L'effacement des femmes : Une corruption systématique de l'Histoire
L'effacement des femmes : Une corruption systématique de l'Histoire

Vous voulez savoir pourquoi j'ai créé Nunael ?
C'est parti d'une obsession. Une question qui me taraudait depuis des années : où sont passées les femmes ? Dans les récits héroïques, dans les mythes, dans les livres d'histoire.
Où sont-elles ?
Et puis j'ai compris. Leur absence, ce n'est pas un oubli. C'est une volonté. Un système. Quelque chose de construit, pierre après pierre, siècle après siècle.
Dans mon roman, Nunael crée l'univers. Elle insuffle la vie sans faire de tri, elle regarde évoluer les espèces avec la même tendresse pour toutes. Quand elle choisit les hominidés comme "espèce élue" – pas pour leurs muscles, non, mais pour leur empathie, leur curiosité, leur capacité à créer ensemble.
Mais l'Étranger, lui, a compris quelque chose de terrible. Pour détruire l'humanité, pas besoin de l'anéantir physiquement. Il suffit de la diviser. De la mutiler. D'effacer la moitié de son potentiel. Et c'est exactement ce qu'il fait, en manipulant les scribes, les théologiens, les juges, les historiens.
Son arme préférée ? L'effacement systématique des femmes.
Eve et Lilith : Le premier effacement
Avant même de parler d'histoire, il faut que nous parlions de mythe. Parce que c'est là que tout commence.
Eve est la Première femme, tirée d'une côte d'Adam, celle qui croque la pomme et condamne toute l'humanité. Pendant deux mille ans, on en a fait LA responsable du péché originel. La faible. Celle qui a craqué. La coupable éternelle.
Mais Lilith. Vous la connaissez ? Non ? C'est normal. C'est fait exprès. Dans les textes juifs anciens, avant Eve, il y avait Lilith. La vraie première femme d'Adam. Créée de la même poussière que lui. Son égale. En tout point. Sauf que Lilith a refusé de se soumettre. Les textes disent qu'elle refusait de "s'allonger en dessous" pendant l'acte sexuel. (Oui, c'est écrit noir sur blanc.) Elle revendiquait son égalité. Alors elle a prononcé le nom de Dieu et s'est enfuie du jardin d'Eden. Adam s'est plaint. Vraiment plaint. Dieu a envoyé trois anges pour la ramener. Elle a refusé. Résultat ? On l'a transformée en démone. En tueuse d'enfants. En succube. Et on l'a effacée des textes canoniques. À la place, on a créé Eve. Faite d'une côte – donc inférieure, coupable par nature, soumise par obligation.
Premier effacement. Et il est fondateur. Si dès le mythe originel, la femme qui réclame l'égalité est diabolisée et remplacée par une femme soumise et fautive... Que reste-t-il comme espace pour toutes celles qui ont suivi.
Rien.
Les textes sacrés ont institutionnalisé la misogynie.
La corruption théologique
Cette question m'a longtemps tourmenté : Comment des religions qui prêchent l'amour et la compassion ont-elles pu justifier l'oppression de la moitié de l'humanité ?
La réponse est glaçante : elles ont été infiltrées.
Dans Nunael, l'Étranger ne crée rien. Il corrompt. Il prend les messages de lumière que Nunael inspire – à travers des figures comme Jésus ou Mahomet – et il les tord. Il utilise des hommes d'influence pour transformer l'égalité en hiérarchie. La liberté en soumission.
Observons les trois grandes religions monothéistes. Dans chacune, des femmes puissantes ont été minimisées. Ou effacées. À chaque fois.
Le judaïsme d'abord.
Miriam. Prophétesse. Leader au même titre que ses frères Moïse et Aaron. Le Livre des Nombres la décrit comme une des trois libératrices d'Israël. Trois. Combien de personnes connaissent son nom comparé à celui de Moïse ? Presque personne. Déborah, juge et cheffe militaire. Elle dirigeait tout Israël. Huldah, prophétesse. Le roi Josias lui-même la consultait. Et pourtant. Dans la mémoire collective, les prophètes sont masculins.
Le christianisme ensuite. Et là, c'est encore plus brutal.
Marie-Madeleine. Selon les Évangiles gnostiques, elle est "l'apôtre des apôtres", celle à qui Jésus confiait ses enseignements les plus profonds. Pierre lui-même était jaloux de leur relation. C'est écrit noir sur blanc. Mais, six siècles après la mort du Christ, le pape Grégoire Ier l'a délibérément confondue avec une prostituée repentante. Puis, pendant quinze siècles, elle a été réduite à cette image. Ce n'est qu'en 1969 que l'Église a reconnu son "erreur". Et Thècle d'Iconium ? Disciple de Paul, elle baptisait et prêchait. Elle aussi : effacée. Phoebe ? Paul l'appelle "diaconesse" et "protectrice". Minimisée. Les femmes prophétesses de Corinthe que Paul mentionne ? Oubliées.
