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Épisode 123 : Conséquences
Fiction
Conte
calendar Publié le 31 oct. 2026
calendar Mis à jour le 31 oct. 2026
time 17 min
Label de transparence créative
Tous publics
Image / Image co-créée avec IA
Texte / Création humaine

Épisode 123 : Conséquences

🎧 Musique : When A Soul Cries – Dangorian

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Ses enfants, ses invités, ses domestiques, son prieur, sa garnison et les foules de l'extérieur, tous sidérés, tous médusés, sont suspendus à chacune de ses réactions. Il attendent d'une minute à l'autre, soit une explosion, soit un effondrement.


Le diable sait que Siegfried n'a plus la force d'exploser. Mais l'effondrement final se fait attendre, et le diable commence à s'impatienter. Il tient à ce que sa victoire soit complète, il tient à l'écrasement total de son adversaire, mais il a horreur de perdre son temps. Alors il pense à une solution pour accélérer les choses.


— Cela te ferait bien perdre ton paradis, hein, et définitivement, même dans ton propre esprit, si tu te parjurais encore cette fois-ci ?... Parce que cette fois-ci, c'est de toute ta vie qu'il s'agit. De l'entièreté de ton parcours. Mais comme je te l'ai déjà rappelé : ce ne serait pas la première fois que tu trahirais ta parole. Vis-à-vis de moi, tu l'as fait en continu, pendant trente ans. C'est aussi pour cela que tu répugnes à me suivre, au-delà du fait que pas plus que quiconque, tu n'as envie d'aller en enfer. Parce que tu sais déjà que ce parjure permanent, je n'hésiterai pas à te le faire payer, et pour l'éternité. Et parce que tu sais très bien que là où tu seras, Dieu ne viendra jamais te chercher pour te sauver. Ni lui ni ses saints. Pas même le Saint de Dieu. Avec moi, toute faute se paie. Et je suis sans pitié. Ni oubli, ni pardon.


Le diable laisse à son discours quelques secondes pour bien imprégner l'esprit d'un Siegfried désormais bien incapable de protester.


— Mais au moins auras-tu, même au fin fond de l'enfer, la consolation de te dire que ce que tu subiras ne sera que justice. D'autres, parmi ceux que tu as trahis, n'ont même pas cette consolation-là. Dès aujourd'hui. Et je ne parle pas de Dieu ni de ses saints.


Il laisse passer encore un moment, préparant son effet.


— Je pense à ta chère petite femme, par exemple.


La voix de Siegfried n'est plus qu'un murmure.


— Elle est morte. Où qu'elle soit aujourd'hui, elle est morte.

— Ça, c'est ce que tu crois. Veux-tu que je te prouve le contraire ?


Siegfried trouve la force d'ouvrir les yeux, malgré le sel qui les brûle, ses cils collés par les larmes et son corps qui s'affaiblit.


— Tu mens.


À ces mots, le diable retrouve le ton doucereux des débuts de son apparition.


— Oh, comte Siegfried. Tu me peines décidément de plus en plus. Sache que tout ce que tu fais en ce moment, c'est aggraver ton cas. Et rendre ton séjour encore pire que ce qu'il aurait déjà été.


Il laisse passer un instant.


— Franchement, vu la situation, quel intérêt pourrais-je avoir à te mentir ?... Tout comme je suis en train de montrer à chacun ce qui se passe ici et qui tu es réellement, je peux, de la même façon, te montrer l'état dans lequel ta femme – ou bien dois-je dire : ton ex-femme ? – se trouve en ce moment. La seule différence, c'est que cette révélation-là, tu en auras l'exclusivité. Je ne pense pas que qui que ce soit ici présent, sur place ou à distance, soit prêt à supporter la vue de ce que je te montrerais. Et pourquoi le leur montrerais-je ? Après tout, ils n'y sont pour rien. Mais toi, par contre, quelle que soit ta réaction, et quelle que soit la force dont tu disposes encore, c'est bien la moindre des choses que je te montre ce qui arrive quand un homme trahit sa parole. Alors, es-tu prêt ?


Le temps passe, lourdement, en silence. Siegfried rassemble ce qu'il lui reste de forces, ce qu'il lui reste de voix – un murmure – et se raidit.


— Montre.


Le diable se retire sur le côté, se retourne pour s'éloigner de Siegfried sans avoir à reculer, puis refait demi-tour pour faire face à son adversaire. À sa place, là où il se tenait encore quelques moments auparavant, l'espace s'ouvre, image et son. Siegfried est le seul à entendre et à voir ; les autres ne perçoivent que du brouillard et une vague rumeur.


