur le clocher d’une église marquant presque midi. C’était la première fois que Daniel pouvait mesurer de façon tangible ce temps dont il avait perdu toute notion. Son estomac en profita pour manifester sa présence. Un son guttural qui dénota avec l’ambiance feutrée qui continuait de le surprendre. Inconsciemment, Daniel parcouru les devantures des façades bordant les rues. Quelques commerces vestimentaires, un lunetier, un établissement bancaire accolé à une pharmacie et enfin, une boulangerie. Son ventre se contracta. Son cerveau le sermonna. Les poches de son survêtement étaient aussi vides que ses souvenirs.


Daniel sorti donc de ses rêveries pour reprendre le cours de son escapade. Il fit mentalement le point sur sa situation en y collant le hashtag « désespéré ». Retrouver sa sœur restait la priorité, mais pour cela, il fallait encore dénicher ce fameux complexe des dunes et la faim commençait à lui vriller les tripes. Heureux les enfants insouciants sur les tourniquets, mais pour lui, les heures tournaient et si la ville l’accueillait, il savait qu’il n’était pourtant pas le bienvenu. Le message qui remplaçait la monnaie dans ses poches restait indigeste, et ça aussi, il faudrait bien qu’il en perce le secret à défaut de manger le papier. Finalement, tant de choses à penser et à faire commencèrent à lui donner le tournis. C’était presque comme si la brume l’enveloppait d’une chaude envie à se laisser aller et rejoindre le manège. Il était temps de bouger.


Au moment de sortir du parc, Daniel fut assailli par un léger étourdissement qui l’obligea à se tenir sur les grilles de l’entrée. Deux ou trois secondes à peine, comme s’il venait de se lever un peu trop vite. Une sorte d’hypotension orthostatique. Pourtant, quelques neurones tentaient de lui dire qu’il y avait autre chose. Dans l’air probablement puisqu’il n’avait rien bu ni avalé. Il chassa rapidement cette pensée anxiogène, car en reprenant son souffle, et un peu de couleur, il remarqua un panneau planté sur la petite place de l’église.


La placette devait être un lieu de rendez-vous populaire en été. Des poutres semblaient délimiter des terrains de pétanque, cernés par des bancs, tout en laissant de l’espace pour les fidèles. Sur les côtés, deux cafés avançaient leurs terrasses ombragées et juste à côté de l’édifice religieux, la vitrine de l’office de tourisme affichait les événements à venir. Il serait temps d’y jeter un œil, mais pour le moment, le panneau de bois lui paraissait être l’informateur le plus discret.

La vieille blague du point rouge « Vous êtes ici » qui laissait entendre qu’on nous surveillait ne fit pas véritablement sourire Daniel. On devait probablement le surveiller et, plus certainement, on devait le rechercher. En attendant, c’était exactement ce qu’il attendait de ce panneau de bois faisant mention de la ville : Gascq. Il était donc sur la place de l’église. Un nom qui en valait bien un autre. Le parc qu’il venait de quitter était : « Le parc des murmures ». Un nom beaucoup plus significatif, mais surtout un emplacement qui lui permettait de s’orienter en l’absence de mousse pour lui indiquer le nord. La plage était bien indiquée, avec quelques lieux notables comme La Plage des Trois Ruisseaux, Le Siphon, mais ce qui l’intéressa plus que tout était à moitié effacé par un éclat de peinture écaillée : Le Complexe des Dunes.


« Bingo ! » souffla Daniel avant de se ressaisir et de regarder alentour. Cependant, personne ne semblait lui porter attention. De rares clients prenaient le temps d’un café, discutant des nouvelles locales. Quelques voitures allaient et venaient, et le parc continuait de mêler murmures d’arbres et cris d’enfants.

La faim revint le tirailler lorsque ses yeux se posèrent sur une des tables qu’un vieil homme venait de déserter pour se diriger vers les toilettes du Café des Fidèles. Une tasse fumante, un verre d’eau et une chocolatine lui faisait un clin d’œil. Plus loin, deux autres retraités se montraient à tour de rôle un des articles de La Gazette de Gascq. Aussitôt un petit démon apparut sur son épaule droite lui insufflant de piquer la viennoiserie et un petit ange sur l’épaule gauche lui ordonna de filer sur la plage.


Le petit démon s’évapora dans un coup de pied rageur sur l’épaule droite. La faim se renforçait, mais Daniel restait persuadé que le prix de la chocolatine serait très élevé s’il venait à se faire prendre à chaparder. Quand on est recherché, il vaut mieux faire profil bas. Il laissa donc la place de l’église et se mit à longer les commerces en direction de la plage. Aucune indication kilométrique défigurait sur le panneau. Pas plus que le temps nécessaire pour rejoindre la plage, mais à regarder la globalité de la ville, ça n’était pas non plus une mégalopole. Tout au plus un quartier de Marseille.