L'islam maintenant.
Khadija. Première épouse du Prophète. Femme d'affaires prospère et indépendante. Quinze ans de plus que lui. C'est elle qui l'a épousé, elle qui l'a soutenu financièrement, elle qui a cru en lui la première. Elle dirigeait des caravanes commerciales. À une époque où c'était impensable. Mais son rôle économique et spirituel a été largement édulcoré. afin de donner une mage plus "convenable" … Aïsha, autre épouse, érudite. Plus de 2 000 hadiths transmis. On la consultait sur des questions juridiques complexes. Combien d'imams citent son autorité intellectuelle aujourd'hui ?
La corruption institutionnelle
Tertullien, un théologien du IIe siècle. Il écrit : "Tu es la porte du diable, tu es celle qui a brisé le sceau de l'arbre interdit.". Il parle des femmes, toutes les femmes. Coupables par nature., dangereuses par essence.
Saint Augustin. Je l'ai placé au Purgatoire dans mon roman. Repentant de ses écrits qui ont façonné quinze siècles de doctrine. Lui qui affirmait que la femme n'était à l'image de Dieu que lorsqu'elle était unie à l'homme, son "chef".
Ces hommes n'étaient pas des monstres. Ils étaient brillants. Sincères même. Mais ils ont été les instruments parfaits de la corruption. Leurs mots gravés dans le marbre des conciles. Transformés en dogmes, en lois, en vérités absolues.
Dans le roman, l'Étranger n'a pas eu besoin de détruire les textes sacrés, juste de choisir lesquels seraient canoniques et de minimiser les femmes dans ceux qui restaient.
Les génies effacées
Cette mécanique impitoyable ne s'arrête pas à la théologie. Loin de là. Elle s'est infiltré chaque domaine du savoir humain.
Dans Nunael, j'ai créé un "musée des femmes oubliées" que Nunael fait visiter à Hildegarde. C'est l'un des passages qui m'a le plus bouleversé à écrire. Parce que chaque femme que j'y mentionne a réellement existé. Et chacune d'elle a été effacée.
Vous pensez que c'est un phénomène uniquement occidental ? Non. C'est une pandémie mondiale. Chaque continent, chaque culture, chaque époque a été l'instrument de cet effacement. Laissez-moi vous présenter douze femmes qui ont révolutionné leur temps. Pourtant, le monde a choisi de les oublier.
Christine de Pizan (1364-1430)

Venise, Italie.
Elle est la première femme écrivain professionnelle de l'Histoire occidentale. Veuve à 25 ans avec trois enfants, elle a survécu en écrivant. Des traités philosophiques. Des poèmes. Des analyses politiques. Son œuvre La Cité des Dames ? Une défense révolutionnaire des femmes. Six siècles avant le féminisme moderne. Elle y déconstruit méthodiquement tous les arguments misogynes de son époque. Résultat ? Ses œuvres ignorées jusqu'au XXe siècle.
Artemisia Gentileschi (1593-1656)

Rome, Italie.
Elle l'une des plus grandes artistes baroques. Violée à 18 ans par un autre peintre, on lui a fait subir un procès humiliant où elle fut torturée, juste pour "vérifier" ses déclarations. Malgré cela, elle fut la première femme admise à l'Académie des Arts de Florence. Ses tableaux, d'une puissance émotionnelle foudroyante, mettaient en scène des héroïnes bibliques fortes. Mais pendant des siècles, ses œuvres furent attribuées à son père … Ou à d'autres peintres masculins.
Sayyida al-Hurra (1485-1561)

Tétouan, Maroc.
Son vrai nom ? Inconnu. "Sayyida al-Hurra" signifie "la dame libre et indépendante". Reine de Tétouan pendant trente ans. Trente. Et corsaire. Contrôlant la Méditerranée occidentale en alliance avec Barberousse qui dominait l'est. Issue d'une famille noble andalouse exilée de Grenade, elle a transformé Tétouan en puissance économique et militaire. Elle attaquait les navires espagnols et portugais – pas par cupidité, par vengeance pour l'exil de son peuple. Et pour défendre son royaume contre l'expansion coloniale. Elle était polyglotte, érudite, une négociatrice redoutable. Quand elle a épousé le sultan du Maroc en 1541, elle a refusé de quitter Tétouan pour la cérémonie. Le roi a dû venir à elle. Seul cas documenté d'un roi marocain se mariant hors de sa capitale. Mais en Occident ? Qui connaît son nom ? On célèbre Barberousse. Francis Drake. Connaissez-vous d'autres pirates qui régnaient sur les mers ET sur une ville ?
