Eldria II : 33 · Celle qui compte
La petite barge racla bientôt contre le sable fin à quelques centimètres sous la surface, puis s’immobilisa.
– Nous y sommes, annonça Dario en bondissant hors de l’embarcation pour mieux la tirer sur la plage. Aide-moi.
Jarim l’imita et prêta aussitôt main-forte à son guide. Ensemble, profitant du couvert de l’aube, ils tractèrent promptement le frêle esquif jusque sous un promontoire rocheux, à l’abri d’éventuels regards indiscrets.
– Suis-moi, enjoignit l’Adaïque à voix basse.
Jarim sur ses pas, ils se faufilèrent discrètement jusqu’aux abords du palais de nacre, dont ils venaient de rejoindre l’îlot central par le grand lac étendant ses eaux au cœur même de Solanntor.
– C’est ici, indiqua Dario en s’arrêtant devant une porte dérobée, entrouverte, au pied de l’une des tours du majestueux édifice. Entre, et suis le couloir jusqu’à atteindre une pièce éclairée. Notre contact t’y retrouvera.
– Merci infiniment, Dario, murmura Jarim. Et encore désolé d’avoir dû te... bousculer, l’autre jour.
Pour toute réponse, l’homme lui adressa un sourire sincère et posa une main amicale sur son épaule.
– Adieu, et bonne chance, ajouta-t-il avant de tourner les talons et de disparaître derrière un talus de sable.
Jarim prit un instant pour fermer les paupières et souffler. C’était aujourd’hui ou jamais ; il allait sauver Eldria... ou mourir en essayant. L’attente et la préparation avaient été si longues, si insupportables, que le poids de toute cette pression semblait prendre un malin plaisir à soudain peser sur lui, tandis que l’adrénaline – ou la peur ? – faisait tressaillir chacun de ses membres.
Il repensa brièvement à son entretien avec Yaesia, quelques jours plus tôt. Sous toutes les coutures, la cheffe contrebandière avait examiné sa peau sombre, exposée dans sa primordiale simplicité. Heureusement, selon des critères qui lui étaient apparemment propre, elle avait fini par le juger apte à prendre part à cette curieuse mission de sauvetage. Également, et de façon tout aussi heureuse... il ne s’était strictement rien passé entre eux, malgré l’embarrassante expression manifeste – et naturelle – de son organisme. Yaesia lui avait simplement donné congé, un énigmatique sourire aux lèvres.
Le regard déterminé, la mâchoire serrée, Jarim poussa le bois sommaire de la porte lui faisant face, dont le loquet avait manifestement été déverrouillé de l’intérieur à son intention. Sur ses gardes, il pénétra dans un couloir obscur, progressant à pas de loup vers une lueur vacillante qu’il apercevait au loin. Tout était calme, comme si l’édifice, semblable à une gigantesque bête en hibernation, sommeillait encore.
La lueur provenait, comme l’avait indiqué Dario, d’une petite pièce isolée aux murs nus, où flamboyait une unique torche. Au centre attendait une silhouette solitaire, menue, les cheveux noirs tressés en une longue natte. Lorsqu’elle entendit les pas feutrés dans son dos, la silhouette se retourna. C’était une femme un peu plus jeune que lui, la peau hâlée, vêtue d’une élégante robe échancrée tissée d’une étoffe si légère qu’il était ardu d’ignorer les formes prononcées que l’on devinait au travers. Ses yeux foncés, résolus – au fond desquels Jarim crut toutefois déceler un brasier d’inquiétude –, le dévisagèrent aussitôt de pied en cap.
– Vous êtes le Sélénien, je présume ? murmura-t-elle avec l’accent de ses semblables, un sourcil haussé.
– Oui, c’est bien cela, confirma Jarim en s’avançant dans la lumière, le cœur battant.
– Nous avons peu de temps, reprit l’inconnue d’un ton pressant, le contournant pour claquer derrière lui la porte qu’il venait de franchir. Il va falloir vous préparer.
Troublé, Jarim ne parvenait pas à détacher son regard du visage familier – et pourtant parfaitement étranger – de cette jeune femme qui, selon toute vraisemblance, était bien le fameux contact mandé par Yaesia.
– Heu... se risqua-t-il, indécis. Êtes-vous de l’entourage de... Connaissez-vous...