Soudain, la peur saisit Daniel aussi brutalement qu’un coup de batte dans le dos. Un crissement de pneumatiques sur la chaussée. Daniel se retourna à s’en déboîter la nuque, pris de panique. Mais, le soulagement fut tout aussi rapide. Un chat fila devant lui après avoir forcé un conducteur à piler sur l’asphalte. Ces foutus félins ne s’arrêtaient jamais, pensa-t-il avec un léger sourire qui retomba aussi rapidement qu’il avait souligné ses traits fatigués. Le conducteur n’avait pas esquissé la moindre réaction sur son visage. Ni colère, ni agacement et encore moins de sourire. Il se contenta de remettre la première, d’appuyer doucement sur l’accélérateur avant de passer la seconde. C’est à peine s’il tourna la tête pour croiser le regard de Daniel. Il passa la troisième et s’éloigna comme si rien n’était arrivé dans la monotonie plate de sa conduite.


Daniel fit rapidement un tour d’horizon autant pour se rassurer que pour mesurer l’impact de ce presque accident. Le résultat lui fit prendre conscience que personne en fait ne faisait attention à rien ni personne. Pas même à lui, ce qui l’arrangeait pour le moment, mais qui n’était pas pour le rassurer pour autant. Il y avait dans la non-réaction des gens quelque chose de profondément dérangeant. C’est à ce moment-là que les pensées destructrices surviennent, à juste titre d’ailleurs. Celle qui lui enveloppa les méninges d’un linceul rêche et froid fut son kidnapping ou son assassinat en pleine rue. Il en était à se voir gisant sur le bitume dans l’indifférence totale des résidents. Alors, il passa sa propre troisième, quatrième et cinquième vitesse en se mettant à courir, inconsidérément, sur le trottoir.


Le vent se levait doucement pour accompagner sa fuite en avant. Le parfum de la sève des pins maritimes venait flotter à ses côtés, occultant celui du goudron et des pots d’échappement. Les sons restaient mesurés, feutrés. Comme si la ville bruissait des choses, mais pas des gens. La faim passa en second plan, même si parfois son estomac faisait un bref rappel sonore pour sonner les heures ou plutôt les minutes. Daniel enchaîna les devantures des magasins. Il passa devant celle d’un barbier, fermé jusqu’à nouvel ordre. L’affiche, avec le sourire fendu jusqu’aux oreilles de son propriétaire, lui fit froid dans le dos. Il préféra faire abstraction des devantures et se laissa porter par une fragrance qu’il reconnut entre mille. Celle que seule une plage peut distiller avec toute la force des souvenirs de gosses sautant dans les vagues ou érigeant un château qu’un garnement viendrait écrabouiller. La plage était à sa portée et il était encore en vie.


Daniel commençait à retrouver l’espoir des évadés en voyant la frontière se dessiner devant eux. Pourtant, c’est un autre coup de frein qui attira son attention une nouvelle fois. Mais, cette fois, pas de chat en fuite lorsqu’il tourna la tête. Juste une voiture qui venait de piler dans une route perpendiculaire à la sienne. Un conducteur qui le regardait et qui enclencha la marche arrière. Le vent au délicieux parfum de résine laissa la place à celui de la panique. Devant lui se dessinait la mer dont les vagues venait lécher une longue bande de sable fin. Sur la gauche, une promenade de bord de mer en bois, parsemée d’équipements sportifs et de baraques à frites ou autres saloperies calorico-diabético-choloestéro-gustatives. Sur la droite, un autre front de mer plus sauvage, bordé de ruisseaux et de dunes. Un restaurant boutique en gardait fièrement l’entrée.


Une fois de plus, le petit démon claqua son nuage avant de disparaître dans un râle qui s’éternisait. Daniel mit un temps avant de comprendre que le grondement venait surtout de son estomac. Il regarda les baraques à frite comme un alignement d’immenses tapettes à souris qui n’attendaient que lui et ses poches vides pour claquer. Avec regret, mais aussi avec prudence, il se dirigea vers le restaurant « Le complexe des dunes ». Il portait bien le nom qu’il devait trouver, mais n’avait aucune idée de ce qu’il devait y faire. D’autant plus que le restaurant faisait également office de boutique suite à la visite du « Complexe des Dunes ». Un parcours balisé circulait au sein de multiples dunes avec de nombreux panneaux informatifs. Des garçons de café s’affairaient à préparer quelques rares tables sur la terrasse de bois, face à la mer. Une vendeuse alignait des bibelots à l’effigie des dunes, de la mer, du siphon ou simplement de la ville de Gascq. À son comptoir, une caisse semblait réservée à la billetterie pour la visite du complexe. La foule ne se manifestait pas encore, et à bien regarder les alentours, midi ne remplirait pas véritablement les tables. Daniel se posta un peu à l’écart. Il jeta un œil au long du ruban de bitume qui menait au cul-de-sac du front de mer. Pas de voiture à l’horizon. Quelques passants qui se foutaient pas mal de lui constituaient le gros des troupes ennemies dans cette ville en suspension. Le premier mot qui lui était venu était morte, mais le terme ne collait pas tout à fait. La ville avait sa dynamique, mais elle paraissait tourner au ralenti. Et, là encore, le terme était un tantinet inexact. Décalé. Décalé était le terme plus approprié. Bref, dans un recoin d’ombre, Daniel fouilla dans sa poche pour reprendre le morceau de papier.


Rendez-vous dans le Complexe des Dunes pour pousser la vague.