Émilie du Châtelet (1706-1749)

Paris, France.
Mathématicienne. Physicienne. Elle a traduit les Principia Mathematica de Newton en français, la seule traduction complète qui existe encore aujourd'hui. Elle a corrigé des erreurs de Newton., développé des concepts sur l'énergie qui préfiguraient Einstein. Voltaire, son amant, reconnaissait qu'elle était bien plus douée que lui en sciences. Et pourtant. L'Histoire a retenu Voltaire et oublié Émilie. Quand on la mentionne, c'est comme "la maîtresse de Voltaire". Pas comme la scientifique qui a révolutionné la physique.
Mary Anning (1799-1847)

Lyme Regis, Angleterre.
Paléontologue autodidacte, elle découvre à 12 ans le premier squelette complet d'ichtyosaure, puis le premier plésiosaure, puis le premier ptérodactyle britannique. Ses découvertes ont permis d'étudier l'extinction des espèces avec une nouvelle approche. Mais une femme et pauvre de surcroit ne peut entrer dans les sociétés géologiques. Les scientifiques masculins achetaient alors ses fossiles, publiaient sous leur nom, empochaient la gloire. Charles Dickens a écrit sur elle : "Elle vend des coquillages sur le rivage" – she sells seashells by the seashore. Son génie a été réduit à une comptine pour enfants.
Qiu Jin (1875-1907)

Shaoxing, Chine.
Elle était une poétesse tout autant qu'une révolutionnaire, une féministe radicale. Victime d'un mariage arrangé, elle s'est enfuit au Japon pour étudier. Elle n'est alors revenue en Chine qu'avoec un projet : renverser la dynastie Qing. Elle dirigeait une école qui était en réalité un camp d'entraînement militaire pour révolutionnaires. Portant des vêtements d'homme, elle maniait l'épée de manière redoutable. Elle écrivait des poèmes enflammés qui appelaient les femmes à se libérer. À 31 ans, elle fut capturée et décapitée. Sous la torture, elle n'a pas parlé. Son dernier poème, écrit en prison, est devenu un symbole de résistance. En Occident ? Qui connaît son nom ? On célèbre Sun Yat-sen, le "père de la Chine moderne". Qiu Jin, qui a donné sa vie pour la même révolution ? Dans l'ombre.
Funmilayo Ransome-Kuti (1900-1978)

Abeokuta, Nigeria.
Éducatrice, militante politique, elle est une figure majeure de l'indépendance nigériane. Elle s'est élevée contre les taxes coloniales britanniques, mais aussi contre l'oppression masculine. En 1949, elle a mené 10 000 femmes dans une manifestation qui a forcé le roi local à abdiquer. Elle fut la première femme à conduire une voiture au Nigeria, la première à rencontrer la reine d'Angleterre en tant que représentante politique. Elle fut la cofondatrice de la Fédération des Femmes du Nigeria. Quand on parle de l'indépendance africaine, on évoque Mandela, Kenyatta. Mais Funmilayo ? Effacée. Son fils, Fela Kuti, le musicien, est plus connu qu'elle.
Rosalind Franklin (1920-1958)

Londres, Angleterre.
Chimiste. Cristallographe, sa "Photo 51" a révélé la structure en double hélice de l'ADN. Sans son consentement, Watson et Crick ont utilisé ses travaux pour construire leur modèle. Cela leur a valu le prix Nobel en 1962. Rosalind était morte quatre ans plus tôt d'un cancer, probablement causé par son exposition prolongée aux rayons X. Dans leur discours de réception du Nobel, Watson et Crick l'ont à peine mentionnée. Pendant des décennies, on a enseigné aux étudiants que "Watson et Crick ont découvert l'ADN".
Katherine Johnson (1918-2020)

White Sulphur Springs, États-Unis.
Mathématicienne de génie, elle a calculé les trajectoires des missions Apollo, y compris Apollo 11, le vol spatial qui a amené l'homme sur la Lune. Quand les premiers ordinateurs sont arrivés à la NASA, les astronautes refusaient de leur faire confiance. John Glenn a exigé : "Faites vérifier les calculs par Katherine.". Parce qu'elle, au moins, ne se trompait jamais. Mais pendant cinquante ans ? Personne ne connaissait son nom. Femme et noire dans l'Amérique ségrégationniste., elle était doublement invisible. Ce n'est qu'en 2016, avec le film Les Figures de l'Ombre, que le monde a découvert son existence.
Nawal El Saadawi (1931-2021)

Kafr Tahla, Égypte.
