Chapitre III - La nuit du bois
L'Acalli entra dans l'anse à la tombée du jour, plus lente qu'elle n'aurait dû l'être, penchant légèrement sur son flanc blessé. Ce n'était pas une attaque qui l'avait touchée cette fois, seulement la mer elle-même, dans ce qu'elle avait d'ordinaire et d'impitoyable : un grain plus dur que prévu, une lame qui avait pris la coque de travers deux nuits plus tôt, et depuis, un grincement dans le bois que Panoayan n'aimait pas.
Tepanco se dressait devant eux comme une chose qui avait choisi, un jour, de tourner le dos à la mer plutôt que de s'y offrir. Le village s'accrochait à un éperon de pierre grise, ses maisons empilées à flanc de roche plutôt qu'étalées sur une plage, ses ruelles taillées davantage que construites. Aucune ouverture large vers l'eau, aucune plage d'accueil, seulement une petite anse abritée en contrebas, où quelques quais de bois s'avançaient timidement, comme des doigts tendus vers ce qu'on n'aimait pas trop approcher.
« Ils ne font pas confiance à la mer, ici », dit Teyoliani, debout à la proue, les yeux sur le rocher.
Panoayan ne répondit pas tout de suite. Il pensait à Atlan, aux maisons ouvertes sur l'eau, aux pêcheurs qui dormaient presque les pieds dans les vagues. Ici, tout semblait dire l'inverse : on vivait contre elle plutôt qu'avec elle.
Ils accostèrent dans la petite anse, où un atelier ouvert donnait directement sur le quai, un auvent de bois brut, des outils suspendus, l'odeur de résine et de copeaux frais. Un homme y travaillait, penché sur un petit bateau de pêche renversé, une lame courte dans la main. Il ne leva pas les yeux à leur approche. Ce fut Teyoliani qui parla la première, en s'avançant sur le quai.
« Nous avons besoin d'un réparateur. »
L'homme s'arrêta, et Panoayan comprit plus tard que ce n'était pas à cause des mots, mais à cause de la voix. Il releva lentement la tête, et son regard, en trouvant celui de Teyoliani, s'immobilisa d'une manière qui n'avait rien à voir avec la politesse qu'on doit à des inconnus. Il ne dit rien. Le silence dura assez longtemps pour que Panoayan sente qu'il n'était pas censé y assister. Teyoliani ne le combla pas non plus. Elle soutint le regard de l'homme sans un mot, sans un geste, comme on affronte quelque chose qu'on savait devoir affronter un jour.
« L'Acalli a pris l'eau, reprit-elle enfin, la voix légèrement changée. Une fuite sur le flanc bâbord, depuis deux nuits. Nous avons besoin que ce soit réparé vite. »
L'homme reporta son attention sur le bateau qu'il taillait, achevant d'un dernier geste presque absent un trait qu'il avait commencé avant leur arrivée. Un signe se dessinait dans le bois clair de la coque, deux lignes qui se croisaient en angle serré, fermées sur elles-mêmes comme un poing. Panoayan, qui n'avait encore rien dit, le regarda naître sous la lame, et sans réfléchir, sans même mesurer qu'il interrompait quelque chose de bien plus grave que son propre étonnement, il lança :
« Force ! »
La lame s'arrêta net.
L'homme leva la tête vers lui, cette fois, avec une expression toute différente de celle qu'il avait eue pour Teyoliani, non plus la stupeur d'une reconnaissance ancienne, mais celle, presque comique, de se voir compris par un inconnu au moment le moins probable.
« Comment connais-tu ce sigle ? » demanda-t-il, en français, avec un accent qui pliait les syllabes autrement que Panoayan ne les avait jamais entendues pliées.
Panoayan hésita.
« Je l'ai lu. Dans un livre. Je ne savais pas qu'il existait encore ailleurs que sur une page. »
L'homme le considéra un instant de plus, puis quelque chose céda dans son visage, un rire bref, presque malgré lui, qui semblait le surprendre autant que ses interlocuteurs.
« Il ne représente pas seulement ça, dit-il. Pas uniquement la force qu'on possède dans nos bras. » Il posa la paume à plat sur le bois, contre le signe encore frais. « La force dont on fait preuve, dont on doit faire preuve. Celle qu'il faut pour ne pas céder, à ça. »
D'un mouvement de tête, il désigna l'anse, et au-delà, la mer ouverte.
« Vrok », ajouta-t-il, comme pour lui-même.
Il se redressa, essuya la lame contre sa cuisse, et regarda Panoayan avec une attention neuve, presque affectueuse, celle qu'on porte à un enfant qui vient, sans le savoir, de voir juste.
« Kellan », dit-il enfin, en guise de nom, posant sa grande main sur l’épaule de Panoayan comme si cela seul suffisait à sceller quelque chose.
