Les enfants mangeurs d'ogres
Le contexte
Dès que j'ai lu la phrase proposée pour le PanodysseySpark de la semaine, j'ai craché ce texte. Je vous le livre à l'état presque brut.
La phrase
Qu'allons-nous devenir si les enfants se mettent à manger les ogres?
Le conte
Il était une fois une forêt glaciale de béton et d’acier.
Il était une fois des enfants dévorés derrière des murs sombres hérissés de tessons. Un enfant et puis deux, et des cent et des milles. Ils étaient morts dans leur tête. Ça les avait rongés, les ongles des sales ogres qui avaient joui de leurs corps enfantins. Tout puissants du silence imposé et du déguisement en hommes ordinaires, les ogres se léchaient les babines. Les buissons numériques décuplaient les endroits où ils traquaient leurs proies.

Photo de qgadrian sur Pixabay
Les enfants, quant à eux, n’étaient plus ordinaires : allez donc vivre un peu quand tout est mort dedans ! Enfermés dans la tour, ils grandissaient quand même, et la rage au fond d’eux enfonçait ses racines.
L’une de ses enfants eut alors une idée. Quitte à être morte, autant être un fantôme. Elle allait le hanter, l’ogre de cauchemar. C’est lui qui désormais aurait peur dans le noir. Il se retrouverait cerné d’enfants-fantômes, à mille têtes et à cent mille dents. Et si l’ogre, tel le petit Poucet, posait des cailloux blancs pour lui échapper, d’autres enfants surgiraient, effaceraient les traces. Ils leur avaient appris, les ogres, à tout dissimuler.
Cela commença par un nom, une adresse, un visage. Grand-père insoupçonnable, il avait abusé d’elle. Elle n’osait pas parler, sa voix était brisée, mais elle osait cliquer. Tic tic, le clavier, tel de petites dents. Elle appela à l’aide. Tic, tic, tic. Tic, tic, tic, résonnait la forêt. D’autres enfants s’éveillaient, certains morts tout comme elle, et d’autres épargnés. Elle leur expliqua ce qu’il lui avait fait. "Ce n’était pas si grave, avait dit le grand-père. Le doigt dans la minette, le bisou au zizi, ça va pas chercher loin."
Tic tic tic, le clavier et le nom du grand-père et ce qu’il avait fait. Ils étaient des centaines, les enfants, à vivre dans les parages. Leurs ongles étaient petits, leurs clics étaient puissants. Des œufs tombés du ciel s’écrasèrent sur la façade du grand-père, tous les chats du quartier virent gratter leurs griffes aux portes et aux volets, ils miaulaient, ils miaulaient tout ce qu’ils pouvaient. Et les chiens de tout le quartier échappaient à leur maître pour venir faire pipi, juste là, tout exprès, juste devant chez lui. Et des papiers collés sur la maison et le trottoir jetaient aux passants les mots de vérité. « Ici vit un ogre, il faudrait regarder. »
Cela attira enfin la maréchaussée. Le grand-père épuisé finit par avouer. Ça allait chercher loin.
Pendant ce temps, tic tic tic, d’autres noms émergeaient. Les enfants justiciers mangeaient de la chair d’ogre. Leurs petites dents laissaient des traces rouges sur le col impeccable des ogres déguisés en employé modèle, en père bienveillant, en oncle sympathique, en cousin trop marrant.
Les ogres commencèrent à craindre pour leur peau. Les regards des adultes ne se détournaient plus. Ils réclamaient des comptes.
Les nuits étaient bien longues. C’était au tour des ogres d’avoir peur des fantômes et de guetter les bruits, de se méfier de tout dans la forêt profonde.
Cela dura longtemps ; tant d’ogres existaient.
Les petits s’acharnèrent, furent moins malheureux, et sauvèrent beaucoup d’enfants.
Notice de transparence : Texte rédigé sans IA. Correction orthographique et typographique avec le logiciel Antidote. L'autrice, Line Marsan, est seule propriétaire de ce texte. Tous droits réservés.
Crédit photographique : qgadrian sur Pixabay.
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Comentario (2)
Harold Cath hace 3 horas
Excellent traitement pour un sujet totalement actuel. J'adore.
Jackie H hace 3 horas
J'aime cette histoire, à thème non seulement renversé mais aussi modernisé (la jungle de béton, la jungle numérique) et étroitement lié à l'actualité 🙂
"Revenge is sweet"... Même si on ne peut pas la recommander, la vengeance est inévitable quand la justice de la société ne fait pas son travail – pas correctement, ou pas du tout 😡
Quand toutes les victimes sortiront du bois – ou y entreront pour y ravager les ogres – les innocentes en tête, peut-être qu'enfin, le monde changera...