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Fiction
Drama
calendar Publicado el 8, oct, 2026
calendar Actualizado 8, oct, 2026
time 5 min
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Comme tous les matins, je ne vois rien. Le monde qui m'entoure se dissout derrière le voile qui me sépare de la réalité. Ce voile, opaque aux émotions, me plonge dans un flou cotonneux. Les jours passent et chaque action est réalisée machinalement, dans un mouvement mécanique rythmé par le tic-tac de l'horloge, qui ne connaît aucun repos et dont on ne peut qu'en espérer la fin.


Les portes du métro s'ouvrent et la buée devant mes yeux s'évapore quelques instants, le temps de faire attention à l'espace entre la rame et la plateforme. Quelques visages apparaissent, pour la plupart fatigués. Les yeux rivés sur les petits écrans comme happés par le faisceau de lumière bleu, chacun tente de fuir la réalité froide et crue. L'engin redémarre et s'enfonce dans le noir, serpentant dans les entrailles de la ville qui s'éveille. Proches dans l'espace physique et pourtant si loin, les passagers de ce ver de terre géant se noient dans une autre dimension.


Le garçon sur les genoux de sa mère les a vu aussi. Des reflets blancs comme ceux qui dansent sous l'eau sur les parois de la piscine municipale. Je n'entends plus l'aiguille des secondes, quelque chose ne tourne pas rond. Le métro s'arrête avant le prochain arrêt et les yeux cernés se détachent du faisceau pour croiser enfin d'autres yeux cernés, légèrement intrigués. La rame est alors plongée dans le silence, aucune annonce ne se fait entendre pendant de longues minutes. Ou était-ce seulement quelques secondes ? L'horloge en diodes s'est aussi arrêtée.


Le silence laisse place à une symphonie de soupirs et de froissements de vêtements ; l'audience s'agite. Les reflets se sont intensifiés et parcourent les parois de la rame en passant parfois sur des visages impatients. Ont-ils seulement remarqué qu'ils avaient maintenant les pieds dans l'eau ? Mais ce n'est que le fantôme de l'eau, un hologramme d'un bleu pâle qui semble caresser nos chevilles, sans que nous ne puissions le sentir ou le saisir. Certains visages ont changé d'expression et commencent à se regarder vraiment.


Ce n'est plus eux et moi, c'est nous.


Je crois que je commence à comprendre; le petit garçon aussi car il a lâché la main de sa mère. Nous nous rejoignons devant la porte, au fond de la rame et mon âme est en paix. Le garçon se retourne pour observer les lambeaux de lumière se détacher de sa mère et disparaître dans un éclat bleuté. Sa main est tendue vers lui, mais il est déjà trop tard. Le niveau de l'eau a monté, et vient maintenant caresser mon ventre et les épaules du garçon, nous enrobant dans une étreinte chaleureuse. Ceux qui ne se sont pas évaporés en lambeaux nous ont rejoint. Certains sont encore un peu trop loin, retenus par des fils blancs entrelacés plus ou moins brillants, reliant la base de leur nuque au plafond, mais nous savons qu'ils continuent bien plus haut. Ce sont les regrets et les rêves inachevés. La plupart des fils se vaporisent en une brise libératrice, mais deux ou trois, particulièrement scintillants, finissent par réduire en lambeaux les heureux élus dans une impressionnante explosion d'énergie : ce sont les miraculés. Le petit garçon et moi n'étions pas retenu par le cordage de lumière et il n'y avait rien d'étonnant à cela... Il disparu sous le manteau aqueux avec ce regard innocent qu'ont les enfants heureux. Nous n'étions plus qu'une poignée à avoir encore la tête hors de l'eau mais nous n'étions pas inquiets, plus maintenant. En dessous de mes épaules, mon corps s'était réduit en particules de lumière qui se mêlaient aux autres corps dans une sublime mare étoilée. Il ne restait bientôt plus rien des autres mais mon visage demeurait au-dessus de la surface, comme le soleil couchant sur la mer calme. Non, je ne flottais pas, quelque chose me retenait par la nuque. Se pourrait-il que... A ce moment, j'ai entendu ce doux battement dans ma poitrine.


Elle s'était réveillée et avait enfin vu le monde. Ce n'étaient pas les regrets, mais l'inspiration qui l'avait ramené, car elle avait enfin quelque chose à raconter.


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