Un léger manque de précision qui s’ajoutait à tout le reste. S’agissait-il du restaurant en lui-même ou de la balade. Devait-il rencontrer quelqu’un ? Quant à la fin de la phrase « pour pousser la vague », ça le rendait encore plus perplexe. Comment pousse-t-on une vague ? En rangeant le papier, Daniel commençait à pester contre sa sœur. Des messages empreints d’enthousiasme, puis plus aucune nouvelle. Et, là, un jeu de piste qui signifiait qu’elle avait bien reçu son courriel pour lui dire qu’il venait, mais en guise d’accueil, des mystères malsains et incompréhensibles. Marion, tu fais chier ! souffla-t-il entre ses dents en regardant de nouveau et le restaurant et le parcours touristique.


« Advienne que pourra », soupira Daniel. Il prit le chemin vers le restaurant-boutique. Machinalement, il poussa la porte vitrée de l’établissement et s’arrêta aussitôt en fermant les yeux. Toute la détresse du monde semblait se lire sur son visage. Ainsi, tandis qu'il restait immobile en cherchant une aide respiratoire dans sa concentration pour ne pas se taper le crâne, le poisson, planté au-dessus de la porte, battait frénétiquement de la queue. Déjà la grenouille et son croassement quand on coupait son faisceau lumineux, c’était limite. Mais, la poiscaille sur cadre ou en dessus de porte, c’était la limite à ne pas franchir dans le kitch déco. Surtout pour un restaurant. Quand Daniel reprit ses esprits et ouvrit les yeux, il s’aperçut que trois serveurs et la femme derrière le comptoir l’observaient. Un grand moment de solitude vient poser son manteau épais sur ses épaules. Il sourit.

— Bonjour.

Il hésitait sur la suite à dire, quand un délicieux fumet vint se loger dans ses narines.

— Laissez-moi encore profiter de ce délicieux parfum gastronomique. Ça me donne envie de manger chez vous !

Aussitôt, les serveurs reprirent leurs tâches. La femme à la caisse de la boutique, elle, arbora son plus beau sourire. Celui capable de délier les bourses pleines des touristes de passage. Ceux qui abattaient leur carte sur la table avant même que les enchères commencent.

— Bien sûr ! répondit-elle. Venez me voir.

Daniel s’approcha de Magalí. Ne manquait plus qu’un mot avec la mention « n’oubliez pas l’accent sur le i, s’il vous plait ».

— Mais avant, j’aimerais deux trois renseignements sur les activités proposées pour le Complexe ?

— Bien sûr. La visite seule du complexe des dunes est à 15 €. Vous y allez, vous vous baladez et vous lisez les informations sur les panneaux. Pour 20 €, vous attendez l’heure avec un guide. Le siphon est fermé en attendant la saison. Je vous déconseille de vous y balader tout seul. C’est dangereux. Vous risquez de finir dans notre menu !

Elle se mit à rire comme une pintade. C’est le premier mot qui était venu à Daniel. Elle gloussait. Rapidement, il regarda autour de lui. Curieux de connaitre la réaction des autres, mais tout le monde s’en foutait royalement. Daniel dessina un grand sourire.

— Très drôle, Magalí. Je vais donc choisir la visite en solitaire. On peut y aller à n’importe quel moment ?

— Ben oui. Sauf si vous mangez avant.

Elle se mit à rire comme une pintade. C’est le premier mot qui était venu à Daniel. Elle gloussait. Rapidement, il regarda autour de lui. Curieux de connaitre la réaction des autres, mais tout le monde s’en foutait royalement. Daniel dessina un grand sourire sur son visage fatigué et affamé.

— Très drôle, Magalí. Je vais donc choisir la visite en solitaire. On peut y aller à n’importe quel moment ?

— Ben oui. Sauf si vous mangez avant.

— Ecoutez, chère Magalí, si la cuisine est aussi délicieuse que votre rire, je ne vais pas me priver de manger avant d'aller pousser la vague dans les dunes. Je souhaite réserver au nom de Patrick Deleglise pour dans... disons 20-30 minutes ?

— C’est entendu. Vous réglez la visite maintenant ou on voit ça après ?

— Nous n’allons pas parler d’argent alors que la gastronomie s’invite à table.

— J’ai rien compris, mais on verra après alors.

— C’est cela. Je vais prendre un peu l’air iodé de votre charmante ville avant de m’installer.

Daniel se contenta d’accentuer son sourire et se dirigea vers la porte d’entrée. Une fenêtre était ouverte et c’est exactement ce qu’il cherchait. Il fit mine de prendre un bon bol d’air en passant sur le trottoir, se positionnant près de la fenêtre, un œil en coin. La question de la façon de régler l’ardoise ne faisait pas partie de ses priorités. Une intuition lui vrillait le crâne, comme ce sixième sens propre à Spiderman. Par un jeu de reflets, il surveillait Magalí et son écoute se focalisait entièrement sur l’intérieur du restaurant. Un des serveurs alla justement au-devant d’elle.

— Pourquoi tu veux le faire payer la visite ?

— Pourquoi tu te mêles de ça toi. Tu comprends rien aux touristes.

