Cinq pas
Sam poussa la porte de l’appartement pour la première fois un mardi de novembre et l’odeur du vieux bois lui parut presque familière. Une odeur propre aux endroits qui ont abrité d’autres vies entre leurs murs.
Le propriétaire lui avait tendu les clés avec un geste vague, murmurant que les précédents locataires ne restaient jamais bien longtemps, mais Sam n’y avait pas prêté attention, trop heureux de trouver enfin un loyer qu’il pouvait se permettre dans un quartier qu’il aimait.
Le grincement commença la troisième nuit. Toujours à la même heure, vers vingt-deux heures trente, un craquement lent dans le couloir entre la cuisine et la chambre. Il finit par compter les pas qui le provoquaient : cinq dans un sens, un silence, cinq dans l’autre. Il localisa les planches responsables, cinq lattes de parquet marquées d’un chemin tracé par des années de passage, d’une marche régulière, toujours au même endroit. Cette découverte aurait dû le rassurer. Elle ne fit qu’aiguiser quelque chose en lui qu’il ne cherchait pas encore à comprendre.
Il trouva le dessin un dimanche après-midi, coincé derrière le radiateur de la chambre où il cherchait à resserrer un raccord. Une feuille jaunie, pliée en quatre, sur laquelle un enfant avait tracé au crayon de couleur une maison, un soleil dans un coin, et deux silhouettes qui se tenaient par la main devant la porte. Sous le dessin, une écriture ronde et appliquée avait inscrit un prénom qu’il connaissait bien puisque c’était le sien.
Il resta longtemps assis par terre à regarder cette feuille, cherchant une explication raisonnable qui refusait de venir. Il ne connaissait aucun enfant qui aurait pu écrire son nom de cette façon, il était sûr de n’avoir jamais habité cet immeuble avant ce mois de novembre, et pourtant les lettres avaient cette légère inclinaison vers la droite qu’il reconnaissait dans sa propre écriture d’enfant encore lisible sur de vieux cahiers d’école que sa mère gardait encore. Il rangea le dessin dans un tiroir en se disant qu’il devait exister mille explications, qu’un ancien locataire portait peut-être le même prénom, que la coïncidence, aussi étrange fût-elle, restait une coïncidence.
Les nuits suivantes, le bruit changea. Aux cinq pas devenus familiers s’ajouta un rire léger, bref, comme celui d’un enfant qu’on chatouille et qui essaie de ne pas se faire entendre. Sam se surprit à sourire malgré lui dans le noir avant de se rendre compte que ce sourire n’avait rien de raisonnable. Il ne cherchait plus à vérifier. Il se contentait d’écouter, allongé, les yeux ouverts sur le plafond, en essayant de deviner ce que cette présence pouvait bien attendre de lui.
La nuit où tout bascula, il ne dormait pas encore tout à fait. Le grincement avait commencé comme d’habitude, cinq pas, un silence, cinq pas, quand il sentit quelque chose lui saisir la cheville. Une petite main, froide, dont les doigts se refermèrent avec une force qui n’avait rien d’imaginaire. Il se redressa d’un coup, le cœur battant à tout rompre, donna un coup de pied dans le vide, et n’attrapa rien d’autre que l’air et le silence revenu.
Il alluma la lumière. Sa cheville portait une marque rouge et nette, à la forme de quatre petits doigts et d’un pouce, comme si quelqu’un venait tout juste de le lâcher.
Il ne dormit pas cette nuit-là, ni la suivante. La marque mit cinq jours à s’effacer complètement, et pendant ces cinq jours, Sam chercha des réponses qu’il ne trouva jamais. Le concierge de l’immeuble ne se souvenait d’aucune famille avec enfant à cet étage. Les registres de l’agence remontaient à peine à cinq ans et ne mentionnaient que des locataires seuls. Personne ne put lui dire qui avait vécu là avant.
Il fit sa valise un samedi matin avec la détermination de quelqu’un qui refuse de se laisser convaincre par sa propre curiosité, descendit l’escalier, et sortit dans la rue en refermant la porte de l’immeuble derrière lui.
Quand il consulta son téléphone pour appeler un taxi, l’écran affichait un jour qu’il ne reconnut pas. Cinq jours s’étaient écoulés depuis le matin où il croyait avoir fait sa valise, cinq jours dont il ne gardait aucun souvenir, et sa valise n’était plus dans ses mains. Quand il rentra précipitamment pour vérifier, juste au cas où, il la trouva dans l’entrée, à moitié défaite.
Il ne parla de cet épisode à personne. Personne ne l’aurait cru.
Il reprit simplement ses habitudes, son travail, ses repas debout près de la fenêtre, et le soir venu, il s’asseyait dans le couloir à l’endroit exact où les cinq planches craquaient le plus fort et il attendait jusqu’au lever du soleil.
Le dessin, quand il le ressortit du tiroir quelques semaines plus tard, avait changé. Une troisième silhouette se tenait désormais à côté des deux premières, plus grande, tracée d’un trait plus appliqué que les autres, ajoutée avec un soin particulier. Elle tenait une des petites mains dessinées depuis le début.
Sam ne savait pas s’il avait lui-même tracé ces traits dans un moment qu’il aurait oublié ou si quelque chose, dans cet appartement, achevait patiemment une image que personne n’avait jamais pris le temps de terminer.
L’agence immobilière remit l’appartement en location cinq mois plus tard. Le nouveau propriétaire nota, sans y accorder trop d’importance, que le parquet du couloir portait désormais l’usure de deux marches différentes.

Photo : Magda Ehlers @ Pexels.
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