Son interlocutrice, pourtant bien plus petite, se planta face à lui, l’air las.
– Je suis bien l’une des sœurs de Lélia, si telle est votre question. J’ai ouï dire que vous la connaissiez. Mon insouciante sœur est enfermée là-haut, dans ses appartements, attendant d’être conduite auprès de notre père.
– Oh. Et Eldria ? reprit aussitôt Jarim, comprenant mieux pour quelle raison il avait eu l’étrange impression de la reconnaître, mais se recentrant sur ce qui comptait vraiment à ses yeux. Comment allons-nous nous y prendre pour...
– Silence ! l’interrompit-elle soudain dans un murmure.
La jeune Ishalia se raidit et jeta un regard attentif dans son dos, en direction d’une ouverture menant à une série d’escaliers. Comme elle, Jarim tendit l’oreille et perçut bientôt des rires lointains, festifs, qui semblaient gagner peu à peu en intensité.
– Par la Déesse. Elles sont en avance ! chuchota-t-elle avec empressement en se précipitant vers un coffre posé dans un recoin de la pièce. Il n’y a pas une seconde à perdre, dévêtissez-vous !
Jarim, qui ne goûtait guère l’empressement des autochtones à le voir ainsi se dénuder à la moindre occasion, demeura un instant interdit, les bras ballants.
– Mais...
– Qu’attendez-vous ? insista-t-elle avant qu’il ait pu émettre la moindre protestation, le foudroyant d’un regard noir. Hâtez-vous !
Il comprit alors que tout ceci faisait partie du plan ; après tout, Yaesia lui avait bien expliqué que pour accomplir cette mission, il devrait se faire passer pour ce qu’il n’était pas : un esclave, un prostitué. Pour Eldria, il était prêt à traverser toutes les épreuves, même les plus indécentes. Sans accorder davantage de temps à la réflexion, il s’exécuta et, en une seconde, il abandonna son pantalon – son seul vêtement – sur le sol.
Sa curieuse complice, accroupie près du coffre, s’empressa d’en extraire deux sortes de chaînes sombres surmontées d’anses de métal. Sans prêter attention à la nudité précipitée de son invité clandestin, elle ramassa d’un geste vif le pantalon qu’il avait laissé à terre et le fourra hâtivement dans le même caisson, à l’abri des regards. Puis, avec une fermeté insoupçonnée, elle repoussa Jarim jusque dans l’angle opposé à l’escalier, dos au mur, l’incitant à lever les bras.
– Qu’est-ce que... balbutia Jarim en coopérant malgré lui, constatant qu’elle s’employait à serrer les anses de métal autour de ses poignets, telles d’imposantes menottes qu’elle fixait à des crochets suspendus au plafond.
Face à lui, de l’autre côté de l’ouverture, les rires se rapprochaient.
– Mes sœurs seront bientôt là, expliqua nerveusement l’Adaïque, sur la pointe des pieds, serrée contre son torse, les yeux levés pour se concentrer sur sa tâche. Elles ignorent tout des plans de Yaesia, ainsi que de notre projet de faire évader votre amie. Surtout, ne prononcez plus la moindre parole, ni n’émettez le moindre son. Et, par-dessus tout, laissez-vous faire. Les voilà.
Sur ces mots, elle se tut aussitôt et recula de deux pas, abandonnant Jarim, aussi nu que pantois, accroché à des chaînes qui lui interdisaient tout mouvement des bras et des épaules. Heureusement, il eut la présence d’esprit de ne pas chercher à se débattre car déjà, trois nouvelles venues faisaient irruption dans l’étroite coursive, hilares, drapées dans la même étoffe indécente que celle recouvrant le corps mince de leur jeune sœur.
L’une d’elles, plus âgée – manifestement l’aînée de la sororie –, grande, bien bâtie et à la forte poitrine, arborait une longue crinière noire aux reflets cuivrés, dont les pointes épousaient la courbe franche de ses hanches marquées. Les deux autres, plus petites – néanmoins plus élancées que leur cadette –, avaient le teint davantage clair, carnation qui contrastait avec leurs mèches sombres caressant leurs pommettes lisses. Toutes deux se ressemblaient d’ailleurs si parfaitement que leur gémellité était évidente.
