2ème bobine : j’ai 10 ans
Cette année est spéciale, car nous déménageons. Mes parents ont acheté un terrain, nous avons imaginé notre maison en nous rendant sur les lieux ; dans l'herbe, nous avons créé chaque pièce en la situant dans l’espace. Cette fois, la maison est en construction, nous habiterons bientôt Aurion.
Comme une fête de départ, avant le déménagement, j’organise une sorte de kermesse de quartier. Chacun peut offrir des jouets pour faire des lots. Il me faut trouver un lot plus important pour donner l’envie à tous de participer. Je décide de faire de mon clown articulé le premier lot. Il est très coloré et sympathique, il m’a été offert par mon père lors d’un de ses retours de voyage. Cela me pince un peu le cœur, mais ma kermesse m’importe plus et cela lui donne un intérêt particulier. La journée est une réussite, les jeux s’enchaînent dans l’amusement, mon clown est gagné par Sandrine, je suis plutôt contente, sa famille d’adoption me plaît et c’est important, la séparation est facilitée.
Je ne suis pas en forme. Je ne sais pas trop pourquoi. Je pleure facilement, j’ai mal au ventre par moment. Exceptionnellement, Jeanine ne m'a pas mise à l’école, nous partons voir ma tante, il faut traverser la ville. Mon cousin n’a pas cours, il y a une mini fête foraine dans leur quartier. Pour m’amuser, il me propose de faire de l’auto-tamponneuse, les secousses en avant et en arrière ne m’amusent pas, je souris légèrement pour lui faire plaisir mais j’ai juste envie de rentrer. Cette journée sans école est fatigante, je ne suis pas bien.
Le docteur vient de me diagnostiquer l'appendicite, je dois me faire opérer. Pour la première fois, je vois ma mère anxieuse, elle essuie ses larmes en préparant mes affaires. Je n'appréhende pas trop, c'est un peu l'inconnu mais cela fera cesser la douleur. Cette intervention abrège mon année d’école. Je passerai les derniers jours de l'année scolaire à l'hôpital et au repos. Cela m'ennuie, je ne pourrai pas dire au revoir à mes amis.
Comme une cassure, cette séparation sans adieu me pèse, je ne leur ai pas dit combien ils comptaient, Olinda qui m'apportait des pains aux raisins en triant les raisins que je n’aimais pas. Ce garçon aux cheveux blonds, au visage fin avec ses gentils yeux bleus qui me plaisait. Hector, toujours par-ci par-là, à trainer en vélo au coin de l'immeuble ou au détour d'une rue.
L'opération a lieu ; allongée sur la table d'opération, je suis recouverte d'une blouse verte, l'anesthésiste me parle. Il envoie le gaz dans le masque qui va m'endormir. Tout mon esprit se concentre dans ma tête, j'ai l'impression d'être emportée dans un tube dans lequel des sortes de boudins blancs et noir tournent autour de moi, noir, blanc, noir, blanc, je suis emportée.
Je me réveille avec un pansement sur le ventre. Je suis dans une chambre de quatre enfants. Un garçon de deux ou trois ans pleure l'absence de sa maman. Mon cousin Yan est arrivé, lui aussi a l'appendicite, il vient se faire opérer. Finalement, nous avons de la visite assez souvent, mon séjour reste familial.
Après quelques jours, j'ai le droit de marcher, l'infirmière me propose de rendre visite à une fille de mon âge, en colonie de vacances loin de sa famille, elle aussi vient de se faire opérer. L'opération a été plus difficile, son appendicite était infectée, celle-ci s'est compliquée en péritonite. Elle me parle un peu, j'essaie de la faire rire, mais elle a l'air bien fatiguée.
Mon séjour n'est pas difficile, je reçois des cadeaux et nous bravons les interdits pour manger des bonbons.
