Adélaïde Acte II Scène 2
Adélaïde Acte II Scène 2
Acte II Scène 2
Il est des récifs long au phare des mémoires
Où l’âme se confond aux reflets blancs et noirs
En cette image pure, ignorée des laideurs
Où l’esprit se sait grand, où s’exprime le cœur.
Mais l’image a de doux ce qu’elle a de brûlure 920
Et face à la bonté, l’être se sent parjure
D’admirer la vie mais d’ignorer son langage
De peindre des lueurs sans comprendre l’orage
Et d’un réflexe cru, sans les vivre volés,
Le fin frimas fébrile et sa fragilité. 925
Mais de fierté, je crois, abandonnant mon temps
Qui garde l’image et rejette le sentiment
Je ne vois de volontés que celles d’un corps
Se plongeant tout entier dans un divin décor.
La forêt, devant moi, offre une mince voie 930
Ponctuée de rochers, tassée entre les blocs,
Large, assez, pour un homme et pour sa pensée
Et sans amour, ni conscience, pour l’épauler.
De longs rayons nacrés percolent au passage
Entre la canopée aux fraîcheurs de l’ombrage 935
Mais sans qu’aucun n’éclate en gerbe ou corolles
De ces fleurs impromptues allongées sur le sol
Si bien que pénétrant sous la lumière
Mes pas ne portent d’ombre aux ramures de lierres.
Marchant emmitouflé sous des chants d’allégresse 940
Du doux pinson donnant ses élans de tendresse.
J’entrevois, tout bas, ce que d’autres ont vécu
Et qu’il est des mots, que la langue va, vaincue,
Glaner à l’univers sans percevoir le fond
Ni le sens éthérée, ni la chaleur d’un son. 945
Il faut imaginer, par un dessin de maître
Le relief disposé aux chênes et aux hêtres,
Et ses flancs recouverts par un large feuillage
Comme l’ombre du temps que déposent les âges.
Il faut imaginer, oui, l’harmonie sublime 950
Des racines enfouies jusqu’`a l’étroite cime
Des ces êtres tordus, ridés mais grands et fiers
Qui sont ainsi, vivants et ne pouvaient mieux faire.
Il faut imaginer, sous d’immenses ramures
Animées par le vent que traduit un murmure 955
Un ballet saisissant, d’émergences de grumes
Comme ouvrent au front des volutes de brumes.
Il faut imaginer, enfin, de ce tableau,
Les forces invisibles qui rendent tout beau,
La présence des morts et l’appel de la Vie 960
Ces frêles mouvements qui font tomber la pluie,
Le repos comme un don, la grandeur comme un choix
Partagé, en sentant sa douceur et son poids,
Et ses mains étendues accrochées aux merveilles
Façonnant sans faiblir des bijoux de soleil 965
Pour s’orner au printemps des joyaux sur les joues
Et crier, à qui sait entendre : ”Restez debout
Et vivez d’amour et de solidarité !”
Il faut imaginer des arbres révoltés
Et je vais progressant entre les fûts de sèves 970
Par ma marche guidée, poursuivre le doux rêve
Que la lutte transcrit sur la toile du cœur
Celle d’une beauté aux parfums des grandeurs,
Que les traits apaisés, dessinés par nos fièvres,
Les labeurs décorent d’un doux sourire aux lèvres. 975
Ah, si de l’allégresse, j’enfreins le mystère
J’ai, dans mon vol inconnu, emporté la Terre,
Son voile frémissant et ses arcanes floues
Le cycle du ciel et l’envie de boire un coup !
Mais je sais des appels, des souffles dans la nuit 980
Qu’unissent sans bruit, l’astre, le vent, la vie
Et des perles griment les bras nus sans veston
Qui fait couleur la pluie dans de maigres sillons.
Pourtant, confiant du sort que découvrent mes pas
Ne désespérant jamais mais ne sachant pas, 985
J’avance entre les troncs morts et les bois nouveaux
Pour boire au jardin la fraicheur des ruisseaux.
Oh, le temps a passé, s’écoulant sur mes doigts
Attifant mon esprit des douleurs d’autrefois :
Dois-je donc m’écrouler en n’ayant qu’en souvenir 990
Celui d’une marche où il faut vivre et mourir ?
Peut-être est-ce le sort de mes pieds fatigués
Griffonnant sur le sol de discrètes trainées.
Mais ne reculant pas et ne rejetant rien
Je marche `a l’encontre de mon destin. 995
Oh le soleil se couche et l’ombre s’épaissit
Et je vois maintenant, sur des troncs engourdis
Une clarté noirâtre, une mousse vicieuse
N’attendant que la chute en toute fin heureuse.
Oh ! Qu’entends-je là-bas, sous les arbres se pendre 1000
Que ma bouche et mon cou n’ont plus goût à attendre ?
