Le double vitrage
Le double vitrage
Au début, il pensa que c'était la fatigue.
Il venait de s'installer dans cet appartement du troisième étage depuis trois semaines à peine, et les nuits manquaient encore de cette profondeur particulière qu'on trouve seulement dans les endroits où l'on se sent vraiment chez soi. Les meubles n'avaient pas encore trouvé leur place définitive, les cartons s'entassaient contre les murs comme des témoins provisoires d'une vie encore en transit, et il dormait mal, d'un sommeil léger et discontinu qui le laissait le matin dans un état de veille brouillée où les contours du réel semblaient légèrement déplacés par rapport à ce qu'il attendait.
C'est dans cet état qu'il vit l'ombre pour la première fois.
Elle se tenait entre les deux épaisseurs de verre de la grande fenêtre du salon, une forme sombre et diffuse qui ne ressemblait à rien qu'il aurait pu nommer avec certitude. Pas un insecte, ni une tache ou un défaut de fabrication, mais quelque chose d'autre qu'aucun mot ne semblait couvrir. Il s’approcha, colla son front contre la vitre intérieure, sentit le froid du verre contre sa peau, et essaya de mettre au point son regard sur cette présence qui flottait dans l'espace hermétique entre les deux parois. La forme bougea légèrement, ou peut-être était-ce simplement son propre reflet qui interférait avec sa perception, une superposition d'images qui créait l'illusion du mouvement. Il recula, se frotta les yeux, et regarda de nouveau.
L'ombre était toujours là.
Les jours suivants, il essaya de ne pas y penser. Il avait suffisamment de choses à faire, des cartons à vider, des formulaires administratifs à remplir, une nouvelle vie à réorganiser dans cet espace qui n'était pas encore tout à fait le sien. Il travaillait depuis chez lui, face à son ordinateur, et parfois dans sa vision périphérique il surprenait un mouvement vers la fenêtre du salon, quelque chose qui se déplaçait lentement dans l'espace entre les vitres, mais quand il tournait la tête franchement vers elle, il ne voyait rien de particulier, juste la lumière du jour qui filtrait normalement à travers le double vitrage.
Il commença à se demander si ce n'était pas simplement la façon dont cette fenêtre traitait la lumière, une particularité optique liée à l'orientation de l'appartement ou à l'angle du soleil à cette saison, quelque chose d'entièrement rationnel qu'un spécialiste lui aurait expliqué en trente secondes avec des mots techniques. Cette explication le rassurait pendant quelques heures, puis l'ombre revenait dans sa vision périphérique, et l'explication lui semblait soudainement moins convaincante qu'il ne l'aurait voulu.
Un soir, sans vraiment savoir pourquoi, il s'approcha de la fenêtre et posa sa main contre le verre.
La vitre était froide, comme on s'y attend, mais sous sa paume il sentit autre chose, une légère vibration qui n'était pas mécanique. Pas le bruit lointain de la ville qui se transmettrait à travers la structure du bâtiment, mais quelque chose de plus subtil et de plus difficile à localiser, comme si le verre lui-même répondait à son contact d'une façon qu'il ne savait pas interpréter. Il resta immobile, la main à plat sur la vitre, et attendit quelque chose, il ne savait pas quoi.
Il resta ainsi, debout, silencieux, pendant de longues minutes qui lui semblèrent des heures.
Cette nuit-là, il rêva de son appartement, mais ce n'était pas tout à fait le même appartement. Les proportions étaient légèrement différentes, le salon un peu plus grand ou le plafond un peu plus haut, il ne pouvait pas le dire avec précision, et la lumière venait de directions qui ne correspondaient pas à l'emplacement réel des fenêtres. Dans ce rêve, il cherchait la fenêtre du salon et ne la trouvait pas, il parcourait les pièces en sachant qu'elle devait être là quelque part mais les murs lui renvoyaient toujours la même surface lisse et ininterrompue, jusqu'à ce qu'il se réveille dans l'obscurité de sa chambre avec la conviction absolue d'avoir oublié quelque chose d'important.
Il alla dans le salon et alluma une lampe. La fenêtre était là, évidemment, exactement où elle avait toujours été. Il s'en approcha et regarda l'espace entre les vitres, mais dans la nuit la fenêtre ne reflétait que l'intérieur de l'appartement, sa propre image déformée par les épaisseurs de verre superposées. Il voulut poser sa main de nouveau mais hésita, restant debout dans la pénombre avec ce geste inachevé suspendu entre lui et la vitre.
Les semaines passèrent et quelque chose changea dans sa façon d'habiter cet appartement. Il ne pouvait pas le désigner avec précision, c'était moins une transformation observable qu'un glissement progressif de ses habitudes et de ses perceptions. Il se surprenait à passer de plus en plus de temps dans le salon, non pas parce qu'il avait décidé d'y travailler plutôt que dans sa chambre, mais parce qu'il s'y retrouvait naturellement, comme attiré vers cet espace sans en avoir tout à fait conscience. Il s'installait face à la fenêtre avec son café du matin et regardait la lumière du jour évoluer à travers le verre, cherchant dans l'espace entre les deux vitres cette ombre dont il n'était plus certain qu'elle avait jamais vraiment existé.
