La promotion canapé
Un jeudi après le boulot
Tout le monde est déjà las. Avachis dans les assises poussiéreuses, sièges de bactéries qui assaisonnent leur bière tiède, se trouvent cinq paires de couilles molles.
L’atmosphère de ce repaire de jeunes trentenaires s’éclaire à la lueur jaunâtre du voile de nicotine qui tapisse le volume étriqué du salon. L’air y est vicié par la collision des sueurs primales, déodorants bon marché et bouffées tabagiques. Dans ce bouge parisien, le cercle vicieux de ces corps goudronnés à l’ennui.
Au risque de faire tâche, un utérus s’introduit en milieu masculin. Habituée des lieux et des va-et-vient qui ont usé sa putain de carapace, elle s’intègre en se vautrant elle aussi et décapsule l’hymen d’une bouteille restée vierge. Le biomimétisme n’a pas encore donné son nom, que la voilà à imiter son environnement naturel. La survie de l’espèce en dépend : s’adapter (la clope au bec) ou mourir (la clope au bec).

Adrien, épicentre d’un pet graveleux dont les ondes de choc provoquent des vagues de cuir ridé d’un bout à l’autre du canapé. Il revendique au moins 8 sur l’échelle de Richter. Ça déclenche un tel piaillement de rire, qu’elle s’attend à les voir pondre une douzaine d’oeufs !
Les batailles de coqs ne sont plus ce qu’elles étaient, se dit-elle.
Une annonce qui fait du bruit
Bertrand, lui, trouve que l’occasion est parfaite. Assis sur le canapé, encore fébrile et traumatisé par les insanités anales, il annonce officiellement sa nouvelle. Là, comme ça. Une promotion cana-pet.
- Alors, tu es chef maintenant ?
- Ouais, chef d’équipe, répondit B. J’ai reçu un e-mail pour me féliciter de mes bons résultats et m’offrir plus de responsabilités. Je ferai moins de terrain, et plus de supervision.
- Bravo, B. ! Tous, en cœur.
- Tu as eu combien d’augmentation, veinard ?
- Le salaire est le même pour l’instant. Ils prennent un risque, ils ne savent pas si je serai à la hauteur… Tu comprends, je dois faire mes preuves avant…
- Oui, c’est normal. Faut donner avant de recevoir.
Tous acquiescent de la tête, contents pour lui. A l’unisson, ils lèvent le bras à la bouche et font glisser la mousse amère le long de leur gorge profondément anesthésiée par la pisse managériale.
Contraction du périnée, interruption de la douche dorée : “Et dis moi, à ton grand chef on lui a demandé de faire ses preuves avant de lui donner le salaire qui va avec la fonction ?”
Silence.
- Mais de quelle connerie tu nous accouches encore ?
- C’est pas pareil pour les patrons.
- Elle sait pas se réjouir, celle-là…
- Ah… Donc, aux patrons, on donne plus de responsabilités et le salaire qui va avec, en même temps. Et c’est normal. Mais aux employés, on donne plus de responsabilités sans le salaire qui va avec, en même temps. Et ça aussi c’est normal…

Un carton rouge
Hors période de menstruations, elle se sent tâchée pourtant. Entachée par tant de lâcheté.
Elle soupire, souffle, s’agite. Puis, lâche prise et se lève. Sa renonciation canapé.
La soumission de ces anus poilus me troue le cul. On leur met bien profond au travail et ils en redemandent en souriant béatement. La virilité a ses limites : oui à la sodomie patronale, non à la sodomie maritale, conclut-elle.
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