Médecin psychiatre, écrivaine, militante féministe, elle a écrit sur la sexualité féminine, les mutilations génitales, l'oppression des femmes dans le monde arabe. Son livre Femmes et Sexualité lui a coûté son poste de directrice de la Santé publique en Égypte. Elle a été emprisonnée par Sadate, censurée, menacée de mort par les islamistes. Cela ne l'a jamais découragé. Elle a passé toute sa vie à se battre pour que les femmes arabes puissent parler de leur corps, de leur désir, de leur liberté. En Occident ? On connaît Naguib Mahfouz, prix Nobel de littérature égyptien. Nawal El Saadawi, qui a révolutionné la pensée féministe arabe et mondiale ? Ignorée. Sauf par les spécialistes.
Rigoberta Menchú (1959-)

Chimel, Guatemala.
Issue d'une famille maya pauvre, elle défend les droits des peuples autochtones. Son combat fut reconnu par le prix Nobel de la Paix en 1992. Elle a vu son frère torturé et brûlé vif par l'armée guatémaltèque. Sa mère fut violée et assassinée, Son père tué dans l'incendie de l'ambassade d'Espagne. Elle avait 23 ans. Au lieu de se taire, elle est devenue la voix des peuples opprimés d'Amérique latine. Son autobiographie, Moi, Rigoberta Menchú, a révélé au monde les génocides silencieux des populations mayas. Pourtant Mais son Nobel fut contesté. On l'a accusée d'exagération, de mensonge. Comme si le témoignage d'une femme autochtone ne pouvait pas être aussi légitime que celui d'un homme blanc.
Wangari Maathai (1940-2011)

Ihithe, Kenya.
Elle est première femme d'Afrique de l'Est à obtenir un doctorat, la première femme africaine à recevoir le prix Nobel de la Paix. Elle a fondé le Mouvement de la Ceinture Verte. Plus de 50 millions d'arbres plantés au Kenya. Mais son combat n'était pas qu'écologique, il était aussi politique. Elle avait compris que la déforestation était liée à la pauvreté, à la corruption, à l'oppression des femmes. Pour ses idées, elle fut battue, emprisonnée, ridiculisée par le président kenyan qui l'a traitée de "femme divorcée" pour la discréditer. Elle a tenu bon. Pourtant, quand on parle d'écologie africaine ? Son nom rarement cité. L'effacement existe, même pour les prix Nobel.
Les invisibles de l'époque médiévale et classique
Permettez-moi d'en mentionner d'autres.
Lubna de Cordoue, au Xe siècle, mathématicienne, bibliothécaire en chef du califat. Elle était la Gardienne de 400 000 manuscrits. Elle maîtrisait les sciences, les langues, la poésie. Elle formait des érudits qui venaient de toute l'Europe. Quand le califat est tombé, son nom a disparu avec lui. Les chroniqueurs ont préféré célébrer les sultans et les généraux. Une femme de science ? Trop dérangeante.
Wu Zetian. Seule impératrice régnante de Chine. Durant sQuinze ans au pouvoir. Développé l'économie. Promu l'éducation. Stabilisé l'empire. Mais les historiens, horrifiés qu'une femme ait osé prendre le pouvoir, l'ont transformée en une usurpatrice sanguinaire, une créature manipulatrice. Ils ont réécrit son règne comme une anomalie monstrueuse.
Plus près de nous , Alice Guy-Blaché fut la première réalisatrice de l'histoire du cinéma. Elle tourna plus de mille films entre 1896 et 1920. Elle révolutionna le cinéma grâce à ses effets spéciaux et ses films narratifs. Pendant des décennies, ses œuvres attribuées à des hommes, ou plus simplement oubliées. Quand elle est morte en 1968, presque personne ne connaissait son nom.
Et Hedy Lamarr ... Actrice hollywoodienne, mais aussi inventrice du système de saut de fréquence. La technologie qui a permis le Wi-Fi, le Bluetooth, le GPS. Son brevet fut utilisé par l'armée américaine sans qu'elle reçoive un centime ni une reconnaissance. On préférait parler de sa beauté que de son génie.
L'Histoire parle d'elle-même. L'Étranger n'a pas besoin de brûler les bibliothèques. Il lui suffit juste d'omettre certains noms dans les livres.
Les femmes au Moyen-Âge
Le Moyen Âge, une période souvent présentée comme sombre pour les femmes. Et c'est vrai... mais c'est aussi beaucoup plus compliqué.
Paradoxalement, avant que l'Église ne durcisse complètement son contrôle, certaines femmes médiévales avaient une autonomie remarquable. Les abbesses dirigeaient des monastères doubles – hommes et femmes, contrôlaient des terres immenses, conseillaient des rois.
