La marche en forêt, version novembre...
... Le prompt photo de Johanne sur Substack et Causons, le forum interplateformes Panodyssey-Substack.
Chaque lundi, Johanne propose que nous rédigions un texte à partir d'une photo qu'elle propose. Nous sommes libres du sujet, du thème, des mots. J'adore le principe, je vous partage le sujet de cette semaine (que vous pouvez aussi découvrir sur "Causons", le forum interplateformes Panodyssey-Substack).
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L’automne est ma saison préférée pour les randonnées en forêt. Les moustiques sont enfin chose du passé, on ne risque plus la déshydratation à cause de la chaleur et l’air frais nous invite à nous activer… que du positif, sauf s’il pleut très fort!
Voici donc la photo de l’atelier de cette semaine : un sentier couvert de feuilles, des arbres baignés dans une lumière irréelle et des couleurs incroyables!

Où va ce sentier? Qu’arrive-t-il si on l’abandonne et qu’on part sous les branches? Qui est là? À qui est ce chien? Est-il seul? Sommes-nous perdus? On explore les lieux, on leur donne vie, sans autre règle que de s’amuser.
Allez, raconte-moi ta randonnée et, une fois ton texte publié, laisse le lien dans l’espace de discussion de la page. Tous les textes seront rassemblés le samedi suivant.
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Ma participation :
Le chemin de la vie.
Milan avait garé son vieux van sur l’un des parkings périphériques officiels du parc national. Son sac à dos ne contenait pas grand-chose : de quoi se nourrir le soir au maximum, l’essentiel pour allumer un feu, et des pastilles de désinfection, même s’il savait que l’eau des collines était pure et sans danger. Il avait également bien emballé dans du papier bulle, la petite urne de bois de cèdre, son précieux colis qu’il devait conduire à bon port.
Il envoya valser ses espadrilles usées pour chausser ses vieilles chaussures de marche, celles qui avaient parcouru tant de kilomètres aux côtés de leurs sœurs jumelles, portées par Elsa. Ce coin du parc restait leur espace fétiche. Peut-être en raison de la petite cabane de bois vermoulu qu’ils avaient découverte tous les deux lors de leur première randonnée. Probablement parce qu’ils imaginaient s’être égarés. Certainement parce qu’elle était inoubliable, cette nuit. Un espace suspendu dans le temps. Une nuit passée à s’aimer au-delà du plaisir dans cet endroit incongru. À la lueur d’un feu de bois, couchés à même le sol. Leurs habits de randonnée en guise de couche, arrachés en ne quittant jamais le regard de l’autre par peur de reculer au dernier moment. Ils s’étaient aimés, avaient fait l’amour, avaient fusionné pour l’éternité dans cette cabane. Au fin fond des bois, au bout du chemin de terre recouvert des feuilles de l’automne naissant.
Milan s’était garé à la pointe du lac des Castors, avait suivi la berge pour arriver à une propriété privée, le signal pour obliquer et prendre un chemin qui lui permettait de rejoindre la route de Tadoussac qui reliait Saint-Fulgence à Sacré-Cœur. Il devait la traverser pour enfin pénétrer sous les frondaisons. Il ne devait pas traîner : en démarrant à 16 h à la mi-septembre, la luminosité allait rapidement décroître.
Il entreprit le parcours, essayant de se souvenir quels sentiers ils avaient empruntés. Voilà déjà trois ans et, durant ce laps de temps, les forestiers avaient pu travailler, modifier les accès, les sentiers, les faire disparaître sous les branches et la mousse qui avait repris possession des lieux. Il s’était tout de même préparé : une carte militaire affichant le relief et sa vieille boussole allaient l’aider, il en était persuadé. Il avait prévu une heure et demie de marche pour atteindre le petit lac perdu au Sud-Est de son point de départ. S’il pouvait trouver la cabane toujours debout et inoccupée, il y passerait la nuit ; sinon, il camperait dans les environs.