Parfois il pensait la voir. D'autres fois, et de plus en plus souvent, il se demandait si ce n'était pas simplement la façon dont son cerveau cherchait à donner une forme à quelque chose qui n'en avait pas, ce besoin humain de trouver des silhouettes dans les taches d'humidité et des visages dans les nuages. Cette pensée ne l'apaisait pas autant qu'elle aurait dû.
Un après-midi d'automne, il reçut la visite de sa sœur qui vivait dans un autre quartier de la ville et qu'il n'avait pas vue depuis son emménagement. Elle traversa l'appartement, commenta les cartons qu'il n'avait toujours pas vidés, puis s'arrêta devant la fenêtre du salon. Il l'observa attentivement, attendant qu'elle remarque quelque chose, qu'elle dise une phrase qui confirmerait ce qu'il voyait ou au contraire lui prouverait qu'il n'y avait rien à voir. Elle se retourna et dit que c'était une belle vue. Il hocha la tête.
La lumière du salon lui sembla soudainement très ordinaire.
Après le départ de sa sœur, il resta longtemps immobile dans ce salon qu'elle avait traversé sans rien noter de particulier, et il essaya d'évaluer honnêtement ce qu'il percevait réellement et ce qu'il fabriquait peut-être par une lente accumulation d'attention accordée à une fenêtre qui ne méritait pas qu'on lui en accorde autant. La question lui sembla honnête mais la réponse resta suspendue quelque part hors de sa portée.
Il posa de nouveau sa main sur le verre. La vibration était là, familière maintenant, presque réconfortante même, et il se demanda pour la première fois si ce qu'il cherchait dans cet espace entre les vitres n'était pas quelque chose d'extérieur mais quelque chose qui lui appartenait, une projection de son propre état intérieur vers la seule surface de l'appartement qui semblait disposée à la recevoir. Il ne savait plus si cette pensée le rassurait ou l'inquiétait davantage.
Le mois de novembre arriva avec sa lumière basse et ses journées qui se terminaient trop tôt. Il travaillait souvent tard, et dans l'obscurité du salon il lui arrivait de percevoir dans les reflets de la fenêtre une superposition d'images, son propre appartement doublé d'un autre appartement légèrement différent, visible dans l'épaisseur du verre comme un négatif ou une variante de ce qui existait réellement. Il ne cherchait plus à distinguer l'ombre qui avait peut-être tout déclenché, il s'intéressait maintenant à ce que le verre semblait contenir, ces espaces légèrement décalés qui se révélaient seulement quand la lumière extérieure disparaissait complètement et qu'il ne restait que les reflets.
Un soir, il se rendit compte qu'il avait passé deux heures debout devant la fenêtre, dans l'obscurité.
Ce soir-là, il décida de partir. Ce n'était pas une décision dramatique, ni la conclusion d'une résolution prise en pleine conscience, mais plutôt une fatigue sourde qui s'était installée et le convainquait doucement qu'il serait mieux ailleurs. Il fit son sac en quelques heures, appela sa sœur pour lui demander s'il pouvait dormir chez elle quelques jours, et quitta l'appartement sans tout à fait regarder la fenêtre du salon en partant. Dans les escaliers, il croisa la voisine, une femme qu'il avait rarement vue et dont il ne connaissait pas le nom, qui lui sourit d'une façon qu'il ne sut pas exactement comment interpréter.
Dans la rue, il leva les yeux vers les fenêtres. La lumière du salon était allumée, ou peut-être était-ce simplement un reflet, il ne pouvait pas en être certain depuis le trottoir. Il garda les yeux fixés sur ce carré lumineux pendant un long moment, cherchant dans l'épaisseur du verre quelque chose qu'il n'aurait pas pu nommer, puis continua de marcher.
Il déménagea définitivement quelques semaines plus tard. L'appartement fut reloué rapidement, il le sut par le propriétaire qui lui envoya un message pour confirmer la fin du bail. Il ne repassa pas devant l'immeuble pendant longtemps, et quand il le fit enfin, par hasard, un soir de janvier, il ne leva pas les yeux vers le troisième étage. Ou peut-être qu'il le fit, très brièvement, juste le temps de voir que la lumière du salon était allumée de nouveau, qu'une silhouette se tenait près de la fenêtre, et qu'il était impossible de savoir si quelqu'un regardait à l'intérieur ou à l'extérieur.
Il pressa le pas. La nuit était froide et la route encore longue.

Photo d'illustration de Boys in Bristol Photography, sur Pexels.
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Harold Cath 2 ore fa
J'adore 😄
E C Wallas 1 ora fa
Ravi de savoir que mon intérêt pour les espaces hermétiques entre vitrages vous plaît. 😁
A bientôt pour un niveau de malaise de plus...