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Clic.
Fiction
Horror
calendar Publicado el 24, abr, 2026
calendar Actualizado 24, abr, 2026
time 11 min
PascalN verified
Pascaln hace 4 horas

Entre reaction épidermique, puissance inconsciente et force de caractère d'Aurélie pour aller au bout, effacer ce qui dérange pour ne laisser subsister que ce qui semble être vrai... Terrible dilemme finalement pour en arriver à s'auto effacer, comme si elle-même devait disparaître ? Un texte qui amène le lecteur vers un questionnement personnel sur son propre rapport aux autres, son niveau de dépendance aux autres pour être... Un commentaire qui me parait complexe à sa relecture, à l'image de ce que ton texte vient chahuter à l'intérieur. Encore un tour de force réalisé ici. Bravo Wallas.

Clic.

La première fois, c'était un mardi soir, et Aurélie ne dormait pas depuis deux jours.

Elle avait les yeux secs, la nuque raide, et sur son écran la conversation défilait encore, ces mots que Léo avait écrits à quelqu'un d'autre en croyant qu'elle ne lirait jamais, ces mots qui n'étaient pas destinés à elle mais qui auraient dû lui appartenir. D’une certaine façon ils lui appartenaient désormais, gravés quelque part entre ses côtes. Elle ne pleurait plus. Elle avait pleuré pendant des heures et il ne restait plus rien de ce côté-là, juste une sorte de silence chaud et dangereux, comme la pièce après un incendie.

Elle ouvrit le profil de Léo.

Le bouton était là, discret, trois petits points dans un coin. Elle cliqua dessus sans hésiter, et le mot apparut, « Bloquer », en rouge pâle comme une mise en garde que personne ne prenait au sérieux. Elle cliqua encore.

Aurélie ne leva pas les yeux, mais quelque chose changea en elle et sur elle. Une variation imperceptible de la lumière. Un souffle de soulagement douloureux. Une pression de l’air un peu moins lourde. Elle passa au profil suivant, celle qui avait répondu à Léo avec des emojis coeur, et elle bloqua encore, et le même frisson la traversa, bref, presque rien.

Le lendemain matin, elle chercha ses clés pendant vingt minutes. Elles étaient au même endroit que d'habitude, sur le crochet près de la porte, mais son regard passait dessus sans les voir, comme s’il ne cherchait pas l'objet perdu mais quelque chose d’autre, d'essentiel, une qualité de présence qu'elle n'aurait pas su nommer. Elle finit par les trouver en tâtonnant avec la main, les doigts fermés sur le métal avant que les yeux ne confirment.

Au bureau, deux collègues la saluèrent dans le couloir sans s'arrêter, ce qui n'était pas inhabituel. Son chef lui parla d'un dossier urgent en regardant légèrement au-dessus de sa tête, ce qui n'était pas inhabituel non plus. C'est seulement dans l'ascenseur, en se voyant dans le miroir, qu'elle eut l'impression fugace que son reflet tardait d'une fraction de seconde, comme indépendante ou comme si la lumière mettait plus de temps qu'elle n'en aurait dû pour revenir vers elle.

Le soir, elle bloqua sept autres comptes. Des gens qui avaient liké les publications de Léo pendant cette période, des gens qui s'étaient tus quand ils auraient dû parler, des gens dont elle ne savait pas exactement ce qu'ils méritaient mais dont l'existence lui pesait ce soir-là d'une façon particulière. Elle sentit à chaque clic quelque chose se déposer en elle, une satisfaction brûlante et légèrement nauséeuse, comme après une vengeance trop rapide pour être vraiment satisfaisante.

Dans la cuisine, le verre qu'elle posa sur le comptoir fit un bruit étrangement sourd, comme si la surface avait légèrement changé de nature.

De retour devant son ordinateur, elle cherchait une photo sur son téléphone, une photo de son anniversaire l'an dernier où ils étaient bien tous les deux, et ne la trouvait pas. Elle fouilla longtemps, remontant dans les albums, les archives, les sauvegardes, certaine que la photo existait parce qu'elle se souvenait du moment, la lumière dans le restaurant, la bougie qu'elle avait soufflée, le rire de sa soeur. Mais l'image n'était nulle part. À la place, un espace vide entre deux autres photos, comme si quelque chose avait été retiré proprement, sans laisser de cicatrice. Elle s'assit sur le bord du lit et resta un moment sans bouger.