Hildegarde de Bingen. Je l'ai choisie comme personnage central du prochain tome pour cette raison. Mystique, compositrice, médecin, botaniste, théologienne. Elle correspondait avec les papes et les empereurs. Elle prêchait publiquement – ce qui était alors interdit aux femmes. Mais Hildegarde, c'est l'exception qui confirme la règle. Et même son cas montre la stratégie de l'Étranger : on a longtemps minimisé ses contributions scientifiques pour ne retenir que ses "visions mystiques". Comme si son génie médical et botanique n'était qu'un accident. Un don divin plutôt que le fruit d'un travail intellectuel rigoureux.
Trotula de Salerne, médecin du XIe siècle, spécialiste de la santé des femmes. Elle a écrit des traités médicaux révolutionnaires. Pendant des siècles, les historiens ont refusé de croire qu'une femme ait pu écrire des textes si savants. Ils ont inventé un "Trottus" – un homme – pour attribuer ses œuvres. Il a fallu attendre le XXe siècle pour que les chercheurs prouvent définitivement que Trotula était bien une femme.
Aliénor d'Aquitaine. Deux fois reine – de France puis d'Angleterre. Mécène des arts. Stratège politique. On la connaît surtout pour ses maris et ses fils. Rarement pour son propre génie politique.
A mesure que le Moyen Âge avance, l'étau se resserre. Les universités se ferment aux femmes. Les corporations refusent les apprenties. L'Église multiplie les interdictions.
Et puis vient la grande terreur.
Le bûcher : un outil politique
Lorsque l'effacement ne suffit pas, la mort est alors nécessaire. Entre le XVe et le XVIIIe siècle, 100 000 personnes ont été exécutées pour sorcellerie en Europe. 80 % étaient des femmes. Souvent elles étaient guérisseuses ou sages-femmes. Usant de connaissances que peu comprenaient, elles avaient souvent fait le choix de vivre seules, de ne pas se marier. Parfois, elles possédaient des terres.
Qu'est-ce qu'une "sorcière" dans l'imaginaire de l'époque ? Une femme qui connaît les plantes médicinales. Une femme qui aide à accoucher. Une femme qui vit sans mari. Une femme qui possède un chat. Une femme qui a un grain de beauté. Une femme qui est trop belle. Une femme qui est trop laide. Une femme qui est trop vieille.
En synthèse : une femme qui dérange.
Dans Nunael, c'est le moment où l'entité divine est la plus meurtrie. Elle voit des filles brûler vives pour avoir osé connaître les plantes, aidé d'autres femmes à accoucher, ou simplement exister en dehors de la domination masculine.
Le message est clair : une femme indépendante est une femme dangereuse.
Le Malleus Maleficarum est un manuel de chasse aux sorcières publié en 1486. C'est l'un des textes les plus haineux jamais écrits. Il explique pourquoi les femmes sont plus susceptibles d'être des sorcières : parce qu'elles sont faibles, crédules, charnelles, parce qu'elles sont, par nature, marginales. Les auteurs – deux inquisiteurs dominicains – citent même l'étymologie : femina viendrait de fe (foi) et minus (moins). "Femme = moins de foi". Une étymologie complètement fausse. Mais peu importe. L'important était de justifier la haine. Ce livre a été un best-seller. Réimprimé treize fois avant 1520, il a été utilisé par les tribunaux pendant deux siècles pour justifier des actes qui n'avaient rien à voir avec la sorcellerie. Et les accusations, justement ? Elles étaient souvent lancées par des voisins jaloux, des hommes éconduits, des familles qui convoitaient les biens de la "sorcière". Une fois accusée, la femme était torturée jusqu'à ce qu'elle avoue. Et ses aveux sous torture prouvaient sa culpabilité.
Dans le roman, l'Étranger a compris que la peur est souvent plus efficace que la force. Il suffit de brûler quelques femmes en place publique pour que toutes les autres baissent les yeux, se taisent, acceptent leur sort. Il suffit de transformer le savoir féminin en sorcellerie pour que les femmes elles-mêmes renoncent à apprendre, devant ainsi entièrement dépendantes de leur mari.
Le féminin sacré est-il l'ennemi du masculin sacré ?
Avant d'aller plus loin, permettez-moi de clarifier quelque chose d'important : cet article, comme mon roman, ne prône pas une guerre des sexes. Ce serait tomber dans le piège de l'Étranger : diviser pour régner.
Dans Nunael, l'entité créatrice est féminine. Oui. Mais ce choix n'est pas un rejet du masculin. C'est un rééquilibrage.
