Le congrès des bouchers
Lucien franchit la porte tourniquet de l'hôtel. Comme à son habitude, il arrivait un peu avant 22 heures pour assurer le service jusqu'au petit matin. En effet, Lucien occupe le poste de réceptionniste de nuit à l'hôtel du Col de l'Étripeur, modeste établissement perdu en zone blanche et inaccessible une bonne partie de l'année. Cet emploi lui convient toutefois parfaitement, et il retrouva ce soir-là sa routine en travaillant sur sa sculpture en allumettes dans l'attente d'un hypothétique client.
Une heure plus tard, quelqu'un fit justement coulisser la porte. Un homme d'âge moyen, au crâne rasé, traînant derrière lui deux sacs poubelles. Il se dirigea vers la réception et fit valoir sa réservation :
- Monsieur Alain Cognito, c'est ça ? Voici votre clé, nous avons préparé une chambre comme vous l'avez demandé. Attendez, je vais porter vos sacs.
- Non non, c'est bon ! Je vais m'en charger, pas de problème.
- Ha, d'accord. Au fait, vous venez pour le congrès des bouchers ? Ils sont encore en pleine conférence.
Un brouhaha se faisait entendre derrière la porte de la salle de réception.
- Heu oui, mais je n'y vais pas ce soir, je suis crevé là. Je les rejoindrai demain.
Le client monta ensuite à sa chambre, faisant rebondir son lourd fardeau sur chaque marche des escaliers. « Bon, je vais m'y remettre moi ! C'est pas avec toutes ces interruptions que je vais la finir, ma cathédrale d'Amiens ! » songea Lucien.
À la télévision accrochée au mur, un flash spécial attira soudain son attention.
- Nouvelle de dernière minute, les autorités sont à la recherche d'un criminel très dangereux. Plusieurs corps ont été retrouvés ce matin dans son appartement et il pourrait s'agir d'un tueur en série. Retrouvons en direct notre envoyé spécial sur place, Justin Trémolo. Justin, comment se présente là tout de suite maintenant la situation en direct exclusif ?
Un homme portant un micro fit son apparition à l'écran.
- Et bien Marie-Chantal, comme vous pouvez le constater, la police est arrivée ici en nombre. J'ai eu beau porter la main à mon oreillette pour faire plus pro, elle ne m'a malheureusement pas laissé accéder à l'appartement de l'assassin. J'ai néanmoins pu recueillir le témoignage d'une voisine. Madame, que pouvez-vous dire sur cet homme soupçonné d'homicide ?
- Bah, on le voyait pas beaucoup, il disait bonjour c'est tout. On avait rien remarqué franchement, après c'est vrai qu'il amenait des femmes différentes à chaque fois et qu'il y avait des cris parfois le soir mais c'est tout quoi.
- Et vous monsieur le concierge, avez-vous quelque chose à ajouter ?
Un homme moustachu, habillé d'un marcel et affublé d'un béret, prit la parole :
- Ha ben maintenant que j'y pense, c'est vrai que ça lui arrivait de descendre des gros sacs dégoulinant des escaliers. Et qui devait passer la serpillière après, c'est bibi bien sûr ! En dehors de ça, j'avais pas à me plaindre.
- Merci Justin, nous reviendrons vers vous bientôt, reprit la présentatrice. Voici maintenant sur votre écran le portrait robot de l'homme recherché ; si vous le voyez, n'intervenez surtout pas et appelez immédiatement la police.
Lucien blêmit. Le visage affiché à la télévision correspondait en tous points à celui du client arrivé il y a quelques instants à peine. Le réceptionniste empoigna le combiné du téléphone mais il se ravisa aussitôt. « Il faut d'abord prévenir les autres clients » pensa-t-il. Il s'éclaircit la gorge, se dirigea d'un pas furtif vers la salle de réception et entre-ouvrit l'une des portes à battant pour se glisser à l'intérieur. Une assemblée bigarrée forte d'une vingtaine de personnes y était réunie. Elle était absorbée par les images d'un rétroprojecteur et aucun de ses membres ne fit attention aux gestes de Lucien pour attirer l'attention. Un homme à la moustache bien fournie monta sur scène :
- Bon ben vu que le Hacheur de Maubeuge n'est pas là, je vais vous présenter mon exposé. Comme vous le savez, ma marotte à moi c'est les jeunes couples qui se bécotent en voiture dans les lieux isolés. C'est une spécialité accessible mais qui demande de la technique : comment les prendre par surprise tout en mettant en place une mise en scène soignée ? À cette question épineuse, la technologie offre une réponse. Grâce à cette télécommande dénichée sur le dark web, vous prenez les commandes du véhicule à distance et en toute illégalité bien sûr ! Verrouiller les portières, allumer les phares pour une apparition spectaculaire votre arme à la main ou encore allumage de la radio à la fréquence de votre choix : les seules limites sont celles de vos fantasmes ! Afin de vous faire une démonstration, je vais vous diffuser la vidéo de mes derniers exploits avec ce petit bijou. Âmes sensibles s'abstenir, bien sûr !