Une mince cascade, épanche là ses larmes
Pour freiner de mon cœur l’élan de ses alarmes.
J’approche, le pas lourd, sur un tapis de deuil
Trouver le mystère où l’oreille rejoint l’œil 1005
Derrière ce talus, dans la course de l’eau.
Mais à peine en vue, oh, je m’effondre aussitôt.
À son pied un vieil arbre épanche sans regret,
Devant lui, tendrement, une source en filets
Ses atouts, une robe d’été de flots clairs 1010
Pour préserver du ciel la moiteur de la Terre.
Là, sur mon point de vue, perché sur la falaise
Ne sentant que mon sang assoiffé, sur des braises
Je retiens cette envie qui brûle mes organes
De m’oublier dans l’eau et dans l’ombre diaphanes : 1015
Trois hommes sont entrés dans le champ du ruisseau,
Remontant doucement, sans un bruit, sans un mot,
Vers la mare étalée où s’écoule la vie.
Ce triangle mystique, attifé de lin gris
S’arrête, contemple et, je crois, est contemplé 1020
Comme un amour contemple après l’éternité.
Ô corps, cesse ta plainte et cœur, réjouissons-nous
Oh que s’étale ainsi ce qu’un être a de doux,
Un esprit de vertu et un homme de bon
Pour marier un instant l’âme dans l’horizon. 1025
Le premier, déposant sur le sol son écrin
Étreint l’onde troublée dans un geste serein.
Dans un jeu fascinant de langueur habillé.
Le temps de ma perception, s’est détaché,
Si bien que le regard charmé des mouvements 1030
Généreux, tranquilles, je ne sais dire quand
D’un bref appel furtif, les autres, en silence
Ont mêlé leurs respects aux parfums d’une danse.
Peut-on concevoir, une humanité plus
Grande, que l’harmonie entre tous, sans cohue 1035
Tournée, et vers l’idée, et son expression pure
Une matière au passé, présent futur !
Enfin, me voilà seul. L’ombre s’étend dé
Longuement, couvrant la note de mes pas,
Mais transi d’´emotions, un bonheur sur les l`evres 1040
J’abreuve de cette eau le moteur de mes fi`evres
Et repars, de bien plus de questions que de doutes
Habit´e, empruntant des myst`eres la route.
Au gr´e des carrefours et de mon infortune
Je vois un soleil qui se pˆame pour la Lune 1045
Mais que passe le jour, que s’´etende la nuit
Que le dais ´etir´e de diamants soit serti
J’arpente comme une ombre, effleurant le sous-bois
Effleurant mes rêves et mon amour pour toi.
Là, d’obscures gemmes déchirent les ténèbres 1050
Et pénètrent l’esprit dans un élan funèbre.
Pour qui ne sait comprendre et pour qui ne sait voir
Qu’il est des clartés nues enchâssées dans le soir,
Au loin, usées, la musaraigne et l’araignée
Causent du chagrin d’être et mourir oubliées 1055
Ou, selon l’oreille, expriment ce qu’elles sont
Et qu’une vie se suffit pour être oraison.
Enfin, tout devient long et ma marche inutile,
Est lasse en l’obscurité épaisse et stérile
Et j’étends, vers un arbre en un dégagement 1060
Pour une nuit, j’espère, et mes os et mon sang !
Allongé, mais tranquille, un regard vers les cieux
J’admire le sommeil et ses vents capiteux
De rêveries parés et de béatitude.
Mais je sens briller une sombre inquiétude 1065
Qui, comme un soleil noir, éclaire mes humeurs
Et brise en ses rayons une fragile torpeur.
Oui, ces constellations, neuves et inconnues
Ne contiennent en elles l’ourse dans les nues
Ce repère latin, cette candeur bafouée 1070
Dont l’éclat subsiste aux dieux qui l’ont condamnée.
Je sais, en cet instant, que rien n’est réel
Que la mer, la forêt, les hommes et le ciel
Ne sont, de l’esprit, qu’une pensée pour lui-même
Qu’un moment égaré, qu’une fuite suprême. 1075
Mais, si tout est décor, pour rallumer ma nuit,
Où retrouverai-je mes membres endormis ?
Oh, il est des vœux lourds que chacun en son for,
Se fait, l`a, en silence, `a l’ombre des remords,
Quand lave la pluie les laideurs de la Terre, 1080
Et parsème nos vœux des affres de l’Enfer.
Mais quand le néant vient et son souffle puant
Exaltent des pierres le goût de notre sang
Peu osent la lame, peu osent la falaise,
Peu osent brûler et s’échouer sur les braises. 1085
Or, d’une épaisse noirceur, prenons la mesure :
Ne sachant mon présent, j’ignore mon futur.