Pendant des millénaires, Dieu a été présenté comme exclusivement masculin. Père. Roi. Seigneur. Juge. Jamais Mère. Jamais Créatrice. Jamais Inspiratrice. En imaginant une divinité féminine, je ne cherche pas à remplacer un déséquilibre par un autre. Je cherche à montrer que l'un sans l'autre est incomplet.
Le féminin sacré : L'intuition créatrice
Le féminin sacré, ce n'est pas une question de biologie. C'est une énergie. Un principe.
L'intuition qui complète la logique. La création qui précède la structure. Le cycle qui accepte la transformation. La gestation qui prend le temps nécessaire. L'empathie qui comprend avant de juger. La résilience qui plie sans se briser.
Dans mon roman, Nunael choisit l'asymétrie et le chaos générateurs de vie plutôt qu'un ordre stérile. Elle refuse d'être un tyran. Elle inspire plutôt qu'elle ne commande. Elle respecte le libre arbitre, même quand cela lui brise le cœur de voir ses créations souffrir.
C'est cette dimension du sacré qui a été effacée : la douceur n'est pas faiblesse. La patience n'est pas passivité. L'empathie n'est pas naïveté.
Le masculin sacré : La structure protectrice
Et le masculin sacré ? Il existe aussi et il est tout aussi nécessaire. C'est la structure qui permet à la création de perdurer, la protection qui défend ce qui est précieux, l'action qui transforme l'intuition en réalité, le courage qui affronte les dangers, la détermination qui ne renonce pas.
Dans Nunael, j'ai créé des personnages masculins qui incarnent cette dimension sacrée. Avicenne, élevé au rang d'Archange, représente le savoir structuré, la médecine rationnelle, la curiosité scientifique. Léonard de Vinci incarne le génie qui met la main dans la matière, qui construit, qui invente.
Mais attention. Soyez vigilants ici. Le masculin sacré n'a rien – absolument rien – à voir avec le virilisme. Encore moins avec le masculinisme !
Le virilisme ? C'est l'exaltation de la force brute, la domination comme une fin en soi, la compétition toxique où l'autre doit être écrasé, le rejet de toute émotion jugée "faible", la peur panique de la vulnérabilité. C'est le masculin amputé de son âme et de son cœur.
Le masculinisme ? C'est pire encore. On parle là d'une idéologie toxique, une croyance en une supériorité masculine "naturelle". Elle n'existe que pour donner une justification pseudo-scientifique de la domination, mais ce n'est qu'une haine à peine voilée – parfois pas voilée du tout – de tout ce qui est féminin.
Dans Nunael, l'Étranger exploite précisément ces déformations. C'est son arme favorite. Sa stratégie millénaire. Il ne crée pas la violence masculine. Non. Il la canalise. Il prend la structure du masculin sacré et la transforme en rigidité. La protection devient contrôle. L'action se mue en violence. Le courage dégénère en brutalité. La logique se fige en un dogme mortel. Et surtout – surtout – il exacerbe la peur. La peur du féminin. La peur de ce qui échappe au contrôle. La peur de ce qui vient du ventre plutôt que de la tête. Cette peur, l'Étranger la nourrit, l'amplifie, la transforme en haine. En mépris. En désir d'annihilation.
Chaque homme qui frappe une femme. Chaque père qui brise l'esprit de sa fille. Chaque institution qui efface les contributions féminines. Ce n'est pas le masculin sacré à l'œuvre. C'est sa corruption. Son détournement. L'empreinte de l'Étranger sur une force qui aurait pu être belle.
Le problème n'est donc pas le masculin.
Un équilibre à retrouver
Il y a eu des moments, des lieux, des cultures où cet équilibre existait.
Dans l'Égypte ancienne, les femmes pouvaient être pharaons, prêtresses, médecins. Hatchepsout a régné pendant vingt-deux ans de prospérité. Cléopâtre n'était pas qu'une séductrice – elle était une dirigeante polyglotte et stratège militaire. Et les hommes égyptiens n'étaient pas diminués par le pouvoir de ces femmes. Ils gouvernaient à leurs côtés.
Chez certains peuples amérindiens, les femmes choisissaient les chefs. Les Iroquois avaient un système matrilinéaire où les "mères de clan" prenaient les décisions importantes. Y compris celles de guerre et de paix. Et les hommes respectaient cette autorité. Parce qu'ils comprenaient qu'elle servait l'équilibre de la communauté.
Dans le soufisme, branche mystique de l'islam, Rabia al-Adawiyya – VIIIe siècle – était vénérée comme une des plus grandes saintes. Maîtresse spirituelle d'hommes comme de femmes. Ses disciples masculins ne voyaient aucune contradiction à apprendre d'une femme les secrets de l'amour divin.