Ma première action, que je qualifierai d'acte indépendant, fut de décider d'envoyer une carte postale avec ma future adresse, aux trois amis qui comptaient pour moi et qui n’avaient pas de lien avec mes parents, dans l'espoir de ne pas les perdre. Cela ne fut pas facile à exprimer à ma mère, je réfléchis bien à l'avance aux mots et à la manière de faire ma demande. Jeanine accepta.
Je choisis pour chacun une carte qui me semblait leur correspondre et leur partageai avec retenue mes sentiments et l'espoir de les revoir. J’étais contente, chacun m'avait répondu avec la promesse de se revoir. Une invitation à venir à la maison, l'espoir de se croiser au ski ou au détour d'une rue. Cela allégea mon cœur. Hector promit même de m’écrire.
Cet été, mes parents s'occupent des travaux à terminer dans la maison. Je passerai donc l'été chez mes grands-parents : Gil et Albert.
Mon cadeau d'anniversaire est un joli poste radiocassette. Mon parrain me laisse choisir des cassettes et me les offre pour écouter mes musiques préférées. J'ai l'impression d'être grande quand la musique retentit.
Le village de mes grands-parents est dans une plaine, avec un lac et des collines.
Ils habitent à plus de trois heures de route de chez nous. Nous ne les voyons que trois ou quatre fois dans l'année : à Pâques, aux ponts de mai, l'été et aux vacances de Toussaint. Passer un mois de vacances avec eux est une première.
Mon grand-père Albert, dont je n'ai jamais entendu personne prononcer le prénom, s'appelle "Mimi" pour tout le monde.
Il va, chaque jour, au bistrot au bout de la rue, voir ses copains de comptoir. Gil prépare le repas et nous emmène en promenade.
Ils se sont connus pendant la guerre, quand les déplacements se faisaient à pied ou à bicyclette. Un anniversaire chez un cousin, ils se sont fréquentés quelques temps puis se sont mariés. La robe blanche de ma grand-mère était courte, l'alliance fine, chacun faisait avec ce qu’il avait, tout était réduit avec la guerre.
Cet été reste un souvenir unique, celui de baignades dans une gouille d'eau créée par une entreprise qui exploitait les graviers prélevés là, des promenades au jardin, des pique-niques au lac dans la voiture, une Fiat cinq cent bleu ciel, de mon grand-père ; des fous rires incontrôlables avec Sidonie, car des vélos nous dépassaient dans les montées, la Fiat cinq cent et ses quatre passagers roulaient vraiment doucement.
On en rit encore aujourd'hui.
Pour nous divertir, mes grands-parents ont organisé une sortie. Nous avons mangé avec un ancien collègue de travail de Mimi. Cet homme a plein d'enfants. L'aînée a le même âge que moi, elle s'appelle Christine, nous avons bien ri toute cette journée. Nous avons terminé en échangeant nos adresses et pendant des années, nous avons poursuivi nos échanges de courriers. Elle me racontait sa vie, je lui racontais la mienne. Je devais faire plus de choses intéressantes qu'elle, car elle n'arrêtait pas de me dire que j'étais une aventurière.
Chaque matin, nous avons la mission des petites courses. Ma grand-mère nous confie son porte-monnaie en cuir, marine avec une fermeture argentée, les pièces sont dessus, il faut retourner le porte-monnaie pour ouvrir une fermeture éclair où ma grand-mère glisse un billet au cas où il nous manque de la monnaie. Nous partons en suivant le trottoir jusqu’à la boulangerie. Nous prenons le pain et nous avons un franc pour nous acheter des bonbons ou des mini Nutella à manger à la cuillère, un régal. L’été, le pâtissier fabrique aussi des glaces que nous mangeons dans des cornets, il faut faire vite avant que la glace ne dégouline le long de nos doigts. Nous poursuivons jusqu’à la boucherie, il faut être prudente en traversant la route. Le boucher hache de beaux steaks de bœuf pour nous régaler. On repart en passant sur la place où deux bistrots se font face, séparés par une fontaine en pierre grise, avant de rejoindre l’épicerie et traverser à nouveau la route.