Sur cet espace qui vient de s'ouvrir s'inscrit l'image d'une créature noire, calcinée, recouverte d'écailles et à tête de serpent, plongée dans une rivière de feu où elle se tord et gémit, de la vapeur sortant par moments de ses naseaux.


— Que me montres-tu là ? Ce n'est pas elle.

— Regarde bien. Observe attentivement. Ne dit-on pas qu'un véritable amoureux reconnaît sa bien-aimée à n'importe quelle partie de son corps ? Ou bien n'étais-tu décidément pas le véritable amoureux que tous croyaient, y compris toi-même ?... Prends tout ton temps. Un détail en particulier devrait te rafraîchir la mémoire. Même si à vrai dire, je ne suis pas vraiment sûr que ce souvenir te soit agréable.


Siegfried regarde encore. Tout ce qu'il voit, c'est cette créature noire qui s'agite dans sa rivière de lave. En prenant le temps d'observer, il s'aperçoit qu'elle est enchaînée. Il croit aussi percevoir par intermittence un éclair doré au creux de sa gueule de serpent – ou de dragon, il ne sait. Mais rien dans cette créature ne lui rappelle Mélusine, et surtout pas sa voix. Il n'entend de sa part que des gémissements étouffés qui lui rappellent vaguement des pleurs. Vaguement. Parce que les sons qu'elle émet évoquent plus la résignation que la souffrance. C'est la voix de quelqu'un qui est au-delà de la douleur, au-delà du désespoir, au-delà de tout. Même dans la situation où il se trouve, cette créature arrive encore à le toucher. Il se dit que cette – entité, quelle qu'elle soit, doit sûrement vivre en ce moment sa propre version de l'enfer, et que quel que soit le sort qui l'attend, lui, pour très, très bientôt, il préfère encore être à sa place à lui. Mais quoi qu'il en soit, il ne voit aucun rapport entre cet animal supplicié et ce qui fut Mélusine autrefois.


— Désolé, mais j'ai beau regarder, je ne reconnais pas ma femme dans ce que tu me montres là.

— Elle est méconnaissable, n'est-ce pas ? Elle aussi vit son propre enfer sur terre... ou plutôt sous terre. Mais regarde mieux. Je t'ai pourtant donné un indice. Évidemment, tu ne reconnais pas le visage ni le corps que tu as tant aimés, et encore moins la voix ni le chant qui t'ont séduit autrefois. Elle n'est d'ailleurs plus en état de parler. Mais souviens-toi de sa vraie nature – que bien entendu tu préfères oublier... – et tu la reconnaîtras.


Siegfried est de plus en plus perplexe.


À ce moment, la créature agite sa queue – et, oui, cette partie de son corps lui semble vaguement familière. Quelque chose le dérange dans cette impression, qu'il n'arrive pas à nommer. Il attend encore, continue d'observer. Le temps s'écoule. La créature se tord, s'agite, gémit de désespoir ou de résignation, émet de la vapeur par les naseaux, se débat mollement dans ses chaînes. De nouveau, elle soulève la queue. Il lui semble reconnaître... une nageoire caudale ?... Non, non, tout de même pas... ?


Il entrouve les lèvres, a du mal à retrouver son souffle. Ce qu'il retrouve par contre, malgré lui, c'est la mémoire de ce moment maudit. Mélusine en train de se baigner dans l'Alzette, au creux de sa grotte. Brusquement il se penche sur le côté, change de perspective. Attend le prochain mouvement. Il se fait attendre. Cette créature, qui qu'elle soit, quoi qu'elle soit, se sait-elle observée ?... Elle s'agite, de nouveau. Sa queue sort un peu plus longtemps de la rivière de lave. Une queue de poisson – non, non, une queue de sirène... c'est trop long pour être une simple queue de poisson...


— M... Mélusine... ?


Son cœur se serre, malgré lui.


Un sort analogue l'attend-il en enfer ?


De nouveau, cette queue sort de la lave, se tord, s'agite – pas beaucoup plus longtemps, mais assez pour que cette fois, Siegfried soit sûr, définitivement sûr, que c'est bien la même queue qu'il a vue il y a cinq ans, en reflets bleus et verts, dans les eaux de l'Alzette. La même disposition des nageoires de chaque côté de l'axe qui tenait lieu de jambes et se terminait en caude de poisson. Les mêmes formes, les mêmes nervures, les mêmes palmes. La certitude le poignarde en plein cœur. Jusqu'au bout, il a espéré se tromper. Mais non. C'est bien elle. Même si elle n'est pas la seule sirène au monde, toutes ne peuvent pas avoir une conformation identique. Ce n'est pas possible.


Mélusine est devenue ça...