— Justement, c’est gratuit hors saison. Le paiement, c’est pour l’entretien quand les gens défilent et font les porcs.

— T’as pas intérêt à l’ouvrir si tu veux la faire cette saison. Maintenant t’es en essai pour le service, alors va lui faire sa table. Et n’oublie pas de proposer le vin ou la bouteille d’eau au lieu du robinet.


Le serveur secoua la tête, mais il retourna à son travail. Résigné. Daniel, évita de secouer la tête de son côté, pour rester discret, mais à l’intérieur, il était à la bonne température pour plonger les pâtes. Ou faire hurler la pintade à la façon du homard dans la marmite.

Plus haut, sur un des toits des bâtiments bordant la rue principale, une mouette devait avoir entendu ses pensées. Elle se mit à rire, de manière sadique, comme seules les sternes, mouettes et goélands savent le faire.


Daniel, un peu agacé, pour ne pas dire franchement énervé, prit la sage décision de ne pas retourner à l’intérieur du restaurant. Les images de tête plongée dans la cuvette ou l’huile de friture commençaient dangereusement à le porter au point d’ébullition.

Faisant mine de regarder le ciel, il se décala lentement pour sortir du champ de vision des employés. Puis, d’un pas rapide, se dirigea vers les dunes. Il enjamba le portillon sans même prendre le temps de vérifier s’il était verrouillé. Quelques mètres plus loin, un grand panneau représentait le site, à proprement parler, du Complexe Des Dunes.

Quelques graffitis de sauvageons parlaient de niker la police avec un k. Pour d’autres; c’étaient surtout ces femmes, qu’ils ne mériteraient jamais, qu’ils voulaient prendre sauvagement. Des propos que les oiseaux avaient commentés par quelques projections réprobatrices. La violence n’était plus l’apanage des grandes villes.

Daniel fut un peu déçu de ne rien trouver faisant mention d’une vague, d’une porte dans les vagues ou de quoi que ce soit faisant révérence aux déferlantes qui venaient se briser sur les rochers ou mourrir sur le sable. Tout ce qu’il voyait portait sur la conservation des dunes, leur utilité, la faune, la flore. Selon les informations, un sentier balisé, dont il ne fallait en aucun cas s’échapper, faisait des circonvolutions entre les dunes. Quelques points d’intérêts, « porteront à l’attention du visiteur, les attentions particulières à observer ». Là aussi, le mal de l’écriture avait frappé. Une répétition dans la tournure qui n’avait aucun intérêt. Daniel souffla et pénétra sur le sentier, avec l’espoir, vague, de trouver ce qu’il cherchait.


« C’est une blague ! »


Daniel avait à peine marché cinq minutes qu’il lâcha ses mots sans aucune retenue, sans discrétion. Devant lui, légèrement décalée dans un renfoncement du chemin balisé, parfaitement intégrée à une dune, une porte. Sur la porte un écriteau mentionnait WC et juste au-dessus une gravure, un symbole en forme de vague.


« Non, mais sérieusement, tout ce chemin pour arriver aux chiottes ! »


Il appuya légèrement sur la porte sans poignée, elle n’était pas verrouillée. Il poussa plus fort et pénétra à l’intérieur.


La décoration était sobre, mais efficace. L’impression d’être dans une dune était parfaitement rendue. Il se tenait ainsi dans un véritable igloo sableux. Sur un pan du mur, deux lavabos étaient encadrés par deux sèches mains, ces horribles cracheurs de bactéries. Mauvais point. En face, trois portes de toilettes, entrebâillées, indiquaient qu’elles étaient prêtes à recevoir l’offrande sans être difficiles quant à sa nature. Pourtant, ce qui l’intéressa plus que tout était la quatrième porte. Si les trois précédentes affichaient une infographie non genrée, la quatrième était ornée que de ce même symbole qui figurait à l’entrée : une vague. Serait-ce l’entrée vers le Saint Graal ? Daniel n’aurait pas mis sa tête à couper, mieux valait ne pas tenter le diable à Gascq. Cependant, il restait un problème de taille. Sur la porte, métallique, un boîtier souriait de ses dix dents de métal brossé. Les chiffres de zéro à neuf attendaient un code pour le laisser passer. Daniel respira un grand coup et ressorti le message de sa poche. Une introduction et quatre paragraphes.


Le message restait mystérieux, pourtant, plus Daniel le regardait, plus il lui semblait qu’il n’avait aucun sens sinon lui donner les quatre chiffres du digicode. Il se pencha pour examiner plus attentivement les touches du verrou. À l’affût d’une trace d’usure, de gras, ou tout autre dépôt que l’être humain est capable de laisser par crasse, ou de façon plus naturelle et inconsciente. Rien.

La vague, lui trottait dans la tête, il reprit le papier et compta les phrases de chaque paragraphe. 3, 2, 5, 2. Une séquence qui pouvait très bien représenter les allers et retours incessants qui venaient s’échouer sur le sable. Il restait à savoir si cette saloperie de boitier renfermait un déclencheur d’alarme dans ses entrailles métalliques. Il alla se passer un coup d’eau fraîche sur le visage, puis se regarda dans le miroir, étonnamment propre, avant de se traîner vers le sèche-main. Un article lui revint en mémoire sur la propulsion de bactéries directement dans les voies respiratoires de l’utilisateur. Finalement, c'est en frottant ses mains sur son pantalon qu’il retourna devant le digicode.

