(Chapitre 3)
À la Croisée des Mondes
J’étais adossé sur la banquette, le décor intérieur n’avait pas changé. J’ai rapidement fait un inventaire. Je pris enfin conscience que certaines choses avaient été modifiées du jour au lendemain. Cette machine à écrire qui avait surgi. Ce miroir qui n’existait pas la veille. Ce qui attira mon attention fut le silence qui régnait alors que je me trouvais sous un pont en plein centre-ville. Je me suis penché au fenestron et ce fut le noir absolu. Il n’y avait pas la moindre pollution lumineuse alors que j’étais censé me trouver sous un amas d’éclairage public. Je n’ai pas osé ouvrir la porte. Bien au contraire, j’ai tiré les rideaux et allumé quelques bougies. J’étais sans le vouloir dans mon isolant du monde extérieur. J’ai pris une grande inspiration et j’ai continué dans ma réflexion intérieure.
“Il est temps que j’éclaircisse ces phénomènes surnaturels qui m’entourent. Pourquoi hier je me suis retrouvé dans cette caravane au milieu d’une forêt dense et me suis réveillé en plein centre-ville aujourd’hui ? Un de mes semblables n’aurait pas pu mettre tout cela en place. Comment aurait-il pu changer de décor ou déplacer la caravane dans un autre environnement, sans que moi à l’intérieur je ne m’aperçoive de rien ? Pourquoi soudainement cette machine à écrire et ce miroir ? Je n’ai ni vu ni senti la présence de quelqu’un à l’intérieur qui aurait pu les placer là. Physiquement, quand je me touche, je me sens vivant, mes émotions, mes sens fonctionnent, ce n’est pas un rêve, tout cela est bien trop réel. La preuve, j’ai froid, je devrais me faire un thé chaud.”
J’ai déposé la petite casserole d’eau sur le gaz et pendant que l’eau montait en température, je me suis de nouveau regardé dans le miroir. Malgré le faible éclairage, en voyant mes traits de visage, je ressentais la nécessité de faire quelque chose pour mon apparence physique. Je ne pouvais pas rester comme ça pour mon bien-être, mais je n’avais ni rechange ni douche pour cela. Mon dernier souvenir de cette soirée-là, c’est de me voir assis sur la banquette, tenant la tasse de thé bouillant entre mes deux paumes, le regard perdu vers cette machine à écrire. L’agitation et la fatigue avaient eu raison de moi et j’ai fini par rejoindre Morphée.
Ce matin-là, sans la moindre notion du temps, j’ai ouvert difficilement mes yeux et j’ai senti mon corps dégouliner de transpiration. L’intérieur de la caravane était comme un four géant où j’étais le poulet en train de cuire. L’air ambiant était si chaud qu’il était à peine respirable. Je me suis levé rapidement, j’ai tiré le rideau, la luminosité était intense au point que je n’arrivais pas à garder les yeux ouverts. J’étais obligé de plisser mes paupières à l’extrême. Il faisait vraiment trop chaud, je devais prendre l’air. J’ai ouvert la porte et là, j’ai eu un instant de stupeur totale. Je me suis retrouvé face à un ciel bleu très clair et une immensité de sable au sol, rien d’autre. La caravane était au milieu du désert. J’avais tellement chaud que naturellement j’ai enlevé mes habits sales et je me suis retrouvé en sous-vêtements.
Je suis sorti, j’ai laissé la porte ouverte, j’ai avancé de quelques mètres et me suis retourné. La caravane était posée sur le sol, enterrée dans le sable jusqu’à la première marche. J’ai fait un tour complet sur moi-même, il n’y avait rien d’autre. Tellement le soleil brûlait, je suis retourné à l’intérieur, j’ai ouvert toutes les fenêtres pour faire circuler l’air et au même moment, je me suis exclamé à voix haute :
“C’est quoi ce putain de délire ?”
Malgré le calme qui régnait, mon incompréhension faisait naître en moi une colère.
J’ai ouvert la porte avec énergie et en caleçon je suis retourné à l’extérieur et j’ai hurlé :
“Il y a quelqu’un !”
Et j’ai compris que j’étais bien seul, il n’y avait même pas le moindre écho à mes hurlements, je comprenais ce que voulait dire le néant. J’ai fait le tour de la caravane et à l’arrière de celle-ci, j’ai encore été surpris. Il y avait une citerne et toute une installation de douche solaire. J’avais beau être ébahi par ce que j’étais en train de vivre, cette installation d’eau douce m’avait redonné le sourire. L’aménagement de cette douche était sommaire mais parfait. Une planchette au sol permettait de ne pas avoir les pieds dans le sable. Une petite étagère était adossée au mur de la caravane sur laquelle se trouvaient un gant de toilette et un savon. La situation m’était inconnue, mais un sentiment de petits bonheurs avait directement atteint mon esprit. Sans la moindre hésitation, je me suis mis totalement nu et j’ai commencé à me décrasser. C’était tellement agréable que j’en oubliais le contexte dans lequel je me trouvais. Sous ma douche en plein soleil, je chantonnais.