Sa soeur était l'une des personnes qu'elle avait bloquées. Pas par erreur, pas vraiment. Sa soeur avait pris le parti de Léo avec une douceur qui ressemblait à de la lâcheté, elle avait dit des choses mesurées et raisonnables qui sonnaient creux, et Aurélie avait bloqué son compte un soir, rapidement, avant de pouvoir changer d'avis. Elle resta longtemps assise dans le noir, le téléphone entre les mains, et quelque chose en elle aurait dû s'arrêter là, faire marche arrière, débloquer tout le monde et attendre que la photo revienne, si elle pouvait revenir.

Mais la colère était toujours là, intacte, et sous la colère quelque chose de plus profond et de plus patient qui lui disait que perdre une photo était un prix raisonnable pour ne plus avoir à voir leurs noms.

Elle ouvrit l'application et chercha d'autres comptes.

Les pertes s'accélérèrent. Un souvenir d'enfance s'effaça un matin, avec une netteté chirurgicale, juste la voix de quelqu'un lors d'un été lointain, une voix qu'elle reconnaissait sans pouvoir lui mettre de visage. La semaine suivante, une adresse qu'elle connaissait depuis quinze ans disparut de sa mémoire du jour au lendemain, sans préavis, sans douleur, juste une absence là où il y avait eu quelque chose. Elle remarquait aussi que les gens dans la rue la regardaient différemment, que leurs yeux glissaient sur elle avec une fluidité légère, comme sur une surface qui ne présente rien d'intéressant.

Au fond, elle n'ignorait plus ce qui se passait. Elle le savait. Elle avait passé une nuit entière à regarder le plafond en le sachant, à faire mentalement la liste de ce qu'elle avait perdu et à estimer ce qu'il lui restait, et elle avait conclu que ce qu'il lui restait était encore suffisant pour continuer. Elle jouait à quelque chose de plus grand qu'elle et peut-être de plus grand que tout, et quelque chose dans cette idée lui faisait l'effet d'une drogue froide.

Ce soir-là, quelqu'un lui envoya un message pour lui demander si elle allait bien, une ancienne amie dont elle avait bloqué le petit ami trois jours plus tôt. Aurélie ne répondit pas.

La scène arriva un jeudi, vers minuit, et elle était différente de tout ce qu'elle avait imaginé parce qu'elle n'avait rien imaginé du tout, elle s'était simplement retrouvée assise devant l'écran avec une liste ouverte et la certitude que le moment était venu.

Elle commença à bloquer.

Pas méthodiquement, pas calmement, mais d'une façon qui ressemblait à une chute, les clics qui s'enchaînaient sans pause, un nom puis un autre puis un autre, et à un moment elle ne lisait plus les noms, elle ne voyait plus les photos de profil, elle ne faisait plus que cliquer, cliquer, ses doigts sur l'écran avec la régularité d'une machine qui n'a plus besoin de savoir ce qu'elle fait pour continuer à le faire. Elle entendit sa propre voix dans l'appartement et réalisa qu'elle criait, pas des mots, ou peut-être des mots mais sans structure, juste du son qui sortait d'elle comme une pression qui cherche une issue, la gorge ouverte et les mains qui ne s'arrêtaient pas, et autour d'elle l'air de l'appartement semblait s'épaissir, se ramollir, comme si la pièce elle-même commençait à perdre sa consistance.

Elle hurlait et elle cliquait et quelque part dans ce vacarme qu'elle était seule à entendre elle se retrouva face à son profil.

Elle s'arrêta une seconde.

Son souffle dans le silence, le curseur qui clignotait sur l'écran, son propre visage reflété dans le noir de la fenêtre derrière.

Elle cliqua.

Il ne se passa rien de spectaculaire.

Aucune lumière, aucun bruit, aucune sensation physique particulière. L'écran s'éteignit parce que la batterie était morte, et Aurélie resta dans le noir de l'appartement, les mains posées sur les genoux, la voix éteinte elle aussi, épuisée d'une façon qu'elle n'avait encore jamais connue.

Elle se leva pour aller prendre l’air comme un noyé cherchant la surface.