Un rire gras parcourut l'assemblée. Derrière celle-ci, Lucien se frayait un passage sans vouloir être remarqué cette fois-ci. Ses pensées se bousculaient dans tous les sens. « Ce sont des tueurs ! Ce sont tous des tueurs ! Mais alors le congrès des bouchers n'était rien qu'une couverture ! En fait, ils sont pas du tout bouchers ! Enfin, si mais... ». Une fois revenu à son guichet, il décrocha le combiné du téléphone en tremblant. Il raccrocha aussitôt lorsqu'un des hôtes de la salle de réception se présenta devant lui. C'était un homme âgé à la figure affable et à la voix suave.
- Bonsoir, monsieur. Ça va, on ne fait pas trop de bruit ? On n'en a plus pour longtemps, maintenant. Vous savez, j'aime beaucoup votre établissement. Calme, accueillant, un peu éloigné mais c'est ce qui fait son charme ! On s'y sent chez soi. Nous les bouchers, on a un métier très prenant, vous savez. On a besoin de décompresser de temps en temps.
Lucien suait à grosses gouttes et ses jambes flageolantes avaient de plus en plus de mal à le soutenir. Il se prit à ajouter :
- Ha bah oui, ça c'est...C'est un beau métier, boucher.
- Artisan boucher ! Et même plus qu'un métier, une vocation ! Que dis-je, un sacerdoce ! Enfin, où en étais-je...Ha oui ! Dites, vous pourriez nous ramener un autre pack de bières et le rajouter sur ma note ?
- Heu, oui pas de problème je vais en chercher. Ne bougez pas, je reviens.
Lucien ne prit même pas la peine d'enfiler son manteau et sortit dans le froid et la neige. Non pas vers la réserve, mais la loge de la gardienne. Le temps de faire le tour du bâtiment principal, il fut saisi par la nuit. Aucun bruit ne troublait sa quiétude, pas même celui d'un moteur ou l'aboiement d'un chien. Un seul lampadaire projetait sa lumière vers le mur de l'hôtel sur lequel l'ombre de Lucien prenait des proportions fantastiques.
Il atteignit la loge de la gardienne et celle-ci lui ouvrit. Elle se prénommait Rose, était une femme à la carrure de rugbyman, au visage tracé au burin et avec une clope toujours sur le bout des lèvres. Lucien la mit au courant de la situation.
- Alors comme ça ils sont toute une bande ? Je m'disais bien, il avait la confiance celui qui m'a sauté dessus tout à l'heure !
Derrière elle, Lucien aperçut sur le sol de la loge un homme à la tête encastrée dans un hachoir électrique. Il semblait inconscient.
- Tiens il faut vite que tu ailles prévenir la police. Je te confie la clé de la petite déneigeuse qui est dans le garage tu sais, bredouilla Lucien en secouant le trousseau de clés.
Avec la présence de Rose à ses côtés dans cette épreuve, Lucien était rassuré. Elle avait le sens des responsabilités et l'habitude d'intervenir en cas de problème. Le réceptionniste rejoignit le lobby de l'hôtel requinqué et prêt à en découdre. L'homme à la voix suave l'y attendait, ainsi que d'autres tueurs avachis dans des fauteuils.
- Et mes bières ? demanda ce dernier.
Lucien se décomposa aussitôt et se remit à suer à grosses gouttes.
- Vos...Vos bières ? Ben, elles, elles arrivent...
L'homme à la voix suave changea alors du tout au tout. Son visage s'assombrit et son sourire s'évanouit. Lui et ses collègues encerclèrent Lucien et le prirent à partie :
- Écoutez, je ne vais peut-être pas pouvoir retenir mes camarades si vous ne montrez pas un peu de professionnalisme. On pourrait s'attendre à un autre niveau de standing de la part de l'hôtel du Col de l'Égorgeur.
- Du Col de l'Étripeur.
- Peu importe.
