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Je pourrais le tuer

Je pourrais le tuer

Publicado el 17, ene, 2026 Actualizado 17, ene, 2026 Drama
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Je pourrais le tuer

Ma première nouvelle, rédigée ces derniers jours:


Je pourrais le tuer. Les quatre mots éclatent dans sa tête. C’était quoi, ça ? Céleste s'essuie le front. Ils devraient rester dans les bulles, les mots. Juste des SPLASH, des BOUM, des trucs comme ça.

Elle se replonge dans la BD offerte par Mamie. Un western, elle a dit. Elle ne pensait pas aimer, elle ne savait même pas ce qu’était un western. Mais Céleste aime bien Calamity Jane et son revolver. Elle a aussi un fusil, mais le revolver, c’est mieux. Parfois, elle en a même deux, un dans chaque main.


Photogramme extrait du film "Calamity Jane", sorti en 2024. L'actrice Emily Bett Rickards joue Calamity Jane.



Les cris de son petit frère l’empêchent de se concentrer. Papa l’a annoncé : ce soir, Gabin saura nager. Il a 5 ans. Elle avait oublié, mais en voyant Gabin tout crispé dans l’eau, elle s’est rappelé quand c’était elle dans la piscine trop profonde. Un après-midi horrible. Le soir, elle savait nager. Bien obligée. Son père avait dû lui dire à peu près la même chose qu’à Gabin aujourd’hui: " On a de la chance, on a une piscine, il faut en profiter. Comme ça, quand on arrivera à la mer, tu sauras déjà nager.”

Le soleil perce la toile du parasol et brise le bleu de l’eau en mille morceaux. La tête de Céleste bouillonne. Son petit frère dans l’eau fatigue déjà. Et les mots reviennent tourner autour d’elle comme des guêpes. Je pourrais le tuer. Le tuer.

Elle se lève en soufflant fort et rentre dans la maison pour ne plus voir, ne plus entendre. Sa mère est avec ses copines, comme tous les premiers samedis du mois. Pourquoi elle n’est pas déjà là ?


Le tuer. Les mots la poursuivent, même dans l’ombre fraîche du salon, où Thibault, son frère aîné, joue sur sa console. Les yeux comme deux mouches folles, les doigts pattes d’araignée sur les manettes. Céleste vient regarder au-dessus de son épaule : il tue des monstres violets, tout dégoulinants, visqueux. BEURK ! Soudain, on entend la voix plus forte. “ N’aie pas peur. Plus tu as peur, plus tu coules". Ça déconcentre Thibault ; il n’arrive pas à tuer le dernier monstre. Alors, Céleste se penche à son oreille et murmure: " Vas-y. Pense que c’est papa.” SPLORCH ! Le monstre explose ; Thibault passe au niveau supérieur. Céleste sourit méchamment ; elle est peut-être en train de se transformer en Calamity Jane. Thibault ne sourit pas. Il ne sourit plus jamais. Maman dit que c’est parce qu’il a 13 ans, que tous les adolescents font la gueule.


Céleste ne tient pas en place. Elle s’agace. Elle ressort. Dans la piscine, son petit frère répète " Papa, s’il te plaît papa“. Il se retient de pleurer. Et leur père répond : " Non, pas encore. Fais les mouvements. Allez, fais la grenouille avec les jambes, fais la grenouille .” Gabin obéit, essaie de se calmer, de faire la grenouille. GRAOUUUM. Dans la tête de Céleste les mots-tonnerre grondent encore. Je pouRRRRRais.

Tout d’un coup, elle court vers le cagibi, prend la grosse bouée noire qui ne se dégonfle jamais et la traîne autour de la piscine. Elle la glisse doucement dans l’eau, pour que ça ne fasse pas de vague. Pas très loin de son petit frère. " Gabin, laisse ça! lance papa. Tu ne touches pas cette bouée ! Céleste, de quoi tu te mêles ? “ Elle ne répond pas, le visage buté, puis s’en retourne vers le parasol en marmonnant : “J’te laisserai pas faire..."

Heureusement, la porte d’entrée claque . Céleste fixe son père et elle crie “Maman, on est là !"

Papa change de visage : “ Allez Gabin, on arrête pour aujourd’hui, ce n' est pas grave, on essaiera plus tard."



Le lendemain, c’est dimanche. Céleste n’a pas envie de se lever. Elle pense à sa cousine Selma ; elle est plus grande, elle rentre en Troisième en septembre. Elle aimerait lui parler. Mais les mots resteraient sans doute coincés. “ Je crois qu’il y a un problème avec mon père ”, ce n' est pas grand-chose ces mots, mais ils ne sortiraient pas. Peut-être parce que si ceux-là passent, tous les autres vont débouler. Comme dans la BD de Calamity. La cavalerie, avec un TADADADAM TADADADAM.

Papa ouvre la porte de la chambre ; il vient voir si elle est réveillée. Tous les dimanches matins, depuis quelques temps, il les emmène courir, Thibault et elle. Son frère est trop maigre; elle est trop grosse. Ils ne vont jamais assez vite pour papa.

Mais ce matin, Thibault est déjà prêt depuis un moment, papa dit à Céleste de ne pas venir ; elle n’a qu’à rester à la maison, comme de toute façon elle n’aime pas courir. “ Si! Je viens ! J’arrive tout de suite" tente Céleste, mais il dit " non, c'est trop tard” et s’en va.