Pendant que je retrouvais la couleur naturelle de ma peau, j’eus un moment de lucidité :
“Ne gaspille pas toute l’eau, même si en ce moment tu as tendance à vivre des changements, il se peut que demain tu sois encore dans ce désert”, me suis-je dit.
J’ai ramassé mon caleçon et je suis rentré dans la caravane pour me mettre à l’ombre avec la peau humide. Je savais qu’au fond de moi j’étais de nature pudique, mais j’étais conscient que le seul être vivant aux alentours était le mien.
Avant de me préoccuper véritablement de mon cas, j’ai entrepris des choses qui me semblaient normales. J’ai plongé mes habits dans une petite bassine avec un peu d’eau et de savon pour faire ma lessive. À peine avais-je eu le temps de les accrocher sur les cloisons extérieures qu’ils avaient déjà séché. Je me suis rhabillé et j’ai pris le temps de me regarder de nouveau dans le miroir, ressentant une gratitude m’envahir.
Par le biais de la solitude, je me parlais souvent à moi-même, et je me suis mis à faire le ménage à l’intérieur de la caravane tout en me disant :
“Ça va te permettre de mettre de l’ordre dans ton environnement et de voir où tu en es. Comme ça, tu pourras faire l’inventaire de ce que tu as pour vivre dans cette situation paranormale. Paranormale, dis-tu ? As-tu alors conscience de cette situation ? Dans ce placard, qu’avons-nous de beau ? Pourquoi dis-tu “nous”, tu es seul ?”
Tout en me compliquant cérébralement, je continuais à fouiller et ranger. En réalisant ce bilan, je dissipais une partie du brouillard dans lequel mon esprit errait. Je me suis rendu compte que dans les placards, il y avait toujours des vivres, mais le stock avait été renouvelé. De nouvelles boîtes de conserves, de nouveaux sachets de thé, il y avait même une bouteille de vin et un décapsuleur. J’avais pris en considération que l’environnement extérieur pouvait changer et que l’habitat était toujours équipé du minimum nécessaire pour y vivre. J’étais toujours dans le questionnement du pourquoi. Ma manière d’appréhender les choses était en train de changer. Je devais savoir comment tout cela pouvait arriver et me défaire du pourquoi je vivais ça.
“Il faut que je clarifie ça et la meilleure des manières pour cela, c’est d’écrire”, me dis-je.
Au moment même où j’ai posé mes mains sur la machine à écrire juste à côté, j’ai vu ma gravure du premier jour sur la table.
“Tu vois, c’est un signe”, me suis-je soufflé.
J’avais tout rangé et dans la caravane, j’avais cette machine à écrire, mais je n’avais pas trouvé de stylo ni de feuilles de papier. L’idée était bonne mais je n’avais pas les outils nécessaires pour le faire. Il était temps que je me pose les bonnes questions :
“Je ne sais toujours pas comment cela est arrivé, mais je sais que le contexte évolue et s’adapte. Je trouve ça bizarre, mais je pense que tout ça est ancré dans ma tête. J’ai peut-être des pouvoirs.”
J’avais décidé de m’asseoir le dos droit, de fermer les yeux et de penser fortement à un tas de feuilles sur la table. Je me persuadais que je pouvais le faire. À chaque fois où j’ai ouvert les yeux, rien n’avait changé. Toutes mes tentatives de magie avaient échoué, il n’y avait aucune feuille qui apparaissait. La clé du mystère ne semblait pas aussi évidente.
Une nouvelle journée était en train de se terminer. Je me sentais propre et rassasié. Je n’ai pas pu résister à la tentation d’ouvrir la bouteille de vin. L’esprit légèrement ivre, la solitude me rendait mélancolique. J’avais ce sentiment où rien n’évoluait, mais paradoxalement, chaque jour depuis ce premier réveil avait ce goût d’inattendu et de surprise. La porte grande ouverte, je laissais entrer la fraîcheur du désert après une journée caniculaire. J’étais un peu angoissé et je continuais à me parler à moi-même :
“Demain, je dois m’attendre à quoi ?”
J’avais beau me poser la question, je n’en avais pas la moindre idée. Il était impossible pour moi de faire un bilan. J’étais parasité par des émotions et je n’arrivais pas à me canaliser.