Les quatre sœurs, sans surprise, avaient pour point commun d’afficher une ressemblance plus ou moins frappante avec leur parente, en la personne de Lélia – que Jarim connaissait bien par la force des événements auxquels il avait récemment pris part, sans toutefois avoir jamais eu connaissance de sa véritable identité. Mais combien d’Ishalia – de Princesses des Sables – étaient-elles, au juste ? Et surtout, que lui voulaient ces trois-là ?
– Oh, tu es déjà ici, Priscya, constata l’aînée d’un ton ampoulé en s’adressant à sa cadette. Et en charmante compagnie, à ce que je constate. Tu as déjà préparé notre livraison du jour.
Leurs regards glissèrent naturellement sur le corps de Jarim, dont les muscles saillants se crispaient dans une posture inconfortable. Leurs yeux voraces parcoururent sa peau sombre sans retenue, se délectant manifestement de cette masculinité offerte – fort heureusement trop intimidée pour se présenter sous un jour plus audacieux. La sensation de se retrouver ainsi exhibé, incapable de se mouvoir, devant quatre jeunes femmes – au demeurant séduisantes – qui le lorgnaient sans gêne, n’avait en effet pour Jarim rien de très glorieux.
– Les contrebandiers nous l’ont dépêché dès l’aube, expliqua la prénommée Priscya, d’une voix qui ne trahissait en rien le double jeu qu’elle menait. Il ne s’exprime dans aucune de nos langues, inutile donc de chercher à interagir avec lui.
– Oh que si, je compte bien interagir, trancha sa grande sœur en s’accroupissant devant Jarim.
Priscya poussa un long soupir résigné.
– Est-ce vraiment nécessaire, Simina ? Tu vois bien que ce garçon a tout ce qu’il faut, là où il faut.
– Mais s’agit-il seulement d’un bon amant ? C’est à moi que les éminences du palais adressent leurs reproches lorsque les livraisons ne les satisfont pas. Or, je ne fais plus aveuglément confiance à cette vipère de contrebandière, qui ne sert jamais que ses propres intérêts. Si cet esclave ne parvient pas à se contenir, je préfère le livrer moi-même à la garde dès maintenant, plutôt qu’à ma noble clientèle, qui ne manquera pas de s’en plaindre vertement.
À cet instant, impuissant, Jarim ne put qu’observer la plus âgée des quatre princesses – de peut-être dix ans son aînée – s’emparer de son intimité encore recluse au creux de ses cuisses épaisses, comme pour se faire plus petite que la nature ne l’avait pourtant conçue. D’un geste détaché, elle entreprit de la soumettre à une attention méthodique, presque clinique, frottant de la pulpe tiède du pouce le petit étirement de peau sous les vallonnements subtils de son sexe.
Jarim fronça aussitôt les sourcils, comprenant qu’il aurait à subir des palpations qui, mécaniquement, finiraient par porter leurs fruits. Et alors c’en serait fini de lui – et, par ricochet, d’Eldria. Il ne devait surtout pas s’abandonner aux sensations lancinantes qui, déjà, se répandaient dans ses veines comme un délectable poison.
Comme si cela pouvait faire refluer ce trouble grandissant, il détourna le regard de cette scène surréaliste pour le poser ailleurs, n’importe où. Ce fut pire : face à lui, la dénommée Priscya – sa guide – venait de croiser les bras d’un air contrarié. Elle jetait en effet un regard courroucé en direction de ses deux sœurs jumelles, qui s’étaient manifestement décidées à ne pas rester inactives : en miroir, d’un geste sensuel qui semblait savamment répété, chacune déshabilla l’autre, laissant choir leurs voiles respectifs dans un bruissement aérien et dévoilant de concert leurs corps nus, leurs bustes fermes cambrés l’un contre l’autre, parfaitement identiques. Elles s’enlacèrent alors, leurs lèvres se joignant dans un baiser passionné, aussi interdit que brûlant et troublant.
Pendant une seconde d’égarement permise par l’incommensurable fatigue qu’il avait accumulée, Jarim ne put se détacher de cette vision impossible. Il fixa les deux femmes d’un œil vitreux tandis qu’elles se cajolaient l’une l’autre, leurs mains ardentes parcourant les courbes analogues de leur alter ego, s’échouant entre leurs cuisses respectives. Dépossédé de ses moyens, il se demanda si cette étreinte charnelle entre jumelles, inédite, ne s’apparentait pas à une forme insolite de masturbation.
