Épisode 131 : Réveil
🎧 Musique : Robert Plant – Little By Little – Official Music Video [HD REMASTERED]
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Le froid du carrelage de la salle de banquet finit par remonter à travers la robe de bure et la chair du Père Adalbéric, pour atteindre ses os. Le vieux prieur prend conscience de sa position, la sent inconfortable et essaie d'en changer. Sa tentative se heurte à la raideur de ses muscles et de ses articulations, à la douleur qu'elle leur occasionne, et déclenche une nouvelle quinte de toux qui, dans le silence environnant, résonne comme un vacarme, à côté du crépitement devenu hypnotique des torches en train de brûler.
Quelques têtes se tournent du côté d'où vient ce nouveau son. Certains se retournent, faisant bruisser leurs vêtements. D'autres respirent plus bruyamment, font entendre des soupirs. Des toux résonnent, autres que celles du vieux prieur.
Une rumeur naît, se répand, qui atteint les couloirs. Le claquement métallique d'une armure se fait entendre, puis celui d'une deuxième. Des gardes ont bougé. Quelqu'un y tousse lui aussi.
L'écho du métal et de la toux envahit les couloirs, se répand jusqu'à l'office. Quelqu'un y laisse tomber un couteau sur le sol, le ramasse. Quelqu'un d'autre heurte des verres entre eux. Le timbre du métal et du verre se mêle à celui du bois et de la pierre.
Petit à petit, la Petite Forteresse reprend vie.
Son vague bourdonnement parvient jusqu'en ville.
En attendant, en ville, quelqu'un a toussé, faisant exploser le silence. Un autre l'a imité quelques secondes après. Puis un troisième. Un enfant a pleuré, puis deux. Des mères les on fait taire en murmurant "chut !". Mais le silence était brisé, et la chape de plomb avec lui. On a recommencé à y bouger, les tissus se sont froissés. Puis on a perçu la rumeur émanant du château. Et, petit à petit, les gens sortent de leur torpeur. Des soupirs se font entendre un peu partout.
Que ce soit au château ou en ville, personne ne pense ni à manger ni à boire. Pas même les enfants. Sauf peut-être l'un ou l'autre bébé réclamant le sein de sa mère, autant sinon plus pour être rassuré dans cette atmosphère étrange dont il perçoit la lourdeur que par faim ou par soif. Leurs mamans les bercent, sans oser encore chanter de comptines, pas même à mi-voix. La sortie du silence se fait progressivement, en douceur. Que ce soit au château ou en ville, personne n'ose encore faire entendre le son de sa voix.
Les regards reviennent vers le sol, puis chacun sur soi. Sur un objet que l'on porte, que l'on tenait en main, dont on ne sait plus quoi faire. On le dépose sur une table, on le fourre dans une poche, on le change de main, en hésitant. On ajuste un vêtement. On reprend conscience des choses, de leur poids, de leurs plis, de leur douceur, de leur rudesse, de leur chaleur ou de leur fraîcheur.
Les enfants n'osent plus jouer, ni courir, ni parler. Ils lèvent vers leurs parents de grands yeux qui cherchent une réponse à une question qu'ils n'osent pas poser. Leurs parents évitent de croiser ces regards. Ils préfèrent leur prendre la main, au hasard, au juger.
On change d'appui, de jambe quand on est debout, de fesse quand on est assis, de bras pour porter sa tête. On redresse le dos. On recommence à respirer, à coups de soupirs. Certains se massent des membres ankylosés.
Au château, à l'office, les domestiques commencent à ranger la vaisselle. Les feux se sont éteints depuis longtemps. Personne ne pense à les rallumer. Les odeurs de cuisine persistent, mais personne n'a vraiment faim. Ni soif non plus.
Personne n'ose se risquer jusque dans la salle de banquet.
Dans les couloirs, sur les remparts, au portail, les gardes de la garnison spéciale tournent en rond sur eux-mêmes, emplissant l'air de résonances métalliques, comme si un combat se préparait. Mais un combat indolent, indécis, incertain, où personne ne sait quoi faire. Où personne n'a réellement envie de se battre.
Dans la cour, les torches brûlent en vain, n'éclairant qu'un espace vide et les installations d'un tournoi bien dérisoire à présent.
Depuis les remparts, on voit les lumières d'une ville d'où s'échappe de nouveau un bourdonnement.
Le chef de la garnison prend l'initiative de faire une tournée de ses hommes, sur les remparts, dans les couloirs. Histoire de vérifier que de leur côté, tout va bien. Il les enjoint de rester calmes. Ce sont les premières voix que l'on réentend.
Puis il décide de s'aventurer dans la salle de banquet pour prendre des instructions. Il veut savoir ce qu'il doit faire désormais. Sa garnison, doit-elle rester ? Doit-elle partir ? Il s'en va prendre les ordres, sans bien savoir au juste à qui les demander. Sans même être vraiment sûr de ce qu'il va trouver dans la salle de banquet.
Ce qu'il a vu avec ses hommes quand le ciel s'est ouvert, était-ce vrai ? Ou bien un rêve ? Ou bien... une illusion créée par un démon ou par un troll ? Ou bien une hallucination, parce qu'ils auraient mangé ou bu quelque chose qu'il n'aurait pas fallu ?...
Même avec ses hommes, il n'a pas osé en parler. Ses hommes non plus n'ont pas osé lui poser de questions. À son grand soulagement.
Dans la salle de banquet, ses mouvements, plus décidés que ceux de ses hommes, plus ciblés, et les voix de ses quelques brefs entretiens dans les couloirs ont fait tourner les têtes du côté de la grande porte. Quand il entre, tous les regards sont sur lui. Le Père Adalbéric se met debout, péniblement, secoué par une quinte de toux dès qu'il se met en mouvement. Personne ne l'aide. Tout le monde en est gêné, mais personne ne bouge.
En entrant, le chef de la garnison spéciale est frappé par l'odeur mêlée de fumée et d'une puanteur dont il ne parvient pas à déterminer la nature. Il se demande comment une assemblée d'ordinaire aussi distinguée a pu rester là aussi longtemps à respirer cet air vicié. En tournant la tête, il voit la pièce de gibier où est encore planté... le couteau qu'y a enfoncé le comte Siegfried. La puanteur lui semble sortir de cette... entaille.
Il embrasse la salle de banquet du regard circulaire de celui qui cherche quelqu'un, puis, ne le trouvant pas, il parle finalement à la cantonade.
— Quelqu'un peut-il me dire où se trouve le comte Siegfried ?
Épisode 132 : Mystère
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