Le ventre de Céleste fait un truc bizarre ; il se tord en pensant à Thibault en train de courir seul avec papa. Le tuer. Si j’étais Calamity... Céleste ne comprend pas tout à fait pourquoi elle a ces pensées. C'est peut-être parce qu’à l’école, il y a un mois, on leur a parlé de trucs bizarres. Des choses méchantes que des gens de la famille font aux enfants. Des trucs par rapport à leur corps. Elle n’a pas tout bien compris mais dans sa tête, ça a fait comme un éclair. Sa copine a ri bêtement quand la maîtresse a parlé de “zizi”, de “sexe”. Pas Céleste. Elle, elle a eu honte, elle aurait voulu se cacher sous la table pour ne plus croiser les yeux de la maîtresse. En rentrant, elle voulait parler à sa mère, mais elle a eu cette idée bizarre : peut-être que maman sait que papa est méchant et elle trouve juste ça normal. Depuis, elle essaie de ne plus y penser mais elle y pense tout le temps.


Car Céleste a déjà entendu des bruits de pas dans le couloir ; elle ne sait pas depuis quand, mais depuis quelques mois, tous les soirs elle tourne et retourne dans son lit sans arriver à s’endormir. Sa mère aussi a du mal à s’endormir, sauf qu’elle prend des cachets pour y arriver. Céleste, elle, elle attend. Elle guette les bruits.

Mardi soir, Céleste a de nouveau entendu les pas de son père; il allait voir Thibault. Sur le réveil, c’était 23:00. Elle a voulu écouter ce qui se disait dans la chambre juste à côté de la sienne. Il n’y a pas eu de bruit. Comme les autres fois. Mais, elle s’est obligée à garder les yeux ouverts, cette fois. Quand les pas sont repassés devant sa chambre, elle a entendu pleurer Thibault. Papa lui a fait du mal, elle s’est dit, j’en suis sûre. Ouais, BANG ! Elle a su : leur père faisait du mal à Thibault, peut-être un de ces trucs absolument interdits, dont on lui a parlé à l’école.

Le lendemain, pour voir, elle a demandé à Thibault pourquoi il avait pleuré dans la nuit, si papa était venu dans sa chambre pour le gronder. Il est devenu tout rouge de colère et lui a crié dessus très fort. Après, il ne lui a plus rien dit pendant deux jours. Céleste sent que c’est très grave : c’est pour ça que son frère ne sourit plus jamais.


Et maintenant Thibault est allé courir seul avec papa. Céleste n’en peut plus de son ventre qui se tord. Elle se lève. Dans la cuisine, maman est tranquillement en train de regarder Gabin dessiner la piscine. Elle le félicite, c’est très ressemblant.

Céleste se met à râler. Elle ne trouve pas le lait, il n’y a plus de confiture. Elle fait exprès de faire du bruit avec sa chaise. Maman continue à regarder Gabin dessiner. Elle ne veut pas entendre, ou quoi ?

Soudain, la voiture dans l’allée. Le jogging a duré beaucoup moins longtemps que d’habitude. Céleste a peur. Elle renverse un peu de lait de son bol en se levant, et déboule dans le couloir. Et elle le voit. Son père.

Plein de boue, les cheveux en bataille, la grimace sur le visage, du sang sur le sourcil. “ Qu’est-ce qui s’est passé ?” elle crie. “Je suis tombé dans le ravin. Tu sais, enfin, le grand fossé. J’ai glissé, c’est rien."


Mais Thibault referme la porte d’entrée et quand Céleste croise ses yeux, ils sont noirs et brillants comme les deux revolvers de Calamity.


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Angie RODRIDE verif

Angie Rodride hace 1 hora

c’est une excellente nouvelle, votre plume est acérée et sensible : son réalisme est terrible et je l’ai lue comme un thriller psychologique. Le sujet abordé n’est pas facile à traiter et notamment via une nouvelle , donc bravo à vous! Ce sujet du viol et de l’inceste est un sujet qui mérite qu’on le traite avec respect, conscience et intelligence : voilà pourquoi j’ai particulièrement été sensible à votre nouvelle, à ce huis-clos familial terrible…

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Line Marsan verif

Line Marsan hace 1 hora

Merci pour cette analyse. Je compte publier une chronique littéraire sur mes récentes lectures sur ce sujet difficile. Depuis quelques temps, ce sujet me hante.

Gabriel Dax verif

Gabriel Dax hace 3 horas

Excellente approche vu de l’intérieur par un autre enfant. Une nouvelle glaçante qui illustre tout autant les dégâts collatéraux en portant la lumière sur les autres victimes.

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Line Marsan verif

Line Marsan hace 1 hora

J'ai été récemment bouleversée par la lecture de La Familia grande, de Camille Kouchner. Cette nouvelle est librement inspirée de son témoignage.

Harold Cath verif

Harold Cath hace 3 horas

J'en ai froid dans le dos, comme une lame glacée le long de l'échine... Brrr.

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Line Marsan verif

Line Marsan hace 1 hora

C'est intéressant les remarques "thriller psychologique", "froid dans le dos" car cela donne accès aux réactions de lecteurs sans que j'ai vraiment cherché à provoquer ça. Je portais l'histoire en moi et elle provoque un truc chez l'autre. C'est une sensation nouvelle. Merci de ce retour, Harold.

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