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Médée
Non-fiction
Cultura
calendar Publicado el 13, jul, 2026
calendar Actualizado 13, jul, 2026
time 5 min
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Médée


La photo de la statue de Médée à Batoumi, en Géorgie, est issue de Wikipédia.

La photo de couverture est celle de la statue de Médée au Jardin des Tuileries, à Paris, trouvée sur le site TripAdvisor.



Le mensonge s’achète à prix d’or, comme toujours. Cinq talents. Un métal lourd, glacial, qui exhale l’odeur d’un sang pourtant soigneusement lavé. Au cours actuel, cela représenterait environ vingt millions d’euros, à quelques centimes d’inflation judéenne près. Euripide, lui aussi, avait une bouche à nourrir et une famille à faire vivre. Il a pris cet argent. Il l’a glissé sous son bras, s’est installé dans son cabinet baigné de soleil, et a rédigé la commande des Corinthiens.


Ils ont acheté la langue du poète, celle-là même qui, montée sur scène, offrit au peuple ce qu’il chérit le plus : du spectacle. Le spectacle d’une femme étrangère égorgeant sa propre chair, son propre sang. Le berceau de la civilisation ne pouvait s’accommoder d’une réputation d’infanticide. Comment, sinon, se laver les mains de ce sang poisseux ?


Rien de plus simple : draper l’étrangère dans une pelisse de barbare. La nommer folle, sorcière, bête immonde traînée hors des forêts et des marécages. Les morts n’ont pas de voix, et les exilés encore moins.


Dans ses Histoires variées, Élien le dit pourtant sans détour, dépouillé de tout délire poétique : ce sont les habitants de Corinthe qui ont lapidé les enfants. Ils ont acculé ces petites mains tremblantes dans un coin. Ils étaient assoiffés de vengeance parce que quelqu’un, dans leur cité, avait mis le feu à la demeure royale. Puis, quand l’odeur fétide de la mort s’est propagée, la peur les a saisis. Non pas la peur des dieux, mais celle de leur propre nom. La peur de l’Histoire, qui inscrirait leurs descendants au rang de meurtriers. Alors, ils ont commandé un mythe. Sur les vieux parchemins, dans la poussière des notes de bas de page, un chiffre précis empeste encore aujourd’hui.


On parle de la Toison d’or… De grands mots sacrés pour l’art. En vérité, ce n’étaient que des voleurs. Ils convoitaient les technologies d’extraction de l’or, la métallurgie, le savoir jalousement gardé sur cette terre où l’on filtrait les rivières au tamis. Jason ne s’y est pas rendu en héros, c’était un opportuniste. Un petit homme aux ambitions démesurées, caché derrière le dos d’une femme pour dérober le trésor qui bâtirait les empires de demain. Une fois tout obtenu, le sol bien ferme sous ses pieds, il a tout rejeté sur Médée, cette femme qui lui avait sacrifié sa patrie, son peuple, son père et son frère.


— Ce n’est pas ton amour qui m’a sauvé, lui lance-t-il plus tard, lui jetant de la poudre aux yeux, mais la passion. La flèche d’Éros.

Imputer son propre salut à « l’aveuglement » d’une femme pour s’affranchir de toute dette de gratitude : voilà le syndrome du vrai héros.


Des siècles plus tard, les grands peintres sont arrivés. Ils ont figé sur la toile l’image de la folle, le poignard à la main. Les psys ajoutent le « syndrome de Médée ». Le cinéma, l’art sont saturés de son image sauvage. Telle est la nature du mensonge : kidnapper, usurper, propager sa propre version de l’histoire, puis affubler la victime d’un masque de monstre. Il leur fallait une mère colchidienne sauvage pour dissimuler leur propre charogne civilisée.


Médée se tient là, hors du temps, seule. Les tombes de ses enfants sont restées à Corinthe, et cette ville dissimule encore aujourd’hui sa véritable cicatrice. Ses mains sont propres, mais sa mémoire empeste le cadavre de l’Histoire.


Pendant ce temps, les détenteurs des cinq talents symboliques trônent aux premiers rangs. Vêtus de toges blanches et graisseuses, les coudes propres, ils s’usent les mains à applaudir dans l’attente de la catharsis. Ils idolâtrent leur propre vice ; puis, ils lapident les enfants et pointent leurs doigts sanglants vers la femme : Regardez, voilà la bête.


Sur scène, la femme se tient debout. Étrangère, arrachée à un rivage lointain, ses yeux roulent les eaux sombres de la mer Noire.


— David Chkhaidze



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