VI — La route vers Paris
Dans la voiture, Hervé conduisait avec ce calme qui m'avait toujours rassurée. Je le regardais parfois organiser son itinéraire avec la même sérénité qu'il apportait à ses responsabilités de directeur. Pourtant, ce soir, il ne semblait vouloir rien maîtriser au-delà de la route. Celle-ci s'étirait devant nous, et les premières lumières du soir apparaissaient aux fenêtres des maisons. J'avais posé mon sac sur mes genoux. De temps à autre, je vérifiais machinalement que les billets étaient toujours là.
— Tu vas finir par les user avant le contrôle, dit Hervé.
— Je préfère cela à les oublier.
— Je te connais.
Je regardai son profil. Cette phrase, « je te connais », pouvait être une déclaration tendre ou une erreur de jugement. Nous la prononcions si souvent que nous ne l'entendions plus. Je me demandai ce que nous découvririons si nous acceptions, un jour, de ne pas tout savoir l'un de l'autre.
— Tu sais, lui dis-je, j'ai repensé à ce que tu m'as répondu tout à l'heure.
— À propos de quoi ?
— De notre capacité à nous surprendre.
Il garda les yeux sur la route.
— Et tu as trouvé une conclusion ?
— Non. C'est plutôt cela qui me plaît.
Il rit doucement.
— Alors cette soirée commence bien.
Nous traversâmes une portion de campagne plongée dans le crépuscule. Je sentis sous mes doigts la texture du tissu de ma jupe. Mes pieds étaient encore parfaitement à l'aise dans les escarpins ; je savais que ce ne serait peut-être plus le cas au retour. Je me mis à rire sans raison apparente.
— Au fait, Solange, dit Hervé, et si nous ne rentrions pas directement après l’Opéra ?
— Tu envisages un dîner tardif ?
— Je pensais plutôt à Pigalle.
Je tournai franchement la tête vers lui.
— Pigalle ? Après l’Opéra Garnier ?
— Pourquoi pas ? Nous pourrions entrer dans un cabaret. Juste pour voir. Sans rien nous imposer.
Je ris.
— Tu veux donc entraîner ta respectable épouse des ors de l’Opéra aux lumières de Pigalle ?
— Je te lance un défi : accepter une soirée dont nous ne connaissons pas toute la suite.
Je demeurai silencieuse. L’Opéra Garnier et Pigalle : deux noms dans la même ville, deux mondes qui, dans mon esprit, ne parlaient pas la même langue.
À l’Opéra, je connaissais les usages. J’aimais les escaliers, les ors, le rituel des places que l’on rejoint, les conversations que l’on échange à l’entracte. La musique pouvait me surprendre, mais le cadre m’était familier. J’y entrais sans me demander comment me tenir.
Pigalle, en revanche, appartenait surtout à mes lectures et à mon imagination. Le nom éveillait quantité d’images, sans m’apprendre comment je me sentirais une fois là-bas. Pour une philologue, cette lacune avait quelque chose d’amusant : j’aurais pu commenter les mots pendant des heures ; je ne savais pas encore comment franchir la porte.
— Tu te rends compte de ce que tu me proposes ? demandai-je. Tu m’emmènes d’abord dans un monde dont je connais les règles, puis dans un autre où je risque de ne plus en reconnaître aucune.
— Nous pourrons toujours repartir, répondit Hervé. Je te propose de découvrir, pas de nous obliger à quoi que ce soit.
Je baissai les yeux vers la fente de ma jupe gris perle, dont le drapé s’était légèrement déplacé sur le siège.
— Et tu crois que ma tenue conviendra à ce programme improvisé ?
— Je crois surtout que cette fente n’est pas arrivée là par accident.
Je partis d’un rire franc.
— Tu deviens observateur, monsieur le directeur des systèmes d’information.
— C’est une compétence professionnelle.
Sa plaisanterie m’amusa, mais ce fut sa proposition qui me toucha. Chez cet homme si habitué à anticiper les incidents et à prévoir les solutions, je crus reconnaître le plaisir de laisser une place à l’imprévu. Peut-être avais-je raison. Peut-être donnais-je à ses mots la couleur de ma propre attente. Ce qu’il espérait de Pigalle, je ne le savais pas encore.
Je regardai les lumières approcher. L’idée de Pigalle ne me faisait pas renoncer à l’Opéra ; elle donnait à la soirée un second horizon. Entre les deux, il n’y avait encore qu’une possibilité, et nous étions libres de la laisser mûrir.
— Nous verrons, dis-je. Mais ne crois pas que j’oublierai ton défi.
— Je l’espérais bien.
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Kommentar (1)
Marc Hamelot vor einem Tag
J’aime beaucoup la manière dont vous faites naître le désir sans encore le nommer : moins dans ce qui arrive que dans la possibilité laissée ouverte. Entre les ors de l’Opéra et les lumières de Pigalle, ce trajet devient aussi celui d’un couple qui accepte de ne plus tout savoir de lui-même. « Je te connais » prend alors une saveur délicieusement incertaine… Cette sensualité de l’attente et de l’imprévu me parle particulièrement.
Solange De Cléda vor einem Tag
Merci beaucoup. Vous mettez des mots sur quelque chose que je ressens profondément.
Ce qui me trouble le plus, ce n’est pas toujours ce qui arrive, mais ce moment juste avant, quand rien n’est encore décidé et que tout devient possible.
Dans cette scène, le « je te connais » me touche justement parce qu’il vacille un peu. Après toutes ces années, Hervé me connaît, bien sûr… mais peut-être pas encore toutes les femmes que je suis capable de devenir.
Et j’aime cette idée que le désir commence parfois bien avant le premier geste : dans un regard, une hésitation, un tissu que l’on sent autrement sur sa peau…
Le reste peut attendre encore un peu. 😉