Un autre tueur sortit un long couteau de la poche de son imperméable, le lécha goulûment et questionna Lucien qui n'en menait pas large :
- Alors comme ça vous êtes réceptionniste de nuit ? Ça ne vous dérange pas le travail nocturne ?
- N-non, c'est plus tranquille, il y a une atmosphère posée...
- Mais c'est pas un peu une planque comme boulot ?
- Non non, on ne voit pas le temps passer, il faut accueillir les clients, gérer les réservations tardives et s'occuper des imprévus ainsi que les demandes de la clientèle. C'est pour ceux qui aiment les horaires atypiques et heu...Le contact.
L'un des assassins, arborant un crâne chauve et des lunettes rondes, insista sur le sujet :
- Ça gagne bien, réceptionniste ? Et t'as quoi comme horaires de travail ?
- Ben ça va je me plains pas, après c'est parce que le travail de nuit est majoré...alors que je ne fais que trois nuits par semaine.
Émergeant de la foule des « bouchers », un étrange individu s'avança face à Lucien. Il était vêtu de la tête aux pieds d'une sorte de bâche à moitié transparente. Le réceptionniste s'aperçut avec effroi qu'il s'agissait de peaux humaines cousues ensembles. Le déséquilibré se mit à exécuter une danse sensuelle agrémentée de paroles :
- Mais trois nuits par semaine,
C'est sa peau contre ma peau et je suis avec elle !
Mais trois nuits par semaine, mon dieu qu'elle est belle !
Écœuré par cette vision obscène, étourdi par l'hilarité des meurtriers, Lucien se sentit défaillir. Il crut soudain apercevoir la lumière au bout du tunnel en la personne de Rose, qui franchissait la porte tourniquet de l'entrée. Sûrement était-elle accompagnée de la police.
- Dis donc Lucien, c'est pas la clé de la déneigeuse que tu m'as filé mais celle du canot à moteur sur le lac. J'ai pas pu prévenir les flics du coup, on fait quoi ?
Les « bouchers » se regardèrent un instant, interloqués, puis se regroupèrent autour de Rose en poussant Lucien. La présence de la gardienne eut l'air de beaucoup les intéresser. L'homme au long couteau se mit à lui caresser les cheveux en pourléchant son instrument.
- Ben alors, le réceptionniste ? Tu nous présentes pas ta copine ? C'est un beau brin de femme, dis donc !
Les présentations se firent donc en bonne et due forme. Lucien et Rose firent ainsi la connaissance de chacun des « bouchers » par le surnom que leur avait donné la presse locale. L'homme à la voix suave était ainsi le « camping-cariste du crime », profitant de sa retraite pour assouvir sa passion aux quatre coins du pays. Le maboule enfilant l'épiderme de ses victimes avait été baptisé le Tanneur de Pau (alors qu'il vient de Tarbes). Quant au type au long couteau, il était affublé du titre d'« Éplucheur picard ». Il y avait aussi le Giboulé, le Tueur à l'agrafeuse, le Taxidermiste et bien d'autres.
- Alors ma belle, t'as pas les jetons ? T'as une idée de ce qui vas t'arriver maintenant ?
- Bah vous m'avez l'air d'une belle bande de rigolos. J'vais vous dire, le psychopathe qui nous a séquestré moi et mon mari pendant nos vacances en Corse m'a fait plus d'effet. Il a fini par dégringoler d'une falaise quand on s'est évadé, ce vieux schnock, déclama Rose en ne se laissant pas impressionner.
- C'est toi qu'as tué Tonton ? s'emporta l'un des assassins, surnommé le Disséqueur de Quimper.
À ce moment, tout alla très vite. Le « boucher » dégaina un hachoir et se jeta en hurlant sur la gardienne. Celle-ci esquiva, agrippa le bras de son adversaire et l'envoya valdinguer par-dessus son épaule. Pour parachever le tout, elle empoigna l'arme et l'enfonça dans la jambe de l'infortuné qui se mit à hurler.
- Un médecin ! Y a-t-il un médecin dans la salle ? implora l'homme à la voix suave.
Un petit homme à la barbe blanche s'extirpa de la foule et déballa une sacoche en cuir.
- Ha, vous étiez là docteur Pochier ! Prenez garde à ne pas doser l'anesthésiant comme avec vos patients, hein...
Puis il se tourna vers Lucien et Rose et ses sourcils froncèrent comme jamais ils n'avaient froncés :
- Quant à vous deux, ne fanfaronnez pas trop. On va vous régler votre compte à notre façon. Chacun aura sa part, pas vrai les gars ?