Il avait souvent plu durant la semaine, le chemin boueux avait décidé de rendre la tâche qu’il s’était fixée encore plus ardue qu’elle ne l’était déjà. Le sentier, barré de branches sombres, lugubres, semblant vouloir le retenir par les chevilles et le faire tomber, l’empêchait d’avancer à un rythme soutenu. Il transpirait sous ses vêtements de pluie et il devait régulièrement essuyer ses petites lunettes rondes couvertes de buées et de déchets issus d’une nature de plus en plus hostile.
C’est à la lueur de sa lampe torche qu'il parvint enfin à retrouver la cabane. Elle était dans un piteux état. Le lichen et la mousse, tels les acides d’un estomac géant, avaient commencé à digérer sa structure, dans cet environnement qui paraissait ne jamais voir le soleil, tentant de subsister dans une humidité constante.
Il força la porte d’un coup d’épaule pour retrouver la petite pièce unique et sa vieille cheminée de pierre. Rien n’avait changé. Il s’approcha du linteau, l’éclairant de la lumière froide de la torche. Là, en dégageant la moisissure sur le bois usé, il fit apparaître un M et un E, entremêlés et cerclés d’un cœur maladroitement gravé dans le bois vermoulu. Il était arrivé à destination. Il sourit. À côté de la cheminée, le tas de bûches qu’ils avaient préparé, trois ans plus tôt, « pour le cas où », attendait patiemment leur retour. Il avait du bois sec pour le feu de cette nuit. Un voile parcourut son regard, une lame de fond. Les larmes débordèrent de ses paupières. Elsa ! Il était seul aujourd’hui.
Après avoir allumé le feu, il grignota une conserve froide, quelques biscuits secs, écrasés au fond de son sac à dos, et vida la moitié de la bouteille de bourbon qu’il avait achetée juste avant de quitter Chicoutimi. Il déroula son sac de couchage à même le sol, au plus près du foyer. Il déposa la petite boite de cèdre contre lui et ne tarda pas à s’endormir. La nuit fut agitée, gangrenée de cauchemars atroces mêlés à des rêves étranges durant lesquels Elsa lui parlait de quiétude, de passion, de retrouvailles avant que, brusquement, son image disparaisse, rongée par les flammes du foyer. Il se réveilla, transi, fatigué, à l’image des braises mourantes dans la cheminée.
L’heure était venue. Milan sortit de la cabane sans prendre la peine de se couvrir, il ne ressentait plus le froid ni la lassitude. La tristesse incommensurable de la perte d’Elsa venait de le quitter. Pour la première fois depuis deux ans, il se surprit à sourire, enfin. Il allait accomplir le vœu de sa chérie. Dès que le diagnostic de son glioblastome avait été posé, après le choc, après l’incompréhension, la rage, la peur aussi, Elsa avait fait promettre à Milan de venir répandre ses cendres, là, au bout du sentier, au fin fond de ces bois, dans le petit lac qui accompagnait leur cabane du bout du monde. Elle voulait retourner au plus près de cette nature qui avait connu leurs ébats et leur bonheur. Elsa l’avait fait jurer.
Milan jeta un œil autour de lui, la lumière était blafarde, lugubre, un voile de brume caressait la surface calme du plan d’eau. Un miroir obscur, ne paraissant refléter que la noirceur profonde de la mort. Milan dévissa le couvercle de la petite urne de bois précieux et, entièrement nu, s’avança doucement dans l’eau glacée jusqu’à la taille. Le froid ne le mordait pas, il avait occulté ses facultés à ressentir la douleur, il sourit à l’image de l’homme-tronc qu’il était devenu : plus aucune sensation sous la surface de l’eau. Il répandit les cendres tout autour de lui. Elles flottaient au gré des vaguelettes produites par ses déplacements, certaines venant se coller à son torse, Elsa l’étreignait une dernière fois.
Milan se laissa alors glisser sous la surface et inspira un grand coup. Ses poumons s’emplirent d’eau glacée. Les yeux grands ouverts, il admira en souriant Elsa, qui nageait dans sa direction.

Illustration : Meum Mare @pexels.com

Ceci étant posé, pas touche aux textes, aux idées, aux images, tout cela ne t'appartient pas, le droit d'auteur est une réalité dont tu dois tenir compte.
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