4. Pérou, Mai 2023
La nuit tombe, obscure, vivante. Le chant des oiseaux, si nombreux et cacophonique au crépuscule, s'apaise progressivement. Persiste la voix de la forêt, mêlant bruissement des feuilles, craquement de branches, quelques chants d'oiseaux résiduels, le vol agité des insectes. La présence des multiples animaux nocturnes, discrète, fait surface, délivrant une coloration sonore singulière et apaisante.
Après le bain de fleurs, nous pénétrons ensemble dans la Maloca. Grande hutte circulaire construite en bois, recouverte d'un toit de végétaux séchés, elle constitue un espace circonscrit ouvert sur l'extérieur. Le vent circule lentement à travers de multiples espaces d'aération, que délimitent simplement les poteaux sur lesquels repose la charpente. Au sol, un parquet composé de lattes de bois jointes, sur lequel sont répartis de manière circulaire un ensemble de coussins. Chacun est invité à choisir où sera sa place le temps de la cérémonie, qui va bientôt commencer. Je prends position sur mon coussin, adossé à la paroi de la Maloca. Au fond, la place des curanderos qui encadreront la soirée est parsemée de multiples objets : des plumes d'oiseaux, des bouquets de branches feuillues, des instruments de musique, des grigris et des parures, des tas de mapachos.
J'observe les différentes personnes qui se sont installées. Des hommes et des femmes de divers âges, des occidentaux, des sud-américains et des péruviens, des gens que je reconnais et qui sont semble-t-il des résidents de la structure. Certains ont le visage marqué par les épreuves du temps, mais tous sont apaisés et silencieux en cet instant. Quels ont été leurs chemins de vie ? Quels méandres ont-ils traversé au cours de leur parcours, qui les a amenés à venir pendant plusieurs mois se faire soigner ici ? Peu importe. Ici nous sommes tous des individus singuliers qui nous présentons humblement devant la Madre. Ici, nous allons chacun devoir nous mettre à nu, et faire le bilan de nos existences.
Les curanderos et curanderas pénètrent à leur tour dans la Maloca. Ils sont détendus, discutent et plaisantent entre eux, puis s'installent à leur place et apprêtent leurs affaires en poursuivant leur conversation. Nous les observons, silencieux, chacun rassemblant ses forces et son courage, en introspection avec lui-même, se rappelant ses motivations et la raison de sa présence ici. Nous savons tous qu'un dur labeur nous attend, mais nous faisons confiance à la Médecine et à son potentiel salvateur pour surmonter nos appréhensions.
Le silence se fait. Le chant des criquets nous enveloppe. On n'entend plus que le souffle de nos respirations et quelques bruits de raclement de gorge. Le maître de cérémonie entonne alors un icaro. Il sifflote un air, qu'il prolonge de sons et de paroles chantées avec une voix nasillarde très étrange. De suite, je suis captivé par ce chant empli de mysticisme et de sagesse ancestrale, qui invite les esprits et les puissances de ce monde à se joindre à notre cérémonie. Un premier, puis un deuxième et un troisième icaro s'enchaînent successivement. Les autres curanderos se joignent à lui et rythment le chant en secouant leurs maracas, en faisant résonner des cloches métalliques, en agitant des éventails de plumes et de feuilles, simulant le bruit d'un oiseau qui s'envole, ou en générant des bruits divers et intrigants avec leur bouche. Ils fument des mapachos les uns à la suite des autres, de manière compulsive, imprégnant l'air d'une forte odeur de tabac, l'une des grandes plantes maitresses des chamans. L'ambiance, mystérieuse et fascinante, pénètre l'ensemble de mon être, posant le cadre rituel qui va nous accompagner durant toute la nuit dans notre voyage spirituel.
Hypnotisés par tout ce cérémonial initiatique, le temps s'efface progressivement. Les icaros s'enchaînent, focalisant toute mon attention. Le maître de cérémonie s'arrête. Il allume un mapacho dont il fait rougir l'extrémité, prend une bouteille contenant un liquide brunâtre, en dévisse le capuchon, puis se met à siffloter au goulot. Il aspire ensuite trois grosses bouffées de mapacho qu'il souffle à l'intérieur de la bouteille. La première personne, à l'opposée en face de moi, est invitée à se présenter devant lui. Il verse alors dans un verre une dose du fameux liquide, souffle à nouveau trois bouffées à sa surface, puis le lui tend.
Chacun se présente successivement devant lui, répétant inlassablement le même rituel. Assis sur mon coussin, je sens la crispation monter en moi. Le moment est venu. Je le connais, ayant déjà bu à plusieurs reprises l'Ayahuasca durant mon périple. J'en connais la puissance, la saveur amère, le réflexe de vomissement qu'il peut générer au moment de son ingurgitation, la saveur qu'il en reste au décours. Il me faut apaiser mon esprit, rassembler mon courage et mes forces, me relier à mon intention initiale, et surtout accepter pleinement ce qui va arriver. J'inspire et expire profondément, à l'instar d'un travail de pranayama yogique.
Vient mon tour. Je me présente devant le curandero. Lors de son cérémonial, je me répète intérieurement : Je t'accueille et t'accepte pleinement, oh, Madre Ayahuasca. Puisses-tu pénétrer profondément et subtilement tout mon être pour y faire ressortir ce qui a besoin de rejaillir à la surface, afin de le nettoyer, le purifier, et évacuer ce qui a besoin d'être nettoyé. J'accepte le travail que tu vas me proposer, car je sais que ton énergie est salvatrice. Je t'accepte pleinement, Madre, dans ta puissance bienveillante et pleine d'amour.
Le curandero me tend le verre. J'inspire profondément, puis le bois d'un trait. Je vais ensuite me rasseoir, en attendant que chacun soit servi et que la plante fasse son effet.
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Ici, c'est que de l'IP : de l'Intelligence Personnelle.
Humaniste convaincu, quelles que soient les potentialités de l'IA, je crois qu'il est important de ne pas se laisser déposséder de ce que nous avons de plus précieux : notre conscience du monde, de nous mêmes, et notre capacité à penser par nous mêmes.
Tout ce que j'écris défends donc ce combat : explorer les potentialités de notre propre conscience.
Alors respectez- vous, respectez moi ! tout ce qui est écrit ici doit, en cas de reprise, respecter les droits d'auteur et me citer comme tel.
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