Archibald et le Royaume Royal - 7
Archibald et le Royaume Royal - 7
Le Lac Royal du Roi était peu profond et le fond était plutôt plat, il nous fut donc facile de rallier l’autre berge. À ce détail près que nous étions maculés de boue jusqu’aux coudes.
Un paysage montagneux s’offrait désormais à nous. Les sommets n’étaient toutefois pas insurmontables. Le ridicule Pic Royal du Roi se tenait devant nous : il culminait à … moins de cinq cent mètres d’altitude ! La véritable épreuve se tenait derrière ces montagnes, mais je n’allais pas traumatiser le pauvre petit Gart avec tout ça. Non, ce n’était pas encore le moment. Avant d’attaquer notre dernière étape, il fallait trouver un endroit sûr où passer la nuit.
- Trouver un refuge ne devrait pas vraiment poser de problèmes, au creux de ces côtes escarpées… dis-je à mon acolyte. En route !
- Bien, maître Archibald !
- Au fait, fiston, j’aimerais te poser quelques questions à propos de ton père sur le trajet. Tu n’y vois pas d’inconvénient ?
- Pas le moins du monde. Allez-y dès que vous le voulez.
- Bien. (Je cherchais mes mots, un peu nerveux.) Tu m’as parlé de lui comme d’un grand chevalier, n’est-ce pas ?
- C’est exact. Il dirige les chevaliers du Royaume Royal. Tout le monde le nomme par son titre, Sir Delcours.
- Sir Delcours ? Je n’ai jamais entendu parler de lui, à Katam.
- C’est vrai ? Mon père a dirigé les troupes du Royaume Royal pendant la plus grande bataille de Katam, lorsque nous sommes venus en renfort. Si je ne m’abuse, sans nos chevaliers, les démons rouges auraient réduit votre royaume en cendres.
J’avais oublié ce détail. J’ai peut-être été dur envers le Royaume Royal… mais je suis sûr qu’ils ont profité de cette victoire pour se pavaner !
- Mon père est très célèbre dans le Royaume Royal, continua Gnagnagnart. Mais, je l’avoue, il aime bien se pavaner de temps en temps… (Je vous l’avais dit !) Je ne suis pas sûr que le roi l’aime tant que ça. Depuis qu’il est monté sur le trône, Régis semble jaloux du prestige de mon père, qui est presque plus célèbre que lui ! La jalousie est un bien vilain défaut. C’est ce que mon père me dit tout le temps.
- Et ta mère ? Est-ce qu’il s’agit aussi d’une guerrière ?
- Ma mère est décédée.
Je me tus un instant. Fermer mon clapet, c’est ce que j’avais de mieux à faire. (Peut-être devrais-je envisager cette activité plus souvent ?)
L’enfant parut gêné et me dit :
- Ne faites pas cette tête, maître Archibald ! Je m’y suis fait. Je n’avais pas trop le choix : il fallait s’occuper de la maison au lieu de se morfondre. Mon père, par contre, n’a jamais fait son deuil. (Je n’osais pas lui demander ce qui était arrivé à sa mère.) Vous voulez peut-être savoir ce qui est arrivé à ma mère ? Lors d’une terrible guerre, des ennemis se sont infiltrés dans notre village natal, un petit hameau éloigné du château. C’étaient des sorciers appartenant à l’Ordre des Brumes. Le roi Régis ne donna aucune consigne particulière pour défendre cet endroit, qui n’était pas jugé prioritaire. Mon père entra dans une colère noire et partit à l’attaque avec seulement six hommes. Le roi ordonna à toutes les troupes de protéger les alentours du château. Dans mon village, malheureusement, les sorciers étaient trop nombreux ; mon père et ses subordonnés ne réussirent pas à les contenir. L’un des ennemis lança un sort d’une puissance phénoménale : il projeta des éclairs sur ma maison, qui prit feu instantanément. Je réussis à sortir du brasier pour me mettre à l’abri. (Le jeune homme s’arrêta quelques instants pour avaler sa salive, avant de poursuivre son récit.) Malgré tous les efforts de mon père, ma mère était prise au piège sous une énorme poutre. Elle lui criait de rejoindre les autres chevaliers pour défendre le village, que c’était “une question d’honneur”. Une décision injuste, aux yeux de mon père. Incapable de lui porter secours, il partit à contre-coeur et ne trouva pas la force de se battre. À partir de ce jour, les dernières paroles de ma mère lui reviennent en tête chaque nuit. Il maudit l’injustice et il maudit l’honneur. C’est pourtant le mot d’ordre, dans le Royaume Royal. Ma mère me l’a toujours rappelé. Je ne sais plus trop quoi penser… (Je lui mis la main sur l’épaule, et l’enfant souria.) J’ai promis à mon père de combattre les envahisseurs à ses côtés ! Même s’il ne veut plus se battre pour le roi, il souhaite toujours défendre le royaume qui l’a vu naître. C’est la même raison qui me pousse à l’accompagner dans ses futures batailles. Et grâce à vous, maître Archibald, mon rêve pourrait bien devenir réalité !