Il secoua toutefois bien vite la tête, reprenant ses esprits, réalisant avec effroi que, sous la stimulation manuelle de sa geôlière, son sexe se gorgeait peu à peu d’un désir involontaire, naturel, incontrôlable. Il se gaina, déterminé et retenir l’afflux qui montait tandis qu’il était désormais touché avec fougue par Simina, l’aînée. Celle-ci observait l’objet de ses désirs s’allonger peu à peu, comme fascinée par ce spectacle de la nature. Bientôt, sans s’encombrer d’une quelconque gêne, elle le recouvrit de ses lèvres pulpeuses, lui prodiguant une fellation comme Jarim n’en avait connue qu’une seule et unique fois – au cours de laquelle, encore vierge, il n’avait d’ailleurs pas su contenir ses émois.
Les traits de son visage se flétrirent tandis qu’il maintenait les paupières closes, décidé à ne plus être témoin des attouchements auxquels se livraient désormais les jumelles, qui haletaient de concert pour son plus grand désarroi. Il avait bien compris que toute cette mascarade avait pour objet de mettre son endurance à l’épreuve, de tester sa vigueur. Aucune épreuve physique ne l’intimidait ; pour Eldria, il se sentait la force d’affronter dix bêtes sauvages. Pourtant, là, il le savait : livré à ces femmes tentatrices, lui-même ne témoignant que d’une expérience presque nulle des choses de l’amour, il se trouvait comme dépossédé de ses moyens.
Sa verge ne tarda pas à se tendre à l’apogée de son potentiel, prisonnière de la bouche moite et exercée de la dénommée Simina. Il sentait cette langue chaude glisser, telle une caresse espiègle, sur ses aspérités les plus sensibles, tandis que des doigts habiles, plus bas, s’employaient à masser sa saillie plus fragile, veule, pulsante d’une vie prête à jaillir à tout instant. Il se retint, bandant les muscles, serrant les poings, faisant cliqueter les chaînes qui l’encombraient. Une anhélation contrite lui échappa, son sexe soubresauta... mais il tint bon, focalisé sur son souffle, ignorant la marée montante qui cherchait à le submerger.
– Il est robuste, commenta heureusement Simina en se retirant après trois longues minutes de ce véritable supplice. Priscya, accroupis-toi. Nous allons le détacher pour qu’il puisse te prendre.
Jarim sentit ses entrailles se nouer. Avait-il bien entendu ? L’intéressée, elle, poussa un soupir exaspéré, puis se détourna soudain, dépassant ses deux sœurs – dont l’une avait maintenant le visage largement enfoui entre les cuisses de l’autre.
– Non, j’en ai assez vu et entendu, lâcha-t-elle avec fermeté en s’éloignant. Si vous y tenez tant, allez-y, épuisez ce garçon. En attendant, moi, je m’en vais. Vous devrez trouver quelqu’un d’autre pour conduire vos petits cobayes là-haut.
Jarim, essoufflé malgré son immobilité forcée, dut se faire violence pour ne pas la supplier de rester ; non qu’il eût particulièrement pour souhait de pratiquer avec elle l’acte intime que l’aînée venait de suggérer, mais plutôt parce que la jeune fille représentait son seul salut en ce lieu éloigné de tout ce qu’il avait jamais inconnu.
– Allons, ne le prends pas comme ça, Priscya, concéda heureusement Simina d’une voix mielleuse, juste avant que sa cadette n’ait disparu dans la pénombre. Je voulais simplement que tu t’amuses un peu, toi aussi. Ce que tu peux être prude, parfois. Oh, et puis vous deux, arrêtez un peu, on ne s’entend plus parler !
Elle venait de se tourner vers les jumelles qui, sur ces entrefaites, continuaient allègrement de se pourlécher alternativement l’entrecuisse. Les deux femmes s’interrompirent aussitôt, dociles à cet ordre de leur aînée.
Fort heureusement, Priscya fit volte-face et Jarim comprit que son petit stratagème, destiné à les provoquer, avait fonctionné. Ou du moins... l’espérait-il.
