SANTA ELENA
SANTA ELENA
Je m’obstine contre vents et marées à penser que la mélancolie est positive, agréable. Aucun psychiatre ne sera d’accord avec moi. J’ai médicalement tort, mais je m’en fous. J’ai la mélancolie douce et rêveuse. Elle me caresse, en situation d’apesanteur, me maintient entre flottement et légèreté. Elle me sort du monde, elle me transporte. D’ailleurs, comment imaginer que ce mot aux sonorités rondes, chantantes, puisse signifier le dégoût de la vie ? Je refuse.
Je connaissais Venise l’été : touristes, chaleur, sueur.. Du soleil jusqu’à point d’heure. A vrai dire, rien d’agréable.
Et puis j’ai osé Venise à l’automne, fin octobre. J’ai tellement aimé. Plus que la beauté de la ville, c’est son atmosphère qui m’a happé. Je m’étais préparé à l’aqua alta, mais pas à ce que j’allais ressentir.
Il y a toujours foule à Venise, été comme hiver.
Le pont du Rialto c’est Venise, mais l’inverse n’est pas vrai. Pour ressentir Venise, quitter San Marco est vital. Par exemple, passer devant le Danieli, y jeter un œil, admirer le Ponte dei sospiri et continuer. Poursuivre son chemin. Rapidement la foule s’étiole. Le calme finit par surgir.
Fin d’après-midi. Les touristes sont repartis pour la plupart. Je suis d’abord surpris par la lumière qui baisse. Je n’ai pas l’habitude, c’est nouveau et c’est beau.
Il fait doux, à peine ressent on la fraicheur due à l’humidité ambiante de la saison.
Je suis presque seul. L’eau claque contre le quai de pierre que je longe. Je suis surpris de l’entendre. J’ai marché près de deux kilomètres, je pénètre dans le quartier de Santa Elena. Des vénitiens rentrent chez eux. L’obscurité m’enveloppe. L’éclairage public existe discrètement. J’entends l’eau respirer. Venise est rendue à mes sens.
Début de soirée. Je monte sur le vaporetto qui m’emmène vers le Lido. Le temps d’une déambulation et d’un repas, j’y suis à nouveau soumis au bruit des moteurs, des accélérations soudaines et des klaxons.
Plus tard dans la nuit. Retour à l’embarcadère. Il bouge sous l’effet du clapotis de l’eau, je tangue un peu. Un vague point lumineux au-dessus de l’eau signale le vaporetto en approche. J’entends le moteur qu’on inverse, puis je sens le choc maîtrisé contre l’embarcadère. Je rentre à Santa Elena.
Bien qu’il fasse désormais froid, je suis installé à l’arrière, à l’air libre. Si je me penchais, pour un peu, je pourrais toucher l’eau. Le bateau navigue d’un nuage de brume à l’autre. Je distingue Venise depuis la mer, dans ces conditions, pour la première fois. En réalité, je ne la vois pas vraiment, je la devine. Je suis surpris. Venise s’est drapée de la nuit noire.
Elle ne ressemble en rien à ces villes terriennes éblouies, défigurées par la surpopulation des lampadaires. Ici la modernité est minimaliste.
Le vaporetto se faufile au milieu des pieux de bois qui balisent son chemin.
Je suis bien. J’aime profondément cette Venise là. Maintenant.
Elle s’imprime en moi, se taille une place de choix, témoignant de cet état doucereux dans lequel je me complais et que je ne ressentirai plus jamais aussi bien qu’un soir obscur d’octobre, parsemé de loupiotes sur la lagune.
Colaborar
Puedes apoyar a tus escritores favoritos