La voisine du dessus traversait le couloir au même moment, une femme d'une cinquantaine d'années qu'Aurélie croisait depuis trois ans. La femme leva les yeux et continua son chemin en chantonnant quelque chose de bas.

Aurélie resta immobile dans le couloir.

Elle leva la main et dit le prénom de la voisine, doucement d'abord, puis plus fort, puis très fort, et le son sortait d'elle, elle l'entendait elle-même résonner contre les murs, mais la femme ne se retourna pas, poussa sa porte et disparut à l'intérieur sans que rien dans ses épaules n'indique qu'elle avait perçu quoi que ce ne fût.

Aurélie resta longtemps seule dans le couloir. Tantôt habité, tantôt vide, toujours isolée.

Elle avait effacé les autres et quelque chose, en réponse ou peut-être simplement en conséquence, semblait l’avoir effacée à son tour. Pas de la même façon, pas proprement, pas définitivement peut-être, mais suffisamment.

Elle retourna dans l'appartement. Elle cria encore une fois, longtemps, de toutes ses forces, et sa voix se répandit dans le couloir et dans les murs, dans le vide de la nuit, et personne ne bougea derrière aucune porte. Le silence qui revint ensuite était d'une densité qu'elle n'avait encore jamais mesurée.

Et l'ironie, la seule chose qui lui vint clairement cette nuit-là, c'est qu'on allait penser qu'elle avait fui.

Que c'était elle qui s'était enfuie, elle qui avait quelque chose à se reprocher, elle qui avait disparu par culpabilité ou par lâcheté ou pour échapper à une faute qu'on lui attribuerait dans son absence, et personne ne chercherait à comprendre parce que personne ne saurait qu'il y avait quelque chose à comprendre, et Léo continuerait sa vie quelque part, intact, avec son sourire et ses messages secrets, sans même savoir.

Elle s'assit par terre, les mains attrapant ses genoux relevés.

Elle attendit.




Photo : Sam A @ Pexels.

Comentario (4)

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PascalN verif

Pascaln hace 4 horas

Entre reaction épidermique, puissance inconsciente et force de caractère d'Aurélie pour aller au bout, effacer ce qui dérange pour ne laisser subsister que ce qui semble être vrai... Terrible dilemme finalement pour en arriver à s'auto effacer, comme si elle-même devait disparaître ? Un texte qui amène le lecteur vers un questionnement personnel sur son propre rapport aux autres, son niveau de dépendance aux autres pour être... Un commentaire qui me parait complexe à sa relecture, à l'image de ce que ton texte vient chahuter à l'intérieur. Encore un tour de force réalisé ici. Bravo Wallas.

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E C Wallas verif

E C Wallas hace 1 hora

Merci Pascal, encore des mots que je ne suis pas sûr de mériter, mais je suis content de voir les réactions que procure cette histoire.

Je suis persuadé que je cris à travers mes personnages car il n’est pas bien vu de le faire « en vrai ». Comme le disait X Japan dans une de leur chanson, « Rose of Pain » : « Scream without raising your voice » (Crie sans élever la voix).
C’est toujours... rassurant de ne pas crier dans le vide.

Pas sûr que ma réponse ait plus de sens haha…

Jackie H verif

Jackie H hace 7 horas

Elle a fini par se bloquer elle-même... et par "inexister" aux yeux des autres...

Et maintenant, elle attend.

Grande matière à réflexion que cette histoire 😯

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Line Marsan verif

Line Marsan hace 8 horas

GÉ-NIAL ! Vertigineux si l'on essaie d'en comprendre le sens. Mais j'ai essayé de donner à ton texte mon propre sens. Et je suis du côté d'Aurélie. Je clique quand un profil m'insupporte. Rien de grave. Mais quand j'ai cliqué pour quitter Facebook et Instagram, j'ai perdu un peu de "consistance" aux yeux de certains. Mon existence ne leur ait pas sans cesse rappelée par des posts.
Bref, ton texte a pour moi quelque chose de philosophique, de profond, en plus d'être très bien écrit. 👏👏👏

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E C Wallas verif

E C Wallas hace 6 horas

Ah, elle sera contente de savoir qu’il reste du monde de son côté !
Quitter les réseaux peut être difficile en effet. Accompagné de cette impression de perdre quelque chose. Combien garde un compte Facebook « au cas où »…

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