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Quand le sens s'exile
Non-fiction
Salute
calendar Pubblicato 28 mar 2026
calendar Aggiornato 28 mar 2026
time 11 min
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Quand le sens s'exile

Mardi soir. Derrière mon volant. Je rentre du centre de demandeurs d’asile où je travaille comme psychologue.


Les premières années, je recevais les résidents uniquement dans mon cabinet privé, pour leur offrir un espace à part, à l’écart du centre d’hébergement - loin des regards, de la pression du quotidien, dans un cadre à eux. Puis, avec le temps, j’ai commencé à travailler sur place. Ainsi, même les résidents les moins mobiles ou les plus dépendants pouvaient être accompagnés, et moi, j’échappais à la solitude - cette compagne dont les psychologues de l’extrême apprennent à se méfier.


Et pourtant, ce soir, je me sens seule.


Je repasse ma journée en boucle. Deux heures de route m’attendent pour rentrer chez moi. Deux heures - c’est long pour un trajet domicile-travail. Et malgré tout, cela m’est à peine suffisant pour passer de l’agitation de l’asile à la sérénité du foyer.


Mardi soir, je suis chez moi. Le rituel du soir s’installe: repas, histoires, câlins, dodo. J’adore ces moments qui m’emportent ailleurs, cette parenthèse du chaos extérieur. Mais ce soir, je ne parviens pas à me défaire de cette tristesse profonde.


Mardi soir, tout le monde dort, ce chagrin me noue la gorge. Que m’arrive-t-il ?


Réflexe de psy : j’analyse ma journée.

Elle a commencé avec P1., 25 ans, ancien enfant soldat souffrant aujourd’hui de différentes addictions en plus d’un stress post-traumatique sévère. P. me surprend, en abordant lui-même ses dépendances. Il en souffre. Il veut en sortir. En temps normal, c’est le moment idéal pour agir. Or, lorsqu’on est en demande d’asile, on est hors du temps. Dans un espace temporel à part, « suspendu quelque part entre le ciel la terre » comme me l’a dit un jour un patient palestinien. Je vais faire ce que je peux pour l’aider, sachant d’avance que cela ne serait pas suffisant. Pire : je ne suis même pas convaincue qu’il survivra dans ces conditions sans cette unique béquille qui lui reste. Ce dont il aurait réellement besoin, c’est d’être interné dans un service spécialisé. Un privilège dont ne peuvent bénéficier les ‘sans-papiers’.


Ensuite c’est au tour de E. survivante de traite humaine , de torture, témoin de massacres. Je n’oublierai jamais la première fois où elle me confia son passé. En sortant de la séance, mes jambes vacillaient ; elles se seraient dérobées sous moi si je ne m’étais agrippée au bureau de ma collègue. Je la fixais, ravalais mes larmes, et me tus. Secret professionnel oblige. Malgré des crises d’angoisses hebdomadaires, l’état de E. s’est nettement amélioré depuis son arrivée au centre. Aujourd’hui elle me dit qu’ils vont probablement quitter le centre bientôt. Son mari a trouvé un travail dans une autre ville mais les trajets l’épuisent. Je suis contente qu’elle puisse sortir du centre et vivre dans un lieu plus salubre et adapté à une famille. Mais un pincement me serre le cœur. Le suivi médical et psychologique de E. est loin d’être achevé, et je ne connais que trop bien les conséquences d’un parcours de soins arraché à sa continuité. On me dira qu’une prise en charge suivra, bien sûr. Mais je sais ce qu’il en est - et la qualité de celle réservée aux demandeurs d’asile. Je sais qu’une transition de soin digne de ce nom est souvent un privilège dont ne peuvent bénéficier les ‘sans-papiers’.


Entre deux séances, je croise I., accompagnée de ses deux petits-enfants. Elle a reçu une réponse négative après plusieurs années d’attente et doit quitter le territoire au plus vite. Où vont-ils aller ?


— On ne le sait pas encore. On est sous le choc. En France ? En Espagne ? On verra… on se renseigne.

Je la prends dans mes bras. Les deux petites s’agrippent à mes jambes, dans un geste d’adieu. Je retiens mes larmes et me dirige vers le service médical.

Tu sais que la famille I. doit quitter le territoire ?

— Oui… on est tous sous le choc. Même si on le savait : dès le début, ils avaient peu de chances. Mais ils y croyaient tellement qu’on a fini par y croire aussi.


Je la regarde s’éloigner avec ses trois enfants. Que vont-elles devenir ? Auront-elles un toit ? et leur scolarité dans tout ça? Un privilège dont ne peuvent bénéficier les ‘sans-papiers’.


Je retourne à mon local.