“Si seulement je pouvais avoir un téléphone, je pourrais appeler Maria et tout lui expliquer. Elle me comprendrait et elle aurait sûrement une réponse à tout ça”, pensais-je.
Maria était mon épouse, je me souvenais très bien d’elle, de ses yeux bleus et de ses cheveux noirs. Maria était la personne qui me connaissait le mieux et envers qui ma confiance était inébranlable. Malheureusement, à cet instant-là, je n’avais aucune nouvelle d’elle. La nuit prenait la place du jour, je suis sorti, il n’y avait ni lune ni lumière à l’horizon. J’ai levé la tête au ciel, des milliers d’étoiles scintillaient. J’avais beau souffrir de me sentir abandonné, la nuit étoilée me mettait en paix. Comme un symbole, j’aperçus une étoile filante, je n’en avais jamais vu une si belle auparavant, mais comme toutes les autres, elle fut éphémère. Je n’ai même pas songé à faire un vœu, j’avais apprécié l’instant comme il se devait.
La température dans le désert était en chute libre la nuit, j’avais froid. Je suis rentré et j’ai fermé la porte à clé. Malgré le fait que j’étais la seule âme à des kilomètres à la ronde, me renfermer me rassurait. Cette caravane devenait mon cocon dans lequel je pouvais me sentir à l’abri. Malgré le fait que je ne cessais d’être bouleversé, j’avais cette envie de retransmettre le quotidien que j’étais en train de vivre. Dans cet état de fait, j’étais convaincu que pour résoudre mon ignorance, l’écriture pouvait être ma solution.
J’allais passer une nuit de plus, laissant ma conscience dans l’abîme. Au petit matin, j’ai très vite compris que la caravane était encore dans le désert par la température de l’habitacle. La première chose qui me vint à l’esprit fut d’attraper un couteau et de graver sur le bardage en bois au-dessus de la banquette des traits. Je pouvais ainsi contempler le nombre de jours. Je m’interrogeais : “J’ai passé deux jours dans la jungle, un jour dans la ville et j’en suis au deuxième jour dans le désert.” J’avais fait cinq traits, cela me permettait de garder une notion du temps qui passait.
Je n’ai même pas pris la peine de me rincer le visage, j’ai ouvert la porte et j’ai aperçu au loin un touareg avec un chameau qui semblait venir vers moi. Je suis resté un temps immobile, le regardant avancer. J’étais à la fois rassuré de voir quelqu’un mais angoissé de savoir si c’était un bon présage. Tellement le désert était immense, je n’arrivais pas à me faire une idée de la distance qui nous séparait. Le bras levé, avec mes mains, je lui ai fait un signe de salutation et il m’a répondu de manière réciproque. Ce geste m’a rassuré. Sa silhouette était déformée par la chaleur qui remontait du sol. Ces derniers jours avaient été tellement perturbants que je me suis dit : “C’est encore un tour que te joue ton esprit, n’est-ce pas un mirage ?” À quelques mètres de moi, j’ai compris qu’il était bien réel. Il est descendu du chameau, il était vêtu d’une sorte de toge bleu clair avec un ruban sur sa tête, laissant apparaître seulement ses yeux noirs en forme d’amande, le teint très mat.
“Bonjour”, lui dis-je.
“Salam aleykoum.
_Vous ne parlez pas français?”
_Si je sais parler 14 langues”, répondit-il d’une voix grave et avec un fort accent méditerranéen.
Il continua :
“Je suis venu t’apporter quelque chose.
_À moi ! Vous en êtes sûr ?
_J’en suis bien sûr, même si parfois nos certitudes nous jouent des mauvais tours, et qui, je ne vois personne d’autre, que toi ici ?“.
Je semblais plus surpris moi-même de me savoir ici que lui de me voir ici.
“Qui vous envoie ici ?
_Personne, si ce n’est toi-même.
_À aucun moment, il me semble avoir demandé votre venue.
_Pourtant, il me semble que tu veux ceci”, dit-il en me tendant une ramette de feuilles enveloppée et ficelée dans une peau de cuir.
“Effectivement, j’étais impatient d’avoir ces feuilles. Comment le saviez-vous ?
_Tu es le seul à le savoir, mais tu ne sais toujours pas quel est le point déclencheur de tout ceci.
_Pouvez-vous alors me le dire ?
_Je ne suis pas là pour ça, je suis juste une pièce de plus dans ton puzzle mais je ne suis pas le tableau.
_Voulez-vous partager un thé ?
_Je veux bien, mais je ne tarderai pas trop, mon chemin est encore long.”
J’avais beaucoup de questions à lui poser.
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