Chacun des bouchers y alla de son petit mot à l'intention des deux employés de l'hôtel :
- Et si on commençait par leur débiter les abats ?
- Moi je me réserve l'aloyau ! Je vais me ciseler des filets, faux-filets, bavettes...
- Je suis venu équipé alors dites hein, si quelqu'un a besoin d'un affûteur, d'un fendoir, d'une scie...
- T'aurais pas un couteau à dénerver ? Y'en a un qu'a l'air tendu, la viande va être nerveuse...
La porte à tourniquet tournoya tout à coup. Un groupe de personnes investit le hall de façon bruyante et désordonnée. Lucien leva les yeux au ciel. La cravate dénouée, la démarche hésitante les bras dessus, bras dessous : un groupe de commerciaux bourrés avait fait son entrée. Le réceptionniste profita d'un moment d'inattention de la part des tueurs pour se présenter à la réception.
- Bonsoir (hips), j'ai une réservat(ionps). C'est bien ic(hips) l'hôtel du Col de l'Éventreur ?
- Du Col de l'Étripeur, monsieur. C'est à quel nom, je vous prie ?
Se tenant à ses côtés, un collègue du commercial semblait fasciné par la sculpture en allumettes confectionnée par Lucien. Il se mit à la tripoter sans la moindre gêne.
- Ne touchez pas monsieur, s'il vous plaît.
- Héhéé, j'm'y connais, moi ! C'est la cathédr(alps) de Metz, hein ! Elles sont toutes collées vos (hips), vos allumettes là...Hé !
La sculpture prit feu et une gerbe incandescente en jaillit en un instant à peine. Ce fut l'occasion pour Lucien de briller en faisant preuve d'autonomie et de polyvalence dans la gestion des imprévus. Il poussa la sculpture qui dégringola du guichet vers le sol, éloigna les commerciaux d'un geste sûr et saisit l'extincteur entreposé sous son bureau. Mais à peine l'actionna-t-il qu'un liquide à l'odeur forte en sortit et que le brasier redoubla d'intensité. La compréhension de ce qui se passait et de ce qui se jouait se fit en un éclair. Lucien comprit qu'il tenait un moyen de se sortir du pétrin. Les « bouchers » comprirent qu'il avait compris, Rose comprit qu'ils avaient compris qu'il avait compris et les commerciaux n'avaient rien compris.
La horde des assassins laissa tomber les faux-semblants et entra dans une furie déchaînée : le Tanneur de Pau dégaina cinq couteaux dans chaque main, l'homme à la voix suave un mouchoir chloroformé, le Tueur à l'agrafeuse une agrafeuse, le docteur Pochier une seringue et le Paysagiste une tronçonneuse. Un instant après, ils s'évanouirent tous dans une mer de flammes.
Une heure plus tard, Lucien et Rose, assis sur les marches du perron, commençaient à réaliser ce qui venait de se passer. Des corps calcinés finissaient de brûler dans le hall de l'hôtel, quelques-uns à l'extérieur. Les secours avaient été prévenus et bientôt ce serait l'aube et une relève bienvenue. Des bruits de pas se firent entendre et voilà qu'apparut l'homme du reportage télé, l'air alerte, la robe de chambre vêtue hâtivement.
- Qu'est-ce qui s'est passé ? Il y a eu un incendie ? Pourquoi je n'ai pas été prévenu ?
Lucien poussa un soupir, se leva sans hâte et agrippa l'extincteur encore fumant.
- Et vous, c'est quoi votre petit pseudo ? Le Désanusseur de Cambrai ?
Il brandit l'extincteur et en asséna un violent coup à la tête du dernier « boucher », qui s'écroula dans un bruit mat. Puis il se rassit sur les marches aux côtés de Rose.
- Je me demande quand même, comment ça se fait qu'il y a de l'essence dans l'extincteur ? s'interrogea la gardienne de nuit.
- Ben je sais pas, c'est un des types du congrès des pompiers du mois dernier qui me l'a laissé en cadeau. Je me demande si...
Les deux employés se pointèrent du doigt en s'esclaffant :
- C'était un congrès de pyromanes !
Ils rirent aux larmes un bon moment et Lucien rajouta :
- En tous cas, pour des bouchers ils nous ont fait un beau barbecue !
Ce qui les fit repartir de plus belle. Leur hilarité résonna longtemps et se perdit dans la nuit finissante et son ciel chamarré.
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