Son sourire brillait avec tant d’innocence… Une larme coula sur mon visage, mes yeux me piquèrent. Mais je me fiche de ce que tu penses ; je suis persuadé que c’était à cause du pollen. Oui, le pollen et rien d’autre. Ça me pique souvent les yeux.
- Est-ce que vous savez où nous allons ? me demanda Gart, bien plus lucide que moi. Je vous fais confiance, mais j’avoue que parfois, j’ai l’impression que vous nous conduisez droit vers notre mo…
- ATTENTION !
Nous nous arrêtâmes au bord d’un précipice.
Je retenais mon souffle et reculai de quelques mètres. Un pas de plus, et je finissais plusieurs kilomètres sous terre. J’aime les sensations fortes, mais bon. De l’autre côté se trouvait une vaste cavité dans la falaise. Cette immense grotte était idéale pour passer la nuit. Il suffisait d’exécuter un saut périlleux de cinquante mètres pour y accéder. Gart trépignait d’envie d’essayer et me dit :
- Allez, Archibald ! Vous allez me propulser de l’autre côté avec l’un de vos sorts ! Et vous en ferez de même pour vous. Au moins, on sera sûr de dormir en sécurité, non ?
- Premièrement : je suis épuisé… Hors de question de prendre ce risque après ce qui vient de se passer. Je te rappelle - juste comme ça - que je viens d’assécher un lac entier. Deuxièmement : tu viens de m’appeler “Archibald”, tout court. Je me trompe ?
Le garçon baissa la tête et s’excusa aussitôt :
- Pardonnez-moi, maître Archibald.
- Mais je plaisante, fiston ! Appelle-moi “Archi” si tu veux ! On se connaît à peu près maintenant, non ?
- J’ai eu tellement peur ! Vous aviez l’air fâché… Est-ce qu’on va sauter au-dessus de ce précipice mortellement mortel ?
- Ça, en revanche, c’est non. Nous allons éviter de frôler la mort plus de deux fois par jour, veux-tu ? Regarde plutôt de ce côté : un formidable endroit pour dormir se tient à deux pas de nous !
Le “formidable” endroit en question était une minuscule cavité dans les roches, à peine assez grande pour accueillir une seule personne. J’ai sûrement exagéré en utilisant un tel adjectif. Mais cet endroit était “formidablement” moins mortel que le précipice. Gart m’obéit.
L’endroit était très étroit ; le jeune homme n’allait pas trouver le sommeil de sitôt. Avant de m’assoupir, je m’adressais à mon acolyte et utilisai une toute petite formule de rien du tout pour l’aider à s’endormir :
- La nuit porte sommeil.
Même si cette expression n’existe pas réellement, le sortilège a fonctionné grâce au pouvoir de l’absurdité.

Le lendemain, nous étions partis de bon matin en direction de notre dernière étape. Nous dîmes adieu au Lac Royal du Roi et à ses petits monts ridicules, et nous dîmes bonjour au pire endroit de ce monde…
- Voici la Plaine Royale du Roi, fiston ! On raconte que cet endroit est plus mortel que la mort elle-même. Cette plaine est d’une surface plus grande que celle du royaume de Katam tout entier ! Elle est réputée infranchissable à cause du temps qu’il faut pour la traverser.
- Ça, je peux comprendre mais je ne vois pas ce qui la rend si dangereuse… intervint Gart en regardant autour de lui. Il n’y a que des sourivertes dans le coin, pas de monstres ignobles.
- C’est parce que tu ne les vois pas encore, mon garçon. D’ici quelques instants, tu comprendras parfaitement ce que je veux dire. Nous croiserons nécessairement leur chemin tôt ou tard… Il ne faut pas sous-estimer les risques que nous courons dans cette plaine ! Nombre d’aventuriers ont mystérieusement disparu en ces lieux. La Plaine Royale du Roi est tristement célèbre pour les créatures effrayantes qu’elle abrite certes, mais aussi pour une autre raison : l’Ennui mortel.
- L’Ennui mortel ?
- Il n’y a rien ici. Rien du tout ! Pendant la longue traversée de cette plaine, tout le monde deviendrait fou. S’occuper l’esprit - se divertir - est un moyen de ne pas succomber à l’Ennui mortel et à la folie. Heureusement pour toi, tu as le compagnon idéal à tes côtés : Archibald Valdavix !
- Vous dites ça parce que vous avez trouvé le remède à l’Ennui mortel ? Ou à la folie ?
- Mais non, voyons : je suis déjà fou à lier ! Rien de mieux qu’un fou pour préserver quelqu’un de la folie. Rutabaga.
- Je ne suis pas vraiment sûr de …
- Et nous traverserons cette maudite plaine sans y laisser notre peau, ni notre esprit ! Plus sérieusement, fiston, nous allons y arriver. N’oublie pas qu’il nous reste deux potions : la dorée et la bleue. Préparons-nous à nous défendre, restons vigilants et ne nous ennuyons pas.
- Très bien Archibald, mais promettez-moi de me prévenir lorsque vous verrez apparaître les dangereuses créatures.
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