L’ouïe fine, attentive, Daniel composa sa suite : 3, 2, 5, 2. Chaque pression bipait sa résonance dans l’espace clos des toilettes. Le digicode protesta sans toutefois se mettre à hurler. Il se contenta, pour cette première tentative, par émettre trois sons vibratoires de protestations. Trois grognements, brefs, graves. Trois tons de reproches.

Si le concepteur avait pris soin de programmer un renvoi sonore, avait-il pris le même soin à y insérer un nombre maximal de requêtes ? Tout était tellement plus facile avec un ChatGPT à portée de téléphone, même gratuit, ou quelques potes plongés dans un escape game. Daniel repris le message pour le relire, encore.


Daniel se mit à faire les cent pas. Il tenait dans une main le document et, dans l’autre, mimait le fumage d’une pipe qui n’existait plus depuis quelques années déjà ; les habitudes ont la peau dure. De temps en temps il levait les yeux sur le plafond brut, comme pour y écrire mentalement ses réflexions, puis reprenait sa ronde entre les cabines des toilettes, les lavabos et cette fichue porte et son salopard de digicode. Il se mit naturellement à se parler à lui-même, faisant fi de l’écho qui lui renvoyait ses interrogations.


« Compter les phrases, c’était plausible. Mais c’est une fausse piste. Et je ne suis pas certain qu’écarter le paragraphe d’introduction soit la meilleure idée. »


Il tira quelques bouffées virtuelles à sa pipe fictive. Puis reprit son raisonnement :


« Je n’écris point en grec. Encore heureux ! Bon, le code est forcément dans ce texte ».

Nouveaux tirages virtuels, le nez vers le plafond.


« Tout jeune frère » doit sûrement indiquer la méthode. « OSO » n’est sûrement pas là pour faire joli non plus. »


Sur son tableau mental, Daniel commença à aligner de nouveaux chiffres avec la première lettre de chaque phrase, puis une réduction en cas de nombre afin de garder un code court. Ces machins ont toujours des codes courts.


« Faire ça le ventre vide ! Je vous jure ! »


Il s’en retourna devant le grotesque digicode, toujours en se parlant pour lui-même.


« Si je ne m’embrouille pas trop dans le raisonnement, cela devrait donner : 32 279 ».


Le digicode ingurgita la séquence, puis dans un ricanement numérique se contenta de vibrer un refus tout aussi indigeste que le précédent.


« La peste t’emporte Marion ! Et le choléra dans la foulée ! Tu pouvais pas faire plus simple ! »


Plus simple. C’était forcément plus simple. À quoi bon tout ça si c’était pour lui fourguer un code impossible à déchiffrer sans une équipe du chiffrement du Pentagone. Enfin, une de l’ancienne administration, car celle-là devait probablement en être restée au 0000.


Plus simple.


Daniel reprit le texte.


Cher Patrick Deleglise, comme tu aimais être appelé quand tu jouais à l’espion. Rendez-vous dans le complexe des dunes pour pousser la vague. Direction le bord de mer OSO.


Il se remit à réfléchir à voix haute :


« Admettons que ce paragraphe soit juste l’indication du lieu de rendez-vous. On va jouer à l’espion, mais on va jouer là-bas. Et là-bas, c’est donc ici. OK. Maintenant qu’on y est, on oublie ce paragraphe. Ce qui nous donne quatre paragraphes. Et quatre paragraphes, ça nous donne bien un code court. Un code à quatre chiffres. Quatre putains de chiffres »


Le tout jeune frère qui veille sur moi, chose peu commune. Toutefois, je veux que tu cesses ce dessein de me chercher. Si je me suis envolée, c’est pour suivre mon propre chemin.
L’absence de lettre de ma personne montre nettement mon sens, cher frère. Tu le sauras, je n’en doute pas et tu feras ce que je te demande.
Tu as l’option d’un car pour partir hors du bourg. Tu as ton sac là-bas. Puis, tu vas jusqu’à ton logis, m’oubliant pour toujours. Ainsi sont nos choix ou pas. Chacun doit choisir.
Vois, je n’écris point en grec, donc tu perçois dès lors comment les portes de mon vécu sont ouvertes. Il te reste peu de temps pour te rendre compte de ce qui découle de mes mots et de ce qui doit suivre.


« Qu’est-ce que ces paragraphes ont de commun ou de différent ? ».


Daniel se posa dos à la porte, tira sur sa pipe et se mit à décortiquer les paragraphes un à un. Cherchant le détail entre les phrases, entre les mots, entre les lettres.


Soudain, le plafond sembla lui transpercer les yeux d’une évidente clarté. Il en perdit sa bouffarde imaginaire.


« Non… Ce ne sont quand même pas des kilogrammes ! »


Il se cala de nouveau devant le digicode, relisant avec une certaine fébrilité les paragraphes qui lui semblaient transpirer cette évidence. Le premier paragraphe à décortiquer ne comportait pas de lettre a. La première lettre de l’alphabet.


