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À l’Ombre des Mots (5)
Fiction
Adventure
calendar Pubblicato 12 set 2026
calendar Aggiornato 12 set 2026
time 11 min
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Image / Human image
Text / Human creation

À l’Ombre des Mots (5)

Chroniques décousues d’une jeune fille déconfite


Chapitre 2



Une fois n’est pas coutume, j’ai trouvé le courage de faire mes devoirs dès mon retour du collège. C’est donc l’esprit relativement en paix que je me suis assise dans le fauteuil du salon, les jambes nonchalamment jetées par-dessus l’un des accoudoirs. Le feu qui crépite dans la cheminée dispense une douce tiédeur alentour. Je m’apprête à dévorer un "Harlequin" que m’a prêté une amie. Je prends un grand plaisir à lire des romans d’amour. Mais je ne m’en vante pas à cause de l’image un peu niaise que l’on se fait parfois des lecteurs qui apprécient ce genre de récit. En tous cas, je cacherai toujours me penchants romantiques à ma mère car elle se moquerait de moi si elle apprenait que mon tempérament m’incline à soupirer après le prince charmant. Elle ne croit pas aux histoires d’amour (ou elle n’y croit plus). Pour elle, espérer rencontrer un jour l’amour de sa vie équivaut à se bercer d’illusions. Je fais semblant de partager son point de vue pour ne pas la décevoir. Je dispose de deux bonnes heures devant moi avant que ma mère ne rentre du travail et je me cacherai ensuite dans ma chambre pour poursuivre ma lecture. Des sentiments absolus, des émotions puissantes et fascinantes, déployés à travers les méandres de la passion amoureuse, me procurent des échappées de douce rêverie. La vie n’a pas d’intérêt si l’amour est un leurre, comme le prétend ma mère. Elle me dit que je dois apprendre à ne compter que sur moi-même, être autonome. Elle me déconseille même d’avoir des enfants car ils ne créent que des problèmes. J’aimerais lui répliquer que ce type de raisonnement est facile à avancer lorsqu’on a soi-même choisi de fonder une famille. Je n’ai cependant pas l’intention de suivre l’exemple de ma mère. Avant de me marier, j’attendrai de rencontrer l’homme idéal et je n’aurai pas une ribambelle d’enfants, mais un seul. Cet enfant, je pense déjà beaucoup à lui. Que la vie, une autre vie que la mienne, puisse naître et grandir dans mon propre corps s’apparente, à mes yeux, à un évènement prodigieux, un espoir éminemment désirable.


J’imagine ce petit miracle tout chaud, tout doux, blotti dans mes bras. Je pose la main sur mon ventre en m’étonnant qu’un jour la vie puisse apparaître et s’épanouir à partir de cette chair insignifiante.


J’aime me projeter dans l’avenir avec mon futur bébé : je le cajolerai, je le couvrirai de baisers. Je l’installerai confortablement dans sa poussette et nous nous promènerons paisiblement tous les deux. Je le garderai constamment à mes côtés en appréciant pleinement chaque instant passé avec lui.


Je brûle d’envie de concevoir un enfant. En vérité, je voudrais devenir enceinte dès maintenant. Mes parents ne remarqueraient pas mon gros ventre, dissimulé sous mes vêtements amples. Ils réaliseraient mon état tardivement et n’auraient plus la possibilité d’interrompre ma grossesse. Je deviendrais maman à treize ans à peine, en ayant l’impression d’accomplir une double performance, l’une liée à la grossesse elle-même et l’autre en raison de l’âge de la jeune maman. La maternité me donnerait confiance en moi et je quitterais mon encombrante famille pour habiter dans un appartement, seule avec mon bébé. Nous vivrions grâce aux allocations et je poursuivrais mes études par correspondance. Ma fille (je ne m’imagine pas avec un petit garçon) me ressemblerait. On nous prendrait pour deux sœurs. En grandissant, elle ressentirait de la fierté d’avoir une maman aussi jeune.


*****

Cet après-midi, j’ai accompagné Rachel au Monoprix. Alors que nous flânions dans le rayon des vêtements, nous avons croisé une de ses amies, Mélissa. Cette dernière étudie au collège privé de Saint Cyprien, le collège dans lequel ma mère m’a inscrite pour la rentrée prochaine. Je me renseigne auprès de Mélissa au sujet de l’ambiance qui règne à Saint Cyprien. Elle me répond, en haussant les épaules :


« La discipline est assez stricte »


Sa réponse laconique ne me rassure pas. Elle nous prévient qu’elle est pressée car elle doit rapporter un ingrédient dont sa mère a besoin afin de préparer le repas du soir, ce qui ne l’empêche pas de traîner pour échanger quelques mots avec Rachel. Je les observe pendant qu’elles bavardent. Elles ont l’air très différentes au premier abord. Rachel s’exprime avec un débit rapide, en gesticulant pour appuyer ses propos. Sa chevelure châtaine, ramassée en queue de cheval, se balance nerveusement au gré de ses mouvements. Le comportement mesuré de Mélissa, à l’opposé de celui de Rachel, laisse entrevoir une personnalité calme. Elle écoute patiemment le flot de paroles déversé par Rachel, avant de placer quelques mots d’une voix posée. Le contraste, dans l’attitude des deux filles, est surprenant.