Ils travaillèrent l'Acalli tout le jour suivant. Kellan avait posé peu de questions, ni sur la fuite, ni sur la route qu'ils avaient prise, ni sur ce qu'ils cherchaient plus loin, et Panoayan remarqua qu'il n'en posait pas davantage à Teyoliani, comme si ce silence était lui-même une forme de courtoisie entre eux, ou une dette ancienne qu'on ne rouvre pas à la légère.
C'est Teyoliani qui, dans l'après-midi, tandis que Kellan resserrait une latte sous la coque, prit Panoayan à part, sur le quai, assez loin pour que le bruit du travail couvre leurs voix.
« Tu veux savoir qui il est », dit-elle. Ce n'était pas une question.
« Je veux savoir ce qu’il cache. »
Elle eut un demi-sourire, sans joie.
« Nous avons navigué ensemble, autrefois, longtemps, avant de nous perdre de vue, comme un choix qu'on ne fait pas à deux même quand on croit le faire ensemble. »
Elle regarda le large un moment.
« Il m'a beaucoup donné, dans ce temps-là. Je ne suis jamais parvenue à le lui rendre. »
Panoayan attendit la suite. Elle ne vint pas.
« Ça ne me dit pas grand-chose, Teyo. »
« Ça dit ce qu'il y a à dire, pour l'instant. »
Il aurait pu insister, il en avait l'habitude, avec les langues, avec les textes anciens dont il fallait extraire un sens enfoui sous des strates de silence volontaire. Mais ici, il n'y avait pas de texte à déchiffrer, seulement un visage qui se refermait avec la même douceur inflexible qu'un livre qu'on repose. Il laissa tomber, non sans remarquer, pour la première fois, qu'il existait entre eux un espace qu'il ne saurait lire, pas encore.
Le soir venu, Kellan resta seul sur le quai à finir une pièce pour l'Acalli, un long tasseau destiné à renforcer le flanc réparé. Panoayan s'assit non loin, sur des cordages, en prétendant observer le travail alors qu'il observait surtout l'homme. Kellan se mit à chanter, bas, presque pour lui-même, la voix tournée vers le bois plutôt que vers quiconque aurait pu l'écouter. Sa voix grave semblait remplir l’espace, un chant mystique rempli de nostalgie.
Vrokh, khar, vrokh,
Sel tarnoth vor mirzhal,
Ne kavren od tarkhoi,
Ne kavrenn tar khoi zulan.
Vrokh, khar, vrokh.
Panoayan écouta, attendant que le sens vienne à lui comme il le venait toujours, cette ouverture silencieuse qu'il ne savait nommer autrement que par l'habitude d'avoir beaucoup lu. Elle ne vint pas. Les sons restaient clos devant lui, entiers, imperméables, comme une porte dont il n'aurait même pas su reconnaître la forme de la serrure. Pour la première fois depuis qu'il était enfant, une langue ne s'ouvrait pas.
Teyoliani, qui s'était approchée sans bruit, répondit à Kellan en quelques mots à peine, dans la même langue, avec une aisance qui n'appelait aucun effort, comme on répond dans sa propre langue à une phrase qu'on connaît par cœur. Kellan s'arrêta de chanter. Il la regarda longtemps avant de reprendre, cette fois en français, hésitant, comme s'il réfléchissait aux mots qu’il devait choisir tout en ayant besoin que Panoayan comprenne aussi ce qui allait se dire :
« Toi, je te suivrais n'importe où. Il suffirait de demander. »
Il ne le dit pas comme une déclaration, mais comme une dette qu'on reconnaît tout haut, une fois, pour ne plus jamais avoir à la redire. Teyoliani fit quelques pas pour se mettre à côté de Panoayan, et il comprit qu’elle lui traduisait le chant sans qu’il ne le lui ait demandé.
« Tiens, bois, tiens, Toi qui as connu la forêt avant la mer. Je ne suis pas ton premier gardien, je ne serai pas le dernier. »
Elle le regarda, presque amusée par son silence.
« Tu ne comprends pas tout. Tu es perdu, Pan. »
Il comprit que ce n'était pas une question mais plutôt un constat qu'elle lui laissait pour la nuit. Il ne répondit rien, regarda tour à tour Kellan, qui avait déjà repris son geste comme si rien ne s'était dit, et Teyoliani, dont le visage s'était refermé aussi vite qu'il s'était ouvert. Ce n'était plus la langue, cette fois, qui lui échappait. C'était elle.
L'Acalli fut prête au troisième jour, la coque renforcée, la fuite scellée sous une latte neuve marquée, discrètement, du même signe que Panoayan avait nommé sans le vouloir.
Kellan les rejoignit sur le quai le matin du départ, un sac de toile sur l'épaule, ses outils enroulés dans un linge. Il ne dit rien sur ses intentions et les posa simplement à bord, sans attendre qu'on l'y invite.
« Tu viens », dit Teyoliani sans que cela ne semble la déranger pour autant.