Les hommes qui ont défendu l'équilibre
Et soyons clairs : tous les hommes n'ont pas été des instruments de l'Étranger. Loin de là.
John Stuart Mill. Philosophe du XIXe siècle. Il a écrit L'Asservissement des femmes, un des premiers textes féministes majeurs. Sous l'influence de sa femme Harriet Taylor. Il a utilisé sa position d'homme influent pour défendre le droit de vote des femmes au Parlement britannique.
Frederick Douglass. Ancien esclave devenu abolitionniste. Ardent défenseur des droits des femmes. Il a déclaré : "Je ne pourrais accepter le droit de vote pour moi-même si les femmes ne peuvent l'obtenir aussi."
Pierre Curie a refusé de recevoir le prix Nobel si Marie n'était pas reconnue comme co-découvreuse du radium. Il a insisté pour partager chaque honneur avec elle. Reconnaissant publiquement son génie.
René Viviani, premier ministre français, a nommé Maria Montessori inspectrice des écoles en France. Soutenant publiquement sa révolution pédagogique.
Et combien de pères, de frères, de maris, de fils anonymes ont soutenu, encouragé, protégé les femmes de leur vie pour qu'elles puissent apprendre, créer, exister ? Combien d'hommes ordinaires ont résisté à la pression sociale pour permettre à leurs filles d'étudier, à leurs épouses de travailler, à leurs sœurs de voyager ?
Quand les femmes incarnent le masculin sacré
Parlons maintenant d'un phénomène troublant. ... Et fascinant. Parlons des femmes qui ont adopté le masculin sacré, pas parce que c'était leur nature profonde – qui sait ? – mais souvent parce qu'elles n'avaient pas d'autre choix.
Pour exister dans un monde qui ne leur laisse aucune place, certaines femmes ont dû devenir des guerrières, des stratèges, des dirigeantes, incarner cette énergie yang que le patriarcat réservait jalousement aux hommes.
Des exemples inspirants
Jeanne d'Arc. Dix-sept ans. Paysanne illettrée. Elle mène des armées, dicte la stratégie militaire à des généraux chevronnés, sauve la France. Son adoption du masculin sacré – l'armure, l'épée, le commandement – était une nécessité de survie. Et un acte de génie militaire. On l'a brûlée pour cela, bien sûr. Une femme qui commande des hommes ? Insupportable, surtout pour le pouvoir religieux.
Les suffragettes britanniques avec Emily Davison qui se jette sous le cheval du roi. Les grèves de la faim. Les chaînes sur les grilles. L'action directe, structurée, stratégique. Elles ont incarné le masculin sacré – le combat, la résistance organisée – pour conquérir ce que les hommes refusaient de leur donner : le droit de vote.
Golda Meir, première ministre d'Israël. "Don't be humble. You're not that great", disait-elle. Leadership sans concession. Elle a défendu son pays avec une détermination féroce. Une force yang au service de la protection collective.
Wangari Maathai. Prix Nobel de la paix. Elle a planté trente millions d'arbres au Kenya, organisé des manifestation de femmes, défié le régime autoritaire. Le masculin sacré pour protéger la Terre.
Mais il y a les exemples plus sombres
Margaret Thatcher. La Dame de Fer. Elle a incarné le masculin sacré avec une intensité terrible. Leadership implacable. Destruction des syndicats. Guerre des Malouines. Et voici le paradoxe : elle rejetait le féminisme. Refusait d'aider d'autres femmes à monter. Comme si, pour réussir dans ce monde d'hommes, elle avait dû renoncer au féminin. Complètement. Elle a reproduit les schémas patriarcaux. Peut-être pire que les hommes.
Indira Gandhi. Première ministre de l'Inde. Leadership puissant. Mais aussi : état d'urgence. Suspension des droits civiques. Stérilisations forcées. Le masculin sacré perverti en autoritarisme. En violence d'État.
Wu Zetian, seule impératrice de Chine. Elle a gouverné avec intelligence. Mais aussi : purges sanglantes. Élimination de ses rivaux par la torture et l'assassinat. Le pouvoir pour le pouvoir. Le masculin sacré dévoyé.
Alors, où est l'équilibre ?
Voici la question essentielle.
Quand une femme adopte le masculin sacré – structure, action, leadership – pour survivre ou conquérir sa place, est-ce une trahison du féminin ? Ou est-ce la preuve que ces énergies ne sont pas genrées, qu'elles peuvent s'incarner dans n'importe quel corps ?
Le piège de l'Étranger, peut-être, c'est de forcer les femmes à choisir. Vous voulez réussir ? Alors renoncez à votre douceur, à votre intuition, à votre empathie. Devenez dure, froide. "Comme un homme." C'est ce qu'on disait de Thatcher, non ? "She is the only man in the cabinet."
