I — Le dernier séminaire
À l’université, la journée s’achevait comme elle avait commencé : par une discussion sur les mots.
J’avais consacré mon séminaire aux déplacements de sens entre langues slaves et romanes, et les étudiants, heureusement, ne s’étaient pas contentés de prendre des notes.
— Madame, demanda une étudiante, quand une société qualifie une attitude d’indécente, est-ce le comportement qui change ou le regard porté sur lui ?
Je reposai mon stylo. Mes longs doigts retinrent la page pendant que je relevais les yeux au-dessus de mes lunettes.
Voilà le genre de question pour lequel j’aimais enseigner.
— Les deux peuvent évoluer. Mais le mot « indécent » ne décrit jamais seulement un fait. Il porte aussi une époque, une norme, parfois une inquiétude. Notre travail de philologues consiste à observer ces usages avant de les juger.
Un étudiant au fond de la salle leva la main.
— Donc une provocation peut devenir élégante avec le temps ?
— Elle peut changer de signification, répondis-je. Mais attention : la liberté de celui qui regarde n’est pas celle de la personne regardée.
Quelques sourires apparurent. Je connaissais cette classe : les plus silencieux avaient souvent les objections les plus fines.
Nous poursuivîmes encore quelques minutes, entre exemples littéraires et désaccords courtois. J’aimais ce moment où le cours cessait d’être une démonstration pour devenir une conversation.
Après la séance, deux étudiantes vinrent me demander des références bibliographiques. Un jeune homme souhaitait préciser une étymologie. Je leur répondis sans regarder l’heure, de cette voix calme où demeurait mon accent russe.
Leur insistance me réjouissait : ils emporteraient avec eux des questions que la fin du séminaire n’avait pas refermées.
Il m’arrivait cependant de percevoir, parmi ces étudiants adultes, une attention un peu différente de la seule reconnaissance intellectuelle. Un regard s’attardait une seconde de plus, un sourire se faisait soudain maladroit, ou un interlocuteur d’ordinaire si sûr de ses arguments perdait le fil de sa question.
Je n’en tirais aucune certitude : les regards ont leur propre grammaire, et celle-ci se prête à bien des contresens.
Une étudiante m’avait confié un jour, avec une franchise charmante, qu’elle admirait autant ma manière de faire vivre les textes anciens que mon élégance.
J’avais ri de ce compliment. Il était donc possible, même à l’université, de remarquer à la fois une analyse grammaticale et un chemisier bien choisi !
Je songeai que les années ne m’avaient pas ôté cette présence que l’on appelle, faute de mieux, le charme. Elles l’avaient peut-être affinée.
J’avais gagné une assurance plus tranquille, une façon plus libre de me tenir, de parler et de sourire. Je ne cherchais plus à retrouver la jeune femme que j’avais été ; celle que j’étais devenue me plaisait davantage, et je trouvais cette découverte délicieusement simple.
Peut-être cette maturité expliquait-elle aussi, parfois, les hésitations de certains de mes étudiants. Ils étaient sensibles à mes cours, je n’en doutais pas ; mais quelques-uns pouvaient également remarquer une femme qui n’avait plus besoin de faire ses preuves à chaque instant.
L’idée m’amusait, sans que j’en fasse une invitation ni même une interprétation certaine.
Je tenais trop à la juste distance qu’imposait mon rôle de professeure pour brouiller ce qui relevait de l’enseignement et ce qui n’était qu’une impression passagère.
Je refermai mon dossier et traversai le couloir presque désert.
Dans quelques heures, je ne serais plus devant mes étudiants, mais au bras d’Hervé, dans une salle d’Opéra.
Je me réjouissais de retrouver cette autre part de ma vie, avec la même assurance et peut-être un peu moins de retenue.
J’avais passé l’après-midi à expliquer combien les conventions étaient mouvantes.
Quelques heures plus tard, devant mon miroir, je me surprendrais peut-être à examiner les miennes.
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Kommentar (1)
Marc Hamelot vor 7 Stunden
J'aime beaucoup cette entrée en matière. Il faut dire que c'est un contexte qui me parle 🤗