La maison est en contrebas, dans une allée. Le long des murs poussent des bohémiennes. Quand la saison arrive, on peut les éclater entre nos doigts, la plante délicate se recroqueville rapidement, c’est amusant.
Le week-end, nous montons chez nos arrière-grands-parents, Gilbert et Françoise, communément appelés : "pépé boum la neige" et "mémé cocotte".
Leurs surnoms ne sont que les images de leur quotidien lors de nos visites.
Au milieu de ses poules, "mémé cocotte", un récipient de graines posé sur sa blouse, arpente la cour pour distribuer à manger aux poules.
Mon grand-père "boum la neige" a en surplomb de la cour un bel arbre qui fleurit au printemps. De grosses boules blanches constituées de dizaines de fleurs délicates le parsèment. Il dit en riant :
"Venez ! vous mettre près du mur."
Sous l'arbre, son bâton de bois tape doucement les branches pour faire tomber les fleurs comme de la neige.
L'arrière-grand-mère demande toujours :
"Que voulez-vous manger, les petites ?"
Et la réponse ne varie jamais :
"Du poulet !"
Elle part repérer dans la cour celui qui sera mangé, l'attrape et l'assomme si vite que la pauvre bête ne se rend compte de rien.
Elle l'égorge, fait couler le sang dans un bol, l'ébouillante pour le plumer, le vide, accroche ses pattes avec une ficelle pour le maintenir dans le plat, le pique à l'ail et le couvre de sel et d’aromates. Il termine sa matinée dans le fourneau à bois. Il cuit lentement, embaume la cuisine d'une délicieuse odeur. Et l'on se régale de ce poulet avec les pommes de terre qui l'ont rejoint.
La ferme se situe le long d'une étroite route de campagne, une seule voiture peut circuler. Dans la descente, sur la droite, un portail ouvert nous permet de pénétrer dans la cour, l'habitation principale est sur la gauche ; sur la droite, le bâtiment est réservé aux animaux. Quatre étables sont pour les vaches, des clapiers abritent les lapins, la niche du chien Milou, permet à celui-ci de surveiller l'ensemble, les pigeons nichent sous les toits. En haut de la cour se trouvent le parc pour les poules et au centre la fosse à purin qui est régulièrement évacuée.
Les champs sont jaunes comme les blés, les forêts sont épaisses d'arbres feuillus. À l'automne, nous pouvons ramasser les noix.
Ils ne vivent pas seuls. Deux de leurs fils habitent avec eux, un troisième ne vit pas très loin, un peu plus haut, à cinq cents mètres sur un chemin de terre.
Ce sont les frères de Gil ; trois frères plus jeunes de quelques années.
Le premier s'appelle Charles, le second Francisque et le dernier Jean.
Ils apparaissent comme un même modèle, un béret noir sur la tête couvre un crâne partiellement dégarni pour deux d'entre eux. Le troisième a des cheveux grisonnants et épais. Ce dernier se différencie aussi par ses vêtements plus classiques, une chemise sous un pull et un pantalon en velours côtelé, alors que les deux autres sont toujours dans leur bleu de travail pour vaquer aux travaux agricoles.
Les deux premiers ont toujours vécu avec mes arrière-grands-parents à la ferme. Ils partagent une chambre à l'étage où nous n'allons jamais.
Jean a épousé Angèle dont il a reconnu le fils illégitime. Il habite une cabane constituée d'une cuisine et d'une chambre près d’un silo de maïs. À la retraite, il a quitté la ville pour revenir vers ses parents et ses frères. Sa femme termine sa vie alitée dans la cabane qu'il occupe avec son fils pour l'aider. Il est un peu bourru et n'est pas le plus bavard, avec les enfants en tous cas.