Dans Nunael, je refuse ce choix. Les Archanges féminines incarnent à la fois le féminin et le masculin sacrés. Ada Lovelace a la vision intuitive ET la structure logique. Hypatie a la sagesse ET le courage de l'affronter la violence. Elles ne sont pas forcées de choisir.
Parce que l'équilibre véritable, c'est ça. Pas une guerre entre énergies. Pas un sacrifice de l'une pour obtenir l'autre. Mais une danse, fluide, changeante, selon les besoins du moment.
Les femmes qui ont incarné le masculin sacré nous montrent que ces forces ne sont pas des prisons biologiques. Mais attention : quand ce masculin devient le seul chemin vers le pouvoir, quand il exige le renoncement au féminin, alors nous sommes encore dans le système de l'Étranger.
L'enjeu n'est pas d'imiter les hommes. C'est de libérer toutes les énergies. Dans tous les corps !
La vision de Nunael : L'harmonie, pas la domination
Dans mon roman, quand Nunael crée l'Au-delà et doit choisir des Archanges, elle organise une élection. Elle ne veut pas imposer. Le résultat ? Trois femmes, deux hommes. Pas un quota. Pas une compensation. Juste la reconnaissance du mérite, enfin libérée du filtre déformant du patriarcat.
L'équilibre n'est pas 50/50 mécanique. C'est la possibilité pour chacun – quel que soit son genre – d'exprimer pleinement son potentiel. C'est la célébration de la diversité des forces, des intelligences, des sensibilités.
Le féminin et le masculin sacrés ne sont pas en guerre. Ils sont comme le yin et le yang : distincts mais indissociables. Complémentaires. En mouvement perpétuel l'un vers l'autre.
L'Étranger a perverti cette danse en hiérarchie. Transformé la complémentarité en domination. Et nous en payons tous le prix : les femmes réduites au silence, et les hommes enfermés dans une masculinité toxique qui les coupe de leur propre humanité.
La mémoire, un acte de résistance
Alors. Pourquoi ai-je écrit Nunael ? Pourquoi ai-je créé cette entité divine féminine qui se bat contre l'effacement ?
Parce que se souvenir est un acte de résistance.
Chaque fois que je nomme Hypatie d'Alexandrie – massacrée par une foule fanatique pour avoir enseigné les mathématiques et la philosophie – je la ramène à la vie. Chaque fois que je parle de Tomyris, reine des Massagètes qui a vaincu Cyrus le Grand, je défais un peu l'oubli. Chaque fois que j'élève Ada Lovelace au rang d'Archange dans mon roman, je répare une injustice historique.
Dans Nunael, l'entité créatrice fait un choix radical : elle organise une élection au suffrage angélique et élève cinq génies au rang d'Archanges. Trois d'entre eux sont des femmes. Pas par quota. Pas par compensation. Mais parce que, quand on regarde l'Histoire avec des yeux non corrompus, elles sont là.
Elles ont toujours été là.
L'Étranger a presque gagné. Il a réussi à faire croire à l'humanité que les femmes n'ont jamais rien créé. Jamais rien découvert. Jamais rien dirigé. Que leur place naturelle est dans l'ombre. Dans le silence. Dans la soumission. Mais la vérité est têtue. Elle survit dans les marges des manuscrits. Dans les archives oubliées. Dans les récits que les vainqueurs n'ont pas réussi à détruire complètement.
Mon roman est une fiction. Nunael n'existe pas. L'Étranger non plus. Mais l'effacement systématique des femmes, lui, est réel. Documenté. Vertigineux.
Et si je peux faire une chose avec cette histoire, c'est de vous donner envie de chercher. De vous demander : qui manque dans les livres que j'ai lus ? Quelles voix ont été coupées ? Quels génies ont été enterrés ? Parce que chaque fois que vous prononcez le nom d'une femme effacée, vous brisez un peu le sortilège. Vous défaites le travail de l'Étranger. Vous redonnez à Nunael un fragment de ce qui lui a été volé.
La mémoire n'est pas passive. Elle est un champ de bataille. Et dans cette guerre cosmique entre la lumière et l'oubli, chaque nom que nous sauvons est une victoire.
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Danoe hace 23 horas
Si vous aimez cet article, alors vous aimerez mon roman ;)
E C Wallas hace 1 día
Ce qui est affolant, c'est que je connais plusieurs des noms qui ont été cités dans ce texte, mais toujours avec le revère choisi de la médaille. Avec ce qu'on m'a appris, ce qu'on m'a transmis.
Une lecture très enrichissante, qui remet certaines choses en place, bravo.
Jackie H hace 1 día
Un texte magnifiquement riche. Un must ! Je partage ❤️ !