Cet exil impromptu, peut ne pas se finir
Si mes membres déjà commencent à pourrir
Et si tout fut ignoble, affreux, laid, plein de miasmes, 1090
Les mots outragés, la tendresse, un long fantasme,
Avoir abandonné, ma lutte et mes bateaux
Avoir parlé, moins de rires que de sanglots
N’avoir rien déposé sur les arbres tordus
Que des mirages vains et des sens confondus, 1095
Avoir tout espéré, mais égaré les jours,
Et ta voix, font gonfler la voile du retour.
Mais nul vent impétueux, hormis celui des nimbes
N’enivre les vivants des effluves des limbes.
-S’il se peut, cependant, un principe importer, 1100
Sur ma patrie nue et ma terre déchirée
J’abandonnerai là, ma vigueur au linceul
Et vivrai avec joie la cause de leur deuil.
Cet oracle si grand, cette vertu pudibonde
Cette idée capiteuse, illustrée en ce monde 1105
Énoncée en mots doux, chuchotée à voix basse
En amour regimbant les baisers pour sa trace,
Qu’il n’est qu’un seul destin qui se peut partager
Celui de voir, sentir, l’éternelle beauté
Celui de la chercher, dans l’ombre ou la tempête, 1110
Et rajouter encore `a cette hydre cent têtes.
Hélas, pour toucher au cœur que faudra-t-il voir ?
Des déserts dévastés où s’écoule l’or noir,
Des champs de goudron pour fleurir les champs de ruine,
Des rivières gercées, des arbres sur les mines, 1115
Des plaines lépreuses, vendues aux satellites
Comme un maquereau vendre un sein qui palpite,
Un regard libre encore, une vie désinvolte
Pour qu’un venin acide entache la récolte,
Des cerveaux décousus, des visages sans yeux, 1120
De tristes amitiés, des douceurs sans effort,
Des larmes viles, crues, indignes de leurs corps
Des muses vénales et des lettres mornes
Qui s’accouplent sans fin pour des laideurs sans borne ?
Peut-être, le manque fera une ouïe attentive 1125
Où s’offrira, ô trésor, une âme qui vive.
Mais du combat suivant ceindra-t-elle ses nerfs ?
Les desseins fermes, hautes, ces montagnes altières
Arpenteront-ils au front des venelles sublimes,
Où fuiront-ils au loin l’éclat d’une autre cime, 1130
Si déjà tout se rompt sous l’âpre gravité
Si seuls des regards lointains leur sont familiers ?
D’aucuns, donc, laisserait la beauté éperdue
Au nom d’autres projets plus grands, d’autres vertus ?
Oh, c’est oublier les mots, bafouer leurs sens 1135
Que conduire ses pas vers une indépendance,
Que de feindre penser des valeurs opportunes,
C’est souiller l’idéal, c’est chercher la fortune
Que de n’ouvrir jamais sa paupière livide
Qu’à de vains résultats et des quêtes putrides ! 1140
Que les fruits diffèrent, que les sols soient fertiles,
Ce sont l`a les questions d’une pensée stérile,
Car les cœurs étendus, les rameaux en bourgeons,
Ballottant sous les vents de la compassion
N’ont pour vaincre leur soif et puiser leur courage, 1145
Que le goût de cette eau, sans lien, sans lit, sans âge,
Que certains nomment vie, harmonie ou grandeur,
Humanité, noblesse ou bien gloire ou honneur
Mais que tous en raison, quand cette fée dépose
En leur seule saison l’incendie pour des roses, 1150
Saluent bien bas, prostrés, malgré l’immense enfer
Et prennent pour guide et reconnaissent pour mère.
Oh passera le temps et coulera la pluie
Des fleuves aux plaines, de mémoire en oubli,
Une neuve légende inondera la peau 1155
Aux flammes choyées, pour vernir un matériau,
Qui pourra être lu en chemin de brasier,
Pour cueillir au jardin des roses enflammées !
Que s’ouvrent les bouquets, qu’éclosent les corbeilles,
Que des voiles de bleu s’unissent de vermeil 1160
Rien jamais n’éteindra l’urne large de feu
Puisqu’à chaque fleur glanée, il en poussera deux !
Mais le regard se perd en arcanes mystiques
Prenant pour coursier fou un cheval famélique
Et contemplant l’humain en quête d’idéal 1165
Éloigné de tous et l’esprit comme fanal !
Enfin, le temps est bon, les étoiles sont douces,
Séléné déforme les ombres sur les mousses,
Et je veux m’endormir, allongé cette fois,
Des arbres pour châlit et les astres pour toit. 1170
J’espère me lever, l’aurore pour réveil,
Et combler ma faim si je ne vis de soleil.
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