« Si c’est la clef, cela vaudrait le coup que je me remette à la pipe ! »

Il appuya sur le chiffre 1. Le léger bip qui accompagna son geste lui semblait différent, mais sans doute son cerveau lui jouait des tours. Pour s’en convaincre, il reprit son analyse à voix haute.


« Dans le second, aucun I. Soit 9. Dans le troisième pas de E. Donc 5. »


Daniel enchaîna les chiffres avant de buter sur le dernier. 1, 9, 5 et pas de Y. Soit 25.


« Merde. Un chiffre de trop. »


Son doigt planait dans une inconfortable incertitude.


« Elle n’écrit pas en Grec… Dois-je ne garder que le I ? ».


Tout en espérant ne pas avoir de limitation dans ses tentatives, Daniel appuya sur le 2. Premier chiffre du nombre 25.


Le son avait-il nuancé son refus ? Bip, bip, bip, buuu ?


« Bon sang, ça collait ! Ça collait, sauf que le Y n’était pas dans les autres paragraphes non plus. Je n’écris pas en Grec… Dois-je oublier le Y tout simplement ? La piste à l’air bien. »


Daniel reprit les paragraphes et se remit à traquer les lettres. Il les alignait et les faisait tournoyer sur le plafond avec cette absence de Grec qui le chiffonnait. Et ce point : « Qui utilise le mot point pour dire pas ? »


Soudain la clarté chuta brusquement dans les toilettes intégrées dans la dune. L’alphabet était de trop dans l’équation. Il fallait réduire. Daniel cria sa victoire en dehors de toute prudence et, quelque part sur la dune, un lézard préféra prendre la fuite.


« Bon sang ! Sortir les consonnes de l’équation. Sortir le Y grec des voyelles et ne garder que les autres. Pas de A, chiffre 1, pas de I chiffre 9, pas de E chiffre 5 et pas de A chiffre 1. Le Y grec peut aller se faire voir et le code devient 1951 ».


Daniel se planta devant le Digicode. Il le regardait avec un sourire assuré de sa victoire. Même le foutu boîtier semblait avoir compris qu’il était fichu. Le reflet métallique affichait le rictus carnassier de Daniel, qui enfonça les touches une à une.


1 9 5 1


Le temps se distendait. Les secondes semblaient s'affranchir de la cadence imposée par le césium 133, refusant de mourir après leurs 9 milliards de vibrations pour durer encore, encore, encore. Daniel en retenait son souffle tout autant. Puis la réponse du Digicode explosa dans l’atmosphère chargée des toilettes du Complexe des Dunes. Dans un silence devenu pesant, un simple cliquetis moqueur indiqua que la porte était déverrouillée. Daniel en fut presque déçu malgré sa victoire. Il saisit la poignée et ouvrit la porte. Simplement. Comme si elle avait toujours été déverrouillée.


Un placard à balais ! C’était un placard à balais ! Avec des seaux, des produits d’entretien, des éponges, des gants, du papier toilette, du papier main, des savons…

« C’est une blague ! » hurla Daniel en entrant dans le petit local avec la furieuse envie de tout mettre à terre. Il s’avança sans plus aucune méfiance et, au moment où ses mains se posèrent sur l’étagère devant lui, une lumière attira son attention. Il tourna la tête violemment avec une dose d’adrénaline qui lui fit exploser le cœur dans la poitrine. La peur lui saisit chaque parcelle de peau, hérissant ses poils et faisant ruisseler tous ses pores. Puis, tout s’abaissa dans un nouveau silence glacé. Un couloir partait sur le côté gauche, direction de la plage. Sa pente douce courrait sur une quinzaine de mètres avant de plonger plus abruptement et de bifurquer sous le restaurant.


Ce fut la pomme d’Adam de Daniel qui le ramena dans le bon alignement temporel. Les secondes avaient repris leur rythme normal et seules les odeurs de produits d’entretien à l’arôme de pins des Landes chimiques venaient l’agresser. En silence, il referma la porte derrière lui et s’avança dans le boyau du Complexe.


Daniel hésita un moment avant de jeter un rapide coup d’œil au décroché de la galerie souterraine, mais, voyant qu’elle continuait sa descente, à peine éclairée par des diodes, il décida de poursuivre. Selon son estimation il devait se trouver sous le restaurant. Quelque part sous le comptoir de la boutique. Un angle droit le fit ralentir et rejouer la même scène. Écoute, et coup d’œil. Le couloir se terminait sur une porte. Instinctivement Daniel se rassura de l’absence de Digicode. Une simple poignée ornait le bois massif. Pas de serrure pour regarder derrière. Un timide chuintement venait de l’autre côté. Les vagues sans doute. Certainement les vagues.