« La mer reprend toujours ce que je répare, dit Kellan, sans la regarder. Et il n’y a personne pour le reconstruire, si ça se reproduit. » Il eut un geste bref vers l'Acalli. « Autant que ce soit moi qui vienne en prendre soin. »
Teyoliani ne sourit pas, mais quelque chose dans ses épaules se relâcha, imperceptiblement, comme ces rares fois où elle déposait enfin le poids qu’elle portait.
« De toute façon nous ne saurions pas quoi faire sans un réparateur », dit-elle, légère, presque en plaisantant.
« Non, dit Kellan. Vous ne sauriez pas. »
Il n'y avait, dans sa voix, ni l'adieu qu'on fait à sa terre, ni la promesse qu'on fait à quelqu'un, ni même, songea Panoayan en le regardant monter à bord, un choix qu'on fait par élan. Il y avait plutôt le constat tranquille d'un homme qui avait déjà mesuré que rester serait céder à quelque chose de plus lourd que le départ.
L'Acalli quitta l'anse un peu avant midi, sous un ciel clair. Panoayan regarda Tepanco, ce village bâti sur un rocher, rapetisser derrière eux, et pour la première fois depuis qu’il avait entendu ce nom, il en décomposa les racines presque malgré lui, par ce vieux réflexe qui ne le quittait jamais tout à fait : tetl, la pierre, et pan, sur. Le lieu sur le rocher. Rien de plus, rien de moins, et pourtant tout y était : ce village qui refusait la mer sans jamais pouvoir tout à fait s’en détourner, protégé par sa pierre autant qu’enfermé par elle.
Ils étaient trois, à présent, à quitter cette protection.
Ce fut Teyoliani qui posa la question, une fois le rocher de Tepanco réduit à une ombre parmi d’autres.
« Où, maintenant ? »
Elle ne s’adressait à personne en particulier, les yeux sur l’horizon, comme si la question se posait moins à eux qu’à la mer elle-même. Kellan, occupé à ranger ses outils contre le mât, répondit sans lever la tête.
« Il y a un lieu, sur la côte du continent, à trois jours d’ici si le vent tient. Zahrabad. Une carrière, officiellement. Saravan y a envoyé des orzhis, des nôtres, il y a longtemps, avec d’autres, pris ailleurs, pour tailler la pierre plutôt que le bois. »
Il marqua une pause, comme s’il soupesait encore une question qu’on ne lui avait pas posée.
« Je n’y suis jamais retourné seul. À trois, peut-être. »
Panoayan l’écouta sans rien dire, mais quelque chose se mit en place dans son esprit avec la netteté d’une phrase enfin traduite. Un mot avait suffi, à Tepanco, un mot et une reconnaissance, pour qu’un homme change de vie en une matinée. Combien d’autres, ailleurs, n’attendaient peut-être que ça, un mot, un signe, quelqu’un pour le leur rappeler ? Il ne dit rien de tout cela à voix haute. Il se contenta de hocher la tête, mais dans ce silence naissait déjà, sans qu’il en mesure encore l’ampleur, l’idée de tout ce que ce premier geste pourrait devenir, répété, île après île, peuple après peuple.
Ils étaient en effet trois, à présent, à quitter la protection de Tepanco, et pour la première fois depuis Atlan, ce n’était plus seulement fuir qui les portait vers le large.
C’était chercher, quelque part devant eux, tous ceux qui ne savaient pas encore qu’ils pouvaient se lever.

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Commento (1)
Pascaln 3 ore fa
Un 3eme chapitre digne des 2 premiers. J'avoue avoir trouvé celui-ci un peu chargé en details et descriptions, donc peut-être un poil long. En même temps je viens de le lire fatigué par ces températures caniculaires épuisantes, peut-être est-ce pour cela...
En tous cas le bateau étant réparé, voulons avec plaisir vers la suite. Merci à toi Wallas.
E C Wallas 3 ore fa
Merci à vous de l’avoir lu Pascal !
Alors il est clairement chargé en détails et descriptions. Ça me fait penser à l’échange que j’ai eu sur Magtogoek avec Jackie quant à la difficulté d’avoir quelque chose en tête, en détails, et de le retranscrire correctement ou convenablement.
Avec Panoayan j’ai tout son univers en tête et j’aimerais tellement réussir à le partager ! Comme si je créais un univers plus grand que ce qu’il devrait être, une petite aventure et non une bible à la Seigneur des Anneaux. Je me suis pris la tête pour la langue orzhi et la culture, en ayant jusqu’à m’imaginer des traditions, alors que je n’en ferais sûrement rien haha…
D’ailleurs je me rends compte que j’ai créé toute une culture « orzhi » et que je n’ai même pas mentionné le nom dans le chapitre une seule fois haha !
Mais j’en prends note et je vais essayer de faire moins chargé pour la suite, d’autant que l’on a nos personnages principaux.
Edit : J’ai ajouté la mention d’orzhis, voilà !