Chapitre 21 - Promenade du dimanche
Chapitre 21 - Promenade du dimanche
Dimanche 4 octobre
L’après-midi du dimanche avait été très ensoleillée, quoique toujours un peu fraiche. Après le déjeuner, Laurent Cazenave avait entrepris de se rendre sur les lieux mentionnés dans les carnets de son père. La plupart n’étaient qu’à quelques kilomètres de sa maison et il était souvent passé par là, sans y prêter réellement attention, à l’exception du monument de Fontbruno qu’il était impossible d’ignorer.
Après avoir traversé le village d’Arfons, il prit la route des Escudiès et s’arrêta au carrefour où avait été érigée la première stèle, rendant hommage aux combattants qui avaient bloqué là une colonne allemande pendant deux heures. Il retrouva dans les carnets qu’il avait emportés les noms de certains des hommes qui s’étaient illustrés, commandés par René le Rouge. Comme rapporté dans les témoignages, le terrain était favorable à l’embuscade, ne permettant pas de larges manœuvres aux véhicules de l’occupant. Il ne lui fallut que quelques minutes pour parcourir les deux kilomètres jusqu’au Plo del May, où un autre monument rappelait la situation de l’un des camps attaqués le 20 juillet. La topographie était très différente. Le col était caché sous un profond couvert forestier, à l’intersection de trois petites routes en mauvais état. Laurent se dit que durant la guerre, ces routes ne devaient guère être plus que des chemins empierrés, impraticables pour des véhicules lourds. La colonne allemande interceptée en contre-bas ne pouvait pas être en transit, elle avait nécessairement pour objectif d’attaquer les maquisards qui campaient un peu plus loin. L’état-major de la Wehrmacht avait forcément disposé d’informations précises sur la localisation du Corps Franc.
Le commissaire n’eut pas la curiosité de rechercher l’emplacement du cadavre découvert quelques jours plus tôt. Il poursuivit son chemin vers Fontbruno, quatre kilomètres de plus sur une route sinuant à flanc de montagne. L’endroit avait été choisi peu de temps après la fin de la guerre pour ériger un ossuaire et un mémorial en souvenir du CFMN et de ses membres tombés au combat. Cazenave prit le temps de parcourir les plaques citant les noms et surtout les âges de ces hommes, la plupart n’avaient pas vingt ans.
Il termina son parcours en revenant vers le site de la Galaube où le commandant Sevenet, l’un des chefs du Corps Franc avait perdu la vie, lors du bombardement du camp. La route actuelle avait été aménagée pour faciliter la construction d’un barrage et permettre l’exploitation forestière, mais là encore, ce ne devait être, à l’époque, qu’une mauvaise piste, un avantage pour les combattants à pied. Cazenave découvrit la stèle au pied de l’ouvrage hydraulique moderne, à proximité du village de Lacombe. L’endroit était particulièrement isolé et totalement couvert de végétation dense. Les avions avaient pourtant réussi un bombardement très précis.
Quand Laurent Cazenave fut rentré chez lui, il n’avait pas parcouru plus d’une vingtaine de kilomètres, pratiquement tous en zone escarpée et boisée. Un endroit idéal pour se cacher, une base parfaite pour mener des actions de harcèlement sur les routes stratégiques pour l’armée d’occupation, en particulier celle de la vallée du Thoré, permettant de rejoindre Béziers et la Méditerranée, en évitant la plaine de l’Aude, trop vulnérable aux attaques aériennes alliées. Et pourtant, ce 20 juillet, l’ennemi était là, bien informé sur la localisation des maquisards. À cette époque, il ne disposait pas d’images satellites et les reconnaissances aériennes n’auraient pas pu découvrir les baraquements camouflés sous le couvert des arbres. L’information était nécessairement humaine. Le commissaire repensa aux premières notes qu’il avait lues. Les hommes du maquis se ravitaillaient auprès de la population locale, ils circulaient dans les villages d’où les Allemands étaient absents, concentrés pour la plupart dans des garnisons urbaines. L’emplacement des camps n’avait pu être révélé que par des Français, traitres ou collabos.
L’ancien flic savait mieux que quiconque que la plupart des grands délinquants du XXe siècle avaient été arrêtés grâce à des informations recueillies auprès d’indics, de repentis ou de sous-fifres en garde à vue. Les officiers allemands ne travaillaient pas autrement. Laurent n’avait pas lu dans les carnets que certains maquisards aient été faits prisonniers, mais la Milice disposait sans doute d’un réseau d’informateurs quadrillant le secteur à moins qu’ils n’aient fait pression sur quelques familles de paysans dans les fermes isolées. Cazenave avait bien dit à l’ancien maire qu’il n’avait pas l’intention de jouer au détective ni de se plonger dans les détails de l’histoire, mais il ne put s’empêcher d’approfondir cette hypothèse. Les officiers du Corps Franc avaient nécessairement raisonné comme lui. Il rentra deux grosse buches et relança le feu dans la cheminée avant d’aller chercher une brassée de documents dans le cabinet de son père.
Notes de Ferdinand Puech, dit TSF
... Au moment de l’attaque (le 20 juillet 1944), j’étais en compagnie du Major Richardson (alias Despaigne) qui était responsable des liaisons radios avec Londres. On a entendu les avions, mais ce n’était pas pour nous. Quelques jours plus tard (le 24 juillet), on a reçu l’ordre d’évacuer la zone. Je me souviens avoir entendu le Major et d’autres officiers parler de l’attaque, ils se disaient que les bombardements avaient été trop précis, que les Allemands avaient forcément été renseignés. Par la suite, les hommes ont beaucoup discuté à la popote, la plupart pensaient qu’il y avait sûrement eu un traitre parmi nous. Beaucoup de gars s’étaient présentés pour intégrer nos unités depuis quelques semaines et on n’avait pas eu le temps de vérifier leurs motivations. Je suis sûr que la plupart étaient sincères, mais on racontait qu’il y en avait un ou deux qui s’étaient débinés juste avant l’arrivée des boches…
Laurent Cazenave ouvrit son ordinateur, après quelques tentatives il tomba sur un document publié sur un blog, qui citait nommément un certain Antoine Maury, envoyé par le chef de la Milice de l’Aude, Georges Prax, contre une forte prime, à la recherche des camps de la Montagne Noire.
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