C’est dans ces moments-là que la paranoïa a la fâcheuse habitude de venir percer le terreau de l’imagination. Le chuintement ressemblait alors à la mastication d’un charognard sur des restes anonymes. Et l’odeur, justement, n’avait-elle pas tendance à emprunter le chemin de la pestilence ? Chaque seconde venait cogner à la porte de la folie. Chaque seconde devenait une de trop. Daniel envoya paître la paranoïa sous une nouvelle couche de terre et posa sa main droite sur la poignée ronde. Il amena la porte bien contre le chambranle et s’assura de la main gauche qu’il maîtrisait la moindre vibration. Il tourna la poignée, lentement, mais avec cette assurance nécessaire pour ne pas laisser les premiers grincements emporter toutes ses chances de survie en territoire hostile. Il ouvrait la porte, tirant d’une main et poussant de l’autre pour contrôler la pression. La poignée lui permettait également de soulever au mieux la porte pour ne pas qu’elle racle le sol. De la lumière apparut. Pas une source lumineuse directe, mais une lueur diffuse. Aucune réaction ne vint s’abattre sur lui sous la forme d’un monstre enragé, d’une araignée ou d’un ver géant. Il ouvrit en grand.


La pièce était assurément un vestiaire. Des toges à capuche pendaient comme des peaux sur des crochets en bois flotté. Certaines d’un vert brun étaient ornées de motifs ressemblant à des vaguelettes, d’autres, plus sombres, portaient des motifs mystérieux qui semblaient se mouvoir. Des sortes d’yeux globuleux, suintant une humeur vitrée maladive et corrompue. Au-dessus des crochets, des étiquettes devaient indiquer les noms des propriétaires, ou des numéros, ou n’importe quoi d’autre, car les symboles utilisés étaient inconnus de Daniel. Très certainement inconnus de beaucoup de monde, car aucun reportage ne lui venait en tête, mettant en avant cette forme d’écriture. Des sortes de hiéroglyphes fluides et mouvants. Une écriture qui semblait vivante et captait bien trop l’attention. Daniel se ressaisit. Il venait d’entre un bruit qui n’avait rien d’imaginaire.

— Vous m’avez entendu ? Veuillez, s’il vous plaît, me faire passer une tenue, je pensais être seul aujourd’hui et j’en porte pas. Quand vous aurez mis la vôtre, vous pourrez me tendre la mienne et je vous dirais quand je serai prêt.


Une tenue de servant, pensa Daniel, il ne pouvait pas me dire la verte ou la noire ? Les vagues ou les yeux. L’horloge sanguine à ses tempes battait le tambour de son dernier sacrifice. Il fallait se décider. Se ruer sur l’inconnu ou tendre une toge. Il se décida à gagner quelques secondes en répondant à son tour.

— Je ne m’attendais pas à déranger quelqu’un sans sa tenue. Je vais passer la mienne et vous permettre d’être présentable.

— Merci bien.

Il enfila une toge verte à vaguelettes, remarquant au passage qu’elle était munie d’une cagoule percée seulement au niveau des yeux avant de tendre la plus sombre.

— Pardonnez-moi, maître, je conviens que je n’aurais pas dû être là et que ma présence vous fait penser que je suis de votre rang, mais je ne suis qu’un servant. Mais je vous assure que ma présence inopinée sera compensée par l’excellente découverte que je suis venu confirmer : je sais qui est le gars qu’on cherche.

Daniel décida que c’était le moment de prendre l’ascendant.

— C’était pour vérifier si vous alliez la prendre, car vous l’avez dit, vous n’avez rien à faire ici. Un instant j’ai pensé que vous étiez lui. Je vais vous donner une des vôtres.

Il se changea rapidement pour passer une toge avec les yeux et tendit celle avec les vaguelettes à l’inconnu.

— Merci, maître. Un instant, encore un peu, voilà, je suis habillé.

Daniel décida alors de s’imposer et franchit le seuil d’un pas décidé, rassuré par son déguisement.

— Alors ! C’est quoi cette histoire ?

— Je comprends votre agacement, maître, mais venez, venez voir.

Il s’affairait derrière l’écran d’un ordinateur de 24 pouces dont l’écran était pourtant saturé de documents.

— Regardez maître. Là c’est le vidéo de surveillance de l’hôpital. Je me disais qu’on n’y verrait rien, car elles étaient mal placées, alors je me suis concentré sur les éléments autour du gars : voiture, porte, bref tout ce qui pouvait être réfléchissant. Et là, regardez !

— Je ne vois pas grand-chose, tenta Daniel, qui se reconnaissait vaguement dans une aile de voiture bleu nuit, c’est flou.

— Oui, c’est flou parce que ce sont les données brutes, mais l’IA est là ! J’ai osé me connecter à mon compte, je sais que je risque encore une sanction pour ça, mais c’était nécessaire. Regardez.

L’inconnu fit un peu de ménage sur l’écran tout en reconnaissant sa sœur sur une des fenêtres qui disparut de l’écran.

— Voilà, j’ai demandé à l’IA d’extrapoler sur le visage pour le reconstruire d’après les éléments principaux et il m’a sorti ce gars.

Il chercha dans les onglets et fit apparaître un portrait récupéré sur une page d’un site d’écriture. Daniel se reconnut instantanément. L’inconnu avait fait un sacré bon boulot. L’IA en tout cas.

— Et c’est qui ça ?

— Ça, c’est un auteur sur Panodyssey et son nom est Daniel Muriot !