Les yeux de Siegfried s'écarquillent d'horreur, son estomac se noue de terreur, il en a la nausée, se plie en deux, se met à gémir sans savoir d'où lui en vient le souffle, découvre qu'il lui reste encore des cordes vocales, s'effondre enfin, hoquète comme pour se vider sauf qu'il ne lui reste plus rien à éliminer – il mange à peine depuis si longtemps et ne boit pas beaucoup plus...


Son épée d'apparat racle le sol pendant qu'il y tombe sur le côté de tout son long.


Un coup de pied, ou de patte, ou de sabot, dans les côtes, lui fait faire plusieurs tonneaux en toussant à en expulser ses entrailles. Heureusement pour lui qu'elles sont vides, à part peut-être un peu de bile qui peine à sortir. Au moins cela lui permet de garder encore un semblant de dignité. Le métal de son épée, bien inutile, résonne à chaque tonneau en heurtant le pavé.


— Tiens, on dirait que revoilà ma vieille connaissance bien puante de Koerich ? Et c'est ça que je vais devoir trimbaler avec moi jusqu'en enfer ?... Tu n'as décidément aucune tenue, comte Siegfried. Tu n'en avais pas il y a quinze ans, et tu n'en as pas plus maintenant. Certaines choses ne changent décidément jamais. La tenue, c'est comme le courage, c'est comme la parole. On en a, ou bien on n'en a pas.


Peu importe à Siegfried que le diable triomphe ou qu'il soit en colère. Il hurle encore sans savoir d'où lui en vient l'énergie. Il s'isole à l'intérieur de son cri. La vision d'horreur qui vient de s'imprimer sur sa rétine ne quitte plus son esprit. Tout ce que les autres voient encore de lui est une paire d'yeux écarquillés.


— Au moins, pour quitter ce monde et faire ton entrée dans l'autre, tu auras vu l'entière matérialisation des risques inconsidérés qu'elle a courus par amour pour toi. Le moins que l'on puisse dire est qu'elle le paie cher. Certes, elle avait des pouvoirs magiques. Mais quand je te disais tout à l'heure qu'elle en faisait un usage particulièrement risqué, tu viens de voir à quel point j'étais encore loin en dessous de la vérité. Mais que veux-tu – elle t'aimait. C'était là son seul crime. Et elle t'aimait vraiment, elle. Pas comme toi.


Siegfried ne répond rien. En dehors des discours du diable, on n'entend plus que sa respiration essoufflée.


— Elle a tout fait pour te protéger, pour protéger vos enfants. Pour que descendre d'elle ne leur porte aucun préjudice dans ce monde des humains où ils étaient appelés à faire leur vie et à tracer leur chemin. Et envers et contre tout, malgré toutes tes trahisons, elle te faisait confiance. Elle te pardonnait. C'était ça, son tort. Son grand tort.


Pour toute réponse, Siegfried fait entendre son souffle torturé et ne bouge plus d'un poil, le visage détourné pour ne pas voir le diable. Pour ne plus voir cet endroit où l'espace s'est ouvert.


— Elle aurait mieux fait de disparaître de ta vie tant qu'il en était encore temps pour elle, en emportant ou non vos enfants. En emportant de toute façon son mystère. Contrairement à ce que tu as longtemps cru, avec le temps, tu aurais fini par t'y habituer et par te faire une raison. Vos enfants en auraient souffert plus que tu ne l'aurais jamais fait, même si tu aimais te convaincre qu'elle était l'amour de ta vie. Le comportement que tu as adopté depuis lors le prouve à suffisance.


Siegfried pleure juste en silence.


— Et puis, l'être humain ne s'adapte-t-il pas à tout ? C'est la condition de la survie pour n'importe quelle créature en ce monde. Et Dieu sait si la chose qui t'a toujours le plus importé, c'était ta propre survie. Matérielle ou spirituelle, peu importe. Au moins, ton ex-femme serait encore aujourd'hui celle que tu as connue. Elle ne serait pas devenue celle que tu viens de voir.


Le diable se tait un moment. Juste un moment. Il fait claquer ses doigts griffus.


L'espace où Siegfried a vu et entendu ce qu'il reste de Mélusine se referme.


— Tu viens de voir ce que tu lui aurais épargné si seulement tu avais su rester fidèle à ta parole. Si tu avais su tenir les promesses que tu lui avais faites. Au lieu de les balayer au gré de ton éternel opportunisme.


Siegfried n'a même plus la force de bouger. Ni celle de fermer les yeux.


Le diable le bouscule encore une fois du sabot.


— Alors, tu es déjà mort, comte Siegfried ? Allez, relève-toi. Je n'en ai pas encore fini avec toi. Nous avons encore des affaires à discuter ensemble.


Épisode 124 : Intervention


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