À 19 ans, après avoir perdu ses parents dans la guerre, N. est agressée à son tour et contrainte de fuir, poussée sur le chemin de l’exil par un oncle qui cherche à la protéger. Je la reçois depuis deux ans. Deux années où sa procédure d’asile a à peine été évoquée. Son état de santé mentale et physique nous paraissaient, attester à eux seuls de toutes les horreurs que cette enfant a traversé. La procédure ira de soi, pensions-nous. Et pourtant.


J’ai reçu un négatif, me dit-elle d’emblée.

Je suis bouche-bée. À mon air interrogateur elle me répond :

Manque de preuves…je n’ai pas de papiers pour prouver ce que je raconte .


A cet instant, j’ai envie de balancer contre le mur tout ce qui m’entoure. J’essaie de la rassurer en parlant du recours. Au fond je me dis que c’est reparti pour quelques mois, ou un an, ou deux , ou.. dans toute cette inconnue une seule certitude : son état ne pas s’améliorer. Je me demande ce qui pourrait la préserver d’une nouvelle décompensation. un lieu contenant, un espace apaisant, un abri où reprendre souffle. Un privilège dont ne peuvent bénéficier les ‘sans-papiers’.


Je sors de mon local, E. m’attend devant la porte. Comme à son habitude, elle a une demi-heure à l’avance. D’ordinaire, elle enchaîne ensuite avec son quotidien, mais aujourd’hui, elle est ailleurs.


On a reçu un courrier. Je suis angoissée… c’est peut-être la réponse à notre entretien au CGRA. J’y suis allée hier pour le récupérer, mais notre responsable n’était pas là. On refuse de nous le donner. On doit attendre.


Je comprends aussitôt que la séance n’aura pas lieu - pas vraiment. L’esprit de E. est suspendu à cette enveloppe. Certes, ici, on vit dans l’attente. Autant qu’on puisse s’y habituer. Mais celle-ci me paraît absurde, presque cruelle.


Viens. On va voir les assistantes. Il y en a bien une qui acceptera de te donner ton courrier. Je te le traduirai.


Ce que je ne lui dis pas, c’est que je veux être là : partager sa joie si la réponse est positive - et surtout, la soutenir si elle ne l’est pas. N’est-ce pas, au fond, pour cela que je suis là ?

Je l’accompagne au service social.


Je suis occupée. Qu’elle revienne dans l’après-midi, je verrai ce que je peux faire.


Je devrais être en colère. La seule raison pour laquelle je ne le suis pas, c’est que je connais déjà cette impuissance. Je suis passée par là. Je sais. Je ne suis qu’une externe, après tout.


Cette fois, c’est certain : la séance n’aura pas lieu.


Ce que j’ignore encore, c’est qu’elle sera mon coup de grâce.


Je ravale mes ressentiments et retourne au local avec E., plus dépitée encore. Avoir accès à son courrier : Un privilège dont ne peuvent bénéficier les ‘sans-papiers’ ?


Mardi soir. Je peux enfin mettre des mots sur ma tristesse : impuissance et injustice.


Je fonds en larmes.


Je sais qu’une psychologue n’a vocation ni à sauver ni à changer le monde. J’ai appris à connaître les limites de mon métier, même si je n’arrêterai jamais de les questionner.


Mais, dans la clinique de l’exil, j’ai parfois le sentiment que mon rôle se réduit à observer le malheur des autres.


Et je n’évoque même pas ici la violence des politiques migratoires actuelles.


TCC, EMDR, approches corporelles, sensori-motrices, psychodynamiques…À quoi servent ces techniques lorsque l’intégrité des personnes reste constamment menacée ? Lorsque ceux qui sont censés protéger participent, parfois, à la persécution ?


Entre impuissance et injustice. Ce soir je me demande à quoi je sers. Une oreille, une épaule, un soutien.


Je me dis que je ne suis que ça, mais que je suis ça quand même.


Je me dis que je dois continuer, m’agripper à l'espoir qu’une souffrance partagée soit moins lourde à porter.


S’agripper pour rester.


Rester pour aider.


Aider pour que la thérapie ne devienne pas, à son tour, un privilège dont ne peuvent bénéficier les ‘sans-papiers’.


1 « Afin de garantir la confidentialité absolue du patient, des détails biographiques (âge, profession, lieu de résidence) ont été modifiés de manière à ce que la personne ne puisse être ré-identifiée, tout en préservant la fidélité clinique du cas. »

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Salut les chatons numériques ! 😸 Si tu lis mes publications Panodyssey, sache qu’elles sont protégées par de vraies griffes d’auteur. Tu peux ronronner dessus et te faire plaisir en me lisant, mais attention : pas question de les utiliser sans mon accord !
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