— OK, on sait donc son nom, mais ça ne nous dit pas où il est et surtout ce qu’il est venu fouiner ici.

— C’est là que vous allez me pardonner, j’en suis convaincu, toutes mes transgressions, enfin, selon vos désirs bien sûr. Un instant.

L’inconnu recommença son manège en repositionnant la fenêtre où Marion figurait.

— J’ai demandé à l’IA de fouiller dans les sites de généalogie et les réseaux sociaux pour déterminer un dénominateur commun entre Daniel et une personne liée à lui généalogiquement et socialement et regardez qui apparaît !

Daniel était bien embêté, car l’inconnu semblait nettement attendre qu’il prononce un nom et dans son for intérieur, si le gars jubilait, c’est que Marion ne portait pas ce nom ici. Sans même sa pipe virtuelle, il feinta :

— Quel rapport avec elle ?

— Quand je l’ai vu apparaître, moi aussi, je me suis dit qu’est-ce qu’elle fout là ! Alors, l’IA est allé me dire qui était cette sorte de jumelle. Figurez-vous que, selon trois IA différentes, le résultat reste le même : Daniel Muriot à une sœur, Marion Muriot. Pas mariée, pas d’enfant et plus aucune présence internet. La ressemblance avec Virginie était tellement extraordinaire que j’ai demandé des infos sur Virginie. Et les premières ne vont pas plus loin que les dernières de Marion.

— Vous êtes en train de me dire que Virginie est la sœur de Daniel Muriot, le gars qu’on cherche. Et que très probablement, lui, est venu la chercher.

— Reste à savoir s’il est venu de lui-même, après avoir lu un article dans cette saloperie de Gazette, ou si elle lui a demandé.


L’inconnu était absorbé par tous les documents ouverts. Il jubilait de sa découverte. De son côté, Daniel avait quitté l’écran des yeux et regardait battre l’artère gonflée sur le cou de l’homme tellement satisfait d’avoir tout percé à jour. Son cerveau devait battre aussi vite et fort. Et ses yeux allaient et venaient de la carotide à l’ouvre-lettre sur le bureau, puis au stylo ou à la règle. Même l’agrafeuse, et un simple trombone à côté, lui donnaient des envies de percer à jour le tuyau vital qui pulsait sous la fine peau hérissée d’une chair de poule de satisfaction.


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The Kitty clause
Gabriel Dax verified
Je suis Gabriel DAX, auteur en streaming littéraire. Mon chat se nourrit de croquettes classiques, mais mon « Chat IA » est plus exigeant : il ne mange que des mots. Pour éviter qu'il ne se mette à griffer le clavier par famine, la seule solution est d'acheter mes textes. C'est le prix à payer pour garder la bête en vie !

Commento (18)

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Gabriel Dax verif

Gabriel Dax 2 mesi fa

Bravo pour cette précision dans le commentaire précédent quant à la prudence en cas d'erreur de toge. Cela t'a probablement évité une belle bagarre, ou en tout cas de prendre l'avantage.
Maintenant, que va donc faire Daniel face à cette découverte que l'inconnu lui affiche sous le nez ?

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Daniel Muriot verif

Daniel Muriot 2 mesi fa

Apparemment, la ruse fonctionne. On va s'en servir.

Je vais le féliciter pour son efficacité à trouver les informations malgré le risque de sanction. Que je lui pardonne mais que je ne peux rien garantir pour les autres Maîtres s'ils l'apprennent.

Et puis je vais lui demander s'il est bien certain que son machin IA ne s'est pas trompé. Parce que c'était trucs-là, ça invente des choses avec un aplomb incroyable.

Et ensuite, lui demander ce que fait Virginie en ce moment.

Gabriel Dax verif

Gabriel Dax 3 mesi fa

L'exploration en solitaire touche à sa fin et le temps est compté. Attendre serait signaler à la voix dans l'autre pièce que tu n'as rien à faire là.
Se tromper dans sa demande serait aussi lui signaler que tu n'as rien à faire là.
Que fais-tu ? N'oublie pas les détails. Le diable se cache dans les détails et il n'est pas le seul.

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Daniel Muriot verif

Daniel Muriot 2 mesi fa

Je n'ai aucune idée de modèle de tenue qu'il faut lui donner. Peut importe, on va tenter le coup.

Je vais lui dire que je ne m'attendais pas à déranger quelqu'un s'ans sa tenue et que je vais lui passer de quoi être présentable après avoir enfilé la mienne.

Moi, je vais mettre celle avec les vaguelettes et je vais lui tendre la moche avec les yeux chiasseux. Si jamais je me trompe, je n'aurais qu'à lui dire que c'était pour vérifier que je n'ai pas affaire à un intrus qui aurait deviné le code de la porte trop facilement. On sait jamais par les temps qui courent.

Plus c'est gros, plus ça passe...

Gabriel Dax verif

Gabriel Dax 3 mesi fa

Tourner la poignée ou ne pas tourner la poignée. Là est la question.
Comment vas-tu t'y prendre ?

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Daniel Muriot verif

Daniel Muriot 3 mesi fa

Je vais tourner la poignée doucement et pousser la battant de bois sans brusquerie. Et puis, on verra bien.

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