Francisque est celui que j’ai connu le plus longtemps, il bégaye légèrement et cela s'accentue avec la passion de sa conversation. Il a bien eu des projets, plus jeune, de racheter une ferme, de s'installer avec une femme, mais les parents n'ont pas été d'accord. Alors il est resté là, à s'occuper des vaches, des prés, de la basse-cour et du jardin. Il offre toujours le café à ma mère : "une repasse Jeanine", cela veut dire qu’il fait couler de l’eau sur le café qui a déjà servi, réservé sur une brique au-dessus du fourneau.
Charles est le plus rigolo, le plus espiègle, prêt à tout pour amuser les enfants. Des échasses en bois, un tombereau, sorte de charrette à tirer ou à pousser sur deux roues, il est capable de créer de nombreux objets en bois dans l'atelier adjacent à la maison.
Mon cœur de petite fille a une nette préférence pour ce "tonton" gentiment farceur. Il sait aussi entonner des refrains pour faire disparaître la mauvaise humeur passagère :
"Temps en temps la couine, la couine, temps en temps la couine me prend..."
Il s'occupe des framboisiers, deux grandes lignes le long de la route, protégées par une barrière. Des framboises gonflées, juteuses, au goût merveilleux. Il taille, entretient, le résultat est à la hauteur de ses efforts, la gourmandise à son comble.
Ils ont toujours des anecdotes à raconter. Celle qui a marqué ma mémoire est une histoire de foudre, que Charles raconte si bien que je m'en souviens comme si je l'avais vécue. Il se plaît à raconter l'histoire véridique suivante :
Il était assis à lire le journal sur la table principale, qui meublait l'essentiel de la pièce, près de la fenêtre pour profiter de la lumière qui baissait. Le ciel s'assombrissait avec l'orage qui arrivait. La porte d'entrée, un support en bois constitué de deux carreaux en verre un peu fragile, était légèrement ouverte. La fenêtre, sous laquelle Charles était assis, comportait en haut à gauche une partie réglable. Un mécanisme permettait une ouverture partielle en manœuvrant un support métallique. Ce jour-là, le vent faisait circuler la chaleur de fin de journée entre les deux. Sans signe annonciateur, la foudre entra par la porte et repartit par la fenêtre, juste sous son nez. Il resta médusé et en le racontant, fait ses grands yeux ronds d’étonnement, il en rit encore de peur des années après.
La plupart des journées d'été se passe au champ, tout le monde participe à la constitution des réserves de foin pour l'hiver.
Champ après champ, les bottes de foin se forment avec le passage de l’herbe coupée dans la machine. Charles nous laisse nous asseoir sur un bout de couverture près de lui sur le tracteur, il faut s’accrocher, les grosses roues n’empêchent pas les secousses ; parfois, il nous laisse sa place au volant et nous pouvons conduire le tracteur avec fierté. Pour le passage suivant, il faut accrocher la remorque, le tracteur avance doucement, de chaque côté les hommes prennent les fourches, piquent dans une botte et la hissent sur la remorque ; un homme installé sur le plateau s’occupe de les ranger à un bon rythme. Le soleil est intense, une pause à l’abri d’un arbre s’impose pour s’hydrater, et c’est reparti, bientôt les bottes s’empilent sur plusieurs lignes, le chargement est haut, il doit être bien équilibré avant de prendre le chemin de la ferme pour être déchargé. Le premier convoi achevé, le tracteur repart pour un second voyage.
La remorque est simple, avec un plateau de planches en bois et des barrières métalliques à l’avant et à l’arrière pour maintenir et caler les bottes de foin. Nous remontons assises sur celles-ci, les fesses piquées par les brins d’herbes sèches perdues sur le convoi. Ainsi, au fil des saisons, chacun a son rôle et sa place au sein de la famille qui forme une équipe complémentaire.
Avec nos journées remplies d'histoires et de balades, nous n'avons pas vu passer les vacances. Les parents nous ont téléphoné régulièrement. La fin de notre séjour est arrivée, nos parents sont revenus nous chercher.
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