Pourquoi devons nous encore défendre l'avortement ?
Pourquoi devons nous encore défendre l'avortement ?
POURQUOI DEVONS NOUS DEFENDRE ENCORE L’AVORTEMENT AUJOURD’HUI ?
Le droit à l’avortement est l’un des baromètres les plus sensibles de nos démocraties. Les droits sexuels et reproductifs conditionnent la liberté, l’égalité, l’autonomie et la santé des femmes.
Lancée en avril 2024 par le mouvement MyVoice-MyChoice, la pétition pour un droit effectif à l'avortement en Europe a poussé le parlement européen le 18 décembre 2025 à l'adoption d'un texte facilitant l'accès à ce droit gratuitement à toutes les européennes. La résolution recommande un mécanisme de solidarité pour garantir un avortement sûr et légal aux vingt millions de femmes en Europe qui n’y ont toujours pas un accès effectif. En mars 2026, la Commission européenne devra légiférer. Il a été combattu de pied ferme par le Rassemblement National ainsi que par l'ensemble des députés d'extrême droite européenne (202 voix « contre ») qui auront tout tenté, y compris l'obstructionnisme, pour empêcher le vote. En vain.
En France, la loi Veil a autorisé l’IVG en janvier 1975 alors que des femmes mouraient encore d’avortements clandestins au début des années 1970. La loi a évolué en cinquante ans, élargissant les délais et les conditions d’accès. Le 8 mars 2024, la France est devenue le premier pays à inscrire dans sa Constitution la liberté de recourir à l’IVG. Mais une constitution garantit un droit global qui peut être réduit et conditionné. En Pologne, la loi a été restreinte aux seuls cas de viol, avec des conséquences dramatiques.
Les offensives conservatrices
En Europe et en Amérique du Nord, des mouvements conservateurs, souvent liés à des réseaux religieux, cherchent à « détricoter » ce droit au nom d’un prétendu « ordre naturel ». Ils visent aussi les droits LGBTQIA+, l’éducation sexuelle ou l’euthanasie, dans une même logique de contrôle des corps. Leur stratégie combine pression politique et offensive culturelle : désinformation, campagnes d’affichage, actions choc : des stickers anti-IVG collés sur des vélos en libre-service, des affiches illégales dans le métro, de fausses informations diffusées sur les chaines de télé CNews (sanctionnée par l’ARCOM), des lignes téléphoniques et des sites internet visant à désinformer les femmes. Ce sont aussi des procédures pour bloquer la recherche, des campagnes pour influencer les politiques et des actions sur les réseaux sociaux, où ces discours ciblent les plus jeunes : seuls 66 % des 18-24 ans défendent aujourd’hui ce droit, contre 84 % des plus de 50 ans. Alors que 47 000 femmes meurent encore chaque année d’un avortement clandestin dans le monde.
Aux États-Unis, la remise en cause de l’arrêt Roe v. Wade a entraîné des lois si restrictives que des médecins se retrouvent empêchés de soigner des femmes en danger vital. En Pologne, plusieurs décès ont été rapportés faute d’intervention tant que le cœur du fœtus battait encore. Ces femmes enceintes ne voulaient pas avorter, juste être soignées. Les opposants se présentent en « défenseurs de la vie », mais privent des femmes d’accès à des soins essentiels.
Le faux argument nataliste
Restreindre l’IVG n’augmente pas durablement la natalité mais crée une hausse des avortements clandestins et des drames sanitaires. Les politiques efficaces en matière de natalité reposent sur des conditions sociales favorables : services publics, crèches, logement abordable, égalité salariale, partage des tâches. Forcer une grossesse non voulue produit au contraire précarité et détresse.
Quant au prétendu « traumatisme de l’avortement », il est souvent instrumentalisé. Ce qui blesse, ce sont les obstacles : stigmatisation, culpabilisation, délais, absence d’écoute. Une femme sur trois avorte au cours de sa vie.
Mémoire et santé publique
Avant 1975, plus de 11 600 personnes avaient été condamnées en France pour avortement ; des milliers de femmes ont subi des interventions dangereuses ou en sont mortes. En décembre 2025, le Parlement français a réhabilité symboliquement les femmes condamnées avant la loi Veil. Le projet de monument à Paris en hommage aux femmes mortes des suites d’IVG clandestines rappelle que derrière le débat abstrait se trouvent des vies, des familles fauchées.
Le cinéma a contribué à inscrire cette mémoire dans l’espace public : depuis Histoire D’A , des films sur les« faiseuses d’anges » Une affaire de femmes ou Vera Drake à la détresse des femmes dans L’Événement, Simone Veil, Annie Colère ou Call Jane, bientôt un biopic sur Giselle Halimi, jusqu’aux documentaires récents qui exposent les stratégies des mouvements anti-avortement tel Les Croisés contre attaquent ou La Peur au ventre. Ces œuvres rappellent que l’IVG est une expérience concrète : ce sont des vies que l’on met en péril lorsqu’on restreint ce droit.
Informer, garantir l’accès, libérer la parole
Défendre l’IVG suppose de lutter contre la désinformation et d’assurer un accès réel aux soins. Les plannings familiaux jouent un rôle décisif, mais leurs moyens restent fragiles. En Italie, l’objection de conscience rend l’accès presque impraticable. En France, l’organisation de gynécologues appelle à la suppression de la double clause de conscience, spécifique à l’IVG, au nom de l’égalité d’accès aux soins. Lorsque l’avortement est restreint, ce sont toujours les plus vulnérables qui paient le prix fort.
Enfin, libérer la parole est essentiel : parler de son avortement, c’est refuser la honte et reprendre la maîtrise du récit. Défendre ce droit, c’est affirmer la liberté de chacune à disposer de son corps, de sa vie et de sa conscience.
Article coécrit avec Véronique Sehier - ancienne coprésidente du Planning familial, rapporteure de l’étude du Conseil économique social et environnemental (Cese) « Droits sexuels et reproductifs en Europe : entre menaces et progrès » publié en 2019).
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