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Pensées vagabondes
Non-fiction
Viajes
calendar Publicado el 30, may, 2026
calendar Actualizado 30, may, 2026
time 6 min
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Text / Human creation

Pensées vagabondes

‘Chère Bozena, je sais que tu pars bientôt pour "ton" pays (l'un de tes "pays" d'adoption) le pays de tes "mues" mais je voulais tout de même te dire que j'ai lu aujourd’hui ton livre, ‘Par quatre chemins’. J'ai retrouvé l'étrange précision avec laquelle tu abordes la Finlande. On voit bien que les rencontres où circule de la "bonté" (je te cite) émergent de tes voyages. Il y a de beaux instants.

J'espère que ce voyage va prolonger ton écriture et que la Finlande va te redonner la liberté, et l'impression d'être toi-même au plus intime (sans parole). À très bientôt ! Bon voyage ! Je t'embrasse. A.’


Helsinki — la capitale de la Finlande où je serai dans une semaine. Pour une oreille polonaise, dont je suis propriétaire, le nom de la ville sonne comme décliné au pluriel féminin et en forme diminutive. Il n’a pas de signification. En suédois par contre son nom ‘Helsingfors’ pourrait se traduire : ‘les rapides de Helsing’ ou si on tente de comprendre le mot ‘hels’ en tant que possible ‘salutations’ ça donnerait : ‘Les rapides de la bienvenue’. Sachant qu’il s’agit d’une ville portuaire il y a une certaine logique dans cette résultante.

Une chose est sûre - Helsinki a toujours été un port d’accueil pour moi. Un lieu, où être heureuse était une évidence.

Après quatorze séjours ici, il est facile de revenir dans le passé, se remémorer les moments vécus, les ambiances, les rencontres. Il est facile de reconstituer les images des lieux fréquentés, faire des trajets dans la tête et plonger dans la sensation d’y être. On n'aurait presque pas besoin de s’y déplacer puisqu’on y est déjà, à travers la pensée. Mais sur place, la ville est plus colorée, plus paisible, modernisée, mise à jour aux tendances européennes. Le tram glisse avec noblesse et affiche la publicité de Chanel et non plus de Marimekko. Les feuilles sur les arbres sont celles d’un bouleau et bougent comme du papier fin. Et la mer, la mer est là et parfume l’ambiance. Quelle joie.

Je suis un passager clandestin à travers l’histoire. Tant a changé depuis que je sois arrivée ici pour la première fois. Ça fait une tranche de vie. Jadis, j'y arrivais du sud. Maintenant, j'arrive de l’ouest. J’arrivais avec le cœur libre et l’esprit grand ouvert. Aujourd’hui mon cœur est pris et mon esprit a choisi son chemin. Mais ce lieu ne change pas. Sa place dans mon cœur n’a pas bougé d’un iota. J’aime la Finlande.


Et si, assise dans ce même endroit qu’il y a quarante ans, je rembobinais vers l’arrière ? Qu’est-ce qui m’a le plus étonnée et prise au dépourvu dans la métamorphose générale de mon monde ? Je crois qu’en premier, ce serait le fait que mon pays soit sorti du socialisme et que le communisme se soit emparé du matérialisme. La malléabilité de l’enfant accepte beaucoup, prend tant de choses impensables pour une réalité due. Ce qui se dit aujourd’hui du socialisme des pays de 'bloc est' me semble gonflé, surdimensionné. Dans mon ressenti, tout ce qui a été classé insupportable était juste un prétexte pour se rallier avec l’ouest et se libérer de l’influence russe.

En deuxième lieu, je suis choquée que tout soit devenu ‘jetable’, y compris les relations humaines, surtout celles du sang et d’amitié. Et ce qui va avec. La sacro-sainte unité et loyauté familiale n’est plus une valeur. Elle a été remplacée par l’égoïsme et l’égotisme. Ce changement, venu avec le chevauchement politique, est difficile à accepter et impossible à être nommé ‘une évolution’.


C’était notre lieu, c’était notre table. Je te regardais en face et autour de toi, derrière la baie vitrée, s’ouvrait le parc Kaivopuisto et la mer. Pouvait-il y avoir un meilleur paysage où te placer ? Dans Kaivopuisto, nous avions notre rocher, celui sur lequel nous aimions nous asseoir pour contempler les eaux foncées de la Baltique et l’horizon cachant mon pays. Nous ne savions pas où la vie nous mènerait. Nous ne savions rien sur l’avenir à part le fait que nous le voulions ensemble. Plus de quarante ans plus tard, dans quelques jours, c'est avec un clin d’œil que nous pourrions nous y asseoir, sourire et nous dire : ‘Tu le savais tout ça, toi ?’


Je viens ici pour la quinzième fois et je connais les lieux. Ou je crois les connaître. Je ne les connais pas sur les bouts des doigts, mais je les connais bien. Ils font partie de ma vie. Ils étaient la toile du film de mon existence. Mais quand je parle à Anne de ce nouveau pont qui relie Hietalahti et Jätkäsaari elle ne comprend pas : ‘Quel pont ?´ Est-ce que j’ai confondu les noms des quartiers ? Je l’ai bien vu il y a quelques jours, ce pont au nom étranger et à une structure inhabituelle. ‘Le petit pont avec des rails en forme d’un triangle’. Elle me regarde perplexe. ‘Ce pont est en place depuis dix ans.’ — explique Harry.

Nous n’avons pas de prise sur le temps. Nous croyons connaître et savoir, car notre mental le demande. C’est le philosophe qui a raison : « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. »


Bozena Wisniewska-Le Talludec. 2026

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© Cover Image Huvilakatu/Bozena Le Talludec
© Author's name / pen name Bozena Wisniewska-Le Talludec
Sources, citations, co-authors Citation : « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. » – Héraclite, tirée du site : https://lapausephilo.fr
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