Je me tiens à côté d’elles, silencieuse, et Rachel continue de parler avec son amie en m’ignorant, comme si la venue de Mélissa éclipsait totalement ma présence. Cependant, Mélissa se tourne vers moi pour m’associer à leur conversation. J’apprends, en partie grâce aux fréquentes interventions de Rachel, que Mélissa est une étudiante sérieuse, que sa principale occupation en dehors du collège, consiste en des cours d’équitation et que ses parents surveillent étroitement ses sorties.


L’écart se creuse entre les deux filles : Rachel, tout comme moi, ne pratique aucun sport ou activité en dehors du collège, en revanche, elle s’adonne avec enthousiasme à fumer des paquets de cigarettes et à consacrer son temps à sa bande de copain. De son propre aveu, elle ne "fout rien en classe", bien qu’elle aime fanfaronner en révélant qu’elle a soi-disant sauter une classe en primaire, sous-entendant ainsi qu’elle posséderait une intelligence supérieure à la moyenne (en fait, Rachel est simplement née au mois de décembre, ce qui fait d’elle une des élèves les plus jeunes de sa classe). Elle n’hésite pas à moduler ses propos en fonction de ses intérêts, voire à mentir carrément pour se mettre en valeur. Elle aime également se vanter de "faire le mur" le samedi soir, sauf qu’elle habite au deuxième étage et est forcée de franchir la porte d’entrée pour sortir de son appartement. Je serais étonnée que ces parents n’aient jamais remarqué ses manigances.


Pour entretenir son image de rebelle, elle doit enfreindre les règles… ou faire semblant. Elle préfère cracher par terre, plutôt que de se servir d’un banal mouchoir et elle n’hésite pas à claironner qu’elle ne se lave jamais les dents. Elle se vante de chaparder des disques et des tablettes de chocolat dans les magasins. Une fois, elle m’a même raconté que des policiers s’étaient présentés à son domicile pour récupérer un nombre important de disques qu’elle m’a affirmé avoir dérobés. Elle m’a soutenu leur avoir refermé la porte au nez parce qu’ils n’avaient pas de mandat de perquisition. Je l’ai crue, sur le moment, éberluée par son sang-froid et son audace. Cependant, en repensant à son histoire par la suite, je me suis rendue compte qu’elle comportait des analogies curieuses avec les séries policières diffusées à la télévision, et dont Rachel et moi sommes friandes. Une autre fois, elle a prétendu, toujours pour le même motif, avoir été convoquée au poste de police où elle se serait vaillamment défendue en tenant tête aux policiers.


J’ai parfois la désagréable impression qu’elle me prend pour une imbécile mais, lorsque je suis en sa compagnie, je ne lui montre pas que j’éprouve des doutes quant à sa description d’une Rachel pourvue d’une inébranlable témérité. Toutefois ses fanfaronnades n’entament pas l’admiration que je lui porte et je ne veux pas risquer de la contrarier. J’aimerais tellement lui ressembler ! Posséder la même assurance, fréquenter tranquillement des garçons plus âgés, sortir avec le plus mignon… Mais je dois composer avec ma pesante gaucherie, pour le moment. J’ai fait la connaissance de Rachel, il y a environ un an. Son visage m’était familier, je la croisais de temps à autre, mais nous ne nous parlions pas. Un jour, mon amie Anne-Laure et moi venions de sortir de chez moi et nous descendions la rue saint Laurent lorsque Rachel, qui empruntait cette même rue en sens inverse, parvint à notre rencontre. Anne-Laure et Rachel se sont liées d’amitié pendant une soirée où les parents de mon amie avaient invité ceux de Rachel à dîner.


Anne-Laure s’arrête pour la saluer, mais Rachel est visiblement très mal à l’aise : je suis surprise par son regard fuyant et sa voix mal assurée. Anne-Laure abrège la conversation pour mettre fin à l’embarras de Rachel et nous reprenons notre cheminement. Je me dis que puisque Rachel a réussi à surmonter sa timidité maladive, je peux y arriver, moi aussi.


Intellectual property & credits
© Cover Image Scène printanière idyllique avec des cygnes sur un lac, entouré d'arbres et de jonquilles à Stralsund, en Allemagne par Nuray
© Author's name / pen name Marie-Louise Pisteuo
The Kitty clause
Marie-Louise Pisteuo verified
Salut les chatons numériques ! 😸 Si tu lis mes publications Panodyssey, sache
qu’elles sont protégées par de vraies griffes d’auteur. Tu peux ronronner dessus et
te faire plaisir en me lisant, mais attention : pas question de les utiliser sans mon
accord !

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