– Il fera l’affaire, reprit alors Simina en jetant un dernier coup d’œil déçu à Jarim, dont la hampe délaissée était encore fièrement dressée en direction du plafond. Tu peux l’emmener.
Et sur ces paroles, en compagnie des jumelles qui n’avaient pas jugé utile de se rhabiller, elles disparurent aussi vite qu’elles étaient venues.
Jarim se détendit enfin. Malgré sa brièveté, l’expérience l’avait épuisé autant que la traque d’une insaisissable bête sauvage en pleine forêt. Il baissa les yeux vers son propre bas-ventre : son sexe, luisant de salive, semblait encore trembler d’un désir inavouable, presque bestial, d’être épanché. Heureusement, cet impétueux fragment de lui s’affaissait davantage à chaque seconde qui passait, ses pensées n’ayant guère de place à consacrer à tout ce qui pourrait le distraire de son objectif : soustraire Eldria à son triste sort.
– Navré pour cela, murmura la jeune cadette de Lélia une fois qu’ils furent seuls. Je ne pensais pas que mes sœurs se présenteraient si tôt, aujourd’hui.
– Ce n’est rien, mentit Jarim, gêné. Est-ce que... hem... vous pourriez me détacher, afin que je puisse... me rhabiller ?
C’était pour lui une situation des plus étranges que de se retrouver ainsi, les parties à l’air, en érection, à entretenir une conversation polie avec cette jeune fille pratiquement inconnue, dont la nudité ne tenait, pour sa part, qu’à un ridicule tissu à demi transparent.
– Oh, bien sûr, s’empressa-t-elle d’approuver en se précipitant vers lui.
Elle se plaqua de nouveau contre son torse afin de détacher les liens à ses poignets, si bien que Jarim dut tant bien que mal se contorsionner pour empêcher que les vestiges de sa turgescence n’entrent en contact avec le ventre nu de sa nouvelle guide.
Enfin délivré de ses entraves, elle lui rendit son pantalon et le fixait désormais distraitement tandis qu’il l’enfilait en hâte, embarrassé.
– J’ai entendu dire que la nudité était mal vue, voire proscrite, au nord, dit-elle à mi-voix, sans détacher son regard de l’entrejambe de Jarim. Est-ce la vérité ?
– Euh... Eh bien... c’est à peu près exact. Du moins, en public. Disons que nous la réservons aux personnes que nous aimons vraiment.
– Ce doit être... agréable.
Elle fixait désormais le vide devant elle, l’œil vitreux, apparemment captive de pensées qui n’appartenaient qu’à elle. Jarim, mal à l’aise, dut se racler la gorge pour la ramener à la réalité.
– Hem... Pouvons-nous nous mettre en route ?
Elle se ressaisit aussitôt :
– Oh. Oui, bien sûr. Suivez-moi.
Dans un bruissement d’étoffe, elle pivota et le conduisit jusqu’à un vestibule attenant, désert, qui devait tenir lieu de salle de gardes à une heure plus avancée du jour.
– Tenez, revêtez cette tenue, fit-elle en lui fourrant dans les bras un ensemble que Jarim reconnut comme étant l’équipement complet des Capes Ocres – la milice de la cité. Avec cela et la couleur de peau, vous passerez inaperçu.
– Ne risquez-vous pas de vous attirer des ennuis si on découvre que vous m’avez aidé ? s’enquit Jarim pour éviter tout silence gênant tandis qu’il s’employait à revêtir l’imposant attirail. On s’apercevra bien vite que je n’ai... pas été mené à l’endroit prévu.
Priscya eut un rire moqueur, comme si contrevenir aux règles établies par ses sœurs ne pouvaient guère la réjouir davantage.
– Oh, ne vous en faites pas. Je ne compte pas continuer ce petit arrangement bien longtemps.
Sur ces mystérieuses paroles, une nouvelle fois, son attention sembla se focaliser sur Jarim, qui s’habillait maladroitement devant elle.
– Cette femme, ajouta-t-elle lentement. Cette... Eldria. Qui est-ce, pour vous ?
Jarim s’interrompit un instant, le casque épais et métallique qu’il allait devoir porter scintillant entre ses mains tressaillantes. Il hésita un instant, puis souffla :
– L’être qui compte le plus à mes yeux, en ce monde.
Et, plus que jamais décidé, il coiffa son heaume.

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